“ÉTRILLER L’IDOLE, COMPLEXIFIER LA POLITIQUE RÉVOLUTIONNAIRE” ~ recension par Jean-Clément Martin de “Robespierre, les femmes et la Révolution”

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À propos de Claude Guillon, Robespierre, les femmes et la Révolution (Paris, Editions ihmo, 2021, 355 pages).

 

Une lecture érudite et critique de l’historiographie révolutionnaire autour du rôle des femmes et notamment des marchandes des Halles.

Claude Guillon, bien connu par tous ceux qui s’intéressent aux «Enragés» de la Révolution et à leur historiographie, manie avec autant de plaisir et de dextérité engagement, érudition, méthodologie et polémique ; il me fait penser à quelqu’un qui confectionnerait un drapeau rouge comme une tapisserie à points comptés en donnant de bons coups d’épingle.

Le sujet s’y prête. Les leçons historiographiques couvrent un spectre immense et contradictoire, l’acteur principal demeure un sujet d’une complexité inépuisable, enfin l’étude des femmes, surtout de leurs interventions politiques et sociales, est loin d’être aussi avancée qu’on pourrait l’espérer après quelques décennies de travaux reconnus. 

En mobilisant toutes les ressources possibles, débats, journaux, mémoires et ouvrages histoire de la Révolution française, Claude Guillon traque impitoyablement les réticences et les dérobades de Robespierre devant les prétentions des femmes à être reconnues comme autrices, comme citoyennes et surtout citoyennes révolutionnaires.

Que ce soient par ses allusions, ses compliments et même par ses silences, Robespierre manifeste constamment une misogynie partagée avec la quasi-totalité des hommes de son époque. Plus intéressant est de relever, comme le fait l’Auteur, la dimension proprement politique de cette attitude qui vise plus spécifiquement les femmes les plus engagées dans la Révolution avec le groupe des «Enragés», Varlet, Leclerc et Roux, alliant ainsi des réclamations sociales et politiques aux revendications de «genre». Si la chose n’est pas inconnue, C. Guillon relève avec précision toutes les tentatives faites pour exonérer Robespierre de ce travers en accumulant les citations empruntées à A. Mathiez, à F. Gauthier ou Y. Bosc et M. Belissa. De ce fait la démonstration suit un itinéraire compliqué.

Plus neuf, deux chapitres sont de véritables pas de côté quand l’auteur examine les liens de Robespierre avec les dames de la Halle, occasion pour renouveler le sujet avec des citations peu fréquentes. D’un seul coup, les journées des 5 et 6 octobre 1789, la fameuse marche des femmes sur Versailles, et la fermeture des clubs féminins dans l’automne 1793 sont compréhensibles au-delà des légendes ordinaires, montrant les divisions entre les groupes de marchandes et les femmes qui allèrent à Versailles. En outre on suit les itinéraires des deux personnalités à la tête de la communauté des marchandes, ces deux «reines» des Halles et «d’Hongrie», jamais bien identifiée – ce même si le lecteur reste un peu sur sa faim à propos de la non moins fameuse Reine Audu ou Louis-Reine Leduc dont le rôle exact demeure difficile à cerner. Mais est-il possible de faire plus ?

L’essentiel est de comprendre ici que les dames des Halles sont devenues via un légendaire qui les soumettait à l’ordre masculin les héroïnes d’octobre alors qu’elles souhaitaient garder leur pouvoir sur le commerce, sans céder sur leurs convictions religieuses et surtout sans se soumettre aux citoyennes républicaines révolutionnaires. Toutes les ambiguïtés des politiques menées par les hommes au pouvoir, Robespierre évidemment qui doit être compris dans ce groupe-là, sans vouloir l’en isoler, sont ainsi mises à plat dans l’espoir que les histoires à venir de la Révolution ne les gomment pas mais réfléchissent à ces errements, dont la connaissance ne peut que servir à en éviter le retour, le cas échéant.

Jean-Clément Martin

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Texte publié sur Le blog de Jean-Clément MARTIN.

Éditions IMHO

“Annales historiques de la Révolution française” ~ n° 404 Avril-juin 2021 ~ LA RÉVOLUTION MICHEL VOVELLE

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Pièces révolutionnaires diverses (prisons, sections, Robespierre, G. Romme…)

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Dans le dernier catalogue de la maison Roumet, de nombreuses pièces d’époque révolutionnaire…

“La Révolution française” ~ par Pierre Serna

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Proposer une nouvelle lecture de la Révolution française implique un triple pari. D’abord imaginer une nouvelle temporalité, retracer les origines profondes de l’événement dans la période moderne et esquisser sa postérité sur la longue durée. Ensuite réévaluer sa spatialité : la Révolution s’insère dans un espace atlantique bouleversé depuis la guerre de Sept Ans. Enfin présenter la particularité de la Révolution de France, laboratoire à la mesure du pays le plus grand et le plus peuplé de l’Europe occidentale, également celui de la monarchie absolue la plus ancienne et qui possède un vaste empire colonial. C’est en construisant un parcours autour des concepts de politisation, mobilisation, participation et agentivité que ce dossier entend relever ce pari.

Comment naissent les révolutions ?
Le monde intranquille
Une France et des colonies “rébelliogènes”
1787-1789 : contestations violentes et raisonnées
Une grande puissance en révolution
1789 ou la naissance d’une nation
L’agentivité des femmes
Caricatures en Révolution
1790 : les départements unis de France
Luttes et revendications des libres de couleur
La religion dans la politique
Une guerre d’indépendance républicaine
De la déclaration de paix à la guerre
La contre-révolution au cœur de la Révolution
1792, la France est une République
Le procès politique du roi
Les colonies soulevées, les esclaves libérés
Gouverner la Révolution
Vivre la Révolution
La République, projet impérial et européen
1795 : la République sans la démocratie
L’Europe républicanisée
Une révolution des animaux ?
La République contre la Démocratie
Saint-Domingue et la Guadeloupe, trahies
Les quatre pouvoirs dans la Révolution
1802, la fin brutale de la Révolution
Napoléon et le modèle social de la France

Sur le site de la Documentation française.

“Amazones, saintes et rebelles” ~ par Bernard Lavallé

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Espagnoles venues avec les conquérants du Vieux Continent, Indiennes, Noires, métisses, esclaves ou libres…
Au carrefour de l’histoire du genre, de celle des colonisations et de celle des sociétés fondées sur l’inégalité de traitement accordé selon la couleur de peau, Bernard Lavallé propose une synthèse sans équivalent en langue française sur toutes ces femmes, héroïnes ou anonymes, qui vécurent en Amérique espagnole depuis le temps des conquistadors jusqu’aux indépendances du XIXe siècle et qui surent souvent affirmer leur autonomie – parfois leur pouvoir – dans un monde dominé par la violence du patriarcat.
On connaît Malinche, Indienne née loin de Mexico, interprète et maîtresse du conquistador Hernán Cortés. Ou Catalina de Erauso qui se fit passer pour un homme et vécut des aventures picaresques au Chili, au Pérou et au Mexique. Ou Josefa Ortiz de Domínguez, la Corregidora, emprisonnée pendant plusieurs années du fait de son engagement pour l’indépendance du Mexique. Mais autour d’elles surgissent aussi, au fil d’une étude très précise des archives, des centaines d’autres figures: femmes des villes ou des campagnes assignées à leur communauté, femmes abandonnées, femmes en fuite, religieuses préservant au cœur de la clôture un véritable contre-système, révolutionnaires prêtes à sacrifier leur vie pour une cause nationale qui n’était cependant pas totalement la leur…
Une histoire de préjugés et d’oppression, mais aussi de métissage et d’émancipation. Une histoire éclipsée. Et inachevée, puisque la reconnaissance de leurs droits est encore l’objet d’un combat, dans la majorité de l’espace latino-américain.

Éditions Vendémiaire, 420 p., 24 €.

“Livre d’arithmétique fait par moy Elisabeth Lion” (1794)

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Dans le catalogue concocté par Les Bibliophiles avisés, consultable ici-même, un beau manuscrit rédigé et illustré par une jeune femme pendant la Révolution (octobre 1794). Le texte a été enrichi par Élisabeth Lion  d’illustrations reprenant des thèmes révolutionnaires et maçonniques.

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“Daniel Guérin, le trouble-fête” ~ par Louis Janover (1989)

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1984: année de la haine au sens orwellien du terme! «Haïr la révolution» fait alors partie des «devoirs moraux et médiatiques de toute “âme” noble intéressée à sauver le monde de l’Empire du mal[1]». Et l’avertissement vient de très loin dans notre histoire: comme «Thermidor a sauvé la France» – la France thermidorienne, cela s’entend! – de cette «instance totalitaire, ou para ou pré-totalitaire, le Club des jacobins[2]», il convient de rester attentif à cette leçon du passé. Certains partis héritiers des jacobins ne font-ils pas toujours peser sur les institutions des menaces para ou post-totalitaires?

1989: il ne s’agit plus de haïr, mais de se servir des Tables de la loi bourgeoise comme d’une pierre tombale: sous le marbre de la Déclaration, le cadavre embaumé de la Révolution! Même l’évocation, sur le mode éploré, des dangers que les journées révolutionnaires auraient fait courir à l’avenir de la Démocratie risquerait de troubler les fastes programmés du bicentenaire. Ce n’est plus seulement la Terreur qui passe pour une déplorable parenthèse, heureusement refermée, un accident qui ne saurait se reproduire dans nos sociétés policées; l’histoire elle-même, l’histoire grandeur nature, finit par devenir suspecte aux yeux des historiens. Faute de pouvoir la coucher dans le lit de Procuste pour la raccourcir d’une tête, la tête révolutionnaire, bien entendu, ils se contentent de présenter les valeurs d’une réaction bien tempérée comme les valeurs de la Révolution même – de la belle et noble Révolution, celle qui n’avait rien de… révolutionnaire; inversion sémantique que Babeuf avait déjà dénoncée en son temps: «Parce que nous voulons refaire [la Révolution], écrivait-il dans Le Tribun du peuple, ils nous traitent d’anarchistes, de factieux, de désorganisateurs. Mais c’est par une de ces contradictions toutes semblables à celle qui leur fait appeler révolution la contre-révolution.» Et d’ajouter dans ce même article: «Mais tel est le dictionnaire des palais, des châteaux et des hôtels, que les mêmes expressions offrent toujours l’inverse de signification qu’on leur reconnaît dans les cabanes[3]»

Les procédés se sont raffinés; châteaux, hôtels et palais ont changé de propriétaires et d’allure, mais deux cents ans après que ces paroles ont été prononcées, on retrouve la même escroquerie langagière, le même acharnement à lire dans le dictionnaire de la contre-révolution le sens des mots révolutionnaires. L’anachronisme fait ici merveille. L’ombre du Goulag et de la terreur stalinienne se projette sur «la révolution» et «le communisme» érigés en principes métaphysiques intrinsèquement pervers. Ainsi, tel historien, ex-membre du PCF, ne craint pas de régler son compte avec son passé par Révolution interposée: «Par beaucoup d’aspects, déclare-t-il, la Terreur [!] annonce ce que seront les sociétés communistes[4].» Le problème avec un tel raccourci, c’est qu’il peut mener dans une direction tout opposée. La Révolution française s’inscrit indubitablement dans le cycle des révolutions à visage bourgeois: on guillotine volontiers des propriétaires, mais sans épargner les anarchistes du moment. Par conséquent, si la terreur organisée par les robespierristes «annonce» le totalitarisme des sociétés dites communistes; si les méthodes de gouvernement et de répression auxquelles les uns et les autres ont eu recours se ressemblent toutes, qu’en conclure? En toute logique, que nous sommes devant des pouvoirs «bourgeois» chargés, entre autres urgences, d’étouffer les aspirations égalitaires, communistes, de ceux d’«en bas». Serait alors en cause dans la terreur qu’exercent ces institutions non le «communisme», réduit ici à sa valeur purement nominale et mystificatrice, mais l’État politique moderne, «qui laisse subsister les piliers de la maison» (Marx) – ces rapports de domination et de servitude dont il est le plus sûr garant.

Aucun doute! A l’heure où la mort des idéologies est au programme de toutes les écoles historiques, la Grande Révolution fait l’objet d’un retraitement idéologique pour l’épurer de ses scories rebelles. Finie la franche «lutte au couteau» dont parlait Daniel Guérin dans un de ses derniers textes sur ce sujet qui lui tenait tant à cœur[5]. On assiste à des variations aussi infimes qu’infinies sur un même thème: la révolution des droits de l’homme – «une modification des moyens par lesquels les plus forts et les plus rusés se sont originairement arrogés des prétentions au préjudice des plus faibles et des plus crédules[6]». Cette critique de François Boissel, émise à chaud, au cœur de la tourmente, risque de passer aujourd’hui pour la preuve d’une incurable cécité. Par chance, l’étude de Guérin sur La lutte des classes sous la Première République est là pour convaincre le lecteur qu’il s’agit au contraire d’un signe de rare clairvoyance. Le communiste révolutionnaire Boissel voyait loin, et il a su d’emblée discerner sous la paille des mots le grain des choses.

Avant même de devenir «théoricien de la classe prolétaire» et critique de la civilisation du capital, Marx s’était lancé, dans l’intervalle de mars à octobre 1843, dans de sérieuses études sur la Révolution française[7]. Toute son œuvre ultérieure se nourrit de ces premières lectures historiques, sa conception de la démocratie comme sa «critique de la politique» et de l’État notamment. La Convention devait être le thème central et le chaînon essentiel d’une exploration en profondeur de ce que l’on pourrait appeler la loi de causalité du processus révolutionnaire. Le politique n’est pas le geste instituant qui noue le lien social en référence à une idéologie suspendue aux lèvres du législateur; il est l’expression même du rapport d’intérêt particulier existant entre les membres d’une classe qui marque ainsi son hégémonie sur la société du sceau de l’intérêt général. Ce rapport définit la place et la fonction de l’État. C’est pour ne pas s’être écarté de cette vérité «matérialiste» toute simple que Daniel Guérin, en dépit d’un schématisme qui le pousse parfois à forcer le trait, a, l’un des premiers, mis à nu le ressort caché des conflits politiques qui ont déchiré la Convention. Son apport à l’historiographie de la Révolution française ne réside pas dans une recherche érudite, puisqu’il s’en tient aux sources imprimées, mais dans le travail de synthèse entrepris pour montrer que la conception matérialiste et critique du monde s’appliquait pleinement à cette période d’antagonismes sociaux exacerbés. Guérin a su tirer profit de l’expérience historique pour enrichir ce qui était resté chez Marx à l’état de remarques ou de réflexions éparses. Pour mieux resserrer son propos, il a porté l’essentiel de son effort d’éclaircissement sur les quatorze mois (du 31 mai 1793 au 21 juillet 1794), «étape suprême de la révolution», pendant lesquels les représentants politiques de la bourgeoisie révolutionnaire ont eu à faire face non seulement à la menace d’une restauration de l’Ancien Régime, mais surtout à l’intervention d’une avant-garde populaire, les enragés, puis l’aile gauche de l’hébertisme s’efforçant successivement de dépasser le cadre de la dictature jacobine et de défendre les revendications spécifiques d’un pré-prolétariat.

Aussi considère-t-il la Révolution française, du moins dans cette phase finale, sous un double aspect: à la fois révolution bourgeoise dans son aspect objectif et révolution permanente (encore embryonnaire) dans son mécanisme interne[8]. On assiste en effet pendant la courte période de domination jacobine à un processus de dissociation accéléré entre les aspirations des «bras nus» et la volonté des jacobins maintenant installés aux leviers de commande; les premiers cherchent à imposer, par le biais des organes de représentation directe, une série de mesures anticapitalistes; les seconds, farouches partisans du système de démocratie représentative, tentent, avec une ténacité sans faille, d’émasculer le mouvement populaire pour placer hors de sa portée les institutions nouvelles. On tiendrait là un exemple de cette «transcroissance de la révolution bourgeoise en révolution prolétarienne[9]» ou, selon les termes de Trotski, du processus unissant «la liquidation du Moyen Age à la révolution prolétarienne à travers une série de conflits sociaux croissants[10]». La clef de ce phénomène, c’est «la loi dite du développement combiné», autrement dit, cette constatation, susceptible d’interprétations multiples et contradictoires, qu’il existe dans toute société un «développement inégal des formes de propriété, des moyens de production». Marx et Engels avaient déjà observé semblable distorsion dans la Révolution française, certes, mais aussi dans la guerre des paysans allemands de 1525 (Mùnzer), dans la révolution anglaise de 1642 (les niveleurs). Mais c’est à Trotski que revint la tâche de donner aux aperçus des deux fondateurs une cohérence théorique et d’ériger ses conclusions en système d’explication valable pour tous les pays présentant cette particularité historique: l’imbrication dans un même cadre national d’éléments archaïques, précapitalistes et de secteurs capitalistes développés, capables d’impulser une dynamique de modernisation, avec toutes les implications sociales que cette «contradiction» comporte. Ainsi, au terme d’un processus de luttes de classes et de transformations sociales extrêmement rapide, la révolution russe, révolution bourgeoise en février 1917, a fini par céder le pas en octobre à une révolution prolétarienne. Tout au long de l’analyse, ce modèle a fourni à Guérin son cadre de référence et le sens de ses périodisations. Mais quelle valeur heuristique accorder à l’analogie qu’il établit entre les différentes phases de la Révolution française et de la Révolution russe et entre leurs acteurs politiques? L’équivalent en Russie du mouvement des enragés, ce n’est pas le parti bolchevique, minorité hyper-centralisée qui visait en premier lieu la prise du pouvoir d’État; on penserait plutôt aux Soviets et aux conseils d’usine, Trotski et le Parti représentant, comme on l’a maintes fois dit, le stade jacobin du processus de maturation révolutionnaire. N’ont-ils pas satisfait avant tout les aspirations fondamentales de l’énorme masse paysanne par un décret sur le partage des terres qui légalisait le fait accompli? Sur ce point, qui montre les bolcheviks réussissant là où les enragés et Babeuf auraient échoué, la démonstration de Guérin boite; et cette faiblesse apparaît d’autant plus préjudiciable à l’analyse que le mythe de Lénine fondateur de la dictature du prolétariat a servi à obscurcir la signification sociale d’Octobre exactement de la même manière que la légende de Robespierre et de la Terreur révolutionnaire a obscurci celle de la Révolution française. Qu’en 1793 comme en 1918, bras nus ou prolétaires aient fourni la puissance massive pour balayer les vestiges de l’ancienne société et aplanir le terrain sous les pas des nouveaux dirigeants ne fait que mettre en lumière une tendance commune aux deux mouvements: ils ont fourbi les armes que les dominants s’apprêtaient à retourner contre eux pour éliminer les éléments les plus avancés après avoir tiré profit de leur dynamisme. Victime de ce tête-à-queue historique, Anton Ciliga a vu plus clair ici que Guérin sur la nature du lien dialectique – au sens de rapport de négation et d’affirmation réciproque – qui unissait Lénine aux masses.

Ses remarques à ce sujet s’appliquent trait pour trait au portrait de Robespierre tel que Guérin l’a dessiné d’une pointe acérée: Janus bifrons, une face tournée, avec une légère grimace, vers la sans-culotterie pauvre courtisée aux moments de crise, l’autre vers la bourgeoisie révolutionnaire à l’heure où les encombrants alliés «anarchistes» ayant fini de jouer leur rôle étaient sommés de regagner leur place naturelle: les coulisses de l’histoire. Écoutons Ciliga apostropher son ancienne idole sur un air connu: et toi aussi Lénine! et parler à son propos de la «mystification du mythe postrévolutionnaire»: «N’aurais-tu été aussi grand qu’aussi longtemps que les masses et la révolution le furent? Et lorsque les forces des masses déclinèrent, ton esprit révolutionnaire n’en fît-il pas autant, déclinant même davantage encore? Serait-il possible que, pour conserver le pouvoir, tu aies trahi, toi aussi, les intérêts sociaux des masses? Et que ce soit ta décision de conserver le pouvoir qui nous ait séduits, nous, les naïfs? […] Mais dès l’instant où l’édifice ancien se fut écroulé et où Lénine prit le pouvoir, le divorce tragique commença entre lui et les masses. Imperceptible au début, il grandit, se développa et finalement devint fondamental[11]» – quand aux naïfs succédèrent les bureaucrates du Thermidor stalinien, exploitant cyniquement la réaction au profit des nouvelles couches privilégiées. Guérin se garde bien de faire intervenir la soif de pouvoir, explication trop courte dans le cas de Lénine, et qui ne rend pas davantage compte des volte-face de Robespierre. Il suit jusqu’au bout la logique de l’analyse «matérialiste» pour caractériser la politique de l’Incorruptible, petit-bourgeois spiritualiste, penchant toujours au bon moment du côté des possédants, mais attentif néanmoins à ne pas s’aliéner l’appui des sans-culottes. Comme la majorité des jacobins, c’est à son corps défendant qu’il fut entraîné sur la voie de la taxation, du maximum, de la lutte contre les accapareurs, avec, pour corollaire obligé, les mesures d’accompagnement terroristes sans lesquelles cette audacieuse tentative d’instaurer un contrôle de l’État sur certains secteurs de l’économie serait restée lettre morte. Les véritables initiateurs de cet anticapitalisme plébéien, ce sont les enragés, Jacques Roux, Leclerc et Varlet en tête, représentants d’une avant-garde populaire dont les jacobins captèrent le programme pour canaliser l’énergie des bras nus, asseoir sur des bases solides le gouvernement révolutionnaire et donner une impulsion décisive à la grande affaire de la bourgeoisie: la lutte à mort contre le concurrent anglais. Le mythe de Robespierre déchiré, les implications profondes de sa politique se dessinent nettement, et des événements comme la déchristianisation et ses retombées politiques, en apparence indépendants de cette lutte sociale acharnée, apparaissent bel et bien comme un épisode dérivé mais signifiant du conflit opposant bourgeois et bras nus.

Sur le fond d’une synthèse socio-politique qui excelle à mettre en perspective les facteurs décisifs de cette évolution, Guérin, prolongeant en cela le livre de Pierre Kropotkine sur La Grande Révolution, a mené à bien la première étude exhaustive des luttes sociales saisies sous l’angle de la spontanéité créatrice des masses populaires. Contrairement au reproche fondamental qui lui a été fait, il est loin de méconnaître le caractère hétérogène de ceux qu’il englobe dans la catégorie des bras nus, petits-bourgeois et artisans attachés à la propriété privée. Il distingue une pluralité de conflits, chaque fraction de la sans-culotterie défendant ses intérêts propres, alors que le prolétariat au sens moderne du terme ne constitue qu’une infime fraction des masses populaires et apparaît sous une forme embryonnaire, sans pouvoir peser de manière décisive dans les luttes en cours. Ainsi s’explique la relative facilité avec laquelle hébertistes et robespierristes, pour une fois réconciliés dans l’ombre de Marat, «eurent» les enragés après les avoir isolés de cette masse idéologiquement indécise et flottante. Il n’empêche! Une véritable conscience de classe s’est progressivement constituée, une fois accomplie la tâche commune à toutes les parties: la destruction de l’Ancien Régime. La vie chère n’est pas seule en cause. Très vite les plus défavorisés soupçonnèrent que les objectifs poursuivis par les jacobins ne menaient nullement à ce changement social radical qu’ils attendaient de leurs sacrifices. Cette sensibilité a trouvé ses porte-parole dans des agitateurs populaires qui défendent un ensemble de revendications à caractère politique. Ainsi s’approfondit le clivage de classes qui tend à donner une structure cohérente à la sans-culotterie[12].

Sur tous ces points, l’analyse de Daniel Guérin n’a guère reçu de démentis, sauf à considérer comme tels les jugements condescendants qui ont accueilli l’ouvrage à sa sortie[13]. La méthode, en revanche, mérite quelques remarques, indépendamment des écueils de l’analogie, déjà signalés. Une fois reconnue «la primauté de l’économie sur le politique», les déterminismes socio-historiques circonscrivent de manière rigoureuse et quasi mécanique la tâche des classes en présence et de leurs représentants politiques. Guérin ne se lasse pas de répéter que, dans la France de 1789, la conscience des bras nus ne pouvait aller bien au-delà d’un anticapitalisme élémentaire; les plus lucides étaient incapables de mettre à nu les mécanismes de la domination bourgeoise qu’ils combattaient par intuition. D’où le caractère terroriste des mesures préconisées. Il s’agit non de s’attaquer au droit de propriété, mais, tout au plus, de limiter les effets délétères de la richesse et d’égaliser les fortunes et les conditions autant que faire se peut. Mais, de ce point de vue, la politique de Robespierre n’était-elle pas le maximum de ce qui pouvait s’inscrire dans la réalité économique, sociale et culturelle de l’époque? Si toute solution radicale au conflit social était interdite, alors la position de l’Incorruptible apparaît singulièrement réaliste, fondée sur une appréciation lucide, «dialectique», des rapports de forces entre les principaux protagonistes, compte tenu des bornes à ne pas dépasser pour préserver l’essentiel des conquêtes de la révolution. L’analogie avec Lénine et les bolcheviks retrouverait alors sa fonction explicative. Ainsi, poussé jusqu’à ses limites, le schéma de la révolution permanente finit par se retourner contre la thèse défendue par l’auteur. Les facteurs d’arriération qui, dans la conception matérialiste de l’histoire, permettent d’expliquer l’échec des mouvements révolutionnaires en avance sur les conditions objectives servent ici à expliquer le contraire: le succès de ces minorités actives; puis derechef, ils rendent compte de l’avortement final, et nous voilà ramenés «en deçà» des objectifs possibles. Or, l’expérience la plus radicale de la Révolution française, celle qui nous conduit à l’orée du communisme, offre sur ce problème matière à réflexion. En pleine réaction thermidorienne, à l’heure où l’élan populaire est irrémédiablement brisé, où les petits-bourgeois révolutionnaires ont les jarrets coupés par la répression, la Conspiration pour l’égalité de Babeuf fait surgir pour la première fois le spectre qui va bientôt hanter l’Europe. Ici, les conditions objectives sont loin de répondre à la prise de conscience subjective et l’histoire s’offre un dernier détour imprévu avant d’emprunter une ligne descendante toujours plus brutale. Le Tribun du peuple fera preuve d’une lucidité désarmante en procédant à une réévaluation, en forme d’autocritique, de la place de Robespierre dans l’histoire de la Révolution. Il avait tôt compris que l’Incorruptible, perfectionnant «l’art de Machiavel», s’était multiplié «pour amener le peuple à ne plus tenir compte de ses droits de souveraineté, à croire qu’il était nécessaire au salut de la patrie qu’il s’en dépouillât pour un temps afin d’en jouir plus sûrement dans un autre[14]». S’il change maintenant de perspective, la raison en est simple: «L’hébertisme n’est qu’à Paris et dans une petite portion d’hommes… Le robespierrisme est dans toute la République.» D’où la condamnation sans appel: «Je n’entre pas dans l’examen si Hébert et Chaumette étaient innocents. Quand cela serait, je justifie encore Robespierre[15]». Terrible couperet que celui de la nécessité historique, et sa lame est toujours à double tranchant! Daniel Guérin n’a pas tort de noter que Babeuf plaidait ainsi contre sa propre cause, puisque son action s’inscrivait dans le droit fil de ces minorités que Robespierre avait éliminées dans l’intérêt général, réel ou supposé, de la Révolution. Mais il oublie de dire que Babeuf, désormais poussé par la logique de la situation, plaidait aussi pour lui-même, car il aspirait à prendre la place laissée vacante par la disparition de Robespierre, et à exercer à son tour une dictature révolutionnaire «transitoire», légitimée par ses seules intentions. Guérin n’apporte aucune réponse à une question qu’il est impossible aujourd’hui de trancher à la manière de Babeuf. En effet, la méthode matérialiste met entre parenthèses le problème de la finalité éthique de l’action révolutionnaire ainsi conçue. Elle nous éclaire quant au caractère des conditions objectives, mais reste muette, ou peu s’en faut, sur le rapport réel qu’elles entretiennent avec la subjectivité critique. Et voilà pourquoi Guérin, comme Babeuf en d’autres temps et sur d’autres bases, peut critiquer la démarche jacobine tout en se référant à des principes théoriques qui aident à la justifier.

Dans son effort pour opérer une «synthèse entre marxisme et anarchisme», et fonder un «marxisme libertaire», Guérin fait appel à la méthode d’investigation scientifique fécondée par l’intuition; on serait ainsi armé à la fois d’un instrument d’analyse sociologique et d’un guide pour l’action politique. Étude de la structure socio-économique et foi dans «l’instinct profond des larges masses», tels sont les deux axes de cette démarche, avec, pour aiguillon, une stratégie faite de «surprise», de «provocation», d’«audace» et l’intervention de «minorités agissantes plus instruites et plus conscientes […] dont la contribution est inévitable pour amener les arrière-gardes à la pleine maturité socialiste[16]». Réunir deux théories incomplètes ne donne pas nécessairement un ensemble cohérent et opératoire. L’aporie reste toujours la même: quels sont les critères qui mesurent la valeur d’une action révolutionnaire? Qui les définit et au nom de quoi? Si l’éducateur a lui-même besoin d’être éduqué, que devient dans ce cas la fonction pédagogique des minorités agissantes? La question attend toujours la réponse.

La révolution, nous dit-on, est terminée! Et, en effet, la révolution bourgeoise a libéré le potentiel créateur que contenait la charte des droits de l’homme et du citoyen. L’émancipation politique a parcouru le cycle dans sa totalité; elle est passée par toutes les formes de domination compatibles, à un moment donné, avec le mode de rapport immédiat entre les «maîtres des conditions de production et les producteurs directs», compte tenu du «niveau déterminé du développement du genre et du mode de travail et par suite de sa productivité sociale[17]». Il n’est pas jusqu’à l’esquisse d’économie dirigée et de socialisation «par le haut» qui n’ait trouvé son aboutissement sur le terrain des révolutions politiques du xxe siècle. L’État jacobin, l’État bourgeois total, se dresse, à l’aube de l’ère capitaliste, comme l’ancêtre, déjà bien armé, des régimes bonapartistes, puis «totalitaires». Tous les phénomènes de manipulation et d’instrumentalisation des masses, que l’on observe par la suite dans les régimes de partis, ont été décrits et démontés par Guérin, scrutateur attentif de cette grandiose scène parlementaire dominée par les héros de la Révolution. On peut ainsi tirer d’une lecture avertie de La lutte des classes sous la Première République maints éléments d’une sociologie critique des formes de l’État bourgeois – dont les moyens d’action s’opposent vite à ceux utilisés par les bras nus. Voilà pour la part proprement scientifique de cette œuvre. Et nous prendrons le contre-pied de l’opinion communément admise en ce domaine en affirmant que c’est ici qu’il faut chercher la raison pour laquelle ce livre n’est pas près de figurer au nombre des best-sellers sur la Révolution. Rien dans cette histoire des origines ne peut accréditer le «mensonge déconcertant» du siècle: révolution = terreur = goulag = communisme = marxisme. Tout en revanche nous montre que la bourgeoisie, en inventant l’État politique moderne garant du droit de propriété, «collective» ou privée, a d’emblée ajouté quelques solides maillons aux antiques chaînes de l’esclavage[18].

Il n’est évidemment pas difficile de dégager l’intention normative qui sous-tend une telle analyse. Les mécanismes de démocratie directe à l’œuvre dans la Révolution française représentent, aux yeux de l’auteur, la pierre de touche de tout mouvement de libération radical. Et cette forme de lutte porteuse d’une promesse d’émancipation humaine universelle, il la rapporte à l’existence et à la conscience d’une classe qui était encore à l’état d’«embryon»; c’est elle qui devait, en prenant sa stature adulte, faire sauter tout l’édifice hiérarchique mis en place par la bourgeoisie à la faveur de ces événements fondateurs. Après Octobre, plus de doute! Les bolcheviks sont bien les héritiers naturels des enragés et des babouvistes. Animés par une certaine idée du communisme, n’ont-ils pas, grâce à leur volontarisme audacieux, amené à maturation en Russie la conscience révolutionnaire d’un prolétariat enfin mûri par l’expérience historique et trouvant dans les «contradictions» d’un capitalisme en plein essor les conditions de sa libération? Guérin a su lui-même admettre que la question ne se posait pas forcément en ces termes et que la révolution d’Octobre, même si l’on s’en tient au «matérialisme historique», a soulevé plus de problèmes qu’elle n’a permis d’en résoudre. Revenons donc pour finir aux remarques de Marx sur la Révolution française, remarques que Daniel Guérin avait sans cesse à l’esprit quand, en faisant revivre avec passion les luttes du passé, il pensait obstinément aux combats à venir. «Des idées ne peuvent jamais mener au-delà d’un ancien ordre du monde, dit Marx; elles peuvent seulement mener au-delà des idées de l’ancien ordre du monde. Des idées ne peuvent absolument rien réaliser. Pour réaliser les idées, il faut les hommes qui mettent en jeu une force pratique […] Le mouvement révolutionnaire, qui prit naissance en 1789 au Cercle social, qui, en cours de route, eut pour représentants principaux Leclerc et Roux et finit par succomber temporairement avec la conspiration de Babeuf, avait fait éclore l’idée communiste que Buonarroti, l’ami de Babeuf, réintroduisit en France après la Révolution de 1830. Cette idée, élaborée avec conséquence, c’est l’idée du nouvel ordre du monde [19].»

Marx a cru qu’il pouvait désigner avec certitude les «hommes» qui mettraient en branle cette force pratique capable de les porter au-delà de l’ancien ordre du monde. Dans les révolutions bourgeoises, une minorité prétendait bouleverser la société dans l’intérêt de l’immense majorité et ne réussissait, finalement, qu’à se fondre dans l’ancienne classe dirigeante ou à se hisser à son tour vers les sommets. Le Manifeste communiste voit s’ouvrir des perspectives moins sombres: le «mouvement prolétarien est le mouvement autonome de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité». À la limite, tout organe de médiation devient superflu, ce qui ne va pas sans poser problème. Que les solutions proposées par Guérin pour sortir du dilemme: spontanéité-volontarisme, objectivité-subjectivité, soient, elles aussi, source de questions, voilà qui ne saurait surprendre. L’essentiel est qu’elles aient néanmoins enrichi l’idée du nouvel ordre du monde en nous montrant sur quelles bases s’était élevé l’ordre actuel du monde qu’il voulait jeter bas.

Janover Louis, « Daniel Guérin, le trouble-fête », L’Homme et la société, n° 94, 1989. «Dissonances dans la Révolution», pp. 83-93.

[1] Élisabeth Guibert-Sledziewski. «Haïr la Révolution», Enjeu, n° 11, 1984.

[2] Pierre Manent, «Le totalitarisme et le problème de la représentation politique», Commentaire, n° 26, été 1984, p. 213.

[3] Gracchus Babeuf, «Quoi faire», Le Tribun du peuple, n° 36, 20 Frimaire an IV (10 décembre 1795), in Le Tribun du peuple par Gracchus Babeuf, textes choisis et présentés par Armand Saïtta, Paris, UGE, «10/18», 1969, p. 220.

[4] François Furet, «La Gauche doit rompre avec la terreur», interview dans Libération, 17 janvier 1983. Comme le souligne Élisabeth Guibert-Sledziewski, cet historien s’est érigé en juge suprême des écrits sur la Révolution française bien qu’il n’ait «signé aucun des travaux approfondis ayant fait progresser de façon notable la connaissance contemporaine en matière d’histoire révolutionnaire» (op. cit.).

[5] Daniel Guérin, Introduction à la brochure de Maurice Dommanget, Les Enragés dans la Révolution française (1948), Paris, Spartacus, 1987.

[6] Lettre de François Boissel du 3 septembre 1789, citée in A. Ioannissian, Les Idées communistes pendant la Révolution française. Éditions du Progrès, Moscou, 1984, p. 331.

[7] Maximilien Rubel, «Marx penseur de la Révolution française», Études de marxologie, n° 27, 1989. Voir également de François Furet, Marx et la Révolution française (suivi de textes de Karl Marx réunis, présentés et traduits par Lucien Calvié), Paris, Flammarion, «Nouvelle Bibliothèque scientifique», 1986; confondant la thèse normative et l’argument scientifique, l’auteur prétend prendre Marx en flagrant délit d’anachronisme et de téléologie; voir notre critique, «Liberté, Égalité, Propriété et Bentham», in Études de marxologie, n° 27, 1989.

[8] Sur la place de la théorie de la révolution permanente et de la loi du développement combiné dans l’œuvre de Guérin, voir l’Introduction de La lutte des classes sous la Première République (Bourgeois et «Bras nus», 1793-1797), 2 t., Paris, Gallimard, 1946 (nouvelle édition revue et augmentée, 1968). Voir également La Révolution française et nous, Bruxelles, La Taupe, 1969.

[9] Lénine, cité par Guérin in La Révolution française et nous, op. cit., p. 21.

[10] Trotski, cité par Guérin in La Révolution française et nous, op. cit., p. 21.

[11] Anton Ciliga, Lénine et la révolution (1946), Paris, Spartacus, 1978, pp. 12, 13.

[12] Sans oublier l’influence sur le mouvement social de la paysannerie pauvre qui «avait sur la position de la propriété une position plus hardie que la sans-culotterie urbaine» et formait «un prolétariat rural aux aspirations propres» (Guérin, La lutte des classes…, t. I, op. cit., p. 82). Le livre pionnier de Pierre Kropotkine, La Grande Révolution (1909), Paris, Stock, 1976, est riche en aperçus dans ce domaine.

[13] Voir l’ouvrage de synthèse d’Olivier Bétourné et d’Aglaia I. Hartig, Penser l’histoire de la Révolution. Deux siècles de passion française, Paris, La Découverte, 1989, pp. 112-114. Sur l’histoire conçue désormais comme «structure immobile», on lira l’essai stimulant de François Dosse, L’Histoire en miettes (Des «Annales» à la «nouvelle histoire»), Paris, Découverte, 1987, et notamment le chapitre «La Révolution française est terminée», pp. 235-259.

[14] Journal de la liberté de la presse, n° 2, 5 septembre 1794, cité in Guérin, La lutte des classes…, t. II, op. cit., p. 353.

[15] Lettre de Babeuf à Bodson, citée in Guérin, lui lutte des classes…, op. cit., pp. 353, 352.

[16] Daniel Guérin, Pour un marxisme libertaire, Paris, Laffont, «Libertés», 1969, p. 288.

[17] Karl Marx, Le Capital III, Œuvres II, Paris, Gallimard, «La Pléiade», 1968, p. 1400; trad. modifiée.

[18] Il s’agit moins dans cette conspiration du silence de Guérin penseur de la révolution que de Guérin penseur de la contre-révolution et de la réaction. Voir les remarques critiques de Denis Berger, «La révolution plurielle (Pour Daniel Guérin)», in Permanence de la Révolution. Pour un autre Bicentenaire, Paris, La Brèche, 1989.

[19] Karl Marx, La Sainte Famille, Œuvres III, Paris, Gallimard, «La Pléiade», 1982, p. 558.

 

Récemment publié aux Éditions Klincksieck

Consulter la collection Baudoin des lois et décrets, entre 1789 & 1799

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La numérisation de la collection Baudouin, réunissant les décrets et lois votés durant la période de 1789 à 1799, auxquels il faut ajouter la collection du Louvre, a fait l’objet d’un long travail, commencé avec le projet Rev-Loi, soutenu par l’ANR, puis refinancé dans un projet de recherches soutenu par l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (Dire-Lois).

Le colloque final de présentation de ce projet aura lieu du 9 au 11 septembre en partenariat avec le Sénat.

Un nouveau site de consultation (transitoire, si j’ai bien compris) est dors et déjà disponible ICI.

“Semion Anissimovitch FAL’KNER, Le Papier-monnaie dans la Révolution française, une analyse en termes d’économie d’émission” ~ une recension par Pierre de Saint-Phalle

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Ce livre est le couronnement de deux tours de force. Le premier eut lieu entre 1916 et 1919, car écrire et achever un travail de synthèse de cette ampleur, en pleine guerre mondiale et civile, force l’admiration. Semion Anissimovitch Fal’kner a livré une enquête dense, précise, et un apport théorique original sur l’histoire des assignats depuis leur mise en place jusqu’à leur destruction. L’économiste analyse les faits monétaires sans négliger les aspects sociaux et politiques de son objet. Les sources secondaires françaises et allemandes de la fin XIXe siècle sont mobilisées avec soin, leur maîtrise impressionne. Le second tour de force eut lieu en 2021, car achever la traduction et l’édition d’un tel ouvrage en pleine pandémie fut également une gageure. En une présentation très claire (37 pages), les éditeurs Serge Aberdam, Laure Després et Alexis Berelowitch expliquent le parcours du texte et de son auteur. Le manuscrit nécessitait des travaux non seulement de traduction, mais parfois de reconstruction du raisonnement. La langue russe de 1919 n’est pas celle de 2021, le vocabulaire économique nécessitait une adaptation pour une lecture aisée de la part du public francophone. Il fallait une équipe réunissant les compétences en historiographie de la Révolution française, mais également une connaissance du contexte russe de 1919. Il fallait des historiens de la pensée économique des deux périodes pour suivre et apprécier le cheminement de l’auteur, combler certaines cases difficilement déchiffrables des nombreux tableaux sur l’évolution des prix ou sur la valeur monétaire. Il fallait surtout pouvoir préciser ou nuancer les nombreuses fulgurances de Fal’kner. C’est là tout l’intérêt de l’ouvrage dont la lecture surprend encore par son originalité et sa pertinence : depuis 1919, l’auteur garde une acuité et une capacité de synthèse qui rendent son propos toujours utile à qui voudrait embrasser l’histoire des assignats en moins de cinq cent pages.

Vous pouvez lire ICI l’intégralité de la recension du livre de Fal’kner.

Napoléon et l’esclavage ~ la déclaration de cinq historiens

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Condamner le rétablissement de l’esclavage colonial et de la ségrégation de couleur par Napoléon dans les colonies françaises n’est pas anachronique !

En ce «mois des mémoires» de l’esclavage et de ses abolitions, qui coïncide cette année avec la commémoration du bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte, célébré notamment par un dépôt de gerbe et un discours très nettement élogieux devant le tombeau des Invalides par le président de la République le 5 mai dernier, on a entendu récemment plusieurs voix s’élever, y compris celle du premier magistrat de notre pays, contre le risque d’«anachronisme» que constituerait la condamnation morale, dès l’époque où il a eu lieu, du rétablissement de l’esclavage colonial et de la ségrégation de couleur auquel s’est livré le Premier consul à partir de 1802. Un éditorial de votre rédaction a même été jusqu’à se féliciter du silence présidentiel lors de la commémoration du 10 mai suivant sous prétexte que la lutte contre les discriminations et la défense des minorités pousseraient certains à commettre de «singuliers anachronismes» pour obtenir une «réécriture de l’histoire», au nom du «préjudice subi» et des «souffrances endurées».

Historiens spécialisés en histoire coloniale, nous tenons ici à rappeler que le seul fait qu’il y ait eu une conscience abolitionniste de nature universaliste en France, inspirée de la philosophie des Lumières et qui s’est exprimée juridiquement sous la Révolution de manière légale et concrète, à partir de 1794, invalide entièrement tout anachronisme en la matière. En effet, 8 ans avant le rétablissement, la loi du 4 février 1794 avait officiellement et solennellement aboli l’esclavage dans toutes les colonies françaises, en précisant que dorénavant, en application des droits « inaliénables et sacrés » à la liberté et à l’égalité proclamés dès la fin du mois d’août 1789 dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, «tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens Français et jouiront de tous les droits assurés par la Constitution». De plus, toujours en application de ces mêmes principes, les colonies avaient été transformées en départements français dans la Constitution directoriale de 1795. Or, Bonaparte a pourtant délibérément :

– fait replonger ces territoires dans le statut de colonies soumises à un régime législatif dérogatoire, à travers l’article 91 de la Constitution qu’il a institué en décembre 1799 ;

  • fait abroger le loi de février 1794 par la loi du 20 mai 1802, qu’il a fait voter et qui « maintient » (c’est-à-dire légalise à nouveau) l’esclavage et la ségrégation de couleur dans les colonies où la loi de 1794 n’avait pas pu s’appliquer concrètement, à savoir La Martinique, l’île de France et l’île Bourbon, tout en légalisant la traite négrière vers toutes les colonies ;
  • et alors qu’en novembre 1801 il affirmait encore officiellement le contraire, a rétabli cet esclavage et cette ségrégation dans des territoires où l’abolition de 1794 avait pourtant été appliquée, c’est-à-dire d’une part à la Guadeloupe – à travers d’une part la féroce répression menée par une expédition militaire punitive commandée par le général Richepanse en mai 1802, et d’autre part un arrêté consulaire du 16 juillet suivant qui se révèle juridiquement contraire à la constitution de l’an VIII et de surcroît en principe inopposable puisque non publié au Journal officiel – , et d’autre part à la Guyane, à travers un arrêté consulaire, tout aussi illégal, du 7 décembre suivant, appliqué en 1803 par le gouverneur Victor Hugues, ce double rétablissement constituant un fait sans précédent et sans pareil dans l’histoire moderne et contemporaine ;
  • qu’il a tenté, heureusement vainement, de faire de même dans la partie française de Saint-Domingue, libérée depuis 1793, à travers un corps expéditionnaire de 30.000 hommes commandé par son beau-frère le général Leclerc ;
  • qu’il a étendu à la France métropolitaine le rétablissement de cet ordre colonial esclavagiste et ségrégatif à travers une série de mesures subséquentes (arrêtés consulaires du 29 mai 1802 éloignant de Paris les officiers, sous-officiers ou soldats de couleur, et du 25 juin suivant interdisant l’accès, sauf autorisation exceptionnelle, du territoire métropolitain aux noirs et métissés ; circulaire du 8 janvier 1803 prohibant les mariages entre noirs et blancs, en tolérant ceux entre blancs et métissés) ;
  • et enfin que, devenu «empereur des Français» et ayant ordonné l’application du Code civil de 1804 aux colonies l’année suivante, il a décrété que cette extension ne porterait pas atteinte à l’ordre colonial tel que rétabli en 1802, et notamment la stricte « ligne de démarcation » tracée par le droit entre les «trois classes» de la société coloniale, à savoir les blancs, soumis au Code civil, les libres de couleur, soumis au Code civil mais sans pouvoir nouer de relations juridiques civiles (mariage, donations, etc…) avec les blancs, et enfin les esclaves, soumis au Code Noir rétabli en 1802.

Et tout ceci, d’une part, en s’entourant volontairement de collaborateurs ouvertement esclavagistes, tels l’amiral Decrès, son ministre de la Marine et des Colonies, et Barbé-Marbois, son ministre du Trésor. Et d’autre part en s’appuyant, dans les motifs de la loi du 20 mai et du projet de l’arrêté du 16 juillet, sur des présupposés et convictions racialistes pseudo-scientifiques selon lesquels, par exemple, les Noirs seraient par nature incapables de jouir de la liberté de manière raisonnable. Des présupposés similaires à ceux exprimés au même moment (1801-1802) par des auteurs comme le général Baudry-Deslozières, conseiller au ministère des Colonies, ou le médecin Julien-Joseph Virey, dans leurs ouvrages respectifs Les égarements du nigrophilisme et l’Histoire naturelle du genre humain, donc bien avant les ouvrages et discours de la fin du XIXe siècle, apparus au moment où la IIIe république se lance dans une nouvelle aventure coloniale et dans lequel on avait coutume jusqu’à maintenant de placer la naissance du racisme moderne.  

Longtemps occultés par le récit national, ces faits historiques sont encore trop méconnus, ce qui, conjugué au processus de glorification, de mythification et de « patrimonialisation » dont a fait l’objet la figure de Napoléon Bonaparte dans notre pays (et ailleurs), explique pourquoi ils paraissent parfois «anachroniques» et «réécrits» lorsqu’on les rappelle, car tellement éloignés de l’image nationale de Napoléon. De fait, pourtant, s’il y a un anachronisme et une réécriture de l’histoire en l’espèce, c’est bien ceux qui consistent à présenter Napoléon comme le «sauveur» et le «propagateur» des idéaux et de l’héritage de la Révolution française, en tout cas dans les colonies françaises. Car si cela fut vrai, dans une certaine mesure et avec le recul, en Europe, à travers notamment l’exportation des principes de souveraineté nationale et d’égalité civile, c’est bien plutôt l’Ancien régime qui est rétabli dans les territoires français d’outre mer entre 1802 et 1805.

Et il en alla de même – il n’est pas non plus anachronique de le condamner dans une perspective républicaine -, à travers le statut d’infériorité dans lequel retombe la femme dans le Code civil de 1804, après pourtant que le Code civil de 1793 lui avait également appliqué les principes révolutionnaires en l’émancipant de la tutelle absolue du mari.  

En ce jour du sacrifice du commandant Delgrès et de ses 300 compagnons au cri de «Vivre libre ou mourir» face au corps expéditionnaire de Richepanse, ce sont bien davantage, à nos yeux d’historiens et de citoyens républicains français, ces héros qui sont restés fidèles à l’héritage révolutionnaire, et nous sommes fiers de leur rendre hommage à travers ces lignes.

Fait en Guadeloupe, ce 28 mai 2021

Les signataires

René Belénus, historien, a notamment publié L’esclave en Guadeloupe et en Martinique du XVIIe au XIXe siècle (éd. Jasor, 1998), 1802. La guerre de la Guadeloupe (éd. Benès, 2001).

Bernard Gainot, historien (Université Paris VIII), a notamment publié, avec M. Dorigny, l’Atlas des esclavages (cf. supra), et plus récemment L’empire colonial français, de Richelieu à Napoléon. 1635-1810 (Armand Colin, coll. U, 2015).

Jean-François Niort, historien du droit (Université des Antilles), historien du droit, a notamment publié Homo civilis. Pour une histoire politique du Code civil français (thèse Paris I, 1995), PUAM, 2004, 2 vol., et Code noir (Dalloz, 2012). Il a également dirigé les ouvrages collectifs Du Code Noir au Code civil (L’Harmattan, 2007) et, avec O. Pluen, Esclavage, traite et autres formes d’asservissement et d’exploitation, du Code Noir à nos jours (Dalloz, 2018).

Erik Noël, historien (Université des Antilles), a notamment publié Etre noir en France au XVIIIe siècle (Tallandier 2006), et dirigé le Dictionnaire des gens de couleur dans la France moderne (Droz, 3 vol., 2011, 2015, 2017).

Lionel Trani, historien (Université Paris I), a notamment publié La Martinique napoléonienne, 1802-1809. Entre ségrégation, esclavage et intégration (éd. SPM, 2014).