La «Terreur»: toujours «rouge»!

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Le maire d’extrême droite d’Orange a réalisé le projet d’un monument aux «victimes de la Terreur» qu’il avait dans ses cartons depuis quelques années.

Devant la levée de boucliers des associations et groupes de gauche, il joue l’innocence étonnée: «Comment peut-on s’offusquer de l’hommage rendu à de malheureuses victimes de l’arbitraire?»

La réponse est simple quoique double. D’abord parce que, bien évidemment, l’extrême droite choisit soigneusement ce qu’elle nomme Terreur et les victimes qu’elle entend célébrer. Il est question des exécutions commises par des foules ou des organismes révolutionnaires et bien sûr pas de la «Terreur blanche» qui ensanglanta Lyon et le Midi!

Enfin parce que ce choix dénonce une stratégie politique, illustrée par le matériel de propagande ci-après, et nullement un souci mémoriel.

La cible de cette propagande, c’est le peuple révolté contre l’absolutisme royal et ses appuis religieux. Le peuple qu’il est bien difficile de «calmer» une fois que sa «folie» l’amène à mettre à bas les «repères» de l’Ancien Régime. (Voir ci-dessous extrait d’une brochure municipale, fautes de graphie comprises. Pour en télécharger l’intégralité, voir en bas de page) 

Voyez la marche des femmes sur Versailles: la prise de la Bastille avait pourtant eu lieu, et la proclamation par la majorité des députés aux États généraux d’une Assemblée nationale constituante. Eh bien non! Il n’était pas calmé pour autant, le peuple.

Un monument moche de plus.

Affiche annonçant l’inauguration du monument.

Télécharger ICI au format pdf l’intégralité de la brochure municipale.

Section des Gravilliers: de la Garde nationale à l’Armée révolutionnaire

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Cliquez sur l’image pour l’AGRANDIR.

section des gravilliers

Force armée des Gravilliers

asseble generle

Nous commandant en chef, sous commandant et adjudant major, soussignés certifions à tous qu’il appartiendrat que le citoyen Jean Louis Leherichée natif de Cherbourg, departement de La Manche, demeurant à Paris rue Phelippeau [Phélipeaux] n° 11 a servi dans la garde nationnalle parisienne non soldée depuis le commencement de la révolution 14 juillet 1789 jusqu’à se jour, [tam ?] [tant] comme volontaire, sergent, et capitaine, duquel grade il a donné sa démission, pour entrer dans l’armée révolutionnaire formée à Paris, en foix de quoi nous lui avont délivré le présent, pour lui servire et valoir ce que de raison.

Paris ce 21 septembre 1793 l’an 2 de la république française une et indivisible

Approuvé par moi

commandant en chef Martin

Vu par moi

adjudant major Récordon

Golvier commandant en second

J’ai reproduis ci-dessus un document (et sa transcription) concernant la force armée de la section des Gravilliers (rédigé sur un papier prévu – avec peu d’orthographe! – pour les c.-r. d’assemblées générales).

Je donne ci-dessous les renseignements trouvés sur Recordon dans le Répertoire du personnel sectionnaire parisien en l’an II (Raymonde Monnier & Albert Soboul), et sur Martin dans La Défaite des Sans-culottes de Kåre D. Tønnesson (p. 263).

Je n’ai trouvé trace ni de Leherichée ni de Golvier.

Recordon Simon (l’aîné), ancien garde français, tabletier, 97, rue Neuve Martin (1750-1828). Commandant en second du bataillon de Saint-Martin (juillet 1789), puis de celui des Gravilliers (août 1792), commandant en second de la force åarmée parisienne (31 mai 1793), successivement capi­taine, adjudant-général, puis général de brigade (octobre 1793). Poursuivi après Thermidor comme complice d’Hanriot, réintégré par le comité de sûreté générale un mois plus tard. Décrété d’arrestation en germinal an III et le 5 prairial comme terroriste. Exclusif, électeur de l’an VI (aux Invalides). Admis au traitement de réforme en germinal (A.N., F/7/4774/88, d.). Voir I. WOLOCH, The French Veteran from the Revolution to the Restoration, The University of North Carolina Press, 1979 (pp. 180 et suiv.).

*  *  *

Insurrection du 1er prairial an II (20 mai 1795)

C’est seulement à la faveur de l’ordre qu’il reçut, à 4 heures environ, de porter la force armée à la Convention, que Martin, le commandant des Gravilliers, put conserver le commandement d’un bataillon qui, sans son chef et contre sa volonté, était déjà parti pour la Convention. Martin se remettant à la tête du bataillon, les citoyens acceptèrent de marcher sous ses ordres après l’avoir dépouillé de ses épaulettes, symbole de la transformation du commandant – fonctionnaire gouver­nemental – en chef librement consenti par le peuple insurrectionnel (A.N., F/7/2491. [La cote ancienne portait une * après le 7, signe impossible à intégrer dans cette cote aujourd’hui : à vérifier sur place] Voir aussi A.P.P., AA/266, 105, Déclaration de Moreau, capitaine des canonniers.) Il en fut de même dans la section des Lombards (A.N., F/7/4764, Lanleu).

*  *  *

Pour voir une vue de la rue Phélipeaux à la fin du XIXe siècle, avant qu’elle soit absorbée par la rue Réaumur, voir ici.

«Rejecting “all the faces of subjugation”: Daniel Guérin on direct democracy, self-management and individual autonomy» ~ par David Berry

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«Rejeter “toutes les formes d’assujettissement”: Daniel Guérin sur la démocratie directe, l’autogestion et l’autonomie individuelle». Je donne ci-dessous le passage concernant la Révolution française de cet article de David Berry, que l’on peut lire intégralement et télécharger librement à cette adresse.

The French revolution and the birth of a ‘new type of democracy’

Unlike many on the left associated with postwar ideological renewal, most of whom would focus on a revision or reinterpretation of Marxism, often at a philosophical level, Guérin the historian began with a return to what he, like Kropotkin, saw as the source of revolutionary theory and praxis: in 1946, he published his study of class struggle in the First French Republic (1793–1797).  The aim of the book was to ‘draw lessons from the greatest, longest and deepest revolutionary experience France has ever known, lessons which would help regenerate the revolutionary, libertarian socialism of today’, and to ‘extract some ideas which would be applicable to our time and of direct use to the contemporary reader who has yet to fully digest the lessons of another revolution: the Russian revolution.’ Applying the concepts of permanent revolution and combined and uneven development, inspired by Trotsky’s History of the Russian Revolution, Guérin argued that the beginnings of a conflict of class interest could already be detected within the revolutionary camp between an ‘embryonic’ proletariat – the bras nus (manual workers), represented by the Enragés – and the bourgeoisie – represented by Robespierre and the Jacobin leadership. The influence of Kropotkin may also be detected in Guérin’s argument that the French Revolution thus represented not only the birth of bourgeois parliamentary democracy, but also the emergence of ‘a new type of democracy,’ a form of working-class direct democracy as seen, however imperfectly, in the ‘sections’ (local popular assemblies), which were for Guérin precursors of the Commune of 1871 and of the Soviets of 1905 and 1917.  In the second edition of the work (1968) he would add to that genealogy ‘the Commune of May 1968ʹ – which on the bicentenary of the 1789 revolution would be described by philosopher Victor Leduc, as ‘the first sketch of a permanent democracy, fusing and transcending both political democracy and economic democracy.’

Guérin’s interpretation emphasised the political ambivalence of the bourgeois Jacobin leadership which ‘hesitated continually between the solidarity uniting it with the popular classes against the aristocracy and that uniting all the wealthy, property- owning classes against those who owned little or nothing’. For Guérin, the essential lesson to be drawn from the French Revolution was thus the conflict of class interest between the bourgeoisie and the working classes. The dominant historiography – whether bourgeois, social democratic or Stalinist in Guérin’s eyes – tended to maintain the ‘cult of Robespierre’ and thus reinforce the labour movement’s dependence on bourgeois democracy, and were thus to be rejected.

This interpretation unsurprisingly proved controversial. Its political significance was that the Revolutionary Terror had been used as a parallel to justify Bolshevik repression of democratic freedoms and of more leftist movements. Stalin was seen by Communists as the reincarnation of Robespierre. The Jacobin tradition of patriotism and national unity in defence of the bourgeois democratic Republic has been one of the characteristics of the dominant tendencies within the French left.

Guérin accepted the classic interpretation of the Revolution as a bourgeois revolution, albeit one which was ‘bourgeois only in its results’. But following Kropotkin, he was keen to emphasise that without the constant pressure from the sans-culottes, the most audacious steps within the revolution would not have been taken, from the taking of the Bastille to the adoption of the Declaration of the Rights of Man and the Citizen to the campaign for dechristianisation. Guérin’s analysis was described by Eric Hobsbawm as ‘a curious combination of libertarian and trotskyist ideas – not without a dash of Rosa Luxemburg’.

The first half of Guérin’s interpretive introduction to his history of the revolution – not included in the abridged English translation – is concerned with his central argument that the French revolution was not only a bourgeois revolution which led to the creation of a parliamentary representative democracy; it was also characterised by the spontaneous preference of the more plebeian and more radical sans-culottes for more direct and more decentralised forms of democracy, notably in the shape of the municipal councils (communes) and the local ‘sections’.

This emphasis on the ‘forms of popular power’ created by the sans-culotte is something which Guérin insisted had too often been ignored or downplayed by ‘republican historians’ who had been content to portray the revolution as ‘the cradle of parliamentary democracy’. But it also represented ‘an embryonic proletarian revolution’ and consequently carried within it the ‘seed of a new form of revolu- tionary power whose features would become clearer during the proletarian revolu- tions of the nineteenth and twentieth centuries.’ As the American anarchist Murray Bookchin would put it:

«The sections provide us with a rough model of assembly organization in a large city and during a period of transition from a centralized political state to a potentially decentralized one. [. . .] The word ‘model’ is used deliberately. The [. . .] sections were lived experiences, not theoretical visions. But precisely because of this they validate in practice many anarchic theoretical speculations that have often been dismissed as ‘visionary’ and ‘unrealistic’».

L’histoire aux «Rencontres du Maquis pour l’Émancipation» (10-15 août, près Minerve, Hérault)

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Plusieurs présentations de livres, conférences et débats auront l’histoire pour sujet à l’occasion de ces nouvelles Rencontres du Maquis pour l’Émancipation: Révolution espagnole, luttes dans les bidonvilles, indépendance algérienne, biographie d’Emma Godman, et – pour ce qui concerne plus particulièrement les sujets traités sur ce blogue – les luttes de classe pendant la Révolution française, premier débat des Rencontres, le dimanche 11 août à 11h avec un exposé de Sandra Collombet (voir et entendre ici textes et émissions sur le sujet).

Je donne ci-dessous le programme complet et les indications pratiques.

Dans l’attente de vous croiser au Maquis…

“Les gouvernements sont immoraux” ~ Tu l’as dit Léon!

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Bonne idée qu’ont eue les éditions Grasset de rééditer dans la collection Les Cahiers Rouges ce recueil d’articles, peu connu me semble-t-il, de Léon Tolstoï. Le changement de titre est bien un peu démagogique, mais plutôt par rapport à l’air du temps qu’au contenu des articles, d’un ton très libertaire, comme on en jugera par cet extrait de «Immoralité gouvernementale».

Un enfant naît, et on l’enrôle aussitôt dans la religion qui prévaut dans l’État. Ce fut toujours ainsi dans le passé, et cela se pratique encore dans la plupart des pays. Là où cette première contrainte n’est pas en usage, il en est d’autres. Aussitôt l’enfant grandi, l’obligation pour lui est de fréquenter l’école appartenant à l’État. À l’école, on lui apprend que le gouvernement, l’autorité en général, est la condition absolue de sa vie, et que l’État où il est né est le plus parfait du monde, qu’il soit gouverné par le Tsar, le Sultan, par Chamberlain avec sa politique coloniale, ou par un gouvernement républicain protecteur du trust et de l’impérialisme. Telle est l’école primaire et obligatoire, et telles sont toutes les écoles supérieures fréquentées par les adultes de l’État russe, turc, anglais, français ou amé­ricain.

Pour ce qui nous intéresse plus particulièrement, Tolstoï fait de nombreuses allusions à la Révolution française, à propos de laquelle il exprime une condamnation philosophique abstraite de la violence, renvoyant du coup dos-à-dos des protagonistes ennemis comme dans ce passage de «La machine gouvernementale».

En France, c’est une série de Louis et de Charles qui dirigent la machine, et dont le règne est également une succession de crimes : meurtres, exécutions en masse ou isolées, guerres et ruines nationales.

On exécute enfin l’un d’eux, et aussitôt des Marat et des Robespierre accaparent à leur tour la machine gouverne­mentale et commettent des crimes plus horribles encore parce qu’ils immolent non seulement des vies humaines, mais les hautes vérités proclamées par les hommes du temps.

Je reproduis ci-dessous le texte intitulé «Liberté, égalité, fraternité ou la mort», dont le titre indique assez la place que la Révolution y tient.

Liberté, égalité, fraternité ou la mort

La situation de l’humanité actuelle est d’autant plus lamentable que dans notre for intérieur nous concevons la possibilité d’une autre vie, toute différente, raisonnée et fraternelle, sans la folie de luxe des uns et la misère et l’ignorance des autres, sans exécutions, débauche, vio­lence, armement, guerres.

Mais le régime présent, maintenu par la force, s’est enraciné à un tel point, que nous ne pouvons nous imagi­ner une vie collective sans une autorité gouvernementale ; nous y sommes à ce point habitués, que nous cherchons à réaliser jusqu’à l’idéal d’une vie libre et fraternelle par des actes d’autorité, c’est-à-dire par la violence.

Cette erreur est au fond du désordre moral et matériel de la vie passée, présente et voire future de la chrétienté.

Un exemple frappant nous en est donné par la Révolution française.

Les hommes de la Révolution ont posé clairement l’idéal d’égalité, de liberté, de fraternité, au nom duquel ils souhaitaient transformer la société. De ces principes découlaient des mesures pratiques : abolition des castes; répartition égale des richesses; suppression de titres et de grades, de la propriété foncière, de l’armée permanente; institution de l’impôt sur le revenu, de pensions de retraite pour les ouvriers; séparation de l’Église et de l’État, voire rétablissement d’une doctrine rationnelle, commune à tous.

Ces mesures étaient sages et bienfaisantes ; elles étaient la conséquence directe des vrais principes de liberté, d’égalité et de fraternité posés par la Révolution. Ces prin­cipes, autant que les mesures qui en découlent, ont été, sont et resteront vrais, et ils demeureront comme l’idéal de l’humanité tant qu’ils ne seront pas réalisés.

Or, cet idéal ne pourra jamais être atteint à l’aide de la violence. Malheureusement, les hommes de la Révolution étaient tellement accoutumés à l’emploi de la force comme unique moyen d’action, qu’ils ne s’étaient pas aperçus de la contradiction que renfermait l’idée de réaliser l’égalité, la liberté et la fraternité par la violence; ils ne s’aper­cevaient pas que l’égalité est l’opposé de domination et de soumission, que la liberté est inconciliable avec la contrainte et qu’il ne peut y avoir de fraternité entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent. De là toutes les atrocités de la Terreur.

La faute en est non pas aux principes, comme le croient certains – ils ont été et restent vrais –, mais aux moyens de leurs applications. La contradiction qui se fit jour si nettement et si brutalement pendant la Révolution fran­çaise et qui, au lieu du bien, amena le mal, demeure jusque aujourd’hui, se révèle dans toutes les tentatives d’amélio­rer l’organisation sociale.

En effet, on espère réaliser cette amélioration avec le concours du gouvernement, autrement dit par la force. Bien mieux, cette contradiction se manifeste non seule­ment dans les doctrines sociales actuelles, mais même dans celles des partis les plus avancés : socialiste, révolu­tionnaire, anarchiste, qui prévoient la cité future.

En somme, les hommes cherchent à atteindre l’idéal d’une vie rationnelle, libre et fraternelle avec le concours de la force, quand celle-ci, quelle que soit la forme qu’elle prenne, n’est autre que le droit pris par les uns de dispo­ser des autres et, en cas d’insoumission, de contraindre ceux-ci par le moyen extrême: l’assassinat.

Cela revient à dire: réaliser l’idéal du bonheur humain par le meurtre.

La grande Révolution française a été «l’enfant ter­rible», qui, au milieu de l’enthousiasme de tout un peuple, devant la proclamation des grandes vérités révélées et devant l’inertie de la violence, a exprimé, sous une forme candide, toute l’ineptie de la contradiction dans laquelle se débattait alors et se débat encore l’humanité: «liberté, égalité, fraternité, ou la mort».

J’ai fait allusion plus haut à un changement de titre. C’est qu’en effet le recueil a déjà été publié chez Fasquelle, en 1906 (soit immédiatement après la première révolution russe de 1905), sous le titre Guerre et révolution, avec le sous-titre La fin d’un monde.

J’ai reproduit en tête de ce billet la belle jaquette d’inspiration constructiviste, qui recouvre la couverture rouge habituelle des Cahiers.

Or ni sur l’une ni sur l’autre ne figure le nom du traducteur du recueil!

En voilà une pratique nouvelle et injustifiable! Certes son nom ne dirait sans doute rien aux jeunes acheteurs du recueil. Est-ce une raison pour effacer ainsi Ely Halpérine-Kaminsky (1858-1936), grand passeur de la littérature russe en français?

Halpérine-Kaminsky a en effet traduit non seulement Tolstoï (beaucoup), mais encore Gorki, Tourguéniev, Dostoïevski, etc. Il a lui-même écrit, sur Tolstoï notamment (voir couverture de l’ouvrage ci-après). Ses archives sont déposées à la bibliothèque du Trinity College (Dublin).

Tolstoï Léon, Les gouvernants sont immoraux, Les Cahiers Rouges, Grasset, 150 p., 9,50 €.

Statut de l’ouvrage: acheté en librairie.

Visibilité de Charlotte Corday

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Créé en 2001 à l’initiative de Gwen-Aël Bolloré, le Prix Breizh «salue chaque année l’œuvre d’un auteur d’origine bretonne ou ami de la Bretagne». Le Prix Breizh, qui s’intitulait auparavant «prix Bretagne», ce qui on en conviendra pouvait prêter à confusion, est désormais «placé sous le mécénat» de M. Vincent Bolloré (Vivendi, Canal +, etc.).

Il vient d’être décerné à Mme Gwenaële Robert pour son livre Le dernier bain, paru chez Robert Laffont l’année dernière.

J’ignore si Mme Robert a la double qualité d’être «d’origine bretonne et amie de la Bretagne», mais en tout cas elle n’est pas une admiratrice de Marat. C’est son droit. Elle semble admirer beaucoup Charlotte Corday. C’est encore son droit.

Je sais ce que vous allez me dire: «Mais enfin, pourquoi persifler, alors que Charlotte Corday a tout de même assassiné un député élu, ce qui devrait susciter l’admiration de l’anarchiste que tu es?»

Eh! que voulez-vous, on a de ces contradictions! Et puisque vous en parlez, c’est sans doute l’une des raisons de mon agacement: rares sont les admirateurs.trices de Corday qui recommandent ou approuvent le députicide. D’ailleurs savent-elles seulement que Marat était député?

Qu’importe! Ce qui compte, c’est que Marat était un monstre. C’est au moins ce que l’éditeur Robert Laffont nous rappelle dans son prière d’insérer («prière de poignarder» serait plus adapté en l’espèce):

Paris, an II. La France vibre sous le souffle de la Terreur. Jane, une jeune Anglaise cachée dans l’appartement d’aristocrates émigrés, Théodose, un moine qui a renié sa foi par peur de la guillotine, Marthe, la lingère de Marie-Antoinette emprisonnée au Temple, David, le fameux peintre et député de la Convention, ou encore une Normande du nom de Charlotte Corday, tout juste arrivée à Paris… Ils sont nombreux, ceux qui tournent autour du logis de la rue des Cordeliers où Marat, cloîtré, immergé dans des bains de soufre, traque les suspects hostiles aux idées de la République. Il ignore que certains d’entre eux souhaitent sa mort et qu’il ne lui reste plus que trois jours à vivre. Par cette fiction qui nous propulse dans le cœur battant de l’Histoire, Gwenaële Robert détruit l’image sublime et mensongère que David nous a laissée de son ami Marat. Du bout de sa plume, grâce à un dispositif romanesque et à un sens de la reconstitution impressionnants, elle gratte le vernis de la peinture pour révéler la réalité du monstre.

Dans la petite vidéo qui suit, Mme Robert explique que son travail de romancière s’inscrit dans un mouvement plus général qui redonne une visibilité aux femmes dans la Révolution. Il serait plus exact de dire que ce mouvement – dont le regrettable Michel Onfray est la figure de proue médiatique – redonne de la visibilité aux femmes dans la contre-révolution. Je veux dire: non seulement dans la résistance à la révolution dans son cours même, en 1793 en l’espèce, mais dans l’usage contre-révolutionnaire qui en est fait aujourd’hui.

Expliquer que le courage et la sensibilité féminines se sont alliées (chez Corday et d’autres) pour résister à «la Terreur» incarnée par Marat est d’autant plus grotesque que les plus fervents admirateurs et partisans de l’Ami du peuple étaient précisément des admiratrices partisanes, qui lui ont voué un véritable culte: les Citoyennes républicaines révolutionnaires.

Des monstres femelles, probablement!

Ce minuscule incident édito-mondain montre à mon sens qu’il n’y a pas lieu de se réjouir de n’importe quelle espèce de mise en avant ou «réhabilitation» des femmes dans l’histoire. Je l’ai écrit récemment à propos d’une sympathique émission de France-Inter sur Pauline Léon, je le redis ici à propos de cet énième éloge de Charlotte Corday. Il n’existe pas d’histoire «neutre» et pas non plus de «féminisme» ou de «proféminisme» angélique. C’est d’ailleurs le problème originel du féminisme (voyez Olympe de Gouges) qui a retardé et contrarié son expansion durant au moins tout le XIXe siècle (et pas seulement l’incontestable résistance de beaucoup d’hommes). Je ne crois pas que tout soit «bon à prendre» de ce point de vue, ni du point de vue de l’exactitude historique ni du point de vue d’un actuel féminisme révolutionnaire.

Tâchons de ne pas critiquer un livre sans en recommander un autre. Outre l’excellente biographie d’Olivier Coquard (qu’il conviendrait de rééditer), je recommande une fois de plus la lecture du passionnant ouvrage de Guillaume Mazeau, aussi agréable à lire qu’un roman, Le Bain de l’histoire (Champ Vallon).

Après le cinéma, Pauline Léon mise en scène à la radio…

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Après avoir tenu le rôle que l’on sait (mais que l’on a du mal à distinguer à l’écran) dans le film Un peuple et son Roi (voir en bas de page une photo tirée du film) voilà que Pauline incarne les femmes révolutionnaires dans une série destinée aux enfants, baptisée Les Odyssées, sur France Inter.

Destinée aux enfants, comme je l’ai dit, la courte émission (14 mn) est un peu infantilisante: exclamations et questionnements surjoués. On y entend à propos de la terreur (innommée, sauf inattention de ma part) cette perle: «Pendant les révolutions, les gens deviennent complètement paranos». Il aurait été plus exact et plus pertinent d’expliquer la guerre aux frontières et la guerre de classes!

On «découvrira» avec étonnement que Pauline aurait participé à la marche des femmes sur Versailles des 5 et 6 octobre 1789.

En réalité, si elle fait allusion à l’événement dans le «Précis de sa conduite révolutionnaire», c’est uniquement pour dire qu’il l’a confirmée dans la conviction que Lafayette était suspect. Mais de quoi?… Il est peu probable qu’elle le soupçonne d’avoir comploté pour ramener le roi à Paris (c’était pourtant bien en effet son désir) et c’est sans doute son attitude temporisatrice qu’elle critique. Mais il est difficile d’aller plus loin dans la compréhension de cette brève mention: «Mes soupçons se vérifièrent au 5 octobre 1789».

Une chose est sûre: si Pauline avait participé à la marche sur Versailles, elle l’aurait précisé, dans un texte où elle vient de se vanter d’avoir été très active le jour de la prise de la Bastille. Même si l’on retenait l’hypothèse (paradoxale, mais non pas délirante) qu’elle marque par là une réticence envers tel ou tel aspect de l’événement, elle aurait logiquement mentionné sa participation et mis son rôle en valeur, ne serait-ce que pour éviter qu’une dénonciation le révèle avant elle.

Comme la page de l’émission inclut la bande-annonce du film Un peuple et son roi et que Pierre Schoeller y fait marcher Pauline de Paris à Versailles, il est probable que la légende vient de là (au moins dans son histoire récente). Et comme les concepteurs de l’émission ont négligé d’indiquer sur la page Internet les sources qu’ils ont utilisées – comme toute indication bibliographique – ce qui est un comble dans une démarche qui se veut pédagogique! nous n’en saurons pas davantage.

Sans synergie avec une documentation scientifique (je dis scientifique et non faisant de la vulgarisation à partir d’une version romancée de l’histoire), je vois mal l’intérêt de ce genre de «mise en scène». Peut-être Pauline Léon aura-t-elle bientôt quelques rues à son nom; peut-être le donnera-t-on – comme celui de sa camarade Claire Lacombe – à quelques écoles… Je doute que l’histoire des femmes et la reconnaissance de leur rôle dans la Révolution progresse pour autant.

En voici une llustration – c’est le cas de le dire!

Pauline Léon, jouée par Julia Artamonov était bien à Versailles… puisqu’elle figure, photographiée à l’Assemblée, dans un document pédagogique élaboré à partir du film de Pierre Schoeller.

Personne n’était plus «à gauche» que Robespierre… Yannick Bosc l’affirme (après Mathiez)

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J’ai assisté, à la Sorbonne, le 17 avril 2019, à la conférence de Yannick Bosc, dont vous pouvez ci-après consulter la captation.

Toute? Non, hélas! Les organisateurs ne considèrent pas que les échanges avec le public présentent un intérêt suffisant pour les inclure dans la vidéo.

Quel dommage!

C’est précisément d’une réponse de l’orateur que je souhaitais traiter ici. Le propos général, bien que de stricte obédience robespierriste (ça n’étonnera personne connaissant un tant soit peu ses travaux) ne manque pas d’intérêt. Mais voilà qu’un des assistants (ça n’est pas moi) demande comment Robespierre a pu aussi maladroitement éliminer l’extrême gauche, ce qui l’a conduit à la solitude mortelle que l’on sait, le 9 Thermidor.

Ici incompréhension (vaguement douloureuse) de l’orateur. Je suis contraint, en l’absence d’enregistrement, de résumer sa pensée. On verra plus loin qu’il est facile de vérifier que je ne la caricature pas.

À gauche de Robespierre, dites-vous? Mais il n’y a rien à gauche de Robespierre! C’est une légende historienne, démentie par les travaux les plus récents.

Tout est parti de Blanqui, lequel, en prison (et – suppose-t-on – affaibli par les privations) ne dispose pour écrire et réfléchir sur la Révolution que de Lamartine (ce romantique peu fiable).

De la conjonction des deux naît la légende selon laquelle quelqu’un aurait pu être considéré comme étant «plus à gauche» que Robespierre.

De Blanqui, la rumeur passe à Gustave Tridon (le communard) qui fait l’éloge des (dits) hébertistes, puis à Daniel Guérin…

…Et voilà pourquoi votre fille a cru que le «Manifeste des Enragé·e·s» était une critique «de gauche» du programme des Jacobins…

Votre égal en droits en avait, dans sa grande ignorance (et sa non moins grande naïveté) la mâchoire béante. Car enfin, on peut bien imaginer que certain·e·s pensent ainsi, mais on se dit qu’on a l’imagination caricaturante (on en serait presque gêné).

Je n’avais jamais entendu cette ahurissante affirmation présentée aussi paisiblement comme une vérité d’évidence.

Or, par le plus petit des hasards, je fis l’emplette d’un livre des Éditions du progrès qui manquait à ma bibliothèque: Rousseau, Mirabeau, Robespierre, trois figures de la Révolution. L’auteur du livre, Albert Manfred a également publié – parmi tant d’autres livres et articles – La Grande Révolution française (qui, lui, est depuis longtemps sur mes étagères).

Décédé en 1976, trois ans avant la publication de Rousseau, Mirabeau, Robespierre… Manfred ne pouvait avoir eu connaissance des travaux de Bosc… Comment se pouvait-il qu’il ridiculise ses positions avec une quarantaine d’années d’avance?

Albert Manfred

La réponse est bien simple (que les savants me pardonnent!):

la thèse de Bosc est chez Albert Mathiez, auquel s’en prend vertement Manfred dans les passages reproduits ci-dessous (c’est moi qui mets en gras le second alinéa).

Certes, il faut dire que des voix franchement hostiles s’élevaient aussi, à peu près au même moment, dans les rangs de la démocratie. Auguste Blanqui condamne en termes d’une sévérité implacable toute l’activité de Robespierre. Le grand révolutionnaire du XIXe siècle critique Robespierre à partir de positions de «gauche», pour ainsi dire. Il considère Robespierre comme «un Napoléon prématuré», un dictateur et un tyran, et lui reproche particulièrement sa lutte contre les partisans de la déchristianisation et son «idée de l’Être suprême». À quoi attribuer une hostilité aussi véhémente à l’égard de Robespierre? Mathiez, qui fut le premier à publier, en 1928, les notes de Blanqui transmises à lui par Molinier, la met avant tout sur le compte du manque d’information: le «prisonnier» connaissait mal l’histoire de Napoléon la Révolution, il la voyait à travers l’Histoire des Girondins de Lamartine. Mathiez écrit: «Ces notes d’un homme politique qui ne connaît l’histoire que d’après le travail hâtif et plein d’erreurs d’un autre homme politique… Lamartine.»

On ne peut partager cette opinion. Les référen­ces à l’Histoire des Girondins de Lamartine que l’on trouve effectivement dans le manuscrit de Blanqui, s’expliquent, à mon sens, par le fait que Blanqui ne dispose pas d’autres ouvrages quand il écrit ses notes à la prison de Doullens en 1850. Mais dire que Blanqui, fils d’un député de la Convention, disciple de Philippe Buonarroti, membre de la Société des amis du peuple, dont «la réunion, selon l’expression imagée de Heine, avait l’odeur d’un vieil exemplaire relu, gras et usé du Moniteur de 1793», compagnon d’armes de Godefroy Cavaignac et d’autres «jeunes Jacobins» des années trente, dire que Blanqui qui ne connaissait la Révolution que d’après les ouvrages de Lamartine, c’est se laisser aveugler par une réaction momentanée d’irritation ou d’agacement.

Un certain nombre de preuves indirectes donnent à penser que Blanqui, sur cette question, ne subissait évidemment pas l’influence de Lamartine mais celle de la littérature historique des «thermidoriens de gauche», dont nous avons parlé en début de chapitre. Quoiqu’il en soit, ces notes de Blanqui ont joué un certain rôle dans la controverse sur Robespierre. Bien que restées non publiées du vivant de leur auteur, elles circulaient sous forme de copies manuscrites parmi ses adeptes. On retrouve l’influence directe du point de vue de Blanqui dans l’ouvrage de son disciple le plus proche, Gustave Tridon, qui fait l’apologie des hébertistes et tombe à bras raccourcis sur Robespierre, ainsi que dans le travail d’Avenel, qui s’en rapproche sur certains points, consacré à Anacharsis Cloots.

Dans l’historiographie du robespierrisme, côté démocratique, subsiste donc, parallèlement au courant favorable à Robespierre, une autre tendance en conflit avec la première, antirobespierriste, attaquant Robespierre de «gauche». Ce courant remontait des   «thermidoriens   de   gauche» – les   sans-dieu,   les athées Barère, Vadier – à Blanqui, de Blanqui à Tridon et, plus loin, rejoignait, par certains aspects, la conception   anarchiste   de   la   Révolution   française de P. Kropotkine . Mais ce courant hostile à Robespierre, même en ses jours fastes où il était symbolisé par le glorieux nom de Blanqui, ne s’est pas véritablement imposé dans la littérature démocratique. Malgré toute l’autorité et l’immense prestige moral de Blanqui, un bon nombre de ses plus proches partisans ne le suivaient pas sur la question de l’antirobespierrisme. Son plus vieux compagnon d’armes, Martin Bernard, par exemple, était un fervent admirateur de l’Incorruptible *.

* Mathiez, qui note avec raison la profonde divergence de vues entre Blanqui et Martin Bernard sur le personnage de Robespierre, émet l’hypothèse, non dépourvue de fondement, que Blanqui n’a pas publié ses notes de crainte de jeter la division dans son propre parti. Annales historiques de la Révolution française, 1928, n°4, p. 306-307.

Louis Auguste Blanqui

“L’Indulgence l’achèvera” [?]

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Acheté cette gravure orpheline, manifestement tirée d’un livre, mais lequel?

Je suppose que le bâtiment en cours de construction (on s’en remet, pour l’achèvement des travaux à l’Indulgence) représente la Nation. La gravure porte en bas à gauche la mention «Année 1789».

Toutes les figures représentées sont féminines. Au premier plan la Royauté et les Arts (flûte de Pan et palette de peintre). Les sept autres sont engagées dans des travaux de mesure et de construction. Telle montre le plan du bâtiment achevé à une autre; telle et telle autres taillent des pierres. Ces maçonnes sont-elles franches et indiquent-elles une influence de la société de pensée?

Quiconque sera en mesure de m’aider à résoudre cette petite énigme sera le·la bienvenu·e.