“Ça ira !” ~ À quels titres?

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À l’approche du 14 juillet, rapide sondage sur l’usage du titre Ça ira! dans des journaux ou revues depuis la Révolution.

D’abord sur le site Gallica de la BN.

Réponses en images:

Bulletin des métallos de l’Usine Coder de matériel ferroviaire à Marseille, militants du parti communiste, qui appellent au sabotage pendant la Deuxième Guerre mondiale (1941). À la Libération, l’entreprise sera réquisitionnée [Gallica]

ça ira sans point d’exclamation ni capitales.

Journal libertaire agennais (1931 et 1932) créé après une tournée de conférences de Sébastien Faure. [Gallica]

ÇA IRA! Avec point d’exclamation.

«Revue mensuelle d’art et de critique littéraire» dadaïste & belge. [Gallica]

ÇA IRA Sans point d’exclamation.

(J’ai modifié le contraste et la couleur de l’image).

Sur cette revue, assez mal connue me semble-t-il, on peut télécharger ici un article de Georges-Henri Dumont, «La revue Ça ira entre communisme et dadaïsme», (Bruxelles, Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 2008).

J’ai également trouvé, dans le dictionnaire Maitron, deux autres mentions du titre:

~ L’organe bimensuel anarchiste, indiqué tantôt Ça ira, tantôt Le Ça ira (Paris, dix numéros du 27 mai 1888 au 13 janvier 1889) auquel collaborèrent entre autres Charles Malato et Émile Pouget.

~ Ça ira, organe du Parti ouvrier paysan (POP; 1930-1931), qui se voulait un «grand journal défendant les idées d’un Parti communiste libéré du joug de Moscou»

Impossible de dénicher une reproduction des couvertures de ces deux organes. Si quelqu’un(e) dispose d’une image…

 

Nos bals sont pour nos propres généraux! ~ Manif le 14 juillet prochain, place de Clichy!

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C’est dans le livre de Maurice Rajfus 1953, un 14 juillet sanglant, publié en 2003 aux défuntes Éditions Agnès Viénot (avec la collaboration d’Hervé Delouche) que j’ai appris qu’entre 1936 et 1953, une manifestation ouvrière se tenait chaque 14 juillet pour célébrer les origines révolutionnaires de la République.

Ce 14 juillet 1953, la police tire sur les manifestants algériens du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) de Messali Hadj, placés en fin de cortège.

Sept manifestants sont tués.

Le livre de M. Rajfus n’ayant pas trouvé de nouvel éditeur, c’est Daniel Kupferstein, déjà réalisateur d’un documentaire passionnant (dont sont extraites les photos ici reproduites), qui vient de publier à La Découverte, sous le même titre que le film, Les balles du 14 juillet 1953.

Le massacre mettra fin à la tradition des manifestations du 14 juillet.

Cette année 2017, les organisations et individu(e)s regroupés sous le sigle de «Front social» renouent heureusement avec ladite tradition en appelant, contre le libéral-monarchiste Macron et ses ordonnances, à se réunir à 14h place de Clichy

Avant d’avoir lu le livre de Rajfus, je ne comprenais pas pourquoi le 14 juillet, anniversaire d’une émeute fondatrice (certes arbitrairement choisie, mais qu’importe!) soit abandonné au défilé militaire et aux bals des pompiers.

La manifestation du 14 juillet prochain me paraît une bonne occasion de refaire de ce jour de l’année un jour de célébration des luttes. Et de leurs martyrs.

Message particulier à l’intention de Jean-Luc Mélenchon: le 14! pas le 12 juillet, M. le soi-disant passionné d’histoire.

Extrait du tract d’appel du MTLD.

Les manifestants ne se laissent pas assassiner sans réagir.

Contre les “anthropophages” d’hier et d’aujourd’hui

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L’ami Éric m’a offert une carte postale portant une pétition pour l’accueil des réfugié(e)s.

Relativement banal, me direz-vous (encore que!) et surtout sans rapport direct avec l’objet principal de ce blogue.

Or il se trouve que le texte de cette pétition est, comme indiquée au recto, «librement adapté du vœu des habitants de Champagney» (Haute-Saône), émis sous le numéro 29 dans le cahier de doléances qu’ils rédigent en mars 1789.

On remarquera que le texte de 1789 retourne contre le régime colonial l’épithète «anthropophage» par quoi l’on a souvent qualifié les supposés «sauvages». Les pétitionnaires d’aujourd’hui ont préféré le terme «inhumain».

Les habitants et communauté de Champagney ne peuvent penser aux maux que souffrent les Nègres dans les colonies, sans avoir le cœur pénétré de la plus vive douleur, en se représentant leurs Semblables, unis encore à eux par le double lien de la Religion, être traités plus durement que ne le sont les bêtes de somme.

Ils ne peuvent se persuader qu’on puisse faire usage des productions desdites colonies, si l’on faisait réflexion qu’elles ont été arrosées du sang de leurs Semblables : Ils craignent avec raison que les générations futures, plus éclairées et plus philosophes, n’accusent les Français de ce siècle d’avoir été anthropophages, ce qui contraste avec le nom de Français et plus encore celui de Chrétien.

C’est pourquoi, leur religion leur dicte de supplier très humblement Sa Majesté de concerter les moyens pour de ces esclaves faire des sujets utiles au roy et à la patrie.

Le souvenir de cette particularité, non pas locale mais tout au contraire universaliste, a sans doute déterminé la municipalité de Champagney à créer en 1971 un musée intitulé Maison de la Négritude et des Droits de l’Homme.

On peut télécharger ici un document au format pdf qui présente ce musée.

Ajoutons que cette entreprise pédagogique ne concerne pas uniquement la traite au XVIIIe mais également l’esclavage moderne.

On peut cliquer sur les illustrations pour les AGRANDIR.

Recension du “Grand Soir” d’Aurélie Carrier, par Dominique Kalifa dans “Libération”

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Dominique Kalifa a publié dans Libération une recension de deux ouvrages traitant de l’imaginaire libertaire, dont Le Grand Soir d’Aurélie Carrier (Libertalia) déjà signalé sur ce blogue.

“La Femme et le Vote”, par Anna Mahé (1903)

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Mahé, Anna, Rose, Marie (1882-1960), institutrice, partisane d’une réforme de l’orthographe, compagne du célèbre militant individualiste Albert Libertad, pratiquante revendiquée de l’amour libre, elle assumera l’administration du journal L’anarchie (volontairement privée de capitale) aidée par sa sœur Armandine, pendant la détention de Libertad et au-delà. Auteure de très nombreux articles sur des sujets divers.

Le texte ci-dessous reproduit a été publié dans L’anarchie du jeudi 3 mai 1906. Pour se faire une idée de l’ambiance des jours qui suivent le 1er mai de cette année-là, on se reportera avec profit au récent livre d’Aurélie Carrier: Le Grand Soir (Libertalia).

Anna Mahé reprend l’argumentaire classique des anarchistes contre le vote comme soumission à l’autorité par délégation de souveraineté : « Nous ne voulons pas plus des maîtres que nous ne choisirions que de ceux que l’on nous imposerait ».

Son article radiographie la divergence fondamentale d’analyse et de stratégie entre le mouvement féministe « suffragiste » et le mouvement révolutionnaire, y compris dans ses composantes féminines.

La femme et le vote

La femme doit voter

elle subit les lois et les impôts

Nous voulons le suffrage universel

Et non le suffrage unisexuel

 

Tel est, paraît-il, le texte d’affiches apposées par les membres d’un groupe féministe : La Solidarité des femmes.

J’espère bien que tous comprendront la logique, l’utilité absolue de cette revendication des femmes. Nous subissons les lois et les impôts. Ayons au moins la satisfaction et la consolation de dire : « Nous avons contribué à fixer le taux de ces impôts. Nous sommes au même titre que les hommes, le peuple souverain ; nous pouvons tous les quatre ans exprimer notre volonté en nommant nos maîtres, voire nos maîtresses. » J’ai l’habitude de ne voir autour de moi que des individus ayant mêmes intérêts et mêmes besoins, et pourtant aujourd’hui c’est en tant que femme, et surtout aux femmes que je voudrais parler.

Je voudrais dire :

« Femmes, pendant des siècles on t’a rudement tenue à la chaîne. Tu étais la bête domestique, sur laquelle on assouvit ses désirs, la bête qui doit servir le maître, élever les enfants et se tenir humblement à l’écart de toute question sociale.

Du temps où l’intelligence s’appelait « âme » on discuta longtemps pour savoir si tu avais une âme ; si tu étais un être inférieur, devant obéissance aveugle à ton maître.

Des siècles ont passé. Sous une forme moins rude, parce que la vie s’est affinée, que la brutalité s’est muée en plus d’hypocrisie, ton sort semble moins misérable. En réalité est-il de beaucoup supérieur au sort de la femelle des siècles écoulés ? Tu es encore l’inférieure, l’esclave qui ne sait que courber à son niveau l’homme qui vit près de toi.

Et cependant un désir d’affranchissement te vient. Tu oses te lever et dire : « Nous subissons les mêmes souffrances que les hommes, nous voulons avec eux chercher la vérité. »

Que de ricanements, que de colères accueillent cet éveil ! Que de railleries ! Ah ! Certes, les premiers pas sont hésitants. Tu en es encore au désir de t’affranchir, femme, et tu ne vois pas le peu de valeur des moyens que tu veux employer. Tu te dresses trop avec le désir d’être l’égale de l’homme d’avoir « les mêmes droits » sans t’inquiéter si « ces droits » ont une valeur réelle. Tu as contre ton œuvre la rancune sourde que tu as amassée depuis des siècles. Tu es féministe, parce que tu n’as pas su comprendre que l’homme souffrait autant que toi de cette dépendance où il t’avait tenue et qui l’abaisse lui aussi.

Tu veux aller voter, femme, tu veux nommer tes maîtres, avoir le même droit que l’homme à l’asservissement social. Réfléchis !… Regarde autour de toi. Tu souffres comme l’homme de l’arbitraire. Quelle est donc cette folie ?

Femme, sur les murs de Paris, sur les murs de toutes les villes tu devrais afficher ces mots :

« Quiconque vote se crée de maîtres. »

Nous souffrons de l’arbitraire des lois imposées par les maîtres.

Nous ne voulons pas plus du suffrage universel, c’est-à-dire du droit pour la femmes [sic] comme pour l’homme de choisir des maîtres que du suffrage universel actuellement en vigueur ; nous ne voulons pas du « droit » de vote puisque nous ne voulons pas plus des maîtres que nous ne choisirions que de ceux que l’on nous imposerait.

 

Anne Steiner parle de quelques individualistes, dont Anna Mahé.

«Les femmes et le monde des “Annales”», par Natalie Zemon Davis ~ traduite par Christelle Rabier dans la revue “Tracés”

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Ci-dessous, résumé de l’article dont le texte intégral est en ligne ici.

Pour commander la revue papier, c’est ici.

Numéro coordonné par Anaïs Albert, Clyde Plumauzille et Sylvain Ville.

Cet essai analyse le rôle marginalisé des femmes dans les études historiennes des Annales de la première génération, en commençant par le travail de l’ethnographe et historienne juive autrichienne Lucie Varga et l’aide non rémunérée de Suzanne Dognon-Febvre et de Simone Vidal-Bloch. Il explore ensuite la formation supérieure et les carrières des femmes qui avaient un lien avec les Annales depuis leur fondation en 1929 jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale : les deux autrices qui y ont publié des articles – Varga et Thérèse Sclafert, historienne économique –, les autrices des ouvrages recensés ou des recensions – Yvonne Bézard, historienne économique, Marie-Louise Sjœstedt, linguiste, Germaine Rouillard, égyptologue – sans oublier Eugénie Droz, spécialiste de la Renaissance, éditrice d’un livre de Febvre. L’École pratique des hautes études se révèle pour ces femmes un cadre accueillant pour l’acquisition de formation supérieure, sans conduire à un poste universitaire. Elles suivent des trajectoires professionnelles de bibliothécaire, d’archiviste, d’éditrice ou d’enseignante pour les élèves de Sèvres. Le texte se conclut sur une réflexion sur le tribut intellectuel payé dans leur travail respectivement par Lucien Febvre et Franck Borkenau à leurs épouses, Varga et Dognon.

“Noces révolutionnaires” ~ Le mariage des prêtres 1789-1815, par Xavier Maréchaux

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Présentation par l’éditeur de cet ouvrage disponible début juin en librairies. Éditions Vendémiaire, 192 pages, 19,50€.

« Je fus au séminaire d’une tristesse qui, à 16 ans, a bien peu d’exemples. » Le célèbre aveu de Charles Maurice de Talleyrand-Périgord, revenant sur les années où sa famille le contraignit à entrer dans les ordres, prend une résonance particulière à la lecture des milliers de lettres retrouvées dans les archives du légat du pape, le cardinal Caprara, envoyé en France sous le Consulat pour y négocier la « réconciliation » des prêtres mariés pendant la Révolution. Qui étaient ces hommes, révolutionnaires convaincus ou au contraire victimes de la « terreur religieuse », qui à partir de 1791 choisirent de célébrer leurs noces et de renoncer à leurs vœux ? Qui étaient leurs épouses ? Comment et de quoi ont-ils vécu, une fois leur union officialisée ? Pourquoi, surtout, une fois la paix civile revenue, la majorité d’entre eux a-t-elle refusé de rentrer dans le sein de l’Église?

Une analyse psychologique, politique et sociale saisissante, sur l’un des phénomènes les plus méconnus de l’histoire culturelle de la Révolution française.

Xavier Maréchaux est professeur d’histoire à la State University of New York. Étudiant de Michel Vovelle à l’Université de Paris I, il a travaillé sous sa direction sur la déchristianisation de l’an II. Ses recherches ont pour objet les processus de sécularisation de la société française, du XVIIIe siècle à nos jours.

«Comment les révolutions débutent», & autres textes, par Albert Mathiez ~ Supplément: «Comment on fabrique leur légende dorée»

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Yannick Bosc et Florence Gauthier ont eu l’excellente idée, en cette année du centenaire de la Révolution russe, de rééditer en un petit volume les textes de l’historien Albert Mathiez consacrés à la comparaison entre les révolutions russe et française.

Éditions Critiques, 139 pages, 14 €.

Je reproduis ci-dessous l’un des textes du recueil qui vaut pour toutes les révolutions: «Comment les révolutions débutent», initialement publié dans L’Humanité du 6 août 1921.

Par ailleurs, on trouvera après le texte de Mathiez un passage du recueil à propos duquel je me perds en conjectures et espère les lumières des auteurs…

Comment les révolutions débutent

Mon ami le sceptique, qui se proclame réaliste, me dit en souriant : Les affaires de la révolution vont mal ! L’émiettement des forces ouvrières fait des progrès. Voici que Moscou jette un ferment de division parmi les syndicalistes révolutionnaires. Allons, ce n’est pas encore pour demain !

Et moi je lui réponds : les révolutions ne sont pas l’œuvre des chefs. On ne fait pas une révolution comme on fait une émeute par un coup de main préparé. Les révolutions se déclenchent toutes seules. Elles déconcertent par leur soudaineté toutes les prévisions. Les chefs n’apparaissent et n’exercent sur elles leur action qu’une fois qu’elles ont éclaté. Exemple : la Révolution française et la révolution russe.

En 1789 il n’y a pas en France de partis ni de journaux. Aucune trace de complot ni d’organisation. En vain, quelques historiens réactionnaires ont soutenu après coup le contraire. Augustin Cochin, qui a repris à son compte la vieille thèse de complot formulée par le jésuite Barruel, a été obligé d’avouer, dans son étude sur la campagne électorale de 89 en Bourgogne, que les preuves manquaient.

Joseph de Maistre lui-même a lavé les francs-maçons illuminés de l’accusation d’avoir combiné l’explosion dans le secret des loges.

On comprendrait mal, en effet, que quelques milliers de francs-maçons qui appartenaient d’ailleurs la plupart aux classes privilégiées, aient pu mettre en branle les innombrables jacqueries qui éclatent à l’improviste sur tous les points du territoire dès le lendemain de la convocation des États Généraux. Il suffit de lire la correspondance des agents de l’autorité royale, subdélégués, intendants, gouverneurs[1], pour se rendre compte de la soudaineté prodigieuse d’un mouvement irrésistible qui les frappa de stupeur et d’impuissance. Les meneurs qui conduisent les bandes paysannes à l’assaut des châteaux ou les foules d’artisans à l’assaut des barrières de l’octroi ou des hôtels de ville, sont des gens obscurs dont on ne sait même pas les noms. On est bien en présence, comme Taine l’a reconnu, d’une anarchie spontanée.

La révolution russe n’a pas débuté autrement en mars 1917. Les chefs bolcheviks, qui la dirigeront quelques mois plus tard, étaient en prison à l’étranger. Lénine attendait en Suisse les événements. Ce ne sont pas les cadets de la douma qui ont donné le signal des émeutes. Elles les ont surpris et effrayés. La Douma débordée n’a fait qu’enregistrer les faits accomplis. Les chefs des premiers soviets, où fraternisèrent ouvriers et soldats, sont tout aussi inconnus que les paysans qui soulevèrent la Provence, la Bretagne, l’Alsace, le Dauphiné, dix autres provinces, de janvier à juillet 1789. Les révolutionnaires, qui paraîtront ensuite, s’étonneront de la facilité avec laquelle l’œuvre de destruction s’accomplit.

Déroulement logique des choses. Les chefs, précisément parce qu’ils sont des chefs, ont le sentiment de leurs responsabilités. Avant d’agir ils réfléchissent. Ils ne veulent rien laisser au hasard. Ils craignent les échecs. La part d’inconnu que renferme l’avenir pèse sur leur hardiesse. En avril 1792, quatre mois seulement avant le 10 août qui précipita le Trône, Marat, découragé, ne croyait plus au succès.

Ce qui caractérise une révolution, ce qui la distingue d’une émeute, c’est l’élan anarchique qui l’emporte. L’émeute ne groupe pour l’action que les hommes d’un parti. La révolution met en branle les masses profondes inorganisées. On fixe d’avance le jour d’une émeute. On est impuissant à prévoir la date d’une explosion révolutionnaire.

Cela ne veut pas dire qu’on ne puisse reconnaître, à des symptômes sûrs, que les temps sont proches. Quand les classes privilégiées doutent elles-mêmes de leur droit, quand elles multiplient à la fois les concessions et les coups de force, quand elles se révèlent incapables de remédier aux maux de l’État, et, d’autre part, quand les foules, qu’elles ne tiennent déjà plus en mains, manifestent collectivement leur mécontentement, quand l’agitation devient endémique, quand la troupe cesse d’être obéissante, alors l’observateur peut formuler son diagnostic.

Pour que la révolution succède à l’émeute, il faut nécessairement que l’ordre établi n’inspire plus que le dégoût et la haine à la majorité du pays. Ce facteur psychologique est décisif. Peu importe que le mécontentement, qui sera l’âme de la révolte, s’inspire de causes diverses et parfois opposées, comme ce fut le cas dans la France de 1789, l’essentiel est que ce mécontentement grandisse au point de faire désirer aux masses un changement quel qu’il soit.

Il entre, en effet, dans la passion collective d’où sortent les révolutions, autant de besoins de vengeance, de fureur destructive que d’idées positives. Les paysans français qui déchaînèrent la Grande Peur savaient fort bien ce dont ils ne voulaient plus. Ils ne voulaient plus des dîmes, des corvées, de la milice, de la gabelle, etc. Ils savaient moins bien par quoi le régime odieux qu’ils démolissaient serait remplacé. Jaurès devinait l’obscur travail de leurs cerveaux quand il proclamait un jour la fécondité de la haine.

Mon ami le sceptique, qui tire argument des divisions des révolutionnaires pour ajourner sine die la date de ses espoirs, raisonne avec son esprit, en dehors de l’histoire.

Les foules anonymes tiennent en leurs mains leurs destins. On ne peut rien sans elles et à plus forte raison contre elles. Gouvernement ou partis, qui essaieront de leur faire violence, se briseront.

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[1] On les trouvera pour une bonne part dans le carton H. 1453 des Archives nationales. [Note de Mathiez] Il est dommage que Y. Bosc et F. Gauthier n’aient pas pris la peine d’actualiser les cotes indiquées par Mathiez. Celle-ci se lit aujourd’hui H//1453 (conservée à Paris, et non à Pierrefitte-sur-Seine).

La révocabilité des mandataires constitutionnalisée par la Révolution…?!

J’en viens au passage annoncé en introduction, ci-dessous reproduit :

Je dois commencer par dire que je ne sais pas trancher, à la lecture, s’il s’agit là de l’opinion de Yannick Bosc & et Florence Gauthier ou bien s’ils entendent résumer dans cet alinéa la pensée de Mathiez.

Ne retrouvant pas une idée voisine exprimée dans les textes de Mathiez réunis, je penche cependant pour la première hypothèse (sous réserve d’une contradiction des intéressés).

En l’état – de cette longue phrase et de mes courtes connaissances – ce passage n’a aucun sens.

Rien ne lui correspond dans la Constitution de 1793. Dès les premières assemblées primaires réunies pour l’élection de députés aux états généraux de 1789, puis lors des réunions des États eux-mêmes, sans parler des rapports conflictuels entre l’administration provisoire de la municipalité de Paris et ses districts, le contrôle des mandants sur les mandataires (mandat impératif et révocabilité) a été combattu par les nouvelles institutions révolutionnaires.

Combattu, et non institutionnalisé, dans les différents textes de constitution adoptés (ou autrement).

Dans l’attente d’une réponse des auteurs, que je me ferai un plaisir et un devoir de publier, je suis contraint de soupçonner un de ces raisonnements fallacieux à trois bandes (au moins!) par lesquels Florence Gauthier bâtit patiemment une légende dorée de la Révolution, et particulièrement de son héros Robespierre, censé être un ami sincère de la citoyenneté des femmes, quand – dans la triste réalité – il a été le fossoyeur de leurs clubs et sociétés.

Entretien entre Michelle Zancarini-Fournel & Anne Jollet dans les “Cahiers d’Histoire”

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Les Cahiers d’Histoire publient un passionnant entretien entre Anne Jollet et Michelle Zancarini-Fournel. J’en donne un cours extrait ci-dessous.

Se reporter à l’intégralité de l’entretien sur le site des Cahiers d’Histoire (y compris pour les notes du passage reproduit).

AJ : La première partie du livre s’intitule « Les subalternes face à l’autorité royale ». La formulation est assez peu habituelle en histoire moderne en France. Pourrais-tu donc revenir sur ton rapport aux Subaltern Studies, et plus globalement sur cette valorisation anglo-saxonne d’un certain nombre de concepts ? Dans cette perspective, peut-être pourrais-tu nous dire quelques mots sur la façon dont tu situes le travail de Jean Nicolas  par rapport à tes réflexions ?

MZF : J’ai rédigé un article dans Actuel Marx, en 2012, pour montrer justement que, contrairement à ce qu’on pensait, les thèses de Thompson avait été connues plus précocement qu’on ne le dit, c’est-à-dire bien avant la traduction de 1988. Dans les séminaires, dans les colloques, dans les revues, circulaient déjà des extraits de La formation de la classe ouvrière anglaise. Je montre dans cet article comment Thompson a eu une certaine influence sur la première école de Subaltern Studies, celle des historiens indiens. D’ailleurs Thompson a prononcé des conférences en Inde, comme Hobsbawm, et tous les deux ont noué des liens avec ce groupe. La plupart d’entre eux sont issus d’un groupe marxiste-léniniste maoïste de l’Inde. Le contexte politique est alors très particulier : au début des années 1980, les Subaltern s’intéressent aux masses paysannes en voulant se démarquer à la fois de l’histoire coloniale anglaise, mais aussi de l’histoire indienne, d’une histoire nationaliste et nationale indienne, qui a partie liée avec la bourgeoisie ayant libéré l’Inde du colonialisme. C’est donc pour se démarquer de ces deux voies historiographiques que les Subaltern développent cette histoire des masses paysannes en montrant comment, par un certain nombre de gestes, de rites, de chants, de paroles, ils expriment une forme d’insubordination par rapport à leur situation. Cette démarche est directement héritée de Gramsci, qu’on présente souvent comme le grand connaisseur de la classe ouvrière italienne, mais qui en fait, c’est en tout cas son point de départ, est un grand connaisseur des paysans, en particulier des paysans sardes. Il réfléchit beaucoup sur la question paysanne, ce qu’il a appelé la « question méridionale », et cette description de ce qu’il appelle le « folklore », les Subaltern Studies de la première mouture s’en inspirent beaucoup pour leur étude des paysans indiens. Et c’est tout à fait proche des travaux de Jean Nicolas, qui a été pour moi une grande source d’inspiration, car La Rébellion française, parue en 2002, est un très grand livre, trop peu connu. C’est pourquoi j’ai mis en tête du deuxième chapitre ce qui pour moi est la clé de mon livre, la citation de Nicolas qui dit : « Ne risque-t-on pas de gauchir l’image du réel en isolant la continuité des jours et l’écoulement répétitif de la vie quotidienne, les accès et les phases de la contestation ». C’est-à-dire qu’on ne fait pas grève tout le temps, on ne manifeste pas tout le temps, on ne se révolte pas tout le temps. Et ce que j’ai essayé de faire dans le livre – je ne sais pas si j’y réussis dans tous les chapitres –, c’est justement de montrer aussi cette continuité des jours.

AJ : Le livre de Jean Nicolas est peut-être arrivé à contretemps, dans une période où l’histoire sociale semblait avoir épuisé ses ressources et l’histoire quantitative aussi (pensons aux critiques radicales de Bernard Lepetit). Il a fait l’objet d’une forme de « sous-lecture ». Vois-tu ton livre comme s’inscrivant dans un renouvellement de l’approche sociale et politique, ou comme un écrit un peu atypique ou décalé par rapport à la production historiographique dominante en France ?

MZF : Je suis d’accord avec toi sur la question de l’histoire sociale, qui a subi une délégitimation à partir du début des années 1980, mais il y a eu à partir des années 1995-2000 un renouveau, que ce soit sur le XIXe ou le XXe siècle, avec de jeunes historiens comme Xavier Vigna, François Jarrige pour le XIXe, qui justement approfondissent les chemins déjà tracés. Une association a été créée en France pour « l’histoire des mondes du travail » (AFHMT), alors que, dans les années 1980, il était presque indécent d’en parler.

AJ : Je partage tout à fait. Nous avons publié en 2003 un numéro des Cahiers d’histoire intitulé « Comment les historiens parlent-ils du travail ? », auquel a participé Michel Pigenet, spécialiste d’histoire du travail, devenu depuis premier président de l’AFHMT. Tous ceux qui étudiaient ces questions étaient encore assez pessimistes, disaient leurs difficultés à avoir des étudiants, leur sentiment de ne pas être entendus.

MZF : C’est vrai, mais il y a aussi un problème que nous avons du mal à saisir : les étudiants sont dans une telle précarité par rapport au travail… Je le vois bien dans les séminaires, les étudiants n’aiment pas parler de ça, parce qu’ils n’ont pas de travail ; ce n’est pas seulement un problème épistémologique, c’est une réalité sociale. Le travail n’a plus du tout la forme qu’il pouvait avoir alors.

AJ : On comprend que ces analyses font partie de ce qui t’a guidée pendant cette écriture. Dans le livre, tu t’appuies sur ces travaux récents qu’on voit se multiplier en histoire sociale, que ce soit sur la question des résistances à l’esclavage, à la colonisation, à l’exploitation ouvrière ou des révoltes. À travers cette histoire des acteurs inscrits dans des rapports de domination que tu valorises, on revient à une politisation des problématiques, y compris dans des historiographies des sensibilités, des émotions, qui ont pu en éloigner. En même temps, ton  analyse des révoltes procède de façon assez différente de celle de Jean Nicolas, que nous avons évoquée précédemment.

MZF : Pour moi, il a été une source d’inspiration, pour tout. Bien avant ce livre, lorsque j’ai étudié les révoltes urbaines des années 1980-1990 par exemple. Il a été pour moi extrêmement important. Le colloque qu’il a publié, bien antérieur à 2002, – que je cite dans la biographie, que j’utilise dans mon article d’Actuel Marx – a été important pour justement montrer que l’histoire sociale a été enterrée un peu trop vite, qu’elle n’a pas disparu. Des gens comme Nicolas, justement, l’ont portée à bout de bras, y compris durant les « années noires » de l’histoire sociale.