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On sait — ou bien l’apprendra-t-on avec intérêt — que Donatien Aldonze François de Sade, emprisonné pendant de nombreuses années à la Bastille et au Donjon de Vincennes tentait de deviner la date de sa libération par l’interprétation, de divers signes ou signaux, exercice fort aléatoire. Il pouvait s’agir, par exemple, du nombre de lignes ou de l’ordre des mots d’une lettre de sa femme, laquelle il comptait parmi les « animaux à signal ». Ces animaux, presque tout le monde à vrai dire, avaient la malignité de paraître tout faire, tout dire, tout écrire naturellement, innocemment, par hasard. Mais Sade n’était pas dupe ! Sans doute Jean-Jacques Pauvert n’a-t-il pas tort de ne voir là aucune déraison (1) C’est peut-être — mais y a-t-il une si grande différence ? — un effort désespéré de l’esprit rationnel pour lutter contre cette torture mentale, cette bourrellerie (2) disait Sade, qu’est une détention dont le prisonnier ignore le terme.

Lequel, laquelle d’entre nous n’a jamais cherché, dans une numérologie bricolée, à déterminer le moment de rentrer dans l’immeuble où passer un examen (encore deux voitures bleues et j’y vais !) ou l’instant où l’être aimé va faire son apparition dans le café où on l’attend (encore deux acheteurs de tabac, et elle entre !). C’est que, comme le prisonnier, l’amoureux attend beaucoup…

Revenons à Sade. Il est emprisonné par lettre de cachet, donc soumis au seul bon vouloir des gens (la famille de sa femme) qui ont obtenu son incarcération. Point de garanties bourgeoises, il est un peu tôt dans le siècle ! Ni jugement ni durée connue de la détention. Le terme, qui sera la hantise des locataires (c’est le jour où ils doivent payer le loyer) est l’obsession de Sade. Puisque le système est en place — Sade adore les systèmes  ! —, il voudra y lire également la date de la prochaine visite de son épouse ou le moment où telle amélioration de son ordinaire lui sera accordée.

Un exemple, en 1779 : « Le 28 mars [le commandant de Vincennes] m’envoya emprunter 6 bougies de nuit ; et le 6 avril, 6 autres, dont je ne prêtai que 4. Le jeudi 6 janvier, au bout de 9 mois de l’emprunt des bougies, le même jour positivement, on m’en rendit 25 au lieu de 10 que j’avais prêtées, ce qui semblait désigner bien positivement encore 9 mois de prison, arrivant à 25 en tout. »

Un autre, de l’automne 1781, portant non plus sur les nombres mais sur les mots : « Le jour de ma sortie est le 7 février ou [17]82 ou [17]84 […] ; le détestable et imbécile jeu de mots est le nom du saint de ce jour, qui se trouve être Saint-Amand, et comme dans février on trouve Fèvre, vous avez lié le nom de ce polisson aux chiffres 5 et 7. Et de là votre jeu de mots, aussi plat que bête, que ma sortie étant au bout de 5 ans (ou 57 mois), le jour de Saint-Amand, 7 février, Lefèvre* lié au 7 et 5 était votre amant (3). » (* Ancien secrétaire de Sade, employé par la famille de sa femme.)

Revenant vingt-cinq ans plus tard sur les « signaux » de Vincennes, Sade évoque l’effet durable de la tournure d’esprit qu’il a contracté, pense-t-il, à cause d’eux : « D’où il résultait la terrible et dangereuse situation de supposer plutôt que l’on m’avait trompé en m’annonçant la vérité la plus funeste, que de croire à cette vérité dès qu’il m’était avantageux de la mettre au rang des mensonges que l’on multipliait pour contraindre ou faire naître des situations. […] Cela avait imprimé à mon esprit ce caractère sophistique que l’on me reproche dans mes ouvrages (4). »

Parvenu à ce point, mon lecteur, dont l’érudition s’est trouvée rafraîchie ou augmentée, et qui en conçoit certainement à mon égard une reconnaissance très grande, se demande tout de même où je veux l’emmener et quel rapport il peut s’être formé dans mon esprit tortueux entre Sade, Julien Coupat et le juge antiterroriste Thierry Fragnoli

Je lui demande encore la bonne volonté de lire (ou de relire) le court texte qui suit, cité dans Libération du 16 avril 2009 par Karl Laske. C’est un extrait du dossier d’instruction de l’affaire dite de Tarnac :

Les dates du 25 octobre et du 7 novembre ne sont pas si anodines qu’elles paraissent puisque chacun sait que c’est le 25 octobre (dans le calendrier julien [sic]) qu’a eu lieu ce que l’Histoire a retenu sous le nom de l’insurrection de Petrograd, élément fondateur de la révolution russe qui éclate en 1917 dirigée par Léon Trotski, et ayant pour objectif des points stratégiques tels que notamment les ponts et les gares. Cette même nuit du 25 au 26 octobre (soit du 7 au 8 novembre 1917 en calendrier grégorien), le palais d’Hiver était pris par les insurgés. Or précisément, il est fait allusion à cet épisode historique dans L’insurrection qui vient. Page 118 : “Les moments de grand retournement : 10 août 1792, 18 mars 1871, octobre 1917” [octobre 1917 est souligné par le juge, écrit K. Laske]. Page 121 : “Il y a bien encore des palais d’Hiver”. On pourrait presque en déduire que le choix de ces dates du 25 octobre du 7 novembre par les auteurs de dégradations des lignes TGV est à lui seul un symbole, voire un hommage, pour ne pas dire un message s’inscrivant dans la même veine que L’insurrection qui vient.

On conviendra, sans vouloir écraser le juge Fragnoli par une comparaison avec l’un des plus grands écrivains de langue française, que l’analogie de méthode est frappante.

Quel extraordinaire jeu de miroirs : les passages du livre renvoient aux dates de l’histoire révolutionnaire, auxquelles renvoient celles des sabotages, annoncés dans le livre…

La lecture de ce passage, intitulé par le journaliste « Les dates sont un message » m’a fait immédiatement penser aux signaux de Vincennes.

La différence, cependant, saute aux yeux.

En effet, ça n’est pas le prisonnier Julien Coupat, en détention provisoire depuis cinq mois à l’heure où j’écris ces lignes, et ignorant la date de sa libération, qui se livre à l’analyse des « signaux » supposés communs au livre L’Insurrection qui vient et aux dégradations de caténaires sur des voies TGV, c’est le magistrat instructeur !

Voilà qui n’est pas un mince retournement de situation.

Certes, on pourrait considérer qu’il existe bien, entre Sade et Fragnoli (s’il m’est permis de les désigner ainsi, avec la familiarité qu’on ne s’autorise qu’avec les grands auteurs), une espèce de point commun de condition. Le premier ignorait combien de temps on le laisserait croupir à Vincennes. Le second, en tant que magistrat instructeur, fût-il antiterroriste, sait que ses jours sont comptés, et par qui. Mais il ignore combien de temps il pourra exercer sa fonction, avant qu’elle soit attribuée à un juge de l’instruction, censé être plus soumis au pouvoir politique. [Cette réforme, prévue sous le gouvernement Sarkozy, semble repoussée.]

On sait que Julien Coupat n’a pas davantage avoué l’ouvrage intitulé L’Insurrection qui vient que Sade n’avait avoué Justine, ou les Malheurs de la vertu, publié en 1791 sans mention d’auteur ou d’éditeur. Je ne suis pas en train d’affirmer que Coupat est à l’Insurrection ce que Sade fut bel et bien à Justine. Je l’ignore complètement — et je m’en moque ! Je me borne à noter, moi qui signe modestement tous mes livres, tous mes articles, et même la plupart de mes tracts, qu’à une certaine littérature, pour bouleverser et traverser les siècles, il faut être criminelle. C’est-à-dire odieuse aux puissants.

Un mot de stratégie. L’Insurrection qui vient, qui ne contrevient, semble-t-il, à aucune loi puisque on se contente d’interroger son éditeur en tant que témoin (5) sans le poursuivre, aurait-il acquis ce statut de pièce à conviction, ici déjà souligné, s’il était benoîtement signé Coupat, Dubois ou Durand ? Je n’en suis pas certain. En faisant mystère de son/leur identité, ce qui est son/leur droit le plus strict, le(s) auteur(s) transforme(nt) en objet d’investigation policière et judiciaire ce qui pourrait simplement se lire sans inconvénient en une seconde, sur une couverture. Certes, le geste inscrit le texte dans une lignée prestigieuse et honorable, mais que de temps perdu !

Il faut dire encore, et c’est une hypothèse plus convaincante que celle du désarroi d’un juge d’instruction qui, selon la formule de Libération (7 mars 2009) « se rapproche de son exécution », que pour en arriver à l’exégèse aussi fantaisiste d’un texte dont on ignore de surcroît si Coupat est responsable, il faut avoir à combler la vacuité sidérale d’un dossier qu’on croyait prometteur. Je n’insiste pas : les journaux démocrates, aussi hostiles qu’ils aient été d’abord aux neuf de Tarnac (Libération), n’en finissent pas de publier le « rien » du dossier, pour mieux en administrer la preuve.

Sans doute, ce sera l’un des enseignements de l’affaire de Tarnac, un dossier d’instruction vide peut-il provoquer le même vertige, et partant les mêmes acrobaties mentales compensatoires, que l’effroi d’une détention sans fin…

Le 8 février 1779, Sade — qui a l’excuse de n’avoir pas connu le juge Fragnoli —, brosse pour sa femme le portrait du « signaliste », autre nom qu’il donne aux « animaux à signal » : « Un Signaliste doit être par sa nature un personnage très illettré, très ignorant, très maussade, très ganache, très lourd, très pédant, très imbécile et très plat. »

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Notes

 (1) Sade vivant, t. II, 1777-1793, chap. 62, Robert Laffont, 1989.

(2) Il ne s’agit pas de l’activité du bourrelier, qui fabrique selles et harnais, mais d’un mot dont la racine est bourreau (la bourrelle est la femme du bourreau). Le sens est resté dans l’expression « être bourrelé — torturé — de remords.

(3) Cité par Pauvert, op. cit. p. 136.

(4) Je prends cette citation dans la Vie du marquis de Sade, de Gilbert Lély, p. 309, éd. J.-J. Pauvert, 1965 ; c’est moi qui souligne.

(5) Des policiers antiterroristes, sur commission rogatoire de M. Fragnoli, et non ce dernier en personne. Qu’un éditeur n’aille pas se croire quelqu’un d’important !

Post scriptum 

Comme j’évoquais ce billet devant Julien Coupat, après sa sortie de prison, il eut ce commentaire, par quoi il faisait sans doute allusion au «retard» plutôt qu’à la compétence historique de l’auteur : « Ah ! oui, c’est vrai que tu es très dixhuitièmiste ! »