“Les militantes patriotes et républicaines pendant la Révolution française et leur perception par les révolutionnaires (1789-1795)” ~ par Eve-Marie Lampron

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Je découvre – tardivement! – sur le site Academia.edu ce mémoire de maîtrise dont Eve-Marie Lampron est l’autrice et qui date d’août 2004.

C’est non seulement un travail remarquable sur le sujet qu’il traite, mais une bonne manière – parmi d’autres – d’entrer dans l’étude des mobilisations collectives de femmes durant la Révolution.

Seule correction à apporter (outre la bibliographie à compléter, ce qui est normal quatorze ans plus tard!): l’affirmation erronée selon laquelle la Société des Citoyennes républicaines révolutionnaires aurait été «le seul club féminin non-mixte à Paris pendant la Révolution» (p. 64).

On peut consulter ci-après le résumé et la table des matières du mémoire, et télécharger le document ici.

Sujets politiques ou objets esthétiques

Les militantes patriotes et républicaines pendant la Révolution française et leur perception par les révolutionnaires (1789-1795)

Plusieurs révolutionnaires ont, pendant la Révolution française (1789-1795), réfléchi sur la beauté féminine, proposant aux femmes engagées politiquement de participer au processus révolutionnaire par le biais de leurs charmes. Dans cette perspective, ces femmes sont jugées et pensées en fonction de leur apparence physique, ce qui s’exprime par les nombreux commentaires émis par les révolutionnaires à leur endroit.

Ces commentaires, qui remettent souvent en question le rôle des femmes dans la sphère publique, font appel à plusieurs motivations : parmi elles, on compte une anxiété face à la violence révolutionnaire féminine et à un chamboulement des rôles sexuels.

Les guerres de tendances s’y inscrivent également, et différents groupes révolutionnaires se serviront de l’apparence physique des femmes appartenant à une faction pour discréditer la faction en entier.

Ce qui regroupe ces commentaires stratégiques, c’est qu’ils trouvent tous leur racine dans un discours associant la «nature» féminine au corps féminin, que ce soit dans le cadre de l’esthétique ou de la reproduction.

Les femmes politiques sont constamment ramenés à leur corps, ce qui leur dénie indirectement l’accès à la raison.

Ce mémoire étudie surtout les militantes proto-féministes, patriotes et républicaines, qui s’éloignent par leur activisme des rôles sociaux féminins, rôles qui leur sont rappelés à travers les renvois constants à leur corps. Ces données laissent penser que les femmes engagées politiquement pendant la Révolution française étaient davantage perçues comme objets esthétiques que comme sujets politiques, perception qui a joué un rôle dans leur exclusion graduelle de la sphère publique.

 

Table des matières

Résumé – Abstract iii-iv

Table des matières v

Exergue vii

Remerciements viii

Introduction 1

A) Présentation générale 1

B) Historiographie 3

1- Histoire de la Révolution et histoire des femmes dans la Révolution 3

2- Histoire des femmes: de l’apparence physique et du corps des femmes 5

3- De l’apparence physique et du corps des femmes révolutionnaires 7

C) Problématique 14

D) Sources et méthodologie 18

Chapitre 1

Discours sur la manière dont l’apparence physique des femmes doit ou devrait intervenir dans la politique révolutionnaire 23

A) Les influences théoriques 23

B) Femme «régénérée» et beauté « naturelle »: la Révolution comme renaissance? 30

C) Où les charmes deviennent des armes 38

D) Qu’en pensent nos militantes? Etta Palm d’Aelders, Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt et Claire Lacombe sur les rapports entre physique et politique 47

Chapitre 2

L’utilisation de l’apparence physique des militantes comme stratégie politique : guerres de tendances et exclusion des femmes 55

A) De la «laideur» 56

1- Furies, harpies, monstres, bacchantes: mots couverts ou mots blessants? 57

2- «Toutes laides à faire peur»: un dénigrement stratégique 75

B) De la«beauté» 91

1- Les «belles» militantes: vaniteuses, frivoles, excessives ou idiotes? 92

2- Les belles «catins des patriotes»: de la sexualisation de l’activisme féminin 98

Épilogue 

«L’objet le plus précieux aux femmes, leur ajustement»: la légitimation de la fermeture des clubs féminins par les discours sur l’apparence physique (septembre-octobre 1793) 110

Conclusion 119

A) Synthèse: sujets politiques ou objets esthétiques? 125

B) Ouverture: autres pistes de recherche 131

Bibliographie 131

Annexe 1: Biographie des révolutionnaires cité·e·s x

Annexe 2: Chronologie des événements xxiv

Le point de vue de Dominique Godineau sur le film “Un peuple et son roi”

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On peut consulter l’intégralité de la critique de Dominique Godineau, dont je donne un extrait ci-dessous, sur le site Le Genre & l’écran.

La plupart des critiques insistent, non sans étonnement, sur le rôle des femmes. Une des réussites du film est de ne pas les présenter à part, comme un à-côté de l’histoire dont on pourrait se passer au montage. Au contraire, le film les traite « à parts égales », composante intrinsèque du peuple, présentes « tout simplement » parce qu’elles étaient là – ce qui a pendant longtemps été « oublié » par l’historiographie.

On peut également être reconnaissant·e à Pierre Schoeller de ne pas s’en être tenu aux stéréotypes habituels lorsqu’il est question des femmes en révolution. Elles ne sont ainsi pas représentées par les quelques figures connues qui, aujourd’hui, personnifient la demande d’égalité des droits politiques. Elles ne sont pas non plus représentées sous les traits de mégères assoiffées de sang, qui symboliseraient la cruauté d’une révolution populaire (voir les nombreux films anglo-saxons inspirés par Un conte de deux villes de Dickens). Femmes du peuple, elles ne sont pas pour autant réduites à des ménagères préoccupées et mues uniquement par les problèmes de subsistance. Elles sont, avec justesse, montrées discutant politique, donnant leur avis, signant des pétitions (17 juillet 1791), suivant les séances de l’Assemblée depuis les tribunes ouvertes au public, agissant, et il est heureusement rappelé que les manifestantes d’octobre 1789 (ou du moins une partie d’entre elles) demandaient du pain mais aussi que le roi signât les décrets sur l’abolition des privilèges et la Déclaration des Droits.

Le film présente de beaux personnages de femmes, incarnées avec force par les actrices, et qui ne sont pas sans évoquer certaines figures « anonymes » croisées dans les archives. Des femmes qui, dans le film, semblent jouir d’une assez grande liberté d’action et d’une relative égalité avec les hommes de leur entourage, tant dans les rapports privés que dans l’espace politique. Cela peut surprendre le/la spectateur/trice, mais, de fait, la lecture des archives de l’époque défait les images héritées du 19e siècle de femmes soumises, passives, silencieuses, et le film le montre bien.

“Les chemins du communisme libertaire en Espagne” ~ vol. 2

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Parution aux éditions Divergences du deuxième volume (sur trois) de l’ouvrage Les chemins du communisme libertaire en Espagne.

Cliquez sur l’image pour l’AGRANDIR.

 

 

“La naissance de la légende dorée de Robespierre” ~ par Marion Pouffary

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Je donne ci-après le début de l’étude de Marion Pouffary (Faculté des Lettres de Sorbonne Université – Centre d’histoire du XIXe siècle, EA 3550), dont on peut télécharger l’intégralité ICI.

Je note que ce texte a préalablement été publié sur le site de la Société des études robespierristes (SER), ce que je veux considérer comme le signe d’une ouverture d’esprit, récente mais prometteuse.

La naissance de la légende dorée de Robespierre :
le façonnage de l’image de l’«homme-principe» par les écrits biographiques consacrés à Robespierre publiés par les républicains entre 1830 et 1850.

Depuis la publication en 1795 de l’ouvrage intitulé La Vie et les Crimes de Robespierre par l’abbé Proyart, ancien sous-principal du collège Louis-le-Grand parti en émigration, un très grand nombre de biographies de Robespierre a été publié. Aujourd’hui, les récits de la vie de Robespierre font non seulement l’objet de livres, mais aussi de films ou encore de bandes dessinées. Si, même lorsqu’ils sont «grand public», les ouvrages consacrés à Robespierre peuvent être écrits avec un grand sérieux scientifique, toutes les biographies de Robespierre ne peuvent en réalité être classées parmi les ouvrages d’histoire. Cette situation n’est pas surprenante si l’on se rappelle que, pendant tout le XIXe siècle, les biographies de Robespierre étaient produites avant tout dans un but politique, en face duquel les considérations méthodologiques de la discipline historique alors balbutiante avaient peu de poids.

Si les ouvrages qui, depuis thermidor, ont contribué à forger et à diffuser la «légende noire» de Robespierre ont fait l’objet de nombreuses analyses – qui ont été synthétisées par Marc Belissa et Yannick Bosc dans l’ouvrage Robespierre. La fabrication d’un mythe publié en 2013 –, la construction de la «légende dorée» de Robespierre, qui a influencé elle aussi l’historiographie, n’a jamais fait l’objet d’une analyse approfondie.

Les grands thèmes qui structurent cette «légende» sont formalisés sous la Monarchie de Juillet par la fraction la plus radicale du mouvement républicain (que nous appellerons ici radicale/socialiste), qui fait de Robespierre le symbole de la «République démocratique et sociale» et se réclame de la Révolution de 1793, quand le régime de Juillet se pose en défenseur de l’héritage de 1789.

Cette image est diffusée par une série d’écrits biographiques publiés entre 1830 et 1850, et notamment par l’introduction aux Œuvres de Maximilien Robespierre dont Albert Laponneraye, instituteur membre de la Société des droits de l’homme, entame la publication à partir de 1832, la notice consacrée à Robespierre que Barthélémy Hauréau – qui, avant de devenir un spécialiste reconnu de la scolastique médiévale, a été un militant et un journaliste républicain – publie dans son ouvrage La Montagne en 1834, les «Observations sur Robespierre» que Buonarroti, «patriarche» du mouvement républicain, publie en 1837, la notice qu’Auguste Albert, ancien clerc d’avoué à la vie aventureuse publie en 1839 sous le pseudonyme de Vallouise, la biographie que l’académicien Pierre-François Tissot, frère de l’un des «martyrs de prairial» publie en 1844, l’introduction à l’anthologie de Robespierre que le sculpteur fouriériste Arthur Guillot projette de faire paraître en 1849 ou encore la notice que le journaliste républicain arrageois Jean Lodieu place en tête de l’ouvrage sur Robespierre qu’il publie en 1850. Si ces écrits ne connaissent pas forcément tous une diffusion massive, certaines images de la «légende dorée» de Robespierre sont reprises et popularisées par deux des histoires de la Révolution française qui vont avoir le plus d’impact au XIXe siècle: l’Histoire des Girondins de Lamartine et l’Histoire de la Révolution française de Louis Blanc, qui comportent toutes deux des chapitres consacrés à la biographie de Robespierre (auxquelles on peut rajouter l’Histoire des Montagnards publiée à la même période par Alphonse Esquiros, écrivain appartenant au groupe des «petits romantiques»).

Une des principales images qui structurent la «légende dorée» de Robespierre est celle de l’«homme-principe» – expression inventée par Laponneraye – qui permet aux républicains radicaux/socialistes de faire de Robespierre une incarnation des principes de la «République démocratique et sociale» qu’ils souhaitent faire advenir et de se créer une filiation historique concurrente de celle des hommes du régime de Juillet. La redécouverte des (très nombreux) discours de Robespierre leur fournit un corpus théorique qui leur permet de penser les questions de l’égalité politique et sociale, et conduit à faire de Robespierre l’image de la «révolution de l’égalité». «Homme-principe», Robespierre est aussi un «homme à principes» – ce qui garantit l’authenticité de ses principes et ceux des républicains radicaux/socialistes – et le recueil de témoignages de proches de Robespierre par les républicains contribue à consolider cette seconde image, léguant ainsi à la postérité une double image qui va influencer durablement l’historiographie – tant «classique» que «libérale».

Marcel Gauchet pique ses trucs à Michel Onfray

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Interrogé par L’Obs en compagnie d’Alain Badiou (18 octobre 2018), Marcel Gauchet, «philosophe, historien des idées et penseur de la démocratie représentative» (dixit l’hebdomadaire) et surtout auteur d’un récent ouvrage sur Robespierre (annoncé sur ce blogue) reprend le vieux truc de prestidigitateur qui a fait la fortune de Michel Onfray:

Toujours commencer par dire que le sujet qu’on traite est délaissé, méprisé, voire censuré par les autres, et ce depuis le plus longtemps possible.

La question de L’Obs tente maladroitement de remettre la publication de Gauchet en perspective.

Maladroitement, parce qu’en remontant jusqu’à Soboul les intervieweurs Carole Barjon et Pascal Riché ne mettent pas en lumière l’abondante production récente sur Robespierre.

Seul J.-C. Martin est cité, et non Hervé Leuwers, Marc Belissa, Yannick Bosc, Michel Biard, Philippe Bourdin, Cécile Obligi, et Peter McPhee (j’en oublie sans doute), soit la bagatelle d’au moins un ouvrage par an – en moyenne – ces six dernières années!

Il n’est pas fréquent de croiser autant de monde sur un terrain supposé à l’abandon…

Il est possible que l’immédiat «après-bicentenaire» ait suscité, sur le plan médiatique – et non scientifique et universitaire –, une impression de saturation.

Mais depuis, et ce blogue tente d’en rendre compte, la Révolution a rarement été d’une aussi brûlante actualité dans tous les domaines: travaux scientifiques, biographies, articles, numéros spéciaux de revues de vulgarisation, expositions, conférences, colloques, journées d’études, films, pièces de théâtre, bandes dessinées, jeux vidéo, comédies musicales, etc.

Parler d’un «quasi-silence» concernant les vingt dernières années est une contrevérité. Commettre ce mensonge – particulièrement méprisant pour celles et ceux qui ont travaillé et publié – pour mettre en valeur son propre travail est un procédé pitoyable.

Rendez-vous avec Emma Goldman, le mercredi 21 novembre ~ Librairie Quilombo

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“Les registres de dénonciations nancéiens : fragments restitutifs d’une parole populaire 1793-1795” ~ par Clément Daynac

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Intéressant travail, récemment mis en ligne, de Clément Daynac qui prépare une thèse sur la Révolution à Nancy.

Extrait de l’introduction ci-après et téléchargement complet au format pdf ICI.

Bruissements délateurs, Révolution et rumeurs

Les registres de dénonciations nancéiens : fragments restitutifs d’une parole populaire 1793-1795

 

Des langues qui se délient

Le son du canon qui fait danser à l’unisson, le mugissement de ces féroces soldats dans nos campagnes, les espoirs bruyants du «Ça ira», les voix des tribuns qui surenchérissent dans les décibels pour mieux graver leurs propos dans le marbre de la postérité : les images sonores ne manquent pas pour illustrer la Révolution française. De nombreuses études ont déjà été consacrées aux chansons ou créations théâtrales révolutionnaires, mais les sonorités qui vont nous intéresser ici sont moins artistiques, sans versification ni rhétorique, tout en restant pourtant dans l’imaginaire puisque nous évoquerons le bruit des langues qui se délient. Dès la convocation des États-Généraux en 1788 on insiste sur le fait que la parole est donnée à (presque) tous, via les cahiers de doléances ou par le fait d’élire des représentants, ces voix, souvent discordantes, se font entendre aussi avec la création de clubs de discussion ou l’émancipation de la presse.

Ces bruits, ces paroles, ces opinions, s’opposent, se mêlent, se démêlent ou s’emmêlent en un brouhaha latent, se projettent, et résonnent souvent dans un écho suffisamment déformant (et déformé aussi par l’historiographie et la politique contemporaine) pour qu’on en arrive à cette conclusion: pour écrire l’histoire de la Révolution française il convient souvent de détricoter des rumeurs et des phantasmes. Revenir au silence des archives pour mieux entendre les faits et les voix particulières.

Aspect « fantasme » tant historique qu’historiographique

Quand on se penche à la fois sur l’histoire de la Révolution et sur son historiographie on constate que phantasmes et projections s’empilent comme des strates créant un terrain meuble, des sables émouvants.

Grandes dates nées dans le bruit

Les grandes dates de la Révolution sont quasiment toutes marquées du sceau du bruit et de la rumeur, en juillet 1789, c’est la prétendue menace d’une «Saint Barthélemy des patriotes» – pour reprendre les mots de Camille Desmoulins – qui met le feu aux poudres, et ce même été, lors de la «Grande Peur», ce sont des bruits (pas toujours fondés) qui se colportent de campagne en campagne et se traduisent dans certains cas en actions et fracas populaires. Deux ans plus tard quand le Roi prend la fuite, le bruit d’une trahison de l’exécutif est étouffé par l’Assemblée qui tente d’officialiser la thèse de l’enlèvement, cette dissimulation provoque des murmures, mais le son le plus assourdissant est finalement celui du silence qui accompagne la famille royale sur le trajet du retour vers Paris. On pourrait aussi évoquer le son du tocsin annonçant la chute de la monarchie en août 1792, ou écouter plus attentivement les envolées lyriques des différents orateurs, qui selon la légende font trembler les vitres de la salle du Manège ou du palais de justice.

On est bien là dans un univers de tumulte, dès lors comment ne pas comprendre que l’historiographie elle-même a participé à ce concert discordant en étant influencée par les rumeurs originelles et en créant des mythes.

Le 31 août 1790, le marquis de Bouillé organise la répression d’une mutinerie de la garnison de Nancy. Le lieutenant Désilles (à gauche, couché) tente de s’interposer.

Le point de vue de Jean-Clément Martin sur le film “Un peuple et son roi”

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Jean-Clément Martin, dont j’ai déjà publié des billets à plusieurs reprises donne ici une longue analyse du film Un peuple et son roi. Je suis fort éloigné de partager tous ses points de vue, mais son texte me paraît utile pour alimenter le débat sur un film dont on espère avec le réalisateur qu’il aura une suite.

Pour ma part, assez déconcerté après une première projection, j’ai décidé d’attendre que le film soit diffusé sous forme de DVD pour en faire une analyse précise (je me suis borné à annoncer la sortie du film en reproduisant l’affiche; la mise en scène publicitaire du lancement rendait superflue tout autre démarche).

NB. Les photos des panneaux exposés place de la République, à Paris, qui illustrent le texte ont été prises par moi. Comme d’habitude, vous pouvez les agrandir en cliquant dessus.

À propos du film de Pierre Schoeller, Un peuple et son roi.

Faire un film à propos de la Révolution française est toujours un exercice à haut risque. Non seulement les événements essentiels s’accumulent et se bousculent, mais leur représentation doit s’accommoder des traditions, toutes polémiques, qui les ont figés dans nos mémoires sous forme de tableaux. Il s’agit à vrai dire plus souvent images d’Épinal, tendance gore, qui ont été décrites, détaillées et discutées âprement depuis deux cents ans, si bien que l’intrigue indispensable au récit proposé, réduite logiquement à quelques protagonistes, se faufile entre les grandes scènes attendues.

Dans cette configuration mémorielle, le réalisateur doit avoir le souci du détail pour éviter les critiques, évoquer les connaissances établies, tout en affichant des positions originales, pour ne pas décevoir tous ceux qui, sachant beaucoup, espèrent un point de vue inédit ! Il faut donner du sens, poser des principes, bref marquer par une lecture personnelle l’image d’une période particulièrement compliquée et surchargée de significations et de symboles.

L’embarras est accru par le traitement nécessaire de la violence. Avec la prise de la Bastille, l’invention de la guillotine, la mort du roi, etc. etc., la schizophrénie nationale s’est nourrie, depuis 1794, de l’opposition entre condamnation des actions sanguinaires et commémoration des actes fondateurs. Faut-il rappeler que les premiers films (de quelques minutes) réalisés, en 1897, sur la période racontaient les morts de Marat et de Robespierre ?[1]

Il n’est pas étonnant que la filmographie de la Révolution française a été, pour sa plus grande partie, marquée par une sensibilité critique envers la Révolution, quand ce n’est pas carrément par des sentiments contre-révolutionnaires. Les travaux de Sylvie Dallet l’avaient montré au moment du bicentenaire[2], pendant lequel les élèves de collège et de lycée avaient été conduits par classes entières pour voir le film en deux parties Révolution de Robert Enrico et de Richard Heffron. Celui-ci s’achevait par l’exécution de Robespierre, hurlant après que le bourreau lui ait arraché le bandage qui tenait sa mâchoire fracassée. Qui a jamais su ce qui est resté dans les imaginations des jeunes spectateurs devant cette tête dévastée, vraie tête de méduse ? Plus que jamais la guillotine et « la terreur » semblaient inévitables. Elles avaient été centrales dans le Danton de Wajda quelques années plus tôt, film habilement organisé autour d’un antagonisme légendaire et caricatural qui donnait une unité de temps et de lieux et identifiait les personnages à des allégories et des principes. Un peu plus tard, le pas de côté avait été fait par Ettore Scola avec son magnifique La nuit de Varennes rendant compte autrement de la Révolution, de manière tout à la fois poétique et réaliste.

Pour toutes ces raisons j’ai toujours de l’indulgence pour Les Mariés de l’An II, de Rappeneau, pantalonnade guignolesque sur fond de guillotine, comme pour Chouans de Broca, clôturé avec l’envol du chouan et de son amante sur un ULM à vapeur, mais qui cassait tous les codes d’une façon réjouissante pour le plus grand plaisir de son auteur iconoclaste (voir l’image du prêtre réfractaire illuminé et dangereux !).

Un peuple et son roi, de Pierre Schoeller, propose une interprétation favorable à la Révolution de 1789 à 1793 en revendiquant l’emploi de la violence politique. On peut et on doit en débattre, mais l’entreprise a le mérite de la clarté. La rupture avec le courant majoritaire des productions cinématographiques est ainsi revendiquée ; reste à savoir si la réalisation a répondu à l’intention et de quoi la revendication est productive.

Vertige de la véracité

Faute de compétences, je ne me hasarderai pas à discuter de l’esthétique du film, de sa mise en scène et du jeu des acteurs ; en revanche, le spectateur que je suis a été séduit par la beauté des images, les clairs obscurs autour des bougies et l’éclat des corps, le souci des costumes et des décors, comme de la restitution des gestes de la vie quotidienne, dont l’essorage du drap sous le pied de la lavandière (sans doute devait-elle, comme me le souffle ma déformation professionnelle, être sur un ponton avec ses collègues au milieu de la Seine, fleuve beaucoup plus sale que celui qu’on voit, mais passons). J’ai été retenu également par la présentation bien venue de quelques grands moments comme la transformation de la salle du Manège en salle de l’Assemblée constituante, en octobre 1789, la fusillade du Champ de Mars en juillet 1791, les Tuileries au soir du 10 août 1792.

Ces scènes emblématiques, parmi d’autres, correspondent à une attention didactique affirmée et louable mais qui n’est pas sans poser problème. Reconstituer, en 2018, la vie en 1789-1794 provoque le vertige. La quête de la véracité est sans fin et sans doute perdue d’avance. Les spécialistes des modes de vie remarquent que montrer des femmes « en cheveux », sans fichu ou mouchoir sur la poitrine, correspond sûrement à l’image que nous avons, nous au XXIe siècle, du « peuple » mais qu’en 1789 les classes populaires étaient désireuses de marquer leurs distances avec les mendiants et les miséreux et que les femmes n’étaient pas habillées de cette façon. L’exhibition des seins date davantage de 1795, quand elle est pratiquée par les « merveilleuses », tandis que, en 1789, les femmes « patriotes » affichaient des tenues plus strictes.

Les érudits ont certainement relevé les citations rapides, et peut-être sans vrai intérêt, de protagonistes qui ne passent que quelques secondes au premier plan, comme le boucher Desnot qui avait coupé le cou du gouverneur de la Bastille et qui avait eu une éphémère popularité. Mais pourquoi faire apparaître l’Enragé Varlet, avec un Cordelier dans un débit de vin, sans l’employer comme un des rares révolutionnaires désireux d’établir l’égalité entre hommes et femmes et sans mentionner, on en reparlera, que des militants authentiques travaillaient à organiser le peuple pour en faire une force politique véritable ?

Une mention doit être faite de l’ouverture : le lavement des pieds. J’avoue que j’ignorais le rituel et que de le voir ainsi présenté est troublant. On découvre ainsi le roi en grand habit se prosternant devant les pieds, déjà lavés, de quelques enfants pauvres, vêtus d’une chemise rouge, à la fois ébahis et révoltés devant le luxe du palais, tandis que la reine et ses amies pouffent en coulisse. Il suffit de faire appel à Wikipédia[3], providence cachée, pour apprendre que le lavement des pieds par le roi remonte au Moyen-Âge, qu’il se pratique selon des habitudes très codées, à Versailles dans la grande salle des gardes, qu’il concerne treize (et non douze comme dans d’autres pays) garçons portant une robe rouge, et que la reine lavait au même moment les pieds de filles – et ce encore jusqu’en 1789[4]. L’incertitude, que je n’ai pas levée, porte sur l’année 1787, le roi ayant été accusé de ne pas avoir respecté cette tradition.

Dans l’ignorance de tout cela, on retient bien entendu le choc visuel de ces enfants pieds nus – thème récurrent du film -, leur chemise rouge faisant écho à la chemise rouge de Charlotte Corday montant à l’échafaud, comme à la cinquantaine de condamnés à mort de juin 1794, habillés ainsi pour participer au complot contre Robespierre accusé de vouloir guillotiner tout Paris ! Le lien entre les enfants et les parricides, ou en l’occurrence les régicides, se fait d’autant mieux que l’un d’eux se déclare sans père ni mère, rejoint l’Oncle, s’impose parmi les insurgés du 10 août 1792 plus tard – est-ce une allusion au Gavroche des Misérables ? Le film ne commence pas par hasard par cette longue séquence annonçant la suite, mais en l’occurrence le réalisme affiché est biaisé par les lectures mémorielles qui s’y greffent, et qui entraînent le spectateur sur des pistes compliquées et contradictoires, quand on en déchiffre les multiples couches.

Plus anecdotiquement, on s’étonne de voir la marche sur Versailles s’opérer sur un aimable sentier campagnard quand on sait que la route Paris-Versailles était parcourue en permanence, jour et nuit, par des courriers et des voitures. Pourquoi, d’ailleurs, avoir installé très inconfortablement ces femmes dans les tribunes de l’Assemblée constituante le 5 octobre au milieu de députés, dont on sait qu’un certain nombre d’entre eux cherchèrent à les séduire, voire les lutiner, illustrant des pratiques remises en cause maintenant ? On s’étonne davantage de voir les femmes marcher avec des faux (et des faucilles si j’ai bien vu) emmanchées à l’envers. Elles avaient des piques, sur lesquelles elles portèrent, au retour à Paris les têtes coupées des gardes du corps tués le 6 octobre, mais elles n’avaient pas ces armes rurales qui identifient davantage les vendéens et les chouans plus tard. On peut se demander d’ailleurs, comment on peut en même temps faucher, avec une faux, et scier, avec une faucille, des céréales ou des herbes dans l’épisode de Varennes, mais ce détail marginal peut rester dans les marges.

Symboles et silences

Avec ces limites, sans doute inévitables, l’intention documentaire est, redisons-le, respectable et son résultat séduisant. Au risque, cela a été dit par d’autres, que la dimension didactique étouffe le film. L’intrigue principale bute en effet sur les tableaux consacrés par la mémoire. Le goût du réel, du concret, de la lumière des corps, s’effacent devant l’évocation des grands moments et des symboles dont ils sont porteurs. Les protagonistes tendent à n’être que des personnages allégoriques. Il est difficile d’être convaincu par l’itinéraire du voleur de poules, ou de montre, libéré par la main du roi sur le chemin du retour de Varennes, devenu insurgé par amour et verrier modèle. La démonstration fait perdre de son épaisseur à la représentation et à l’incarnation.

En découle aussi un autre inconvénient. En voulant suivre le déroulement de quatre années marquées par tant d’événements importants, il était impossible de ne pas faire des omissions, obligatoirement contestables, comme il était impossible de ne pas évoquer rapidement trop de faits, destinant le film à n’être totalement compris que par les bons connaisseurs de la période. Avait-on besoin de voir le roi, qui aurait dû porter la livrée de laquais avec laquelle il fuyait, aider son fils, habillé encore en fille – ce qui semble en revanche faux à ce moment-là – à uriner sur le chemin de Varennes à Paris ? La scène est authentique, elle est notamment relatée par un révolutionnaire important, Pétion, qui rapporte, si mes souvenirs sont justes, que le roi avait déboutonné le pantalon de son fils. Pétion a disparu du film alors qu’il était le délégué de gauche envoyé par l’Assemblée constituante avec deux autres députés pour représenter la Nation dans cette occasion. Paie-t-il, au nom d’une vieille vengeance posthume, le fait qu’il a été Girondin, ami proche de Robespierre avant d’être son ennemi ? J’avoue ne pas comprendre pourquoi cet épisode a été gardé dans le récit.

On peut admettre que le cours de la Révolution – soit pour le réalisateur, la prise de conscience politique par le peuple – aille de la prise et de la destruction immédiate de la Bastille jusqu’à la mise à mort du roi, en passant par la marche à Versailles en octobre 1789, la fusillade du Champ de Mars de juillet 1791, la chute de la monarchie le 10 août 1792, enfin le procès du roi de décembre à janvier 1793. Il manque curieusement les massacres de septembre 1792, résumés dans la formule de l’oncle, ce verrier porte-parole de sa communauté, qui se contente à propos des victimes d’un « paix à leur âme ». Outre que la phrase doit rester bien sibylline pour la majorité des spectateurs, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il aurait mieux valu passer ces massacres totalement sous silence, jeter un voile sur eux comme ce fut proposé par Pétion, plutôt que de les rappeler sous cette forme allusive.

Étaient-ils donc si inévitables et si dérangeants tout à la fois pour qu’ils ne puissent ni être oubliés, ni être traités ? Après tout, les gardes du corps tués le 6 octobre 1789 n’avaient pas été représentés du tout au moment de la marche sur Versailles, comme avait été occulté le sentiment de rejet qui avait réuni à ce moment les hommes de toutes tendances devant la violence féminine – ceci en contrepoint du film.

Pour revenir à septembre 1792, il est le plus important des angles morts qui se trouvent dans ce film ce qui choque d’autant plus que les conséquences de la prise des Tuileries le 10 août 1792 sont montrées avec une audace rare. On reviendra plus loin sur l’organisation de l’insurrection, mais après l’image pleine d’espérance de la petite fille dansant sous la pluie des plumes sorties des lits du château et jetées dans la cour, le choc vient des corps nus étalés sur le sol, rassemblés dans les charrettes et jetés au feu. L’image terrible correspond bien à ce qui s’est réellement passé. On peut passer sur les affrontements à bout portant entre Suisses et insurgés dans les marches des Tuileries, qui prolongent les légendes ressassées depuis 1792. Après une telle image d’Épinal, méchants Suisses contre peuple victime mais vainqueur, le spectateur ressent un haut le cœur devant les cadavres dénudés, qui, ordinairement, sont soigneusement enlevés des récits, au point où le bilan humain du 10 août 1792 n’a jamais été fait de façon précise et systématique ! On comprend que, dans le film, les atrocités, démembrements, émasculations… qui eurent lieu, et qui sont citées par les mémorialistes (dont un certain Napoléon Bonaparte témoin visuel) aient été passées à la trappe ; elles auraient été simplement insoutenables et elles auraient posé crument la question de la violence. Reste le silence de cette séquence inhabituelle.

Est-ce cet indicible qui est figuré dans le pas de deux entre l’héroïne principale, muette, et ce cheval noir, sans bride ni selle, échappé d’on ne sait où, qui se regardent, s’évitent et se cherchent dans un duo énigmatique ? Sauf erreur, ne retrouve-t-on pas ici le cheval noir qui galopait dans le Manège royal précisément quand celui-ci avait été transformé en salle des débats de l’Assemblée ? Faut-il penser alors que 1789, et ses réalisations, a débouché sur 1792, et ses contradictions ? La dimension symbolique du film s’impose ici au détriment du réalisme voulu et conduit à d’autres questionnements.

Les apories du peuple

Le titre du film est en soi un programme : un peuple et son roi postule donc que l’unité populaire se pose en face et au-dessus de « son » roi. Jusqu’en 1789, le roi s’adressait à « ses peuples » parce qu’il savait, avec tous les légistes, parlementaires, élus de toutes sortes des villes, des provinces, des cours souveraines…, que la France avait été composée au fil du temps par des rattachements et des pactes à la personne royale, celle-ci devant respecter les alliances anciennes, assorties de privilèges de toutes sortes. La phrase célèbre parlant des « peuples désunis » que la Révolution a réunis est toujours dans nos mémoires, sonnant comme une victoire éclatante.

Je dois avouer que je n’ai jamais compris que l’on puisse revendiquer la république une et indivisible quand on voit simplement les écarts existants, aujourd’hui encore en 2018, entre les différentes parties de la métropole (et on oublie l’outre-mer), quand on gomme que cette unité a été imposée par la force et la violence et qu’elle n’a été assurée qu’après 1870, enfin qu’elle a été liée au nationalisme le plus étroit, pendant les guerres napoléoniennes d’abord, avant de s’illustrer dans les tranchées de 1914-1918. J’ai toujours eu du mal à concevoir que la gauche intellectuelle justifie cette confusion entre république et nation, d’autant que tous les pays voisins, quand même en démocratie, vivent, plus ou moins bien certes, avec des régions autonomes, que ce soit en Espagne, en Allemagne, en Suisse, en Belgique ou au Royaume-Uni, la liste pourrait être prolongée. Il faudrait s’interroger sur notre crispation nationale à ne pas tolérer qu’une atteinte soit portée, dans les paroles, à cette unicité nationale proclamée qui fait que nous réclamons sans cesse une centralisation du pouvoir « régalien » pour garantir cette prétendue égalité uniforme[5]. Peut-on s’en contenter ?

Le peuple du film est réduit ici à la portion congrue : des familles d’artisans et de manœuvres, autour desquelles s’agrègent des enfants mendiants et un vagabond petit délinquant. Au sens strict, cela renvoie aux définitions courantes du sans-culotte personnage né peu à peu après 1791-1792 pour désigner le peuple parisien porteur de revendications révolutionnaires sociales. En face, si on peut dire, il n’y a guère que les députés, emperruqués (sauf Marat), parlant dans les assemblées, sans que rien ne soit montré de leurs vies, de leurs liens ou de leurs distances avec « le peuple » et plus loin, le roi, immuable, toutes décorations dehors, la reine poudrée, coquette et méprisante. Ici et là quelques belles dames sont aperçues dans les tribunes de l’assemblée, comme une ou deux sont visibles brièvement dans la marche sur Versailles.

Ce dispositif pose de redoutables problèmes. Que « le peuple » soit au cœur de la Révolution est une évidence, mais encore faut-il savoir de quoi on parle et pourquoi, accessoirement, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, en 1789, n’évoque « le peuple » que pour rappeler qu’il s’exprime par ses représentants et qu’il existe en tant que « nation » ou « société » réglée par la « volonté générale » (articles trois, quatre et six notamment). En 1793, la Déclaration des Droits est ouverte et fermée au nom du « peuple » mais en liens étroits avec le « gouvernement ». Celui-ci est « institué » (article un) pour garantir les droits de l’homme, sans que l’on sache bien comment la délégation est organisée. Quant à l’article ultime (article XXXV) « quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple et pour chaque fraction du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs », reste que le droit à l’insurrection, comme souvent dit, est suspendu à la reconnaissance du viol des droits par le gouvernement ! L’hypothèse est hautement improbable et d’autant moins envisageable que la constitution de 1793 fut suspendue après son acceptation et resta inappliquée par le gouvernement qui s’institua « révolutionnaire » en décembre 1793 supprimant toutes les élections et toutes les représentations !

La fracture entre « peuple » et représentants est marquée tout au long du film. Entre ceux qui parlent et ceux qui écoutent, ceux qui agissent et ceux qui discutent, le fossé semble irrémédiable, sauf à penser que Marat fait un lien, ce que l’outrance vestimentaire interdit. Les députés sont pratiquement tous, Robespierre sans doute moins que les autres, empêtrés dans leurs atours, accablés par leurs perruques. On voit mal comment peuple et députés se rapprocheraient.

Cette présentation est loin de ce qui s’est effectivement passé. Certes Robespierre vivait dans un certain retirement, ce qui ne l’empêcha pas d’être proche d’un grand meneur sans-culotte Lazowski, d’avoir des « gardes du corps » venus des sections, d’être, comme d’autres dont Hébert, sans-culotte notoire, l’idole du « peuple » parisien, dont les femmes. Danton était quant à lui immergé dans son quartier, lié au club des Cordeliers, il avait participé au 14 juillet 1789 avec ses proches, il avait été mêlé aux préparations du 10 août 1792, dont on reparlera, et il avait ses relais immédiats avec la « base » populaire. Le film présente, rapidement, l’imprimeur Momoro qui joua un grand rôle dans les Cordeliers sans que soient précisées autrement sa place et son importance.

Il était certainement délicat de rendre compte de la complexité des rapports sociaux. Comment penser que le riche brasseur Santerre a été un ardent sans-culotte, que le « menuisier » Duplay qui abrita Robespierre était un entrepreneur aisé ? Comment comprendre que les patrons sans-culottes se méfiaient de leurs ouvriers qui réclamaient des hausses de salaire et que, à côté des sans-culottes « canal historique » si l’on peut dire, les Enragés, dont Varlet, déjà évoqué, militaient pour une démocratie directe et pour l’égalité entre femmes et hommes ; contrairement aux députés donc, même si ceux qui sont ici sont couvés par les yeux doux du public. Comment comprendre aussi que le « peuple » parisien se pressait dans les réunions du Cercle social, animées par l’abbé Fauchet et par Condorcet, comme il s’était rendu, contre l’avis des députés, à l’appel des Cordeliers sur le Champ de Mars où il fut fusillé par des gardes nationaux, certes aux ordres de La Fayette, mais issus de la petite bourgeoisie parisienne ? L’oncle s’en désole, il aurait fallu avancer d’un pas.

Avancer d’un pas aussi pour voir qu’entre les gens ordinaires et les députés, un maillage incroyable d’assemblées, de délégations, de comités, d’élections vivifiait toute l’épaisseur de la société. Il n’y eut jamais une coupure entre petites gens et élites politiques, mais continuité compliquée et active. Cette prolifération d’institutions diverses et variées a été étudiée fort bien pour la rive gauche de la Seine par Haïm Burstin, montrant comment des groupes pouvaient s’opposer à leur section, à la commune de Paris et a fortiori aux députés jusqu’en 1794[6]. Des formes de démocratie directe ont été expérimentées suscitant des apprentissages politiques qui nourriront plus tard, entre 1795 et 1799, après 1815, encore en 1830 et 1848 les mouvements « populaires » préparant la république.

Il est ainsi historiquement faux de montrer le départ des insurgés du 10 août 1792 à la lumière d’une torche, partant dans le désordre, quand l’insurrection avait été préparée depuis plusieurs jours par le comité de l’Évêché, que les sections avaient délibéré depuis plusieurs semaines sur la déchéance du roi et que Danton, même Pétion, avaient été mêlés à cette préparation, comme Robespierre d’un peu plus loin. Le 20 juin 1792, l’envahissement de l’Assemblée puis des Tuileries, avait été le fait des sections et des sans-culottes, des femmes et des enfants y avaient participé. L’événement n’est pas cité ici, ce qu’on peut comprendre sans peine. Mais le 10 août est tout autre. On sait en outre que les femmes ne purent pas faire le coup de feu.

Il ne s’agit pas d’un détail érudit. Il s’agit bien de souligner que « le peuple » doit être organisé pour exister, autour de principes, de définitions, de règles, donc d’exclusions. Toute la Révolution a été préoccupée par cette question récurrente qui se traduisit concrètement par la condamnation des « ennemis du peuple » à de nombreuses reprises. La spontanéité révolutionnaire a été l’invention du romantisme.

Accepter les différences

On comprend alors que le réalisateur esquive la difficulté des différenciations sociales qui sont ramenées à l’élémentaire, petites gens/députés/Cour, oubliant l’énorme masse d’une classe « moyenne » et des domestiques et proches des nobles et des riches, participant tous de cette société « métropolitaine » qui marquait alors la capitale. Les étrangers et les provinciaux avaient relevé notamment qu’on ne distinguait guère les maîtresses de leurs servantes, celles-ci portant les robes que celles-là leur avaient données une fois la mode passée, après quelques mois !

On cherche en vain également la présence massive des croyants et du clergé. Une seule femme est montrée se signant frénétiquement. Elle est mise au ban du groupe, d’autant plus aisément que son air renfrogné et son allure compassée l’isolent physiquement des autres femmes aux formes et aux allures généreuses. Faut-il rappeler pourtant que les fameuses dames de la Halle, citée une fois rapidement pour octobre 1789, qui avaient mené la marche sur Versailles malgré la municipalité de Paris et l’opposition des hommes, avaient réclamé et obtenu que Noël 1793 soit fêté religieusement ? Or elles prirent aussi part à la répression conduite contre les femmes « enragées » (autour de Pauline Léon et Claire Lacombe) en septembre 1793, appuyant les motions misogynes des députés et des sans-culottes. Mais les dames de la Halle étaient précisément une force dans Paris, constituées en corporation puissante. Sont-elles du peuple ? de quel peuple ?

Il est ennuyeux de faire croire que le courant déchristianisateur (mot sujet à des réexamens historiographiques actuellement) ait dépassé un noyau réduit de personnes. Si comme René Rémond l’a montré il y a bien longtemps, la Révolution voit naître l’anticléricalisme, reste que Robespierre impose la liberté des cultes, comme l’immortalité de l’âme et mène une politique qui draine autour de l’Être suprême tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans l’athéisme. Négliger cette dimension ne permet pas de comprendre pourquoi une portion majoritaire de l’opinion se rallie après 1795 au retour du catholicisme romain avant de suivre le concordat voulu par Bonaparte.

Il est tout aussi dommage de montrer Louis XVI décidant d’aller à Paris en signant en tête-à-tête dans son bureau, au calme, sa décision devant le représentant de l’Assemblée constituante dans la nuit du 5 au 6 octobre 1789. Il avait dû recevoir dans la précipitation une délégation de femmes qui avait exigé d’être présentées au roi, qui avait obligé Mounier le président de l’Assemblée à les accompagner. Pendant l’entretien, une déléguée s’était évanouie d’émotion, le roi l’avait réconfortée, lui avait donné un peu d’argent, ce qui avait valu à cette toute jeune fille, au sortir de l’entretien, des accusations sur son honnêteté de la part des autres femmes restées au dehors, au point qu’elle avait dû être soustraite à leur colère !

En gommant toutes ces difficultés, le film assure que l’identité populaire est naturelle, consubstantielle, identifiée aux pauvres – sans doute pas les plus pauvres jamais présentés sauf sous l’image d’enfants isolés. C’est oublier les leçons de Rousseau rappelant que la volonté générale est fondatrice, c’est-à-dire qu’il y a décision d’union, engagement individuel pour faire du collectif et que sans cette assentiment il n’y a pas de peuple constitué. C’est sur ce principe que ceux qui refusent la volonté générale sont exclus et encourent des punitions.

Les débats ont été vifs, depuis deux siècles, sur cette définition du politique, les escamoter en n’abordant la constitution du peuple que sous une dimension instinctive, revient à sortir du « politique » pour bâtir une communauté émotionnelle, incapable de recourir à la représentativité laissée à une élite coupée du reste de la société, incapable sans doute de prendre le recul nécessaire pour que la justice prenne le pas sur la vengeance ?

Ce qui est posé ici est que si la médiation est inévitable, puisqu’il faut des représentants, elle demeure malgré tout illusoire, puisque dans la réalité du terrain, seule compte la proximité charnelle. Dans son précédent film, L’exercice de l’État, le réalisateur avait montré le ministre, torse nu, se livrer à des travaux manuels inattendus à côté de la caravane du chômeur avec lequel il venait de se livrer à des libations désinhibitrices. La confiance dans les vertus du politique n’en sort pas réconfortée.

La sanctification par le sang

Cette régression de la politique réduite à l’adhésion sentimentale s’accompagne enfin d’une légitimation dérangeante de la violence. La fin du film est tout à la fois attendue et surprenante. On connaissait bien entendu le dénouement : l’exécution du roi place de la Révolution, plus tard de la Concorde. Les choses sont en place, y compris le temps pris par le roi pour descendre de la voiture qui l’a conduit avec le confesseur au pied de l’échafaud. Cependant, détail non négligeable, manquent les deux gendarmes assis dans la voiture et dont on connaît l’identité. Leur présence aurait manifesté la force de l’État sur le roi, la crainte d’un enlèvement et l’enjeu considérable de cette mise à mort exceptionnelle, dont les échos durent encore dans toute notre société.

Pourquoi au passage fallait-il donner des chiffres erronés sur le vote des Conventionnels à l’issue du procès du roi ? La marge entre ceux qui votèrent la mort et ceux qui la refusèrent est proche de ce qui est dit, mais pourquoi donc cette approximation ? Alors que les pro et anti alternent à la tribune et sur l’écran, pourquoi gommer les insultes, les crachats et les menaces qui étaient adressés aux députés hostiles à la mort du roi et qui gardèrent, malgré tout, leurs convictions ?

A quelque chose près, les faits bien connus de ce matin du 21 janvier 1793, froid, humide, brumeux, sont respectés. Sauf sur un point essentiel : le public. Si l’on suit les comptes rendus de la journée, Paris avait été littéralement mis sous surveillance depuis la prison du Temple, dans le Marais, jusqu’à la place de la Révolution, une centaine de milliers d’hommes, gardes nationaux, canonniers, soldats, contrôlait toute la rive droite, la circulation était paralysée, le public interdit. Sur la place, quelques dizaines de milliers d’hommes armés avaient été mis en place dès la fin de la nuit. Il ne semble pas possible d’y voir des femmes, des enfants et des vieillards. On sait que des individus réussirent à se procurer des reliques provenant des habits du roi et que certains trempèrent des mouchoirs dans son sang, éventuellement en soudoyant un garde bien placé.

Reste que l’image du sang rejaillissant sur le visage des spectateurs, notamment d’enfants, est une image qui porte une terrible signification : la Révolution pouvait-elle s’accomplir sans cette sanctification par le sang, cette communion mystique dans la mort, la sienne et celle de l’autre, l’égorgement du martyr ? L’allégorie de la sphère en verre parfaite réussie après les tentatives inabouties auparavant, mise en parallèle avec la mort du roi, déconcerte par son simplisme.

Pareille lecture a été imposée par des courants très différents, voire opposés et on s’étonne que ce soit elle qui achève ce film – comme le film Révolution de 1989 cité en introduction se clôturait sur la mort de Robespierre. Relevons que le roi ici meurt avec une constance et une dignité qui avaient été remarquées à l’époque, et ajoutons qu’on ne sait pas si le fameux cri de bête blessée, de Robespierre eut lieu. Le détour est essentiel : les mémoires s’interposent entre les faits et ce que nous en savons.

Les premiers fabricants de la mémoire ont été les Tallien, Fouché, Barras, après août 1794 inventant la Terreur et imposant l’idée toujours partagée que 1789 allait conduire à 1793. Le sang de la Bastille (l’habit rouge des enfants aux pieds nus !) serait donc suivi du sang du roi et des révolutionnaires, tous sacrifiés. Pas de révolution sans sacrifice, ce serait cela aussi que les enfants aspergés du sang acceptent, avant d’aller sur les champs de bataille de Napoléon. C’est la lecture que Joseph de Maistre fait à partir de 1795, théorisant l’expiation de la nation par le sang versé et le rôle incontournable du bourreau. La mort, et le sacré qui s’y attache, donne le sens tragique de la vie, justifiant le peu d’attention porté au politique qui ne se pratique qu’avec ses négociations inévitables, ses compromis et ses compromissions. La guillotine a une évidence qui continue à nous sidérer.

J’ai relevé, à propos d’autres réalisations artistiques, cette sidération qui en est encore et toujours à la base. Le crescendo révolutionnaire qui part de juillet 1789 – merci encore aux républicains de 1880 pour avoir confondu les deux 14 juillet, 1789 et 1790, dans une commémoration habilement ambiguë – ne peut que s’achever les 9-10 thermidor dans l’arrêt de « la Terreur », après que la Révolution a mangé ses enfants, etc. etc. On ne saura jamais ce que Tallien a pu éprouver après avoir baptisé les années 1792-1794 du nom de Terreur. Qui aurait imaginé que le succès serait si complet que personne ne remettrait en cause son dire. Tout le monde y a trouvé son compte : beaucoup étaient excusés d’avoir été subjugués par le « monstre », encore plus nombreux étaient ceux dont la conscience était imprégnée par la notion de sacrifice, héritée du christianisme ainsi que du stoïcisme. Comment vivre sans se sacrifier, ni sans sacrifier ceux qui entravent la justice, le progrès, l’avenir… ? Tallien qui avait précisément su faire le pas de côté pour ne pas être embarqué dans la condamnation de la violence joua sur du velours. Quand cesserons-nous de prolonger sa parole ?

Pour rompre cet enfermement il aurait fallu montrer le roi sous un autre jour. Relevons que la prise de vue est remarquablement faite. Comme le dit l’enfant étonné : le roi est gros. L’acteur n’est sûrement pas le colosse que Louis XVI était – ce qui est rarement rappelé tant on préfère un roi bredouillant, indécis, impuissant (le mot est d’époque) – mais la prise de vue donne cette impression de majesté qui devait certainement naître de la personne du roi, sachant se taire à la Cour comme il savait parler quand il en éprouvait le besoin pour mener sa propre ligne de conduite à sa guise. Qu’il ait échoué dans ses entreprises n’enlève pas les manœuvres dans lesquelles il s’était lancé. Le film oublie ce côté manipulateur en le montrant toujours isolé, muet.

Plus largement, autour du roi, c’est le désert. La reine est coquette, futile, ce qui gomme sa détermination et son engagement proprement contre-révolutionnaires. Les Suisses n’ont eu que ce qu’ils méritaient et le peuple est contre la monarchie. Or la Contre-Révolution a bel et bien existé, les partisans de la royauté, aussi divisés et peu compétents qu’ils furent, pouvaient s’appuyer sur de larges couches de la population, élite et peuple. Ils sont ici, comme dans beaucoup d’autres récits, simplement invisibles, tout comme l’est l’effort monstrueux de mobilisation contre les ennemis présents sur les frontières.

La Révolution est ici réduite aux aspirations de groupes de travailleurs et aux discours des députés. Qui peut comprendre ce qui a eu lieu, qui peut comprendre que les élections de 1795 et 1797 donnèrent une majorité aux royalistes modérés certes, mais royalistes et catholiques ? Quand cessera-t-on de passer sous silence ce qui nous embarrasse dans un récit national qui continue à tourner autour des contre-révolutionnaires comme des ultra-révolutionnaires sans les prendre vraiment en considération ?

Je regrette toujours que l’emploi de la pensée magique pour éviter l’analyse des complexités politiques empêche la compréhension des temps passés comme du présent. Je le regrette encore plus, maintenant, en 2018, en ces temps d’inquiétude devant les terreurs, de commémoration des victimes récentes du terrorisme, d’acceptation de la guerre. Je n’arriverai jamais à accepter que le souvenir de la Révolution entretienne la croyance que l’esprit belliqueux et sacrificateur puisse être une solution politique, je n’y résumerai pas ce film pour autant.

 Jean-Clément Martin

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Dans le souvenir de l’Institut d’Histoire de la Révolution française

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[1] https://catalogue-lumiere.com/mort-de-marat/

[2] Notamment La Révolution française et le cinéma, L’Herminier, 1988.

[3] Article « Mandé royal ».

[4] Je remercie Aurore Chéry pour m’avoir fait profiter de son savoir sur la Cour.

[5] Est-ce un signe de voir que France 2 a diffusé le 25 septembre 2018 « Histoires d’une nation » de F. Davisse et C. Aderhold qui insiste sur la mosaïque française en 1870 ? Coïncidence, titre en première page du Monde du 10 octobre 2018 « Santé : des disparités territoriales préoccupantes ».

[6] H. Burstin, La Révolution à l’œuvre, Champ Vallon, 2005.

 

Michel Vovelle – décédé le 6 octobre 2018 – dans le dictionnaire Maitron

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Né le 6 février 1933 à Gallardon (Eure-et-Loir), mort le 6 octobre 2018 ; normalien, agrégé d’histoire, professeur des universités, directeur de l’Institut d’histoire de la Révolution française ; syndicaliste du Snesup ; militant communiste.

Michel Vovelle naquit à Gallardon (Eure-et-Loir) près de Chartres, de Gaétan Vovelle et Lucienne Vovelle, instituteurs publics issus de l’École Normale, membres du Syndicat national et pionniers du mouvement Freinet. Gaétan Vovelle (1899-1969), s’était marié avec Lucienne Verdier, née le 1er octobre 1902 à Mainvilliers, le 10 août 1926 : ils eurent trois enfants, Pierre, Jean et Michel. Homme de gauche, il a été partisan de la « libre expression » selon divers moyens, dans son cas la musique. Au temps du Front Populaire et au sein de la Coopérative de l’enseignement laïc, directeur d’école à Gallardon, il anima le groupe d’éducation nouvelle d’Eure-et-Loir qui se maintint après-guerre. Son intelligence, son habilité et sa grande sagesse en font un humaniste : il publia beaucoup, notamment un ouvrage sur Les fossiles, généralités (1953) avec des dessins commentés. Il a été pionnier dans le domaine de la musique, mais aussi du cinéma, en tant que fondateur de la commission « Jeux et chants » et de la cinémathèque. On peut penser que Michel Vovelle a hérité, d’une telle culture familiale, un profond humanisme, et un plaisir certain à écrire.


Après avoir vécu à Chartres à partir de 1938 auprès de sa mère, directrice d’école et son père, instituteur de l’École de garçons du boulevard Chasles, Michel Vovelle fut élève à l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud (reçu 1er en 1953), il obtint l’agrégation en 1956. Assistant (agrégé répétiteur) à l’École (1956-1958), il fut le premier « caïman littéraire », et marqua déjà la jeune génération des normaliens par son abord de l’histoire. En 1958, il fut appelé, pour 29 mois, au service militaire, dont 10 mois en Algérie. Communiste, son intérêt pour le marxisme se précisa par l’aide qu’il apporta à son ami Gilbert Moget dans la mise au point de la première traduction française de morceaux choisies de Gramsci (1959) aux Éditions sociales. Il entama une carrière universitaire comme assistant à la Faculté des Lettres d’Aix-en-Provence (actuelle université d’Aix-Marseille) en 1961. Mais, au cours de la décennie 1960, il connut des années très difficiles marquées par la maladie, puis la mort de son épouse, Gaby Vovelle, normalienne, assistante puis maître-assistante en littérature comparée. Militant syndical actif au Snesup au sein de la tendance « Unité et action syndicale », et élu syndical au sein du Conseil de la Faculté, il a été aussi membre de la cellule « Duclos » du PCF. Il était devenu maître-assistant avant d’y obtenir un poste de professeur (1972-1983), après avoir soutenu son doctorat d’État le 18 juin 1971 à l’Université Lyon II sur Piété baroque et déchristianisation en Provence au XVIIIe siècle devant un jury composé de MM. Richard Gascon (Lyon) président, André Latreille (Lyon) rapporteur, Pierre Chaunu (Paris) et Maurice Agulhon (Aix). Il a épousé en 1971 Monique Rebotier (1931-2008), professeure agrégée d’histoire-géographie au Lycée Vauvenargues d’Aix-en-Provence, après avoir été enseignante en classes préparatoires (géographie) au Lycée du Parc à Lyon  : ils ont vécu dans leur maison aixoise de la Torse, ouverte aux jeunes chercheurs français et étrangers, avec leurs deux filles Claire et Sylvie. Enfin, il a occupé après 1968 des fonctions électives à l’Université de Provence : directeur de l’UER d’histoire, vice-président du conseil scientifique. Il militait à la Ligue des droits de l’homme et à l’Union rationaliste.


Professeur d’histoire de la Révolution française à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (1983-1993), succédant à Albert Soboul décédé en septembre 1982, il prit ainsi la direction de l’Institut d’histoire de la Révolution française. Dans un tel cadre universitaire, il fut président de la Société d’histoire moderne (1989-1991), président de la Société des études robespierristes et de la commission Jaurès du CTHS, et président, à partir de 1985, de la Commission internationale d’histoire de la Révolution française.


Mais surtout Michel Vovelle entra dans « la bataille du bicentenaire », centre de son action pendant presque dix ans. Au lendemain de la victoire de François Mitterrand et de la gauche aux élections de mai-juin 1981, encore professeur à Aix-en-Provence, il fut chargé par le nouveau ministre de la Recherche, [Jean-Pierre Chevènement-19849], d’un Rapport sur le volet scientifique de la préparation sur Bicentenaire de 1789. À ce titre le ministre de la recherche a décidé de la constitution, sous l’égide du CNRS, d’une Commission de recherche historique pour le bicentenaire de la Révolution française. Michel Vovelle a réuni alors une commission composée de spécialistes, majoritairement, mais non exclusivement universitaires de sensibilités historiographiques diverses et en a pris le Secrétariat général, la Présidence revenant à son « maître », Ernest Labrousse (auquel il a succédé logiquement, au décès de ce dernier, en 1988). Des nombreuses et régulières réunions de cette Commission, sous la tutelle du CNRS, ont émergé un thème de recherche, « L’image de la Révolution française » et une fin, la réunion d’un Congrès Mondial à Paris, en juillet 1989. Pour mener à bien pareil projet, dans une conjoncture politique, mais aussi intellectuelle, fluctuante, voire conflictuelle (surtout durant la période dite de « cohabitation » , 1986-1988), Michel Vovelle, tout en assurant l’intégralité de son service d’enseignement (de la première année à la préparation de l’agrégation), la direction de nombreuses thèses et en poursuivant ses activités de chercheur, a adopté, ce qu’on peut appeler d’après l’une de ses expressions, « une ligne jacobino-républicaine ». C’est ainsi qu’il a parcouru et la France et le monde, parvenant ainsi à entraîner par sa force de persuasion intellectuelle et son enthousiasme, les principaux représentants mondiaux de l’historiographie révolutionnaire, comme le prouve le nombre impressionnant de participants au Congrès Mondial, réuni à la Sorbonne. En honorant l’ouverture du Congrès de sa présence, le Président de la République devait rendre un hommage appuyé à Michel Vovelle, d’autant plus qu’il a récusé l’idée d’un « catéchisme révolutionnaire » émise par « le courant critique » autour de François Furet. Le Président a déclaré ainsi que l’« on ne saurait faire l’histoire des seules obsessions du présent, par une démarche téléologique aux vertus plus polémiques que scientifiques ». Il a remis en personne à Michel Vovelle les insignes de chevalier de l’ordre de la Légion d’honneur à la fin de l’année 1989, également nommé, en 1993, officier de l’ordre du Mérite. Michel Vovelle a relaté ces dix années autour du bicentenaire dans ses Mémoires du bicentenaire encore inédits.


Par ailleurs, il avait été élu à la section 41 du Comité national (1983-1986) et à la tête de la section 22 du CNU (1992-1993). Toujours membre, quoique « critique », du Parti communiste français, auquel il avait adhéré en 1956, à l’ENS, ses engagements se concrétisèrent par ses nombreuses participations à des conférences et des stages de formation politique et syndicale, en particulier à la FSU, et récemment autour d’un thème, « le réveil des Révolutions », avec les révolutions arabes. Il présida également la Société des amis de l’Humanité. Il a apporté sa contribution à la commission parlementaire sur les droits des malades et la fin de vie, et il a assuré pendant vingt ans un cours introductif aux soins palliatifs dans le centre de Villejuif.


Dès ses premiers travaux d’histoire sociale sur la Beauce, puis sur la Provence, Michel Vovelle a mené ses recherches sur le terrain des mentalités en proximité avec les travaux de Robert Mandrou, Georges Duby et Maurice Agulhon, il y a ajouté sa touche personnelle par un souci de totalisation historique, s’ouvrant ainsi à une dialectique du temps long et de l’événement qui rythme, d’une crise à l’autre, les représentations collectives à l’encontre de toute vision fixiste des structures sociales. Il s’est considéré alors, selon ses propres termes, comme un « historien de terrain, pragmatique, assumant une démarche de tradition positiviste pour répondre à son désir d’objectivité scientifique », tout en assumant ce qu’il a appelé d’une formule d’Ernest Labrousse une « préformation de sympathie » au titre d’un recours à une explication de type marxiste, inscrite dans un héritage jaurésien, et plus encore labroussien.


Son activité dans le département d’Histoire de l’université de Provence où se trouvaient des historiens réputés, Paul Veyne, Georges Duby, Maurice Agulhon, lui permit de prendre l’initiative de la création d’un Centre Méridional d’Histoire Sociale, des mentalités et des cultures (1974) qui tissa de nombreux liens interdisciplinaires (ethnologie, sociologie, linguistique, géographie, histoire de l’art) et internationaux (en particulier avec l’Italie). Plusieurs colloques sur les thèmes «Iconographie et histoire», «Histoire des mentalités, histoire des résistances ou les prisons de longue durée», «Les intermédiaires culturels», et enfin «L’événement» en 1983 ont ouvert à une jeune génération d’historien(ne)s toute une série de perspectives nouvelles. En fin de compte, son investissement durant sa période aixoise dans l’histoire de la Provence en partie élargie au Sud-Est, a été particulièrement fécond en promouvant un site exceptionnel d’expérimentation d’objets et de mise au point de méthodes de la «Nouvelle histoire».


Cependant, un de ses chantiers les plus ambitieux a porté sur La mort et l’Occident de 1300 à nos jours (1983) : il a été le point d’aboutissement d’une série d’approches monographiques à partir d’archives écrites (Piété baroque) ou visuelles (Vision de la mort et de l’au-delà) pour le conduire à une ambitieuse synthèse. Le choix central d’une enquête multiséculaire sur les attitudes collectives à l’égard de la mort a signifié alors la mise en évidence d’un moment de vérité dans une société qui se fixe, évolue, et enfin se révolutionne en se déstructurant au profit d’un nouvel imaginaire collectif, les mentalités révolutionnaires. Sa démarche a combiné différents paramètres, socio-économiques, anthropologiques, démographiques, institutionnels, religieux, culturels etc. en les appréhendant dans leur interaction. Ainsi, Michel Vovelle nous a fait comprendre à la fois les comportements séculaires inscrits dans un temps immobile et la dynamique des crises associée à la pluralité des temps. Avec la mort et aussi la fête, il a scruté la vérité historique à travers la description d’attitudes, de gestes, de rituels aussi bien dans leur part consciente qu’inconsciente. Il en est venu aussi à s’intéresser, à l’égal de l’historien italien Carlo Ginzburg, aux études de cas, du parcours de Joseph Sec à celui de Théodore Desorgues, itinéraires totalisés, si l’on peut dire, dans son ouvrage sur Aix-en-Provence (Les folies d’Aix) par la mise en évidence du jeu complexe et fluide des images et des représentations qui sous-tendent de telles stratégies. D’un côté, l’itinéraire de Joseph Sec, maître menuisier jacobin et marchand, qui a laissé un monument allégorique, réalisé en 1792 à Aix-en-Provence et dédié à la ville « observatrice de la loi », et d’un autre côté, le trajet de Théodore Desorgues, « le poète de Robespierre », fils d’avocat, situent bien ce qui est au centre de l’œuvre de Michel Vovelle sur la Révolution française : l’étude des représentations symboliques, des stéréotypes, des processus d’individuation permettant d’accéder aux conditions de visibilité des processus révolutionnaires. Son ouvrage sur les sans-culottes marseillais rend ainsi visible le lien entre d’une part des différences sociales assez peu marquées entre sectionnaires jacobins et sectionnaires modérés et d’autre part des conflits politiques extrêmes, tout en démontant les mythes constitués autour de ces acteurs de la Révolution française.

L’auteur insiste de nouveau et avec justesse sur les micro-différences sociales qui peuvent produire des maxi-conflits le temps des tensions arrivé. Il démonte des légendes, faisant des bataillons de Marseillais des volontaires de sac et de corde, n’ayant eu d’autres mérites que de porter leurs mauvaises manières à Paris et provoquer la chute du roi.


Mais retenons surtout le moment où, une fois à Paris, il a proposé son œuvre majeure sous la forme d’un récit de la Révolution française en images (1986, 5 volumes) : il y a inventé une manière de « la laisser parler », si l’on peut dire, à partir de ses représentations iconographiques, donc sans en rajouter aux strates historiographiques successives. Il s’est agi aussi d’aborder l’instant révolutionnaire, là où se côtoient l’ancien et le nouveau mais pour les interroger contradictoirement sur la base d’un socle anthropologique, et de strates institutionnelles réinvesties dans les créations de l’instant et qualifiées globalement d’invention de la politique. Sa recherche, en ce domaine, s’est concrétisée alors, au terme d’un fructueux dialogue avec les anthropologues, dans son livre sur la Géopolitique de la Révolution française (1993). À partir d’un vaste jeu de cartes constitué sur la base de données socio-politiques diversifiées, donc à distance d’une appréhension unilatérale des discours et des concepts, Michel Vovelle a décrit les chemins multiples de la politisation en révolution, y compris dans des héritages de longue durée. Le propre de son œuvre a été ainsi de nous introduire à l’héritage de la Révolution française sous l’égide des valeurs nouvelles de la modernité démocratique. C’est donc autour de l’esprit de la Révolution que s’est construite et se construit encore, dans le parcours de son œuvre, une nouvelle modalité de la totalisation historique.


Après un livre d’entretiens avec Richard Figuier publié en 1989, il a précisé deux décennies plus tard la constance de son engagement politique dans les termes suivants : « Entré au parti en 1956 quand tous les autres en sortaient, sous le coup du bouleversement profond que la découverte du stalinisme avait provoqué en moi (Y entrer pour le changer ?) je n’en suis pas sorti, même à l’épreuve de la guerre d’Algérie vécue en solitude sur l’autre rive, et je suis resté obstinément fidèle en même temps qu’hérétique convaincu » (« Un historien hors des sentiers battus », Entretien, Actuel Marx, n° 40, 2006). Le preuve en a été, et le demeure, sa présence régulière dans l’Humanité par des interventions et des entretiens. Il précise ainsi dans l’un de ces entretiens (15 juillet 2014), sa fidélité à la tradition révolutionnaire incarnée par Robespierre et Jaurès : « Dans la grande histoire de la Révolution française Jean Jaurès s’interroge sur le héros révolutionnaire et finit par dire : ‘C’est à côté de lui que je vais m’asseoir aux Jacobins.’ ». En fin de compte, l’œuvre de Michel Vovelle sur la Révolution française, multiplie les voies d’accès à la visibilité révolutionnaire. En effet, face aux procédures d’invisibilisation de l’idéologie dominante, sa démarche d’historien constitue l’idéologie jacobine comme une instance de raison. Il en ressort une vision révolutionnaire du monde basée sur un ensemble de représentations liées à des pratiques individuelles et des actions collectives qui se déploient en vue de la conquête d’un nouveau pouvoir politique.

ŒUVRE : Principaux ouvrages publiés :


Vision de la mort et de l’au-delà en Provence du XVe au XIXe siècle d’après les autels des âmes du purgatoire, (en collaboration avec Gaby Vovelle), Paris, A. Colin, 1970. — La chute de la monarchie (1787-1792), Paris, Seuil, 1972. — Piété baroque et déchristianisation en Provence au XVIIIe siècle. Les attitudes devant la mort d’après les clauses de testaments, Paris, Seuil, 1973. — Mourir autrefois, Paris, Gallimard / Julliard, 1974. — rééd. coll. Folio, 1990. — L’Irrésistible Ascension de Joseph Sec bourgeois d’Aix , Aix, Edisud, 1975. — La Métamorphose de la fête en Provence de 1750 à 1820, Paris, Flammarion, 1976. — Religion et Révolution : la déchristianisation de l’an II, Paris, Hachette, 1976. — De la cave au grenier, Serge Fleury éditeur, Québec, 1980. — Idéologies et Mentalités, Paris, François Maspero, 1982. — La Mort et l’Occident de 1300 à nos jours, Paris, Gallimard, 1983. — La Ville des morts, essai sur l’imaginaire collectif urbain d’après les cimetières provençaux, 1800-1980 (en collaboration avec Régis Bertrand), Marseille, Editions du CNRS, 1983. — Théodore Desorgues ou la désorganisation : Aix-Paris, 1763-1808, Paris, Seuil, 1985. — La Mentalité révolutionnaire : société et mentalités sous la Révolution française, Paris, Éd. sociales, 1986. — La Révolution française. Images et Récit, 5 volumes Paris, Livre Club Diderot, Messidor, 1986. — 1793, La Révolution contre l’Église : de la raison à l’Être suprême, Bruxelles, Complexe, 1988. — Les Aventures de la raison (entretiens avec Richard Figuier), Paris, Belfond, 1989. — 1789 l’héritage et la mémoire, Privat, 1989. — Histoires figurales : des monstres médiévaux à Wonderwoman, Paris, Usher, 1989. — La Révolution française, Paris, A. Colin, 1992. — L’Heure du grand passage, Gallimard découverte, 1993. — La découverte de la politique : géopolitique de la Révolution française, Paris, La Découverte, 1993. — Les Âmes du purgatoire ou le travail du deuil, Paris, Gallimard, 1996. — Le Siècle des lumières, Paris, PUF, 1997. — Les Jacobins de Robespierre à Chevènement, Paris, La Découverte, 1999. — Les Républiques sœurs sous les regards de la grande nation, Paris, L’Harmattan, 2001. — Les Jacobins, Paris, La découverte, 2001. — Combats pour la Révolution française, Paris, La Découverte, 1993-2001. — Les Folies d’Aix ou la fin d’un monde, Éd. Le temps des cerises, Pantin, 2003. — La Révolution française expliquée à ma petite-fille, Seuil, 2006. — Les sans-culottes marseillais, le mouvement sectionnaire du jacobinisme au fédéralisme 1791 1793, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2009. — La Révolution au village. Une communauté gardoise de 1750 à 1815 : Saint-Jean-de-Maruéjols, Ed de Paris-Marc Chaleil, 2013. La Révolution française, nouvelle édition, Paris, Armand Colin, 2015.

SOURCES : Cette notice a été réalisée par Françoise Brunel (Paris 1 -IHRF) et Jacques Guilhaumou (CNRS ENS-Lyon Triangle), avec l’aide de Régis Bertrand (Université d’Aix-Marseille – Telemme) et Josette Ueberschlag (Chercheur au laboratoire Ciméos – Université de Bourgogne), à partir d’entretiens avec d’anciens étudiants et collaborateurs de Michel Vovelle, ainsi que des informations disponibles aux Archives départementales d’Eure-et-Loir (consultées par Josette Ueberschlag) aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône (entretien du 21 décembre 2007 avec le service des archives visuelles et orales, cote 14AV1, consulté par Régis Bertrand), dans l’annuaire de l’ENS Fontenay/Saint-Cloud, et les archives de l’Université de Provence et de l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et des publications suivantes :

Régis Bertrand, « Michel Vovelle en Provence, de l’histoire sociale à l’histoire des mentalités », actes du colloque Aix en Provence 1948 / 1968, Création artistique et sciences humaines, Aix-en-Provence, Arch. dép-UMR Telemme, 11-13 septembre 2008, à paraître. — Jacques Guilhaumou, « Vovelle », Le Dictionnaire des sciences humaines, sous la dir. de Sylvie Mesure et Patrick Savidan, Paris PUF, 2006 p. 1225. — Patrick Garcia, « François Mitterrand, chef de l’Etat, commémorateur et citoyen », Mots, n°31, juin 1992. 1789 : Révolution française / 1989 : Bicentenaire. Gestes d’une commémoration, sous la dir. de Simone Bonnafous, Patrick Garcia et Jacques Guilhaumou. pp. 5-26. Josette Ueberschlag, Le groupe d’éducation nouvelle d’Eure-et-Loir et l’essor du mouvement Freinet (1927-1947), Caen, Presses Universitaires de Caen, 2016. — « Michel Vovelle » Who is Who in France, Paris, Laffitte 38e éd., 2006-2007, p. 2128. — Michel Vovelle, Les Aventures de la raison, entretien avec Richard Figuier, Paris, Belfond, 1989. — Michel Vovelle, « Un historien hors des sentiers battus », entretien avec Jacques Guilhaumou, Actuel Marx, N°40, 2006, p. 188 -198. — Michel Vovelle , « La mia strada alla storia (colloquio con Paolo Bianchini) », Studi storici, Rivista trimestrale dell’istituto