Le site de la Société des études robespierristes fait peau neuve

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Profitant de la nécessité de renouveler sa boutique en ligne, la SER a décidé de fusionner celle-ci avec son site, à la même adresse. C’est incontestablement une commodité et pour la SER et pour le public.

Le résultat est un peu trop «mobile» à mon goût, mais c’est une question d’habitude (il faudra aussi régler le problème de certaines images qui apparaissent floues).

Reste le problème, fondamental à mes yeux, de l’autonomie rédactionnelle du site, seul moyen d’en faire un média véritablement attractif. Certes, cela suppose de conjuguer le caractère «institutionnel» du site (c’est le site de la SER) avec une telle autonomie (nécessairement relative: les rédacteurs étant responsables devant le CA), mais je reste convaincu que c’est le seul moyen de dynamiser les contenus et de faire du site de la SER le lieu numérique où l’on trouve tout sur et à propos de la Révolution.

Cahier de comptes de la société des Amis de la République de Dijon (1793)

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Révolution française, émancipation & Gilets jaunes ~ Une conférence de Sophie Wahnich

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Dans cette conférence qui date de l’été dernier, Sophie Wahnich envisage la Révolution française dans ses rapports avec l’actualité des mouvements sociaux (Gilets jaunes) et déplore une mainmise de l’extrême droite sur la vulgarisation de l’histoire. Une révision des données de base sur l’événement historique, et des pistes de réflexion sur le présent.

“Des solutions du dix-huitième siècle pour des problèmes d’aujourd’hui” ~ Arborer la guillotine

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Poisson d’avril? Je l’ignore, mais je reconnais que l’idée d’arborer la guillotine en une période où se multiplient comme par magie (noire) les têtes hideuses qu’on détacherait bien volontiers de leurs corps est fort séduisante…

Rien que pour cela, que les conceptrices et concepteurs de la chose soient remercié·e·s.

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“Comment l’utopie est devenue un programme politique” ~ La thèse de Stéphanie Roza

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Tant mieux si le confinement vous laisse davantage de temps pour lire (ça n’est pas le cas de tout le monde) et pour découvrir sous forme numérique des travaux dont le volume vous avait peut-être dissuadé jusqu’ici. On sait que le tenancier de ce blogue n’oppose pas le numérique au papier: je considère au contraire qu’ils doivent êtres envisagés de manière complémentaire. J’ai ainsi le plaisir de mettre à disposition aujourd’hui la thèse de Stéphanie Roza – que je remercie pour son accord amical – thèse soutenue en octobre 2013, dont est tirée le volume paru aux Classiques Garnier: Comment l’utopie est devenue un programme politique, auquel je renvoie celles et ceux qui, comme moi, peinent à lire de longs textes sur écran.

Je me réjouis que le travail initial de Stéphanie Roza soit ainsi davantage mis à portée des étudiant·e·s et des personnes qui se passionnent pour les histoires mêlées de l’utopie et des révolutions.

Je rappelle au passage que Stéphanie a publié récemment chez Fayard La gauche contre les Lumières?

Je donne ci-après un long extrait de l’introduction. Vous pouvez téléchargez ici la thèse intégrale au format pdf.

Introduction : Lumières, utopie, socialisme ?

Un courant des Lumières radicales

L’objet du présent travail réside dans l’étude d’une forme remarquable de mutation de l’utopie dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, à savoir, son évolution vers la forme du projet politique, impliquant l’élaboration d’une théorie de l’homme spécifique, une conception de l’histoire de la société, et des procédures d’action concrètes. Cette mutation sera essentiellement envisagée à travers l’œuvre de trois auteurs: Etienne-Gabriel Morelly, Gabriel Bonnot de Mably, François-Noël (ou Gracchus) Babeuf. Chez ces trois auteurs, on se propose donc d’examiner le statut et la fonction de l’utopie, de ses attendus et de ses conséquences, en les confrontant principalement à leurs contemporains, philosophes mais également (et surtout) utopistes, les comparaisons permettant de faire émerger la spécificité de leur démarche. Si le passage du roman au programme n’épuise pas à lui seul le sens de la production, et de l’évolution multiforme de l’utopie dans cette période cruciale, marquée, ou plutôt scindée, par la Révolution française, du moins en constitue-t-il l’un des phénomènes les plus frappants et les plus dignes d’attention.

Morelly, Mably et Babeuf ont en commun, à première vue, d’avoir tous trois proclamé la supériorité de l’idéal inactuel de la communauté des biens sur toute autre forme d’organisation sociale existante, et d’avoir tracé au moins une esquisse imaginaire d’une telle forme de vie collective. Les raisons qui permettent, chez les trois auteurs, de qualifier cet idéal d’utopique seront précisées dans la première partie de ce travail; mais qu’il soit permis d’annoncer d’emblée le lien, établi plus loin dans ses détails, entre l’utopie comme mode singulier de construction théorique et politique, donc aussi comme rapport au réel social, et le principe d’appropriation et de répartition collectives des biens produits, que l’on n’appelle pas encore, à l’époque et dans les textes de Morelly, Mably et Babeuf, le communisme[1].

Les œuvres respectives des trois auteurs sont tout à fait singulières, mais elles ont paru devoir être étudiées ensemble et successivement, et ce, tout d’abord parce que l’on peut établir avec une assez grande vraisemblance, sinon avec certitude, une filiation dans l’emploi de certains concepts et certains motifs de l’un à l’autre. L’influence des concepts anthropologiques du Code de la Nature de Morelly sur l’ouvrage De la Législation de Mably est très probable[2]. Plus clairement encore, Babeuf lui-même a revendiqué, lors du procès de la conjuration dont il était le principal animateur, l’héritage philosophique et politique du Code de la Nature de Morelly, qu’il attribuait à cette époque, comme tout le monde, à Diderot, ainsi que celui des textes de Mably. S’agissant de Morelly, alias Diderot, il décrit le «plus fougueux athlète du système[3] » de l’égalité; s’agissant du second, il évoque «le populaire, l’humain, le sensible Mably[4]»; de lui-même et de ses camarades, il parle comme de «disciples» de la doctrine de ces «grands maîtres[5]». Il est vrai que Babeuf convoque également Rousseau à la barre du tribunal comme un «complice[6]» inattaquable par les accusateurs. Il conviendra donc de s’interroger sur la part de l’héritage rousseauiste dans la pensée de Babeuf, et peut-être également dans son utopie. Cependant, il faut relever que le citoyen de Genève fait l’objet d’un éloge des plus tièdes, surtout si on le replace dans le contexte de la Révolution française, globalement idolâtre de celui qu’elle considère comme son principal inspirateur[7]: Mably est présenté par rapport à lui comme «un désorganisateur bien plus prononcé», «un conjuré d’une toute autre trempe[8]»; l’éloge monte encore d’un cran pour Diderot-Morelly, «le plus déterminé», «le plus intrépide[9]».

L’ordre et la manière dont se succèdent ces inspirateurs laissent penser que de tous, l’auteur du Code de la Nature est celui dont l’influence a été la plus décisive, suivi de Mably, et finalement de Rousseau. Dans quelle mesure cette hiérarchie correspond-elle à la réalité? C’est ce qu’il faudra vérifier, en différenciant plusieurs périodes d’élaboration théorique chez Babeuf. D’une manière générale, s’il faut sans doute faire la part de la stratégie, dans ce qui demeure un plaidoyer prononcé devant des juges, qui s’efforce d’atténuer l’originalité et le caractère subversif de l’idéal qui a réuni les conjurés, il convient malgré tout de faire droit à cette filiation assumée comme telle. Reste évidemment à se demander dans quelle mesure l’héritage de Morelly et Mably dépasse la simple allégeance commune à un idéal vague de communauté des biens, et si le statut même de l’utopie dans les œuvres de ses prédécesseurs a directement, ou non, inspiré Babeuf dans l’élaboration de ses propres objectifs politiques.

L’écueil qui menace une telle recherche consisterait à verser dans la téléologie, en lisant systématiquement le passé comme une annonce de l’avenir, et plus précisément Morelly comme «précurseur» de Mably, lui-même «précurseur» du Tribun du peuple, et au-delà, des communistes du XIXe siècle. Dans une telle perspective, les concepts employés par chacun des trois auteurs seraient essentiellement intéressants par ce qu’ils annonceraient, et par des caractéristiques dont ils seraient gros, bien qu’ils ne les présentent pas explicitement. Une telle lecture serait assurément égarante, même si, comme on va le voir, elle a longtemps prévalu.

Toutefois, il convient de s’interroger sur les raisons d’une filiation qui a été publiquement affirmée du vivant même de Babeuf, qu’elle ait été déformante pour la pensée des prédécesseurs (comme c’est presque toujours le cas) ou pas. Le lien entre les trois auteurs a peut-être des racines profondes. Sans vouloir ôter à la démarche de chacun son sens propre, il demeure en effet que ceux-ci, dont les œuvres se succèdent au fil des décennies de la crise finale de l’Ancien Régime, sont confrontés avec une acuité de plus en plus grande à la montée de la contestation, et parallèlement à la multiplication des projets de réforme de leurs contemporains[10]. Or chacun des trois, comme Thomas More en son temps, peut se prévaloir d’une activité politique directe[11], bien qu’à la différence de ce dernier, cette activité se déploie moins dans le conseil du prince que dans l’opposition à la monarchie. Le premier d’entre eux, Morelly, semble avoir mené une carrière secrète en tant qu’éminence grise du Prince de Conti[12], accomplissant pour son compte diverses missions diplomatiques. Ses ouvrages sont donc ceux d’un membre discret de l’opposition à Louis XV. Le second, Mably, publie non seulement des traités philosophico-politiques, mais également des textes d’intervention directe dans l’actualité de son temps: le texte Du gouvernement et des lois de la Pologne, écrit en 1770 à la demande du Comte Wielhorski afin de l’aider à réformer sa propre nation[13], illustre par excellence cette attitude. En réalité, Mably n’a cessé de chercher à influer sur la situation politique: «il a essayé d’animer les tentatives de réforme sociale et institutionnelle en France, en Pologne, aux États-Unis et dans d’autres pays[14]». Son œuvre est donc indissociable de ses velléités de transformation sociale. Enfin, l’élaboration proprement théorique de Babeuf se confond avec sa trajectoire de jeune réformateur, puis d’activiste politique sous la Révolution française, avec une participation si constante aux événements qu’elle finira par lui coûter la vie. De Morelly à Babeuf, l’implication directe dans la vie politique contemporaine, le plus souvent en opposition avec le courant dominant, va croissant.

On fait donc l’hypothèse que cette implication personnelle dans les débats et les combats théoriques et politiques d’une période caractérisée par l’optimisme réformateur peut, au moins partiellement, expliquer une orientation de plus en plus marquée des trois auteurs vers un usage direct de l’idéal utopique, allant de l’intervention polémique dans la controverse idéologique, jusqu’à la tentative d’en promouvoir la réalisation pratique. Avec Morelly, Mably et Babeuf, on a ainsi affaire à une incursion croissante de l’utopie dans la bataille politique, occasionnée, au moins partiellement, par le contexte exceptionnel dans lequel elle prend place. L’analyse de leur œuvre, de ce point de vue, constitue un exemple très frappant de la manière dont l’événement historique transforme la pensée.

Les Écrits de Babeuf, particulièrement, paraissent justiciables d’une méthodologie qui reprend à Quentin Skinner l’idée de replacer les textes dans leur contexte idéologique d’énonciation en les considérant comme des actes visant à produire des effets particuliers dans ce contexte précis[15]. Mais une telle méthode de lecture doit nécessairement être adaptée aux conditions exceptionnelles d’énonciation du discours babouviste, qui sont celles de la Révolution. Dans cette perspective, la trajectoire de Babeuf apparaît comme particulièrement révélatrice de ce que la Révolution fait au concept: elle permet de voir en quoi certaines catégories de la théorie politique deviennent inopérantes, et se modifient, ou disparaissent, tandis que d’autres émergent et deviennent des leviers pour l’action. Comme l’écrit en effet Georges Labica, pour tous les acteurs de la période,

« il s’agit de penser la Révolution au moment même où elle se produit, au moment où, tantôt à tâtons, tantôt avec fulgurance, elle entreprend de maîtriser intellectuellement ses actes, en inventant de toutes pièces sa terminologie[16]. »

Pris sur le vif, le phénomène se donne à voir et à analyser à travers des textes qui sont bien éloignés d’un traité philosophique: correspondance, articles de journaux, pamphlets, plaidoirie judiciaire. L’évolution des idées de Babeuf sera envisagée comme un cas paradigmatique de la manière dont se noue, dans cette occasion exceptionnelle, un rapport nouveau entre le réel et le possible, entre le réel et l’idéal, à travers la manière dont son utopie se métamorphose au fil de ces années décisives[17]. Une telle trajectoire confirme, à sa manière, combien la Révolution est responsable du fait que désormais, et pour les temps à venir, l’utopie se croit réalisable[18]. Babeuf est d’ailleurs bien conscient d’une telle transformation, lui qui écrit début 1796 :

« Je conteste l’opinion qu’il nous eût été plus avantageux d’être venus moins tard au monde pour accomplir la mission de désabuser les hommes, par rapport au prétendu droit de propriété. Qui me désabusera, moi, de l’idée que l’époque actuelle est précisément la plus favorable ? […] la Révolution française nous a donné preuves sur preuves que des abus, pour être anciens, nétaient point indéracinables [19]. »

L’analyse du courant de pensée incarné par les trois auteurs, depuis ses fondements, posés à l’époque des Lumières, jusqu’à ses développements sous la Révolution, recèle donc un enjeu proprement philosophique. Celui-ci réside dans la prise en charge des implications théoriques de la confrontation entre un certain discours et l’histoire, saisies à chaud. Ces considérations constituent, sans doute, une première justification au fait d’avoir délibérément pris pour sujet d’étude trois personnages qui ne sont, ni véritablement des «philosophes» (quoiqu’ils le revendiquent parfois), ni, encore moins, de «grands» auteurs consacrés par la tradition philosophique. Il a ainsi semblé légitime d’aller contre le partage académique habituel qui dissuade implicitement ou explicitement les chercheurs en philosophie de s’attacher à l’étude d’auteurs jugés indignes de figurer aux côtés de Rousseau et de Montesquieu, par la faiblesse apparente de la consistance proprement théorique de leur production, ou parce qu’ils ne sont les auteurs d’aucun traité directement philosophique[20].

Par leur implication active dans les luttes idéologiques et théoriques de l’époque, comme par l’orientation générale qu’ils donnent à leurs positions, il est possible de montrer que Morelly, Mably et Babeuf représentent un courant des Lumières qui, dans les divergences mêmes qui apparaissent entre les trois auteurs, a sa consistance propre. Celui-ci peut être caractérisé comme un courant des Lumières radicales, dans un sens différent de celui que Jonathan Israël a dégagé pour caractériser l’évolution perceptible entre 1650 et 1750 en Europe[21]. En effet, cette radicalité ne s’exprime pas particulièrement sur le plan ontologique ou religieux: aucun des trois auteurs n’affiche un matérialisme ou un athéisme revendiqués. Au contraire, Morelly et Mably se réfèrent à la Providence comme principe explicatif majeur de la marche du monde; le matérialisme est explicitement rejeté par chacun d’entre eux[22]. Quant à Babeuf, malgré un athéisme évident dans la production journalistique de la dernière période, en 1795-1796[23], il manifeste, à travers ses espérances de changement social mêmes, une tendance à réinvestir la promesse millénariste, qui paraît bien étrangère aux raisonnements d’un D’Holbach ou d’un La Mettrie.

C’est sur le plan des solutions proposées au problème de l’inégalité, de l’injustice sociale, et à la dépravation morale de la société de propriété, que ces auteurs apparaissent comme des radicaux des Lumières, ainsi que la comparaison de leur pensée avec celle de certains de leurs contemporains (Diderot, Sade, Rousseau, Condorcet) le fera ressortir. En ce sens, et malgré leur extériorité par rapport au courant matérialiste, ils participent d’un mouvement de réappropriation par l’homme de sa propre destinée et de sa propre histoire. Par le lien original qu’ils nouent entre théorie et pratique, à travers les rapports complexes de leurs utopies au réel, ils incarnent donc une forme intéressante de la pensée politique au XVIIIe siècle, une forme à travers laquelle se mettent en place, peu à peu, les conditions de possibilité théoriques et morales de ce qui s’appellera, assez peu de temps plus tard, le socialisme. À ce titre, ils méritaient que leur étude sorte du domaine historique où elle est généralement cantonnée, si précieuses et importantes que soient les contributions provenant de cette dernière discipline, pour faire l’objet d’un traitement spécifiquement attentif aux concepts employés, à la cohérence interne du discours, à ses éventuelles tensions: bref, un traitement philosophique.

Notes

[1] Selon Jacques Grandjonc, c’est Restif de la Bretonne, dans un des derniers livres de Monsieur Nicolas, rédigé en 1797, qui emploie le premier le mot « communisme » dans son sens moderne (Jacques Grandjonc, Communisme/Kommunismus/Communism. Origine et éveloppement international de la terminologie communautaire prémarxiste, des utopistes aux néo-babouvistes, 1785-1842, Tèves, Schriften aus dem Karl-Marx-Haus, 1989, t. 1, p. 75). Sur ce que cet emploi nouveau doit à l’expérience révolutionnaire et au babouvisme, voir le ch. II : « De l’utopie communautaire à la révolution sans-culotte », op. cit., p. 57-85. Ni Morelly, ni Mably, ni Babeuf n’ont jamais recouru à ce terme historiquement très connoté; c’est pourquoi nous l’éviterons autant que faire se peut.

[2] On s’efforcera de le montrer dans la deuxième partie, p. 195-390.

[3] Défense générale de Babeuf devant la Haute-Cour de Vendôme, cité dans Victor Advielle, Histoire de Gracchus Babeuf et du babouvisme, Paris, Éd. du CTHS, 1990, t. II, p. 52.

[4] Défense générale de Babeuf devant la Haute-Cour de Vendôme, op. cit., p. 48.

[5] Défense générale de Babeuf devant la Haute-Cour de Vendôme, op. cit., p. 58.

[6] Défense générale de Babeuf devant la Haute-Cour de Vendôme, op. cit., p. 47.

[7] Voir sur ce point Roger Barny, Rousseau dans la Révolution: le personnage de Jean-Jacques et les débuts du culte révolutionnaire, 1787-1791, Oxford, The Voltaire Foundation, 1986, et du même auteur, L’éclatement révolutionnaire du rousseauisme, Paris, Les Belles Lettres, 1988.

[8] Défense générale de Babeuf devant la Haute-Cour de Vendôme, op. cit., p. 48.

[9] Défense générale de Babeuf devant la Haute-Cour de Vendôme, op. cit., p. 52.

[10] Sur cette période de crise et de contestation: Albert Soboul, La civilisation et la Révolution française, Paris, Arthaud, 1970, t. I : «La crise de l’Ancien Régime», et Joël Cornette, Absolutisme et Lumières, 1652-1783, Paris, Hachette, 1993.

[11] Sur Thomas More, shérif de Londres, speaker à la Chambre des Communes puis Lord chancelier d’Angleterre, voir notamment Karl Kautsky, Thomas More und seine Utopie, Stuttgart, Dietz, 1888; plus récemment : Bernard Cottret, Thomas More: la face cachée des Tudor, Paris, Tallandier, 2012, et Antoine Hatzenberger, «De More à Bacon, vers une théorie pragmatique du conseil», dans Laurent Bove et Colas Duflo (dir.), Le philosophe, le sage et le politique, de Machiavel aux Lumières, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2002, p. 75-94.

[12] Guy Antonetti, «Etienne-Gabriel Morelly, l’écrivain et ses protecteurs», Revue dhistoire littéraire de la France, 1984/1, p. 19- 52.

[13] Voir sur ce point Jacques Lecuru, «Deux consultants au chevet de la Pologne: Mably et Jean-Jacques Rousseau», Marek Blaszke, «Projet de réformes pour la Pologne par deux adversaires: Mably et Le Mercier de la Rivière», et Marek Tomaszewski, «Les inédits de Mably sur la Pologne ou le constat d’échec d’un législateur», dans P. Friedemann, F. Gauthier, J L. Malvache, F. Mazzanti-Pepe (dir.), Colloque Mably. La politique comme science morale, Bari, Palomar, vol. 1, p. 115-129, p. 131-146, p. 147-159; et l’introduction de Marc Belissa à Mably, Du gouvernement et des lois de la Pologne, Paris, Kimé, 2008, p. 7-129.

[14] Introduction de Peter Friedemann à Mably, Sur la théorie du pouvoir politique, Paris, Éd. Sociales, 1975, p. 24

[15] Quentin Skinner, Les fondements de la pensée politique moderne, Paris, Albin Michel, 2001, p. 13: «[…] comprendre les questions qu’affronte un auteur et ce qu’il fait des concepts dont il dispose équivaut à comprendre ses intentions premières dans l’art d’écrire, et consiste donc à élucider ce qu’il aurait vraiment voulu dire dans ce qu’il a dit – ou n’a pas dit ».

[16] Georges Labica, Robespierre. Une politique de la philosophie (1989), Paris, La fabrique, 2013, p. 41-42.

[17] Sur ce point voir Albert Soboul, «Utopie et Révolution française», dans Jacques Droz (dir.), Histoire générale du socialisme, Paris, PUF, 1972, t. I : «Des origines à 1875», p. 195-254; Bronislaw Baczko, Lumières de lutopie, Paris, Payot, 1978; Mona Ozouf, Lécole de la France. Essais sur la Révolution, lutopie et lenseignement, Paris, Gallimard, 1984, notamment p. 265-335.

[18] Comme le dit Mona Ozouf dans «La Révolution française au tribunal de l’utopie» (Lhomme régénéré. Essais sur la Révolution française, Paris, Gallimard, 1989, p. 215): «l’appel impérieux de l’avenir […] ne cessera plus de retentir dans les utopies, désormais agitées, fiévreuses, moins préoccupées de décrire que de construire, de rêver que d’organiser.» Cette remarque, vraie concernant le mouvement global, n’empêche pas que dès les dernières années de l’Ancien Régime, certains utopistes pensaient déjà à réunir les conditions matérielles de la réalisation de leur idéal; ainsi Collignon, dont le Prospectus suscite l’enthousiasme de Babeuf (voir au chapitre 3, p. 141-146).

[19] Babeuf, Le Tribun du Peuple, Paris, EDHIS, 1966, vol. 2, n° 37, p. 134-135. Nous soulignons.

[20] Georges Labica déplorait déjà, en 1989, le peu d’intérêt manifesté par les philosophes pour la «dignité philosophique» de Robespierre, Marat… et Babeuf (G. Labica, Robespierre. Une politique de la philosophie, op. cit., p. 51).

[21] Dans son important ouvrage, Les Lumières radicales, Israël explicite l’objet de sa recherche comme l’étude de la pointe avancée du «processus général de rationalisation et de sécularisation, qui ruina en peu de temps l’hégémonie séculaire de la théologie dans le monde du savoir, éradiqua lentement mais sûrement les pratiques magiques et la croyance dans le surnaturel de la culture intellectuelle européenne, et conduisit certains à contester ouvertement tout l’héritage du passé» (Les Lumières radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité, 1650-1750, traduit par Pauline Hugues, Charlotte Nordmann et Jérôme Rosanvallon, Paris, Éd. Amsterdam, 2005, p. 28). Bien que dans une certaine mesure, les auteurs consiérés ici participent de ce vaste mouvement, ils ne vont pas aussi loin dans ce sens que certains de leurs contemporains, contrairement à La Mettrie ou Diderot, pour citer les exemples d’Israël lui-même.

[22] Morelly, Naufrage des îles flottantes, ou Basiliade du célèbre Pilpai, Messine [Paris], par une Société de libraires, 1753, t. II, p. 218 ; Mably, De la législation, Paris, Guillaume Arnoux, 1794-95, réimpression avec introduction, bibliographie et index, par Peter Friedemann, Darmstadt, Scientia Verlag Aalen, 1977, t. IX, p. 389-391.

[23] Voir par exemple ce passage du Journal de la liberté de la presse, daté du 26 Fructidor an II (12 septembre 1794): «le Républicain n’est pas l’homme de l’éternité, il est l’homme du temps; son paradis est cette terre, il veut y jouir de la liberté, du bonheur, et en jouir autant qu’il y est, sans attendre, ou toutefois le moins possible […] » (Journal de la liberté de la presse, Paris, EDHIS, 1966, vol. 1, n° 5, p. 2).

Une société populaire de femmes en milieu rural, à Ballancourt (Essonne) ?

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…C’est la question que pose Serge Bianchi dans un livre-somme publié en 2003 : La Révolution et la Première République au village (CTHS). À quelque chose malheur est bon, c’est probablement le confinement qui m’a décidé à dépouiller de son enveloppe plastique ce pavé de près de mille pages (959, précisément), dont je ne peux décemment vous recommander l’achat, non au vu des circonstances, mais de son prix (60 €). Cependant, je ne saurais trop en conseiller la lecture tant il est riche en informations tant sur la vie rurale et sur les recherches menées sur elle. J’y ai, par exemple, trouvé pour ma gouverne personnelle de précieuses explications sur les « fabriques », ces associations qui géraient les paroisses.

Le document que je publie ci-après (colorisé pour plus de lisibilité) a justement paru assez important à l’auteur pour le reproduire sur une page entière (p. 596), bien qu’il estime d’abord que la « société féminine » ici évoquée « ne semble pas appartenir à la sphère politique » (p. 557).

Trouvé, d’après les indications de S. Bianchi dans les «archives notariales de Mennecy», autre cité de l’Essonne, et daté de messidor an II (juillet 1794), le document est un extrait de procès-verbal de la société populaire de Ballancourt. Une oratrice s’y adresse en effet aux «Citoyens Frères et Amis», après avoir précisé qu’elle «n’est pas sociétaire».

On sait qu’à Paris la fête en l’honneur de Bara, jeune héros républicain, primitivement fixée au 18 juin 1794 a d’abord été repoussée au 18, puis au 28 juillet avant d’être annulée de facto par la chute de Robespierre, le 9 Thermidor. Les adversaires de Robespierre y voyaient d’ailleurs une dangereuse occasion pour les jeunes élèves de l’École de Mars de se rassembler en armes autour de la Convention[1]. La décision de la société populaire de Ballancourt date du 20 messidor (comme indiqué dans la seconde partie du texte), soit du 8 juillet.

L’oratrice se prononce en tout cas en faveur d’une fête incluant la célébration de la mémoire de Bara et celle des victoires des armées de la République. Elle demande – mais c’est clairement un souhait qu’elle exprime – «s’il y aura les Prêtresses Vestale et Bellonne». Il aurait été plus rigoureux de parler soit de Vesta, déesse romaine de la famille, soit des vestales, ses prêtresses, dispensées d’autres obligations sociales, y compris mariage et procréation. Quant à Bellone, c’est une déesse romaine de la guerre.

La référence à cette dernière de la part des femmes elles-mêmes est peu fréquente durant la Révolution. Je n’en connais que deux occurrences (mais il peut en exister d’autres). L’une concerne la fête de la Fédération du 10 août 1793 à Vesoul:

Le cortège composé des corps administratifs et judiciaires, de la garde citoyenne, de la gendarmerie et précédé des jeunes citoyennes décorées des couleurs nationales, suivies des jeunes citoyens, s’est rendu en l’église cathédrale ou le citoyen Barbaud, vicaire épiscopal a prononcé après la messe un discours patriotique dont le département a ordonné l’impression et l’envoi à toutes les communes de son ressort. […]

C’est dans ce moment qu’une des citoyennes montée à l’autel de la patrie [pour prêter le serment de “défendre jusqu’à la mort la république une et indivisible et la liberté et l’égalité”], a dit :

Citoyens, nous aussi ! nous avons dans le cœur

la liberté gravée, et les rois en horreur.

Nous aussi dans ces jours et de crises et d’alarmes,

nous saurons s’il le faut, prendre avec nous les armes,

de Bellonne avec vous partager les hasards,

et de la liberté sauver les étendards[2].

L’autre est indirecte et concerne Pérouges :

Le 29 mai [1794 si l’on suit la chronologie de l’auteur, qui dit suivre lui-même la chronique du maître d’école Tarpin], on réorganisa la garde nationale, on trouva dans l’enceinte de la ville 80 hommes au-dessous de 18 ans ; 127 femmes ou filles au-dessous de 48 ans furent inscrites pour former la garde de Bellone, déesse de la guerre[3].

Le fait que le texte qui nous est parvenu ne féminise pas les titres (président, etc.) quand ils désignent une femme ne facilite pas la compréhension. Remarquons que c’est loin d’être la règle : les textes révolutionnaires où les titres sont féminisés ne sont pas rares.

En l’espèce, l’on peut séparer le texte en deux parties, comme les lignes de blanc nous invitent à le faire. La première partie est le texte du discours d’une porte-parole féminine. Il se clôt sur son cinquième point et les mots : «le nombre de conviés de chaque commune». La seconde partie est le compte rendu de la réunion des «commissaires ordonnateurs» de la fête, que réclamait l’oratrice et qui ont été nommés par la société populaire.

Ces commissaires, dont nous ignorons si certains sont des femmes, vont nommer à leur tour un bureau, composé (je féminise) d’une présidente, d’une vice-présidente, d’une secrétaire et d’une vice-secrétaire. Sont désignées, dans l’ordre, la citoyenne Poulet, la citne Breton, la citne Élisabeth Guerton et la citne Marie-Jeanne Élisabeth Guerton.

On (?) nomme ensuite (je féminise) trois scrutatrices: les citoyennes Bazin, Paré et Poulet.

Il semble peu probable que la même citoyenne Poulet soit à la fois présidente et scrutatrice, mais ce point reste en suspens. Il est fréquent dans les pétitions de femmes de rencontrer des couples mère-fille ou des sœurs ; c’est d’ailleurs le cas ici avec les deux citoyennes Guerton. Mais en général, comme pour les Guerton, on prend soin de les distinguer par leurs prénoms ou par les mentions « fille », « jeune » ou « aînée ».

Nous en arrivons maintenant à l’interrogation principale concernant le document (et à la frustration qui en découle).

Si la société populaire a suivi les recommandations de l’oratrice féminine (la citne Poulet ?), les commissaires ordonnateurs sont six. Ils viennent de nommer un bureau féminin de six ou sept citoyennes (une Poulet ou deux ?). Il semble peu probable que la désignation des citoyennes chargées d’incarner Bellone et « Vestale » soit le fait de ces seules douze ou treize personnes. On n’aurait pas pris la peine, sinon, de désigner trois scrutatrices.

Cela suppose donc que ce bureau féminin, qui ressemble en effet beaucoup – dans sa forme – à celui d’un club de femmes déclaré, va superviser une élection à laquelle procède une assemblée plus vaste. S’agit-il d’une assemblée extraordinaire de la société populaire ? Le libellé du compte rendu ne nous incite pas à le croire : « Nous soussignés commissaires ordonnateurs de la fête […] conformément à l’arrêté du décadi […] de la Société populaire. » Alors quoi ? Une assemblée des habitant·e·s de Ballancourt ? C’est possible. Mais je penche plutôt – au vu de nombreux exemples semblables – pour une assemblée des citoyennes que l’on appelle ailleurs « habituées des tribunes » de la Société populaire. Il s’agirait donc de l’une des nombreuses occasions où, à l’intérieur d’une société populaire non-mixte (au sens où les femmes ne sont pas reçues sociétaires), les femmes admises dans le public sont consultées en tant que groupe ou – ici le cas – se manifestent en tant que groupe et sont reconnues comme tel.

Faute d’un document complémentaire, nous ne savons pas si cette hypothèse est la bonne ni quelles ont été les citoyennes choisies pour incarner les deux « Déesses »…

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[1] Voir Martin Jean-Clément, « Bara, de l’imaginaire révolutionnaire à la mémoire nationale », in Révolution et Contre-révolution, PUR.

[2] Extrait des minutes du secrétariat du département de la Haute-Saône. Fédération du 10 août 1793. AD Haute-Saône, 10 L 7 ; Cour-Drouhard Myriam, Laithier François-Xavier, Leroy Aubin (dir.), La Révolution dans les archives comtoises, s. l. n. d., p. 44. C’est moi qui souligne.

[3] Thibaut F., « Extraits d’une monographie de Pérouges », Annales de la Société d’émulation, agriculture, lettres et arts de l’Ain, 1903, pp. 213-236. Citation p. 234.

 

Robespierre échec et mat

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Paul Chopelin, historien et universitaire que j’ai déjà cité ici, et que vous pouvez suivre (comme moi) sur Twitter a signalé sur ce «réseau social» un de ces documents en marge des archives «respectables» que nous apprécions l’un et l’autre. Il s’agit d’une historiette publiée dans Rafale, l’almanach commun – année 1951 – de plusieurs revues catholiques pour la jeunesse (voir couverture en bas de page).

Elle met en scène (p. 87) Robespierre défié et battu aux échecs par un jeune homme trop joli pour ne pas être une fille – et bien sûr c’en est une! Elle y gagne la tête de son fiancé, le «ci-devant duc de La Ferté».

Certes Robespierre apparaît ici dans son «rôle noir» traditionnel de pourvoyeur de guillotine, mais il sait se montrer «beau joueur» avec celui qui l’a battu, et lorsqu’il découvre que c’est une jeune femme et qu’elle s’est donc jouée de lui par-dessus le marché, loin de se fâcher, il «la regarde longtemps partir, rêveur». Il s’agit bien d’une fiction.

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Lettre d’outre-tombe de Marat au père Duchesne (1848)

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Je donne ci-dessous un article qui, pour être fort sérieux par son objectif politique et la période où il est publié emprunte au spiritisme – l’auteur de la lettre et le destinataire sont morts tous les deux – et à la gaudriole sexiste : Marat a épousé sa meurtrière Charlotte Corday dans l’au-delà, et lui a fait (c’est la punition de son crime) trois filles…

J’espère que lectrices et lecteurs [confiné·e·s] apprécieront cette «curiosité» documentaire, comme elles·ils me pardonneront la concision inévitable de l’appareil de notes (toutes de moi) : je suis, en 1848, très loin de ma période de (relative) compétence.

Je ne saurais trop recommander à toutes et à chacun la lecture du maître-livre de Gustave Lefrançais réédité à la Fabrique : Souvenirs d’un révolutionnaire. De juin 1848 à la Commune,

Tel, le texte reproduit est l’occasion de rappeler la persistance dans l’imaginaire et la pratique politiques de figures de la Révolution française, comme le Père Duchesne et Marat, qui ont fourni des titres de journaux jusque dans l’Espagne révolutionnaire de 1937 (El Amigo del pueblo, organe des «Amis de Durruti» [voir le billet précédent à propos du livre sur ce groupe, à publier en français]).

Cher vieux,

Oublions nos vieilles haines, et serrons nos rangs. Mille tonnerres, je suis content de te revoir. Tu essuies les verres de tes lunettes, tu frottes tes yeux : hé bien ! oui, c’est moi, Marat : O Viedase[1] ! ne me reconnais-tu pas?

Que te dirai-je? on m’a envoyé des sombres bords (comme disait ce pauvre M. Chénier) pour savoir au juste ce que l’on fait ici. Quant à moi, tu te rappelles mon histoire: envoyé ad patres par les plus jolies mains du monde, je me suis marié là-bas. Oui, vraiment, et tu ne devinerais jamais contre [sic] qui?… — Avec Charlotte Corday… — Oui, mon vieux, avec celle qui… enfin, suffit : cela a été sa punition et ma récompense. Je lui ai fait trois filles; elles sont parmi vous: ils [sic] s’appellent Liberté, Égalité, Fraternité. Nous nous aimons comme deux tourtereaux… Nous jouissons d’un bonheur inaltérable. Enfin, nous faisons voir à ce pauvre M. de Florian[2] que tout ce qu’il a écrit sur le tendre amour, c’est de la gnognotte.

Corbleu ! cela va mal. Comment diable avez-vous été chercher des républicains à l’eau de rose : des hommes froids comme le souvenir du dernier roi des Français ? Et toi, Viedase ! j’ai peine à te reconnaître: tu es devenu doux comme les mesures du gouvernement provisoire. Allons, un peu d’énergie, aux grands maux les grands remèdes. As-tu peur de la censure? Elle n’existe plus. Dis-leur donc ce que tu penses, à tous ces gaillards-là. Dis à celui-ci: «Vous êtes un républicain pâle et froid comme votre figure.» À celui-là: «Ton journal remplace admirablement celui du gros Bertin[3]… Aurais-tu aussi une subvention pour être aussi conservateur?» À cet autre: «Tu n’es pas à la hauteur des grands événements qui vont se dérouler devant nous. — Toi, tu avais promis d’appuyer la régence. — Toi, tu as refusé ton concours à de bonnes et grandes actions. — Toi, ministre de l’intérieur, est-il vrai que tu distribues avec une grande profusion des fonds secrets à de vils agens? Tu es bon républicain, pourtant : pourquoi as-tu laissé surprendre ton patriotisme si éclairé? D’où vient le choix malheureux que tu as fait, en envoyant dans les provinces tant de misérables agens? On ne peut cependant suspecter ton ardent républicanisme… Tu es pour moi l’homme et la personnification de la nouvelle et glorieuse République française!… Sois plus circonspect à l’avenir; ne laisse pas surprendre ta bonne foi. Tous les bons citoyens sont pour toi; mérité toujours de la patrie, et tu auras rempli une sublime mission. Dis donc à Garnier-Pagès[4] qu’il est un très mauvais financier. Ses décrets sont stupides: ils détruisent la confiance et portent à faux. Il a cependant un beau nom à défendre, et je le crois bon républicain; mais il se trompe, où [sic] il est trompé… Qu’il veille, etc. etc. etc. Enfin, tous vous roulez carrosse, vous touchez des appointemens énormes; vous vivez dans les somptueux palais… Chevet[5] bourre vos estomacs; tandis que nous, nous étions pauvres. Les taudis nous abritaient, et, mille diables, nous vous valions bien.

Quoi! C’est du 93, dites-vous? La terrible machine de notre ami Guillotin se dresse déjà devant vos yeux effrayés? Rassurez-vous: nous ne voulons la mort de personne. De notre temps, le sang était nécessaire, il en fallait. Aujourd’hui, ce serait une sottise, ce serait infâme et lâche!… Mais pour Dieu! ne compromettez pas cette magnifique République, enfant de la nôtre. Songez-y, la réaction travaille, elle ne daigne même pas se cache : elle se promène la tête découverte; si vous la laissez faire, vous plongerez la France dans le plus terrible de tous les maux la guerre civile. — Allons, citoyens, de l’énergie, soyez désormais à la hauteur de votre grande mission. — Le moment est arrivé. — Vous avez les sympathies de toute l’Europe. Peuples, soyez grands, soyez unis, et vous serez forts… pensez à tous ces opprimés qui tendent leurs bras vers la France. — De notre sublime Paris est sortie l’étincelle qui a porté dans la vieille Europe la flamme de la sainte liberté… Les tromper serait un crime horrible; et l’on punit sévèrement les infâmes… mais non, père Duchesne, jetons un voile sur le passé. — Le géant parisien oublie vos demi-mesures et vos inutiles proclamations; le grand peuple qui a faim attend avec une résignation jusqu’à ce jour inconnue… Groupez vos forces, vos intelligences; que votre patriotisme soit inattaquable; ne faites plus rire nos ennemis, soyez énergiques (je ne saurais trop le répéter) ; vider les écuries d’Augias… rappelez-vous cette ancienne devise: l’union fait la force. La France, l’Europe, le monde attendent. Si vous ne réalisez pas ce qu’on a le droit d’attendre de vous, nous prendrons le fouet de l’infamie, et nous vous en stigmatiserons le visage.

Quant à toi, vieux, sois incorruptible; laisse-là les bains de pied et le bonnet de coton; mérite les approbations des vrais républicains, et tu auras notre concours. Envoye quelques membres du gouvernement provisoire à l’Assemblée nationale: donne ta voix à Jules Favre[6], Caussidière[7], Barbès[8], républicains éprouvés; et puis choisis des ouvriers… beaucoup d’ouvriers… S’ils ne sont pas orateurs, ils le deviendront; ils ont du cœur, du patriotisme et de l’honneur, c’est tout ce qu’il faut.

Adieu Viedase, je ne sais pourquoi, mais j’espère. Mon cœur s’épanouit; je porterai là-bas de bonnes nouvelles, je leur dirai que le Français n’a pas dégénéré; que si nous avons succombé en leur traçant la route, notre sang n’a pas été stérile. Si cela ne va pas (ce qu’à Dieu ne plaise), je serai à tes côtés, et gare dessous!

Salut et fraternité !

Marat.

 

[1] Équivalent plus obscène de couillon. D’après Rabelais (Pantagruel): de viet d’aze, «vit d’âne» (pour cette raison: nom provencal de l’aubergine).

[2] Sans doute Jean-Pierre Claris de Florian, né en 1755. Il est emprisonné en 1794; libéré après la chute de Robespierre il décède en septembre des suites d’une tuberculose aggravée par sa détention.

[3] Les frères Bertin, Armand et Édouard ont été directeurs du Journal des débats.

[4] Louis-Antoine Pagès dit Garnier-Pagès, (1803 1878) fut membre du gouvernement provisoire de 1848, ministre des Finances et maire de Paris (1848) et plus tard membre du gouvernement de la Défense nationale (1870-1871).

[5] La maison Chevet était un célèbre traiteur du Palais-Royal chez qui l’on se fournissait en vins et comestibles et où l’on pouvait manger.

[6] Jules Gabriel Claude Favre (1809-1880), avocat, républicain bourgeois.

[7] Marc Caussidière (1808-1861); il participe à l’émeute lyonnaise de 1834 et aux barricades de février 1848, avant de se bombarder préfet de police, se vantant de «faire de l’ordre avec du désordre».

[8] Armand Barbès (1809-1870). «À la suite des événements du 12 mai 1839, journée d’insurrection durant laquelle les républicains de la Société des saisons tentent de renverser Louis-Philippe, il est condamné à la détention perpétuelle, puis libéré par la révolution de 1848.»

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“LE GROUPE FRANCO-ESPAGNOL DES AMIS DE DURRUTI” ~ un livre d’Agustin Guillamón à publier en français (Avis aux éditeurs!)

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Vous trouverez ci-dessous en pleine page un extrait du chapitre 9 du livre d’Agustin Guillamón Les Amis de Durruti. Histoire et anthologie des textes, publié en Espagne en 2013 par les éditions Descontrol.

Vous pouvez télécharger ICI l’intégralité du chapitre au format pdf.

L’auteur, Agustin Guillamón recherche un éditeur français ou francophone intéressé par l’édition de son livre. (Une traduction française est disponible, qui n’a plus qu’à être révisée).

On peut utiliser le formulaire de contact en bas de page; je transmettrai.

À la suite du texte figure une notice bio-bibliographique sur Agustin Guillamón.

Le belge Charles Cortvrint et Charles Carpentier, du nord de la France, tous deux militants anarchistes ont traversé la frontière franco-espagnole le 29 juillet 1936. Charles «Ridel» était déjà venu en Espagne pour le congrès de la CNT de Saragosse en Mai 1936, il en a rédigé un rapport, qui a été publié dans La Révolution Prolétarienne. Les jours après le passage de la frontière, ils se réunirent à Barcelone avec Abad de Santillan, qui leur fournit un laissez-passer de journaliste ce qu’ils refusèrent parce qu’ils voulaient se battre sur le front d’Aragon. Ils se joignirent à Louis Berthomieux, ancien capitaine d’artillerie, maintenant dans la misère et vivant dans le quartier des cabanes, avec les tziganes. Ce trio, avant l’arrivée de nombreux anarchistes étrangers volontaires pour combattre en Espagne, eut l’idée de se regrouper pour fonder le groupe international de la Colonne Durruti. Ils participèrent à la prise de Pina de Ebro et d’Osera, ainsi qu’à une tentative avortée pour créer une tête de pont sur l’autre rive de l’Èbre. En Septembre 1936, soixante hommes du groupe international, d’une grande expérience militaire, ont participé en qualité de troupes d’élite à l’assaut de Siétamo, qui a fait 37 victimes (tués et blessés).

Le 17 Octobre 1936, le groupe international a été décimée à Perdiguero, suite à de violents combats avec la cavalerie marocaine qui avait réussi à les enfermer dans une nasse, et à les isoler du reste du front, parce qu’ils n’avaient pas entendu l’ordre de repli, parce que l’estafette qui devait la communiquer s’était perdue. Berthomieux préféra se faire sauter sur une charge de dynamite plutôt que de tomber entre les mains ennemies. Ridel et Carpentier, qui quelques heures avant étaient aller rechercher de nouvelles armes et munitions, purent seuls participer à la tentative pour briser l’encerclement avant le retrait définitif. 170 miliciens moururent sur un total de 240 que comprenait le groupe international, qui pratiquement disparut comme tel. Après cette catastrophe militaire Ridel et Carpentier retournèrent en France.

«Charles Ridel», à la demande de l’Union anarchiste (UA), s’est consacré à faire des conférences afin de recueillir des fonds pour l’organisation de secours aux miliciens combattant au cours de la révolution espagnole. Carpentier retourna en Espagne en décembre 1936; il participa à la lutte sur les barricades à Barcelone pendant les journées de Mai 1937, rentrant finalement peu de temps après en France pour éviter la Tcheka stalinienne.

En novembre 1937, «Charles Ridel», Charles Carpentier, Lucien Feuillade («Luc Daurat») et Guyard, manifestèrent contre les accords et les résolutions du congrès de l’Union anarchiste. Le congrès eut lieu du 30 octobre au 1er novembre 1937. Il fallut adopter de nouvelles mesures d’organisation pour faire face à la forte croissance du nombre de militants et de la diffusion du Libertaire qui avaient également quadruplés l’année précédente. Mais le thème qui centralisa et envenima le débat du congrès fut celui de la solidarité avec l’Espagne. En réalité, ce fut lorsque les résolutions adoptées au congrès affirmèrent «la totale solidarité de l’Union anarchiste avec l’Espagne», ce qui confirmait la solidarité et l’approbation d’une partie des anarchistes français au collaborationnisme de la CNT et de la FAI avec le gouvernement bourgeois et républicain espagnol.

 

Agustín Guillamón

Né à Barcelone en 1950, il est titulaire d’une maîtrise en Histoire Contemporaine de l’Université de Barcelone; il est depuis 1993 directeur de la revue Balance. Cuadernos de historia, revue d’histoire du mouvement ouvrier et révolutionnaire à caractère et vocation internationaliste.

Il a publié:

Documentación histórica del trosquismo español. De la guerra civil a la ruptura con la IV Internacional. (Ed. de la Torre, 1996);

The Friends of Durruti Group (AK Press, 1996);

Barricadas en Barcelona (2007), traduit en français (Spartacus, 2009);

 Los Comités de Defensa de la CNT en Barcelona (1933-1938) (Aldarull, 2011), traduit en anglais, italien et français (Coquelicot, 2014);

La revolución de los comités. Hambre y violencia en la Barcelona revolucionaria. De julio a diciembre de 1936 (Aldarull/El grillo libertario, 2012);

El terror estalinista en Barcelona (1938) (Aldarull/Dskntrl, 2013);

Los Amigos de Durruti. Historia y antología de textos. (Aldarull/Dskntrl, 2013);

Espagne 1937: Josep Rebull, la voie révolutionnaire (Spartacus 2014)

 La guerra del pan. Hambre y violencia en la Barcelona revolucionaria. De diciembre de 1936 a mayo de 1937 (Aldarull/Dskntrl, 2014)

La represión contra la CNT y los revolucionarios. Hambre y violencia en la Barcelona revolucionaria. De mayo a septiembre de 1937 (2015)

 Correspondance entre Diego Camacho («Abel Paz») et Juan Garcia Oliver (Ni patrie ni frontières, 2015)

 Insurrección. Las sangrientas jornadas del 3 al 7 de mayo de 1937. Hambre y violencia en la Barcelona revolucionaria. Descontrol, abril 2017. Traduit en anglais par AK Press, 2019.

Nacionalistas contra anarquistas en la Cerdaña (1936-1937). En collaboration avec Antonio Gascón. Descontrol, 2018.

Barcelona, mayo 1937. Ediciones de Anarres, Buenos Aires, 2019.

Notons également sa collaboration à l’édition des Œuvres complètes de Munis et sa participation, comme conseiller historique, au film Munis. La Voz de la Memoria (2011); son rôle comme promoteur du Manifiesto. Combate por la historia (1999); l’élaboration de plusieurs chapitres dans les livres collectifs La Barcelona rebelde (2003); Momentos insurreccionales. Revueltas, algaradas y procesos revolucionarios (2006) et Biografías del 36 (2016), ou le prologue au livre de Mary Low: Cuaderno rojo de Barcelona (Alikornio, 2001), en plus de nombreux articles publiés.

Son objectif est d’arracher l’histoire à l’inculture de l’oubli, à la falsification politique ou à l’académisme universitaire, parce que sans une théorisation des expériences historiques du prolétariat il n’existerait pas de théorie révolutionnaire.