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Je donne ici l’avant-propos et la table des matières de Notre patience est à bout. 1792-1793, Les écrits des Enragé(e)s, février 2009, Éditions IMHO, collection Radicaux libres, 174 pages, 15 euros (diffusion en librairie Les Belles Lettres).

De la Révolution, Théophile Leclerc écrit en août 1793 : « Un de mes articles de foi est que la nôtre n’est qu’à moitié faite (1). »

Comme le curé Jacques Roux, comme Jean-François Varlet et ces militantes de la Société des citoyennes républicaines révolutionnaires, Pauline Léon et Claire Lacombe, Leclerc fait partie du courant dit des Enragés, auquel s’intéresse le présent ouvrage. À Lyon, où Leclerc est passé, on les appelle les « Châliers », du nom du jacobin radical Joseph Châlier (2).

Ils et elles pensent, comme Saint-Just, que « ceux qui ont fait une révolution à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau » (Rapport sur les personnes incarcérées présenté à la Convention au nom des Comités de salut public et de sûreté générale, le 26 février 1794, 8 ventôse an II). Mais contrairement à Saint-Just, ils vivent dans le peuple, militent dans les sections et les clubs et se battent physiquement – notamment les femmes ! – à l’occasion des journées insurrectionnelles.

C’est d’abord pour les dénigrer que leurs adversaires qualifient d’Enragés ces militantes et militants qui réclament dans le cours de la Révolution française des mesures sociales et économiques énergiques. Il s’agit d’hommes et de femmes jeunes (le plus âgé, Roux, a 40 ans) qui entendent aller jusqu’au bout de ce qu’ils estiment être la logique même de la révolution, et veulent la conduire au-delà des limites que lui assigne la bourgeoisie. Dès 1791, Barnave, par exemple, souhaite « achever la Révolution » par une monarchie discrètement constitutionnelle, tandis que les Montagnards Robespierre ou Marat se méfient des « excès » démocratiques des sans-culottes.

En 1793, sous l’effet d’une aggravation de la crise économique, de la disette, et de la détérioration de leurs conditions de vie, les sans-culottes se plaignent à Jacques-René Hébert, le rédacteur des Grandes colères du Père Duchesne : « Notre patience est à bout. Nous sommes sans cesse trahis par ceux que nous regardions comme nos meilleurs amis […]. On nous vole, on nous pille comme par le passé ; nous n’avons plus ni argent ni subsistances. […] Qu’avons-nous gagné à la révolution(3) ? »

Répondant à ces préoccupations, les Enragés se font les interprètes des sans-culottes et exigent des mesures radicales : punition des accapareurs (4), réquisition et taxation des denrées de base (5), démocratie directe (6), armement des femmes… Et c’est bien sous la pression des Enragés et du mouvement populaire que la Convention adopte ses mesures les plus audacieuses : maximum des grains, greniers d’abondance, loi des suspects, répression de l’agiotage… Leur apport n’est pourtant que rarement estimé à sa juste valeur pour des raisons – idéologiques -que nous évoquerons plus loin.

Tandis qu’hélas, on ne semble pas vouloir cesser de nous embêter, pour reprendre un terme bien expressif créé par le même Hébert (7), profitons du loisir qui nous est donné de (re)lire ces devanciers en libre radicalité. Il y a dans les textes qu’ont laissés un employé de la poste, une ménagère, un curé de campagne, un marchand de draps et une jeune chocolatière, de quoi nourrir notre réflexion, et notre impatience.

« Enragés » ?

Le terme « enragés » semble, au-delà du sens premier (atteints de la rage), appartenir d’abord au vocabulaire équestre. Les enragés, explique Louis-Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris, dont la publication des douze volumes s’achève en 1788, sont des chevaux maigres mais rapides : ils vont de Paris à Versailles et en reviennent en trois heures de temps (t. IX, chap. 675).

Cependant, le mot passe dans le vocabulaire politique, avec un sens proche de celui que nous lui connaissons, au moins dès 1792. Le Patriote français, du girondin Brissot (8), publie un texte « sur les trois partis qui divisent ceux qui soutiennent la constitution », à savoir, enragés, patriotes et modérés. Après avoir assuré – en 1792, c’est un mensonge – qu’il n’existe pas de faction républicaine, même chez les enragés, l’auteur poursuit : « Le caractère de ces enragés est de porter à l’excès leur doctrine populaire ; ils ne reconnaissent intérieurement que la déclaration des droits […], quoiqu’en apparence ils soutiennent la constitution. […] Ils ne parlent que de la souveraineté du peuple, ils voudraient à chaque instant la mettre en pratique, parce qu’ils espéreraient dominer par ce moyen. […] Enragé. – Faux ami du peuple, ennemi de la constitution (9). »

En juin 1793, l’observateur de police Dutard confirme, dans l’un de ses rapports, l’usage politique du terme en l’associant au peuple des faubourgs : « Les sans-culottes et les enragés ne parlent de rien moins que de dépouiller les riches » (Markov, 1970, p. 234).

J’aborderai d’abord, dans un premier chapitre, le rôle des Enragés tel qu’il a été apprécié par les historiens de la Révolution française, en fonction de leurs propres engagements politiques. Je rappellerai le contexte de leur action et l’état des forces politiques qui souhaitaient mettre un terme au processus révolutionnaire, dès 1791, avant même la Première République. J’exposerai ensuite en quoi ce souhait se prolonge aujourd’hui dans la théorie de la « fin de l’histoire », à laquelle j’oppose le maintien d’une perspective révolutionnaire. Les textes révolutionnaires sont présentés dans trois chapitres : Démocratie directe et mandat impératif (chap. 2) ; Pauvreté, vie chère et subsistances (chap. 3) ; « Sans être féministe… » La lutte des femmes pour leurs droits (chap. 4).

J’ai essayé de présenter chacun des sujets retenus de manière à éclairer les textes d’époque, ceux-ci venant illustrer l’origine et la continuité de questions politiques et sociales fondamentales.

Selon les sujets et la documentation disponible, j’ai choisi de publier soit l’intégralité de certains textes, soit une collection d’extraits (d’un journal par exemple). Les textes in extenso, abordent presque toujours plusieurs sujets ; leur classement dans tel ou tel chapitre est donc nécessairement arbitraire.

Les dimensions modestes de cet ouvrage interdisaient toute prétention d’exhaustivité. Le lecteur voudra bien y voir d’abord une protestation devant les Enragé(e)s du présent et du futur – son ton est donné par le titre choisi (10) : Notre patience est à bout -, et aussi une introduction à des lectures révolutionnaires, dont j’espère avoir suggéré l’actualité. C’est pourquoi je mets à disposition, c’est l’objet des deux annexes, outre des notices biographiques succinctes sur les militants dont les textes sont reproduits, des pistes bibliographiques aussi complètes que possible.

Table des matières

Avant-propos

Chapitre 1. ÉCRIRE L’HISTOIRE, CONTINUER LA RÉVOLUTION

Chapitre 2. DÉMOCRATIE DIRECTE ET MANDAT IMPÉRATIF

Chapitre 3. PAUVRETÉ, VIE CHÈRE ET SUBSISTANCES

Chapitre 4. « SANS ÊTRE FÉMINISTE »… LA LUTTE DES FEMMES POUR LEURS DROITS

Conclusion

Annexe 1. REPÈRES BIOGRAPHIQUES

Annexe 2. BIBLIOGRAPHIE

Liste des notices biographiques

DUBREUIL (citoyenne)

HIDINS Philippe Auguste (dit Rousseau)

LACOMBE Claire

LECLERC Jean Théophile Victoire, dit LECLERC D’OZE

LÉON Anne Pauline

ROUX Jacques

VARLET Jean-François

Notes

(1) L’Ami du peuple, par Leclerc, n° IX, 8 août 1793.

(2) Châlier Joseph (1747-1793) également orthographié Chalier, militant jacobin exécuté par les insurgés antijacobins. Hidins, dont on trouvera au chap. 2 le texte intitulé Au Genre humain était l’un de ses proches. L’historien Walter Markov écrit que « Leclerc a été à Lyon à l’école de Chalier » (Markov, 1958, p. 169).

(3) La Grande colère du Père Duchesne, n° 233, p. 5, in Hébert Jacques-René, Le Père Duchesne, réédition EDHIS (présentation d’A. Soboul), 1969, t. VII. Hébert met en scène, comme les autres publicistes révolutionnaires, les réactions populaires ; elles ne sont pas ignorées du pouvoir auquel les observateurs de police rendent compte des mouvements d’une « opinion publique », qui s’exprime dans les files d’attente devant les commerces d’alimentation.

(4) Les « accapareurs » stockaient les marchandises pour en augmenter la rareté et donc le prix puis les revendre au moment opportun à un taux plus avantageux ou au marché noir. Les « agioteurs » achetaient des biens nationaux très sous-estimés.

(5) Principalement les « grains », le blé pour le pain, l’orge pour les chevaux, mais aussi le sucre ou le savon.

(6) C’est-à-dire sans délégation de pouvoir échappant au contrôle direct des citoyens.

(7) « On nous embêtait avec de grands mots », écrit-il (n° 169), ou bien « Les calotins embêtent les sots » (exorde du n° 307). Dérivé de bête (faire la bête), embêter signifiera plus tard : causer une contrariété ou des ennuis à quelqu’un. Le Dictionnaire historique de la langue française note que le verbe « a pour intensif familier emmerder ».

(8) Brissot Jacques Pierre (1754-1793), journaliste embastillé, il animera le courant républicain mais se liera aux Girondins et défendra des positions conservatrices anti-jacobines et anti-montagnardes ; un des nombreux révolutionnaires passé du jacobinisme à la réaction par peur du mouvement populaire ; considéré comme un chef de la Gironde, il est guillotiné en octobre 1793. Le Patriote français, n° 1004, 10 mai 1792, pp. 523-524.

(9) Le Patriote français, n° 1004, 10 mai 1792, pp. 523-524. Dans l’introduction à l’édition de 1832 des Mémoires de Brissot, ce texte est attribué au girondin Achille Duchâtelet, qui l’aurait rédigé en 1791.

(10) Par le directeur de la collection, Armand Farrachi.

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Des échos…

sur Anarlivres,

dans la revue hollandaise De Vrije,

sur le site des éditions Libertalia,

dans L’Humanité,

à la librairie Quilombo,

chez David Benito,

dans Gavroche, revue d’histoire populaire trimestrielle, n° 158, avril-juin 2009 par l’entremise de Jean-Luc Debry. On lira aussi un article sur le journaliste libertaire américain Georges Seldes,

dans le mensuel de la CNT Combat syndicaliste d’avril 2009,

sur le site de la revue Dissidences,

Sur le blog Shigepekin.

Recension dans le bulletin de critique bibliographique À Contretemps (n° 36, janvier 2010). Les numéros 1 à 32 de la revue sont disponibles sur le site de la revue.

et sur le blog de Smolny, collectif d’édition des introuvables du mouvement ouvrier.

Et une heure et demi d’entretien dans l’émission « Offensive sonore » (Radio libertaire, 19 février 2010) à écouter ici.