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Publiciste réduitMarat est assassiné le 13 juillet 1793 ; pour les sans-culottes c’est un nouveau martyr, mais pour les Enragés c’est un adversaire et un concurrent qui disparaît. Jacques Roux publie, trois jours plus tard, une suite au Publiciste de la République française en reprenant la numérotation du Publiciste où Marat l’avait laissée. Il se fait, au sens strict, le porte-parole post mortem de Marat (« Mon assassin », écrit-il en parlant de Charlotte Corday.

Encore quatre jours, et c’est l’enragé Théophile Leclerc qui relance L’Ami du peuple, titre du premier journal de Marat. Les Jacobins s’indignent de cette audace ; ils craignent surtout qu’elle soit payante et s’inquiètent de voir des Enragés, qu’ils pensaient discrédités, disposer maintenant de deux journaux. Robespierre dénonce Roux et Leclerc, le 5 août, à la tribune des Jacobins. Le 8, c’est Simone Evrard, la compagne de Marat, qui vient à la Convention fustiger l’action des Enragés. Roux sera arrêté, sur ordre de la Commune, du 22 au 27 août.

(La courte introduction ci-dessus est tirée, pour l’essentiel, de mon livre Deux Enragés de la Révolution, Leclerc de Lyon et Pauline Léon, La Digitale, 1993 (toujours disponible). On s’y reportera utilement pour approfondir les points communs et divergences entre les Enragés et Marat. On trouvera ci-après le texte intégral de tous les numéros publiés par Jacques Roux.)

Le Publiciste de la République française (n° 243)

par l’ombre de Marat, l’Ami du Peuple, député à la Convention

Ut redeat miseris, abeat fortuna superbis (1).

Du Mardi 16 juillet 1793 – Convention nationale – Présidence de Jambon St.-André [sic pour Jeanbon]

L’ombre de Marat au peuple français. Trahison du général Kellermann (2). De la réformation du code pénal et de la loi du talion.

RÉPUBLICAINS, sans-culottes, jacobins, montagnards ; ô vous tous qui aimez la liberté et l’égalité, cessez de verser des larmes sur la tombe de voter ami ; et n’affligez pas ses mânes par le spectacle de votre douleur ; MARAT N’EST POINT MORT, son âme, dégagée de sa dépouille terrestre, et planant sur toutes les parties de la république, n’en sera que plus souple pour s’introduire dans les conciliabules des fédéralistes et des tyrans ; elle n’en sera que plus habile à pénétrer les secrets de ceux de vos représentants qui osent trahir à la face du ciel, et la patrie et leurs serments : elle n’en sera que plus active, enfin, à dévoiler les opérations perfides des fonctionnaires de la république et de leurs agents, à arracher le masque du patriotisme aux traîtres, à vous dénoncer tous les scélérats, tous les attentats qui seront portés à la république et à la liberté.

Républicains français, n’abandonnez pas la montagne sacrée, c’est le palladium de la liberté. MARAT N’EST PAS MORT et vous y soutiendra contre tous les crapauds du Marais. Le feu sacré qui anime un cœur républicain peut-il jamais s’éteindre ? Non, MARAT N’EST PAS MORT ; son ombre courroucée va s’attacher au sanctuaire de vos lois, et ne pas le quitter qu’il ne soit totalement purgé des intrigants et des royalistes qui l’infestent, des hommes nuls (toujours modérés et plus dangereux qu’on ne pense, car ils sont de tous les partis), des hommes d’état et des fripons. MARAT N’EST PAS MORT : toutes les autorités, tous les agents n’en seront pas moins surveillés par son ombre ; toutes les prévarications n’en seront pas moins dénoncées au peuple, qui a plus besoin que jamais de se prononcer sur les faux patriotes et sur les figures insignifiantes ou plâtrées comme sur les traîtres.

Tu t’es trompé, scélérat de Gordet [sic pour Corday Charlotte, la meurtrière de Marat, dont le nom est beaucoup répétée, sans que son orthographe soit encore connue] ; tu t’es trompé, lâche assassin, si tu as cru qu’en me poignardant tu enlèverais au peuple un de ses défenseurs ; de mon sang tu en fais naître des milliers pour venger ma cause, et te précipiter toi et tes complices dans le ténare (3) où vous attend l’assassin de le Pelletier (4).

C’est trahir sa patrie que de ménager les ennemis qui la menacent : retarder un quart d’heure de marcher contr’eux, c’est s’avouer complice de leurs crimes.

Le général Kellermann, requis de faire marcher des forces sur Lyon, où le royaume lève une tête altière, où les patriotes sont incarcérés, condamnés à mort et exécutés, reste là, malgré les réquisitions des commissaires près l’armée des Alpes, malgré la loi qui les autorise à faire cette réquisition, et a l’impudeur de demander à la Convention un décret qui autorise à marcher. Lacroix (5) élève en vain sa voix pour demander l’ordre du jour, motivé sur l’existence de la loi qui autorise les commissaires. De vains débats étouffent sa réclamation ; la Montagne est muette, et ne voit pas que le traître Kellermann ne cherche qu’à atermoyer pour ne porter de l’eau sur l’incendie que quand il ne sera peut-être plus temps d’en arrêter les ravages, et le projet du comité de Salut public, qui n’a pas vu le piège est adopté, et un décret nouveau autorise Kellermann à courir au secours des patriotes de Lyon, quand il aurait dû obéir à une réquisition que les commissaires lui faisaient en vertu de la loi.

N’est-ce pas de la part de Kellermann, se jouer indignement et de la Convention et de ses devoirs et des lois, que d’en agir ainsi ? Ô France, ô ma patrie ! quand les généraux de tes armées cesseront-ils donc de te trahir ! Eh ! pourquoi les va-t-on choisir aussi, dans l’ancienne caste des nobles ou parmi les étrangers ? Que mon ombre est irritée de voir l’insouciance de la Convention sur le choix que fait le pouvoir exécutif, des généraux des armées de la république ! quand j’en ouvre la liste odieuse, je n’y trouve que des Allemands, ou des espagnols, et des ci-devant nobles.

Est-ce donc chez un ennemi qu’il faut aller chercher les chefs de nos troupes ? Et la république est-elle donc dénuée de défenseurs courageux t instruits, qu’elle ne puisse trouver des généraux dans son sein ? Pour mieux singer le patriotisme et nous mieux tromper, je les vois tous supprimer le de, qui précédait jadis leurs noms orgueilleux ; despotes sans cesse entourés de leur état-major, quand ils ne le sont pas de leurs maîtresses, à peine daignent-ils jeter un regard sur le soldat qui vient se plaindre, heureux encore quand il ne le fait point incarcérer pour avoir osé élever la voix contre le despotisme, les prévarications ou l’incivisme des protégés du général.

J’ai toujours prédit les trahisons de nos généraux ; et je ne pouvais pas me tromper, car il était physiquement et moralement impossible que les satrapes des despotes étrangers, non plus que ces vils courtisans de l’ancienne cour de Versailles, et les pensionnaires de la liste civile du dernier tyran, eussent le courage de servir la république, et de ne pas céder aux piastres de l’Espagne, aux guinées de l’Angleterre, jointes aux menaces de Cobourg, aux insinuations de Brunswik et aux insinuations plus dangereuses encore de leurs maîtresses… N’ai-je pas toujours dit que Lafayette etc. étaient des traîtres. On me traitait alors de mauvaise tête, e désorganisateur, de boute-feu etc. J’étais le tison de l’état, et l’expérience a cependant prouvé que j’avais raison.

Peuple, veux-tu être libre ? Exclus tout étranger des premiers emplois militaires : on ne peut bien défendre que son pays, et l’esclave n’a point de patrie. Que tes généraux ne soient choisis que parmi les citoyens français ; pour prix de leur service, leur propose d’un côté, les honneurs du triomphe et de la fortune, de l’autre la hache du bourreau et l’infamie , et tu auras d’excellents généraux… – Mais que ma voix ne soit plus celle qui crie dans le désert.

Nos frères de la section des Sans-culottes et ceux du Contrat-Social ont demandé à la Convention que mon assassin fût punie par un supplice nouveau. Je dois sire à mes concitoyens, que mes mânes ne demandent point, pour leur satisfaction, des souffrances, mais le bonheur du peuple et de bonnes lois. – Que la scélérate qui m’a privé de la vie, en soit privée à son tour, et aille retrouver dans l’enfer ses bons amis les royalistes et louis capet leur chef, qui doivent y être joliment rôtis s’il y a une justice divine, et qui s’y attendent.

Mais cependant je dirai à mes anciens collègues que le supplice de la guillotine est trop doux pour punir les crimes d’incendie, d’assassinat et de poison. Le scélérat qui ne croit pas aux peines de l’autre monde, doit être retenu par celles qu’il s’expose à souffrir dans celui-ci. C’est s’endormir dans son lit que de passer sous le couteau de la guillotine ; et s’il est vrai que les peines doivent être proportionnées aux délits, je dis que la peine de la simple privation de la vie est trop douce pour l’assassin, l’incendiaire ou l’empoisonneur. Je ne demande point contr’eux l’exécution des lois cruelles du Pérou ; je demande une loi naturelle, qui, en effrayant les coupables, soit assez puissante pour les détourner du crime ; je demande la loi du talion ; que celui qui cassera un bras soit condamné à avoir le même bras cassé par l’exécuteur des jugements criminels ; que celui qui aura assassiné, d’un ou de plusieurs coups de poignards, soit légalement assassiné du même nombre de coups de poignards ; que celui qui aura incendié ma propriété ou qui m’aura fait rôtir, soit rôti ; et que celui qui aura empoisonné, soit empoisonné lui-même. Législateurs, anciens collègues, quoique ce ne soit que mon ombre qui vous porte cette pétition, faites-y droit si vous voulez arracher la main du scélérat, et proportionner les peines aux délits, par des moyens qui ne réprouve [sic que ne réprouvent] ni la nature ni les lois d’un peuple libre.

De l’Imprimerie de l’Ombre de l’ami du Peuple, rue de l’Arbre Sec n° 97.


N°244, du Mercredi 17 juillet 1793

[Les mentions sont les mêmes que dans le premier numéro. Roux ajoute, après « député à la Convention », la formule « Auteur de plusieurs ouvrages patriotiques », qui peut se rapporter à lui-même aussi bien qu’à Marat.]

Détails sur la conspiration de Dupérey, Fauchet et consorts contre la Montagne, le conseil général de la Commune et les Jacobins. Lâcheté des représentants du peuple à l’armée sur les côtes de Brest.

PEUPLE, tes amis, tes défenseurs sont sous le couteau des royalistes et des intrigants. Une foule de conspirateurs et d’assassins les entoure ; vole au secours de la Montagne ; fais-lui un rempart de ton corps, ou la république est perdue et la liberté ne sera bientôt plus qu’un songe.

Peuple, ton ami ne t’a jamais abusé tant qu’il a vécu. Pendant les quatre dernières années de mon existence, ai-je jamais cessé un instant de méditer ton bonheur ? N’ai-je pas bravé le fer, le feu, les poisons et les cachots, pour te dénoncer les traîtres, pour démasquer les hypocrites, et traduire à la barre les tyrans ? Quand je n’ai jamais été ni effrayé, ni ralenti, ni rebuté, crois-tu que mon ombre puisse jamais se déshonorer en te trompant ?

Ce n’est pas moi seul que la scélérate Gordet [Corday] voulait assassiner. Demande à Dupérey, demande à l’hypocrite Fauchet, à cet hypocrite par état, les noms de ceux qui devaient tomber sous le fer des royalistes du Calvados. Châles, Couthon, Robespierre et Danton, ces colonnes inébranlables de la liberté, et le ministre Garat étaient ainsi que moi désignés pour apaiser de notre sang les mânes des Louis Capet. Le peuple irrité de voir ainsi souffrir ses amis, devait se porter à toute la rage que pouvait lui inspirer d’aussi grandes pertes. Les officiers municipaux ne se seraient montrés au peuple que pour tomber sous le fer des brigands qui se seraient confondus avec lui. Ils se seraient ensuite portés à la Convention, pour y égorger la Montagne, et au Temple pour en retirer l’Autrichienne [Marie-Antoinette] et le petit Capet, dont on aurait caché les griffes naissantes par des rubans et des fleurs, et qu’on aurait proclamé roi ; et le même jour devait être le dernier des jacobins, de tous les présidents des sections de Paris, à l’exception de celle du Mail, de la Butte-des-Moulins, et de deux ou trois autres connues pour être de la bonne cause ; enfin, ce jour devait être le dernier de tous les écrivains énergiques et de tous les patriotes connus. La horde des prêtres (qui, constitutionnels ou non, seront toujours prêtres[rappelons que Jacques Roux est lui-même prêtre]) et la horde des émigrés auraient été rappelées : à ces scélérats se seraient joints tous les esclaves de la cour de Versailles, tous les bas valets de la cour des Tuileries, tous les pensionnaires de la liste civile, tous les ci-devant nobles et leurs protégés, tous les accapareurs, les marchands d’argent, les pousse-cul de l’ancienne police et les gens de loi, tous les aristocrates, enfin, que la municipalité de Paris laisse fourmiller et se multiplier dans son sein, qui achètent de nouvelles armes l’instant d’après qu’on leur a ôté celles dont ils étaient munis, et qui finiront, si l’on n’y prend garde, par dévorer la liberté dans son berceau.

Il ne faut pas s’y tromper, c’est aux journées salutaires du 31 mai, premier et deux juin, que les ennemis du peuple en veulent ; c’est à ces journées mémorables qu’ils ne pardonneront jamais, parce que c’est à elles que nous devons la constitution si longtemps attendue, tant de fois demandée à grands cris, et que nous n’aurions jamais obtenue, si la Convention n’avait pas eu le courage de faire justice des traîtres qui l’endormaient pour lui mieux dévorer le sein, et l’on voudrait aller présenter l’olivier aux amis des Buzot, des Salles, des Barbaroux, à des goujats qui ne veulent que la contre-révolution, la mort des patriotes et le rétablissement de la royauté ; et l’on parle de fraternité, de réunion avec des scélérats coalisés avec Bordeaux, Marseille, Lyon et la Vendée, et qui secouent dans nos campagnes les torches de la guerre civile, qui ont fait incarcérer les représentants du peuple de la manière la plus ignominieuse et la plus infâme, et l’on a la bonhomie de ne les croire qu’égarés et nous irons nous livrer pieds et poings liés aux chefs de ces brigands ! C’est à coups de canon, mes amis, qu’il faut répondre à ces parricides. DEBOUT ! ne laissez pas grossir l’orage sur les départements de l’Eure et du Calvados, comme le pouvoir exécutif l’a laissé grossir dans la Vendée.

Sous peu de jours le contingent départemental de la traître Marseille sera à Lyon ; il y sera rendu, j’en suis sur, avant que Kellermann, qui les favorise par son inaction impunie, quand il est requis de marcher, par les représentants du peuple auprès de son armée, se soit seulement mis en mouvement. Oui DEBOUT, puisqu’il en est temps encore : courrez éteindre dans le Calvados des étincelles qui peuvent allumer une grande incendie [sic féminisation régionale et populaire] : mais que ce ne soit pas aux frais de la nation qui s’épuise en vain chaque jour, pour rappeler des enfants ingrats à ce qu’ils doivent à une mère tendre : marchez, braves sans-culottes, seul espoir de la république ! Mais que ce soit aux frais de égoïstes, des opulents célibataires et des riches qui sourient à vos peines et ricanent à vos transports pour la liberté ; qu’ils payent de leur bourse, ces lâches, les efforts que vous faites pour leur conserver un bien dont ils ne connaissent pas le prix ; et ne laissez derrière vous aucun de ces feuillants, de ces sybarites, de ces modérés qui ne parlent que d’ORDRE et de PAIX : c’est de l’ordre du despote qu’ils parlent ; et la paix dont ils vous entretiennent est celle des tombeaux.

Lâcheté des représentants du peuple à l’armée des côtes de Brest.

Si les commissaires envoyés par les Romains dans les provinces, pour y surveiller les opérations de leurs généraux de fussent avisés d’écrire au sénat qu’il eut à les remplacer, parce qu’ils avaient fait plus que leur tâche, le sénat ne les aurait rappelés que pour les déclarer à jamais déchus du droit de citoyen, et les livrer à un opprobre éternel ; et dans les beaux jours d’Athènes, déclarés traîtres à la patrie, ils en eussent été pour toujours exilés.

Eh bien ! quelle peine méritent Merlin et Gillet, représentants du peuple à l’armée des côtes de Brest ? Voici la lettre qu’ils osent écrire à la Convention :

« Depuis plus de deux mois nous n’avons pas refusé de remplir la tâche pénible et importante que vous nous aviez assignée ; nous avons volé de Lorient à Nantes, dès que nous avons appris que cette dernière ville était menacée par les rebelles : aujourd’hui que les mesures sont prises et que nous devons espérer des victoires faciles et complètes, puisque les rebelles n’occupent plus que le rive gauche de la Loire, nous croyons avoir fait plus que notre tâche : nous sollicitons notre remplacement. »

Mandataires infidèles, timides républicains, vous que la patrie envoie pour surveiller des généraux dont elle se défie, pour ranimer l’ardeur de nos frères d’arme si souvent victimes de la vaine gloriole ou de la perfidie de leurs chefs ; pour arrêter les horribles dilapidations du trésor public, qui s’épuise pour la cause de la liberté ; vous qu’elle a envoyés pour réchauffer le patriotisme des sans-culottes bretons, qu’on travaille, qu’on égare ; pour déjouer les intrigues de l’aristocratie et du sacerdoce, qui ne pardonneront jamais à la Révolution de nous avoir guéris des préjugés de la noblesse et des impostures monacales ; vous en qui la nation à mis sa confiance, vous qui connaissez, et les esprits, et les localités, vous dont la présence force le général et son état-major de marcher droit dans le sentier de la révolution et de la liberté, vous voulez quitter le poste honorable où la confiance de vos concitoyens vous a placés ; parce que depuis deux mois vous servez la république, vous demandez votre rappel : les rebelles vont repasser la Loire au-delà de laquelle votre présence les a chassés, et vous osez dire que vous avez rempli plus que votre tâche.

Merlin, Gillet, apprenez tous deux que la tâche d’un républicain n’est remplie que quand sa patrie n’a plus d’ennemis à combattre ; qu’il est traître à sa patrie quand il abandonne son poste, ou quand il a la lâcheté d’en présenter se démission : sachez que dans les Républiques de Sparte, d’Athènes et de Rome, celui qui aurait eu la lâcheté de donner sa démission eût été poursuivi par l’infamie, s’il ne l’eût pas été par la vengeance des lois – Préféreriez-vous les délices de Capoue aux délices qui accompagnent les travaux de celui qui sert son pays ?

Mon ombre courroucée attend la décision du comité de Salut public, auquel la Convention a eu la faiblesse de renvoyer votre lettre, au lieu de vous décréter à l’instant d’accusation, si ce n’était comme traîtres à votre patrie, du moins à vos devoirs. Je ne sais si le comité de Salut public se mettant à la hauteur républicaine à laquelle il est encore loin de parvenir, saura vous juger, mais d’avance, j’appose sur vos fronts le sceau de l’infamie.

De l’imprimerie de l’Ombre de l’Ami du Peuple, rue de l’arbre sec, n° 87.


N° 245, du Dimanche 21 juillet 1793

[Les mentions sont les mêmes que dans le précédent numéro, sauf « député à la Convention », qui disparaît.]

Marat traité comme il le mérite. – Annonce faite au peuple, de son prochain bonheur. Les royalistes, les fédéralistes, les égoïstes, les modérés, les accapareurs, les monopoleurs, les agioteurs, les intrigants, les traîtres, et les sangsues du peuple, à l’agonie.

PEUPLE, la plume de Marat fut l’effroi et le désespoir des ennemis de la patrie. Ce défenseur incorruptible, a succombé sous le glaive des assassins ; je vais continuer son journal. Je vais déchirer le voile de l’intrigue, du crime et des préjugés ; je vais travailler à sauver mon pays.

Si l’on me demande quels sont mes titres pour m’annoncer le successeur du patriote Marat, je répondrai que Gorsas dans ses feuilles m’a appelé le petit Marat, que ce surnom glorieux me fut donné au club des Cordeliers, en 1790 : je répondrai que j’ai encouru la haine des royalistes, des fédéralistes, des égoïstes, des modérés, des accapareurs, des monopoleurs, des agioteurs, des intrigants, des traîtres et des sangsues du peuple ; je répondrai enfin, que j’ai le courage de Marat, que comme lui, j’ai en horreur les despotes et les rois, que comme lui, je ne respecte que la vérité, que comme lui, j’aime la liberté et l’égalité par-dessus tout, que comme lui, je suis prêt à mourir pour l’unité et l’indivisibilité de la République française.

Peuple, je te préviens qu’en me dévouant sans réserve à la défense de tes droits, je ne négligerai pas de t’instruire de tes devoirs… Je dénoncerai ceux qui te flattent pour t’égarer, t’enchaîner et te perdre : c’est à ces traits de sagesse et de lumière, que tu connaîtras que je suis véritablement ton ami, et que je n’ai en vue que ton bonheur.

Aussi t’exhorterai-je à te rallier autour des lois nouvelles, à ne pas t’effrayer des maux et des calamités que les ennemis de la patrie font pleuvoir sur toi, comme un torrent. Elle n’est pas éloignée l’époque où tu jouiras en paix, et à l’ombre tutélaire d’une constitution républicaine, de tous les avantages auxquels tu as droit de prétendre, vu les sacrifices sans nombre que tu fais depuis quatre ans pour le triomphe de la liberté. Elle n’est pas éloignée l’époque où les hypocrites et les fripons regorgeront de ce qu’ils ont volé à la classe laborieuse et utile de la société.

Déjà un décret a ordonné l’emprunt d’un milliard sur les riches ; déjà les accapareurs, les agioteurs ont sur le front le cachet de l’opprobre. Peuple, sois aussi courageux que tu t’es montré généreux et grand jusqu’à ce jour. La Convention nationale, purgée des chefs des appelants, de ces traîtres qui font aller promener dans les départements leur scélératesse et leur infamie, de ces monstres qui veulent armer le fils contre le père ; les citoyens contre les citoyens, la Convention nationale s’occupe sans relâche de ton bonheur.

Mais la première base de la prospérité publique qu’elle a dû poser, c’est la constitution. Les ennemis de la patrie ont sué sang et eau depuis dix mois pour en retarder les merveilleux effets ; que dis-je ! les Pétion, les Brissot, les Barbaroux, les Fauchet, t’avaient forgé de nouveaux fers dans le plan des lois constitutionnelles qu’ils avaient eu l’insolence de soumettre à la sanction du peuple français (comme si nous avions brisé le sceptre des Bourbons pour gémir sous sceptre du roi Gorsas, et de la faction des hommes d’État) ; aujourd’hui l’étendard de la liberté et de l’égalité flotte dans les airs ; le bonheur de la France dépend de notre union et de notre courage ; formons de nos armes une voûte d’acier impénétrable à toute puissance humaine… Les ennemis de la patrie seront vaincus ; ils sont tellement persuadés que nous triompherons de leur rage liberticide, si nous resserrons de plus en plus des liens de la fraternité, qu’il n’est pas de moyens qu’ils n’emploient pour nous diviser. Ici ils calomnient les magistrats les plus capables d’inspirer la confiance ; là ils engagent les départements à marcher sur Paris pour anéantir cette ville hospitalière, cette vertueuse et énergique cité, qui est le miroir de l’opinion, le dépôt des connaissances humaines, la sentinelle et la montagne de la république, le berceau et l’école de la liberté et de l’égalité.

Arrête, arrête, tigre altéré du sang des Parisiens, Barbaroux, tu ne jouiras pas du fruit de tes forfaits. Apprends que pour réduire Paris à l’esclavage, il faudrait passer sur un million de cadavres ; apprends que les habitants terribles qui ’ont vécu depuis quatre ans que de fer et de liberté, ne s’agenouilleront pas en esclaves, devant les rois ; apprends enfin que notre ardeur guerrière redouble en raison de ta lâcheté, en raison des dangers de la chose publique… Il est réservé aux traîtres de se liguer contre leur patrie ; mais Paris qui a fait trois révolutions nécessaires, ne cessera de traîner le char du peuple avec rapidité… Au reste, si cette cité célèbre était réduite en cendre, al liberté ne serait pas perdue ; le sang des Parisiens engendrerait des héros dignes de marcher sur leurs traces ; nos frères des départements sauront nous venger… Ainsi les tyrans et leurs esclaves ont beau s’armer contre la liberté, des bornes de l’Europe jusqu’au midi ; l’Angleterre a beau déployer avec fureur ses forces navales et menacer nos côtes ; des prêtres démoniaques ont beau allumer la guerre civile dans nos départements ; des généraux perfides ont beau ouvrir les portes de nos frontières ; des scélérats vendus aux puissances étrangères, ont beau vomir la division, la haine, la calomnie et toutes les passions, la république française sortira triomphante de cette lutte orageuse. Jusqu’à présent les complots de nos ennemis n’ont servi qu’à creuser l’abîme qui doit les engloutir. Peuple, vois-les errants, vagabonds, trouvant à peine un asile, dans les départements qu’ils ont fanatisés ; vois-les abandonnés, méprisés, haïs, de ceux dont ils avaient acheté au prix de l’or la bienveillance et les suffrages ; vois la hache vengeresse des lois prête à tomber sur leur tête coupable ; après la honte et le désespoir qui sont peints sur le visage des traîtres, après les actes éclatants de justice qui se préparent, nous ne tarderons pas à jouir de la liberté et du bonheur.

Jusqu’à présent l’insuffisance, l’incohérence des lois, qu’enfanta la liste civile, a laissé aux ennemis de la patrie le droit d’égorger et d’affamer le peuple. Le despotisme, grâce à la trahison des deux législatures, n’avait fait que changer de forme. Une odieuse démarcation divisait les citoyens ; l’impunité des crimes avait plongé la nation dans un abîme de malheur. En un mot, la liberté n’était qu’un vain fantôme ; les jours de l’esclavage et de barbarie sont écoulés. Les lois de la liberté et de l’égalité sont consacrées dans les pages impérissables des droits de l’homme ; vils accapareurs qui avez trafiqué, dans le comptoir, du sang des sans-culottes, votre règne ne sera pas long ; car il est écrit : Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait. Représentants infidèles, qui, la liberté sur les lèvres, mais l’esclavage dans le cœur, portez le fer et la flamme dans les départements, votre règne ne sera pas long, car il est écrit : Que nul n’a le droit de se croire plus inviolable que les autres citoyens.

Administrateurs, juges, commandants, dépositaires de l’autorité publique, vous ne déploierez plus sur le peuple l’étendard de la loi martiale ; car il est écrit : Il y a oppression contre le corps social, lorsqu’un seul de ses membres est opprimé.

Tigres cachés sous le masque et le costume de la rébellion, prêtres réfractaires qui avez arrosé la terre de l’égalité du sang de trois cent mille Français, pour ressusciter les préjugés et l’orgueil, pour promener dans des chars magnifiques votre inutilité sacrée, vous ne ferez plus égorger les hommes au nom d’un dieu de paix, car la constitution républicaine garantit le libre exercice des cultes. Le bandeau de l’erreur est déchiré : le peuple sait enfin que la religion consiste dans l’amour de ses semblables, que l’amour de la patrie est le seul culte digne de la majesté suprême, et que la liberté doit fixer nos hommages.

O toi qui a préparé la révolution par des ouvrages pleins de chaleur ! O toi, qui a prophétisé le triomphe de la liberté, Marat, dont le nom seul annonce le courage et la vertu, défenseur intrépide des droits du peuple, que n’es-tu encore parmi nous ! Mais ton sang a coulé par le fer homicide des esclaves des rois ; tu as acquitté une dette précieuse en le versant pour la patrie. Permets-moi de verser sur ta tombe des larmes de reconnaissance et d’amour, et de jeter des fleurs sur cette tête vénérable que la liberté couronna tant de fois. Au reste, il est un hommage plus digne de tes vertus, c’est que je vais m’efforcer de marcher sur tes traces, et la seule couronne que j’ambitionne, c’est de mourir, à ton exemple, pour la liberté de mon pays.

JACQUES ROUX, l’ami du peuple.

P.S. Les sans-culottes sont prévenus, qu’aujourd’hui 22 juillet, je prononcerai l’oraison funèbre de Marat, dans l’église de Saint-Nicolas-des-Champs, à cinq heures du soir.

De l’imprimerie de LEBOIS, rues Mouffetard, n° 386, et Neuve Saint-Médard, n° 592.


N° 246, du Mardi 23 juillet 1793

Nouveaux prodiges opérés par le génie de la liberté. Moyen d’écraser de suite les ennemis de la patrie. Les Parisiens justifiés aux yeux des départements. Les agioteurs et les accapareurs sur la sellette. Prophétie sur la faction des hommes d’état [sic].

Quel spectacle imposant offre un peuple régénéré, dévoué à la victoire ou à la mort ! Tyrans Européens qui poursuivez la liberté comme une rivale, douterez vous que le Français soit né pour être républicain lorsqu’il repousse avec un nouveau courage le lion Belgique (6), lorsqu’il frappe les monarques avec leurs chaînes, lorsqu’ils fourdroyent les ennemis de la patrie, avec la fierté des Spartiates, et le courage des Romains.

Voilà donc cette armée des fédéralistes si redoutable, voilà donc les Marseillais repoussés par les soldats de la république. Voilà donc des départements trompés, abusés par la faction scélérate des hommes d’état qui abjurent leur erreur, qui donnent leur sanction à l’acte constitutionnel, et qui sont en marche pour serrer dans leurs bras ceux que les Brissot, Buzot, Guadet, Vergniaud, Barbaroux, Salles, Fauchet, etc. voulaient faire périr sous le glaive des assassins.

Mais tel est l’empire de la vérité sur les cœurs, que rien ne lui résiste une fois que la voix de la justice s’est fait entendre, une fois que la lumière a percé les ténèbres de l’esclavage, on voit échouer les complots les plus pervers, les autels de la tyrannie sont renversés, et les nations souveraines.

Aussi ce qui m’étonne le plus dans la Révolution, ce n’est pas la prise de la Bastille. Le gouvernement était parvenu au degré d’avilissement et de putréfaction, le génie des auteurs célèbres avait préparé la chute du despotisme colossal qui pesait sur la surface du globe, au point que le peuple ne devait pas tarder à biser ses fers ; je ne sais même comment il a payé de son sang, pendant 17 siècles, les vices, les prostitutions, d’une cour corruptrice et corrompue.

Ce qui m’étonne le plus dans la Révolution, ce n’est pas la prise du château des Tuileries. Il était évident qu’un roi qui avait sucé avec le lait le principe de toutes les erreurs, de tous les vices, et de tous les crimes, conspirerait contre les droits du peuple et qu’enfin, ses trahisons sans nombre le conduiraient à sa perte ; il était évident que le peuple qui venait d’être enchaîné par une constitution proclamée sous les drapeaux de la loi martiale, ne tarderait pas à la renverser et à déclarer qu’il était las du joug des rois. Mais ce qui est le plus remarquable dans les annales de notre histoire, c’est que malgré les efforts qu’a faits l’infâme Roland pour infecter les départements du poison de ses écrits ; malgré les moyens pervers que des libellistes aux gages d’une faction contre-révolutionnaire ont employés pour dénaturer les événements les plus propres à élever l’âme ; malgré le discrédit qu’on a jeté sur les journées du 2 septembre qui ont été le salut de la France (7) ; malgré les calomnies dont on a abreuvé la partie saine de la Convention nationale, malgré le fer et la flamme que les députés qui ont voulu arracher au supplice le tyran, ont appelés sur Paris, dont tout le crime était de vouloir la liberté et l’égalité sans partage : ce qui fera ; dis-je, à jamais époque dans l’histoire de la Révolution, c’est qu’au milieu de tant d’orages, de trahisons, de persécutions, de contradictions, le vaisseau de la république soit arrivé au port du salut.

Sans-culottes des départements, bientôt il vous sera facile de juger de quel côté était la justice et la vérité ; de quel côté était l’intrigue et la calomnie, et où siégeait les ennemis de la liberté. Après l’assentiment que les sections de Paris ont donné à l’acte constitutionnel, où se cacheront-ils désormais les scélérats qui ont eu la bassesse de publier que les habitants de cette énergique et vertueuse cité que dans l’anarchie et le crime ? Où pourront-ils se réfugier les hommes abominables qui ont supposé aux députés fidèles à la cause du peuple le dessein d’envahir le pouvoir suprême, et de donner à la nation un roi et des fers ? Pendant que les membres qui composaient la faction des hommes d’état s’étaient déjà partagé les lambeaux de la pourpre royale, et mettaient tout en œuvre pour remettre sur le trône le fils de Louis Capet.

Aussi, pour réussir dans leurs projets liberticides, ils avaient établi une commission inquisitoriale (8), qui décrétait d’accusation le patriotisme et la vertu ; ils ont placé des généraux contre-révolutionnaires à la tête de nos armées, qui par une reconnaissante cruauté, ont livré pieds et mais liés à l’ennemi, les soldats de l’égalité. Pour y réussir, ils ont employé les trésors de la république à corrompre l’esprit public, inspirer la méfiance te le découragement parmi le peuple qu’ils ont réduit à la famine et au désespoir, à salarier des brigands et des assassins. Pour y réussir, ils se sont constamment opposés aux mesures les plus salutaires, ils ont paralysé tous nos moyens de défense ; ils ont commis enfin tant de forfaits, qu’ils ont lassé la patience du peuple. Avoue, Brissot, et ta clique infernale, que tu ne t’attendais pas que dans l’insurrection du 31 mai le peuple aurait déployé autant de majesté ; tu aurais désiré que le bon peuple se fût livré à des excès ; parce que tu le provoquais sans cesse par tes crimes, tu t’imaginais qu’il se serait vengé par des actes de carnage et de sang, qu’il aurait porté atteinte aux personnes et aux propriétés ; eh bien ! apprends que lorsque l’indignation est à son comble, le sans-culotte se venge de l’aristocrate en l’attachant au poteau de l’opinion publique, en imprimant sur son front le cachet de l’infamie, en l’abandonnant à ses remords, si son cœur n’est pas trop ulcéré pour les sentir, en le vouant enfin à l’exécration des siècles (9). Habitants de Paris, vous n’avez plus rien à redouter de la calomnie ; le flambeau de la vérité à la main, vous avez confondu l’imposture ; votre victoire est celle de la raison qui est la force du peuple ; et le triomphe glorieux a valu aux amis de la patrie et de l’égalité une constitution vraiment républicaine, qui fixera les regards des savants et l’approbation de l’homme vertueux, une constitution qui fera de tous les peuples une seule famille de philosophes, d’amis et de frères… car le temps n’est pas éloigné où les nations se gouverneront par elles-mêmes ; où le bonnet de la liberté effacera toutes les couronnes, où les rois n’existeront plus que dans l’histoire qui retrace leurs forfaits.

Mais pour inspirer aux peuples de la terre le désir de briser leurs fers, il faut écraser sans pitié les ennemis qui nous entourent. Il faut se porter en masse sur les frontières ; il faut que tous les cœurs se fondent au feu sacré de l’amour de la patrie, et que l’intérêt général nous rende inséparables. Il est démontré que les tyrans de la Germanie cherchent plutôt à nous fatiguer qu’à nous vaincre.

C’est à nos finances principalement qu’ils en veulent : ils déclarent la guerre, ils cherchent à avilir notre papier-monnaie, en nous forçant à de nouvelles dépenses. Nous déjouerons leurs complots, si nous nous précipitons furieux sur les hordes barbares. Pourquoi le fanatisme a-t-il inondé d’une pluie de feu les départements de l’Ouest ? C’est qu’on ne s’est mis qu’en état de défense contre les rebelles de la Vendée ; c’est qu’on n’a pas étouffé dans le principe, le noyau de la contre-révolution. Pourquoi du Rhin aux Pyrénées, des Alpes à l’Océan, les esclaves des rois tiennent-ils en échec nos armées ? C’est que dans le principe les ministres n’ont adopté que de demi-mesures. Aux armes, aux armes, citoyens !… Que le sabre et la pique fassent pâlir les tyrans, et que le canon de la liberté vomisse partout la mort ! Telle a été jusqu’à ce jour la tactique infernale de nos généraux, de faire égorger en détail les soldats de la patrie, en ne livrant que des combats partiels : voulez-vous que les puissances coalisées reconnaissent bientôt l’indépendance de la république française ? Voulez-vous établir la paix au-dedans, consolider le crédit public ? Revivifier le commerce et l’agriculture ? Voulez-vous épargner le sang des sans-culottes ? Levez-vous en masse ; que les départements du centre envoyent de nombreux bataillons pour foudroyer les contre-révolutionnaires de la Vendée, de Marseille et de Lyon ; que les départements des frontières poursuivent, le fer et la flamme à al main, les satellites du despotisme ; qu’ils tombent sur les ci-devant barons, comtes et marquis, sur les prêtres italiens, espagnols et polonais, qui sont à la tête des armées, comme sur des chiens enragés. Que la Convention nationale mette à prix la tête des Capet fugitifs : je réponds que la liberté sera consolidée ; la guerre civile, religieuse et étrangère, sera terminée, étouffée bien vite ; la palme de l’olivier succédant aux lauriers sanglants de la victoire, sera le prix de nos généreux efforts ; la postérité enfin reconnaissante, partagera les transports que cette génération éprouve. Grâces vous soient rendues, députés de la Montagne, pour les bons et vigoureux décrets que vous venez de porter contre les fournisseurs des armées, et notamment contre l’administration des habillements. Vous êtes tout entier au peuple, le peuple est tout à vous : vous avez déclaré la guerre aux agioteurs et aux accapareurs ; vous êtes les sauveurs de la patrie ; vous êtes environnés des vœux et des bénédictions d’un peuple immense. Pour vous, apôtres du royalisme et de l’esclavage, députés du côté droit qui avez préféré l’or du ministre Pitt à l’amitié des sans-culottes ; vous qui avez commis tant de forfaits au nom de la philosophie et de la liberté, vous vivrez dans le déshonneur et l’opprobre, vous mourres dans la misère et le désespoir.

Ainsi soit-il.

JACQUES ROUX, l’ami du peuple.

Auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

De l’Imp. de FERET, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 247 du Jeudi 25 juillet 1793

Effort diabolique de la faction des hommes d’état pour opérer la contre-révolution. – Moyens atroces dont se servent les aristocrates, pour alarmer le peuple sur les subsistances. – Connivence criminelle de quelques boulangers marchands de vins pour les détourner. – Rapport le plus propre à calmer les inquiétudes à ce sujet. – Conduite que doivent tenir les patriotes jusqu’à la promulgation de l’acte constitutionnel. – Réflexions de l’Ami-du-Peuple sur les compagnies privilégiées, chargées des approvisionnements.

C’est une vérité constatée par une fatale expérience que les ennemis de la patrie, emploient toutes sortes de moyens pour exciter le peuple à la révolte et renverser l’édifice des lois républicaines. La horde royaliste, les suppôts des Capet rebelles, les complices de Dumouriez, les traîtres, els conspirateurs, les contre-révolutionnaires redoublent de rage et de fureur à la vue d’une constitution, qui doit consolider la gloire et assurer à jamais le bonheur de la nation.

Aussi quels ressorts secrets ne font-ils pas jouer pour empêcher la promulgation solennelle de nos lois ? Quels obstacles ne mettent-ils pas à cette fête, dont le nom est pour les aristocrates un coup de foudre, et qui sera le tombeau des rois. Déjà les meneurs de la faction infâme des hommes d’état ; les partisans de l’ancien régime, les escrocs, les coupe-jarrets ont répandu et fait répandre dans les départements que la peste était à l’Hôtel-Dieu ; cependant il est de fait qu’il y est décédé depuis trois mois, moins de personnes, malgré les chaleurs excessives, que l’année dernière à pareille époque ; ils avaient publié, précédemment, que les journées du 31 mai et 2 juin, avaient été souillées par des actes de carnage ; et les scélérats qui ont ainsi calomnié la ville de Paris, ont armé des furies pour massacrer les incorruptibles défenseurs du peuple : Marat vient d’expirer martyr de la liberté.

Ne soyons donc plus étonnés de ce que les malveillants travaillent le peuple en tant de manières, pour lui inspirer le dégoût du régime républicain. À Lyon, à Marseille, à Bordeaux, dans les départements qui sont en état de contre-révolution, lorsqu’on a voulu porter les citoyens à des mouvements irréguliers, on leur a inspiré de vives inquiétudes sur les subsistances : on leur a persuadé qu’ils étaient affamés au milieu des plaines fertiles. Des fripons couverts du manteau du patriotisme, des hommes pourris dans l’antichambre des cours, d’atroces privilégiés, des mouchards de l’ancienne police, des scélérats aux gages de la faction des hommes d’état, des fanatiques, se servent aujourd’hui des mêmes moyens… Sur les places publiques, dans les sociétés populaires, dans les assemblées générales de section, ils échauffent les esprits sur l’article de[s] subsistances ; ils savent bien que rien n’est plus capable d’émouvoir le peuple que de fixer son attention sur les premiers besoins de la vie, que de lui parler de la rareté des denrées indispensables ; ils savent bien qu’en l’entretenant des subsistances sourdement accaparées, ou détournées, on excite des convulsions fatales à la liberté : on entraîne la multitude égarée dans des démarches criminelles, on divise les citoyens paisibles, on allume les torches de la guerre civile. Ils savent bien qu’en annonçant la disette, on la fait naître, on favorise le brigandage des accaparements, on laisse eux riches propriétaires les moyens de s’engraisser des malheurs publics. Ils savent bien enfin, qu’en subjuguant les hommes par de vaines terreurs, on s’en rend les maître[s], on les enchaîne, on les dévore.

Peuple, donnerais-tu encore dans les pièges que te tend l’aristocratie ? Considère que les ennemis de la patrie, désespérés de ne pouvoir vaincre des armées que la cause de l’humanité rend invincibles, n’ont plus d’autre ressource, pour amollir ton courage, que de dire qu’on manque de pain à Paris : considère qu’ils ne répandent ces fausses alarmes que pour te faire perdre un temps précieux à la porte des boulangers, pour retarder le recrutement des soldats, et rendre déserte cette ville, dont ils ont juré, à quelque prix que ce soit, la ruine. Considère que pour opérer la contre-révolution, ils ont intérêt de te persuader que tes magistrats te trahissent, qu’ils ne portent pas un regard sévère sur la police des marchés, qu’ils sont insensibles à ta gloire et à ton bonheur. Tu éviteras de tomber dans l’abîme qu’a creusé la malveillance : tu repousseras avec une sainte indignation ces hommes qui publient qu’on t’affame, pour te provoquer au meurtre et au pillage, pour fournir aux ennemis de la république l’occasion de te calomnier et de te donner un roi et des fers : tu te montreras, enfin, aussi grand, aussi majestueux que tu l’as paru dans les dernières journées qui ont été le salut de la France…

Ce qui doit t’engager à être calme dans tes foyers, c’est que le vertueux maire de Paris, Pache, t’a assuré que dans ce moment il n’y avait rien à craindre pour les subsistances : s’il y avait le moindre danger, les magistrats que tuas honorés de ta confiance, seraient les premiers à sonner le tocsin ; ils iraient demander du pain avec des canons et des piques ; car ils ont intérêt à ne pas laisser affamer leurs femmes et leurs enfants, à ne pas laisser affamer les députés de la Convention nationale, dont le dépôt sacré leur est confié ; à ne pas laisser affamer les sans-culottes des départements, qui tendent [soutiennent] cette cité célèbre par leurs bras et leur industrie…

Ainsi, jusqu’à ce que le club des Cordeliers qui est la sentinelle de la chose publique, jusqu’à ce que la société des Jacobins, qui a rendu et rend encore tant de services à la révolution, jusqu’à ce que les juges, les administrateurs, les dépositaires de la force armée, tirent le canon d’alarme, peuple, n’aie aucune inquiétude sur les subsistances… ne redoute que la servitude !

Ce n’est pas que je te fasse un reproche de ta méfiance et de tes soupçons ; sous le règne de la liberté, tu dois avoir sans cesse les yeux fixés sur tes magistrats ; combien n’as-tu pas été trahi par des municipaux sans pudeur, par des commandants sans vert ? Combien ne le seras-tu pas encore, si tu ne jettes un regard vraiment républicain sur tes mandataires, sur les généraux des armées, sur les juges, sur les administrateurs, sur tous les hommes en place ; si tu ne fais éclater la foudre de la loi sur les hypocrites et les fripons qui t’entourent.

Mais en applaudissant à ta sollicitude civique, peuple, il est de mon devoir de dire que dans le mois on a distribué à la Halle 500 sacs de plus que dans l’autre : qu’à vingt lieues de Paris on mange du pain de Paris, parce qu’il coûte moins cher ; que plusieurs boulangers, par un esprit de cupidité et d’aristocratie, n’enlèvent souvent que le lendemain la farine qu’ils ont achetée ; qu’ils ne font pas autant de fournées qu’ils le pourraient ; que, malgré l’indemnité que la municipalité leur accorde, ils ont eu la scélératesse de vendre à des marchands la farine à raison de 110 livres. Il est de mon devoir de dire que ceux qui alarment les citoyens sur les subsistances, prennent jusqu’à 20 et 30 pains par jour, qu’ils font brûler ou pourrir dans la cave ; que les aubergistes pour la plupart, sont coalisés avec les habitants des campagnes, pour leur livrer, la nuit principalement, des pains de quatre et six livres, en échange des marchandises qu’ils leur fournissent. Il est de mon devoir de dire, que parmi les personnes qui crient à la disette, à la famine, on a distingué plusieurs pétitionnaires, des hommes mal vêtus en apparence, qui occupent cependant des appartements superbes, des gens, en un mot, très suspects, et qui sont infailliblement à la solde des puissances étrangères et des aristocrates français, pour exciter un grand mouvement dans Paris, faire couler le sang des citoyens, et remettre les Bourbons sur le trône. Il est enfin de mon devoir de dire qu’on a trouvé dans les filets de Saint-Cloud (10) plusieurs pains, qu’on arrêté plusieurs voitures qui en étaient chargées ; que les mesures les plus sages ont été prises pour que les subsistances soient assurées, et [que] tes magistrats exercent sur l’approvisionnement la plus active surveillance.

Après cet exposé sincère, peuple, ne te livre plus à des terreurs paniques ; réfléchis que la faction des hommes d’état, les prêtres et les nobles qui regrettent tant l’épée et l’encensoir, les brigands soudoyés par Custine, écument de rage de ce qu’on mange à Paris le pain à meilleur marché que dans les départements ; ils veulent te le faire payer dix sols la livre, en interrompant le cours de tes travaux, en t’obligeant, par les craintes qu’ils inspirent, à monter pendant trois à quatre heures de suite, la garde à la porte des boulangers ; ils cherchent l’occasion de calomnier ton courage et ta vertu ; de déployer sur toit l’étendard de la loi martiale ; ils tentent enfin toutes sortes de moyens pour te forcer à te jeter dans les bras du despotisme. Sans-culottes ! vous soutiendrez la gloire de votre nom ; vous ne souillerez pas la Révolution par des actes de cruauté et de bassesse ; après avoir été, pendant quatre ans, l’effroi de l’aristocratie, vous éviterez des pièges que vous tend la malveillance.

Avant trois semaines la constitution sera proclamée sous l’étendard des lois qui sont votre ouvrage, vous jouirez de la liberté et du bonheur ; vous n’aurez plus à lutter contre les accapareurs, qui exercent impitoyablement le droit de vie et de mort. Des compagnies privilégiées ne s’empareront plus du commerce des comestibles et des denrées de toute espèce, et ne fixeront plus arbitrairement le prix des marchandises de première nécessité : il n’y aura plus d’intermédiaire entre le cultivateurs et le consommateur.En effet, rien n’est plus nuisible à la société, rien n’est plus contraire à la justice, que de voir des fournisseurs patentés, des corps administratifs se charger en même temps du commerce des subsistances et de leur surveillance, tenir dans leurs mains les ressorts de la police, se charger de la distribution des denrées, et certainement ce reste de barbarie féodale ne saurait subsister plus longtemps ; ce sont les compagnies qui par une combinaison meurtrière du monopole, paralysent le commerce, favorisent l’agiotage, exagèrent les alarmes, et portent la famine et le désespoir. Ce sont les commissions (qui sont autant de brevets de voleur) qui ont porté les denrées à un prix excessif où elles sont : ce sont elles, en un mot, qui ont infecté les greniers publics de farines échauffées et mal choisies… Constitution ! constitution ! viens vite à notre secours.

JACQUES ROUX, l’ami du peuple.

Auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

De l’Imp. de FERET, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 248 du Samedi 27 juillet 1793

Convention nationale – Présidence de Saint-André

Le bouquet des nobles. – Gaucheries frappantes des législateurs. – Nécessité d’exclure des armées et des fonctions publiques les ci-devant privilégiés, les pétitionnaires, les chapelains et les feuillants. – Conversion hypocrite des fédéralistes de Lyon. – Preuves de la scélératesse de Custine.- Justice éclatante à faire des ennemis de la Patrie.

La trop confiante sécurité du peuple a été et sera toujours la source de ses malheurs. C’est pour avoir eu la faiblesse d’investir de ses pouvoirs ceux qui se sont montrés sous les dehors de la vertu ; c’est pour avoir idolâtré les hommes , sans connaître à fond leurs principes, que les trésors de l’État ont été dilapidés, que nous avons été gouvernés par des lois barbares, que la guerre civile désole les départements, que la république, enfin, est assiégée par terre et par mer.

Cependant, malgré la connaissance certaine que nous avons de la cause de nos maux, malgré les plaies profondes dont nous sommes les témoins, les législatures ont laissé entre les mains des ennemis naturels de la liberté, le timon [gouvernail] du gouvernement : les nobles, les privilégiés sont encore à la tête de nos armées, et ceux qui avaient juré sous le drapeau d’un couple féroce [le roi et la reine], de maintenir la monarchie, ont les clefs de nos villes fortes ; ils sont chargés de repousser les esclaves des rois, et de défendre la terre de l’égalité…

Peuple trop crédule ! jusqu’à quand confieras-tu tes destinées suprêmes, la défense de tes foyers et de ta liberté aux satellites du despotisme, à des individus couverts de la tête jusqu’aux pieds de la lèpre aristocratique, à des royalistes qui ont la gangrène dans l’esprit et dans le cœur ? Jusqu’à quand laisseras-tu à ceux qui conspirent, en naissant, contre tes droits, les moyens de te trahir, de t’enchaîner et de te poignarder ? O honte ! ô rage du 18 e siècle ! qui pourra croire que les Français qui ont secoué le joug des préjugés, aient conféré le commandement des armées à des nobles, et qu’ils les aient associés à la gloire d’occuper les places les plus distinguées de l’administration ! Eh quoi ! les nobles fournissent en numéraire des secours aux émigrés, et vous leur confiez la garde de la trésorerie nationale ! ils font passer des armes à vos ennemis, et vous les chargez de veiller à votre artillerie ! ils cherchent à mettre le feu à vos magasins à poudre, et vous les placez en sentinelle près les arsenaux ! Ils méditent l’enlèvement de la famille des Capet, et vous les mettez en faction près la tour du Temple ! ils trempent enfin dans les complots des conspirateurs, et vous les envoyez garder les prisons, l’hôtel des monnaies, les greffes des tribunaux, les titres et les effets précieux déposés aux archives de la nation !

Représentants du peuple, brave montagnards vous venez de nous donner une constitution qui est l’étoile du salut public ; sans doute que vous vous occuperez du soin d’expulser de nos armées les nobles : jamais des hommes attachés à la ci-devant caste privilégiée ne défendront la représentation nationale, ils ne cessent de l’avilir. Jamais ils ne vengeront la liberté outragée, ils sont les valets des rois. Jamais ils ne verseront leur sang pour la patrie, ils en ont juré la ruine. Ainsi, les armes que les nobles ont entre les mains, sont de véritables poignards ; les nobles ne sont pas des citoyens, mais des janissaires ; ils ne sont pas des soldats, mais des assassins.

Sous le règne des lois fondées sur la liberté et l’égalité, c’est une erreur, c’est une folie, c’est un crime, d’élever aux fonctions publiques ceux qui portent en naissant la livrée de l’esclavage, qui sont pliés et façonnés au joug de la servitude, et qui ont jusqu’au tombeau une attitude servile… Les traîtres ne se convertissent jamais… Ceux qui ont vécu des vices et des prostitutions de la cour ; ceux qui faisaient mourir longuement dans les cachots le philosophe qui prêchait l’humanité et la tolérance ; ceux qui buvaient dans des coupes dorées le sang du peuple ; ceux qui ont versé des larmes sur la tombe du dernier roi des Français ; ceux qui ont entré dans les conciliabules des généraux qui ont passé le Rhin ; ceux qui ne vivaient que de privilèges, d’exactions et de concussions ; ceux qui achetaient le droit de faire périr l’innocent sur l’échafaud ; ceux qui, de pères en fils, ont fait la ferme du sang du peuple ; des fanatiques, enfin, avilis et le libertinage [sic], qui vendaient aux mourants le DIEU qu’ils allaient recevoir, tous ces scélérats qui se croyaient des Dieux sur la terre, et qui n’étaient pas des hommes, ces monstres n’aimeront jamais une révolution qui élève les citoyens qui rampaient autrefois dans la poussière ; une révolution qui n’accorde pas la fortune et les dignités au hasard de la naissance et à l’intrigue, une révolution qui ne rend hommage qu’aux talents et à la vertu.

Ainsi les protégés de Motié, ce héros des deux mondes (11), les blanchisseurs du pieux Monmorin, les défenseurs du vertueux Rolland, les acolytes du sage Buzot, du fier Barbaroux, du docteur Lanthenas, du parasite Louvet, tous ceux qui ont balayé l’antichambre des princes, qui ont été les geôliers des bastilles, les mouchards de l’inquisition, les suppôts de la faction des hommes d’état, les pétitionnaires, les chapelains, les feuillants, voilà les hommes à qui le peuple doit ôter sa confiance ; il en est même beaucoup parmi ces coquins que l’on doit désarmer, arrêter et livrer à la hache vengeresse des lois. Les conspirateurs, comme la femme de César, n’ont besoin que d’être suspectés pour être jugés.

Quel supplice ne devrait pas déjà avoir subi Custine, dont les crimes égalent ceux de Dumouriez ; Custine qui a laissé envelopper, affamer Condé, et foudroyer Valenciennes ; Custine qui a protégé les séditieux de Calvados, dans les mots d’ordre qu’il a donnés à sa garnison ; Custine qui a fait transporter à Mayence la plus belle artillerie de Strasbourg et de Landau, pour la mettre à la disposition des Prussiens ; Custine qui a paralysé le courage de l’armée du Nord, pour donner le temps à l’ennemi de réunir ses forces, et de mettre Paris (la ville de la liberté) entre les baïonnettes des Autrichiens et le feu des rebelles ; Custine qui a sacrifié à l apolitique des cours de Vienne et de Londres quarante mille volontaires qui ont été égorgés impitoyablement ; Custine qui, dans les moments de dangers, a abandonné lâchement l’armée qui était à ses ordres ; Custine qui a fait des papillotes des décrets de la Convention nationale, qui a fait arrêter des commissaires pour avoir distribué des feuilles patriotiques ; Custine qui n’a cessé d’être en correspondance avec les dominateurs de la commission inquisitoriale de Lyon, avec les suppôts de la faction scélérate des hommes d’état, avec les apôtres du système monstrueux du fédéralisme ; Custine, enfin, qui est venu à Paris pour seconder les armes du fanatisme, pour arborer le drapeau de la rébellion, et rétablir le despotisme royal sur des cadavres ensanglantés.

Citoyens, ce n’est qu’en jetant la terreur dans l’âme des traîtres, ce n’est qu’en faisant éclater la foudre de la liberté sur les représentants infidèles qui ont mis la patrie sur les bords de l’abîme, ce n’est qu’en frappant sans miséricorde les meneurs de l’aristocratie, et ceux qui ont préparé le déchirement de la république, que vous assurerez son indépendance. Sans ces mesures de sévérité, c’en est fait de la constitution. Lorsque l’Angleterre, qui n’a que le fantôme de la liberté, puisqu’elle reconnaît un roi, lorsque l’Angleterre couvre l’Océan de ses flottes, l’amiral qui rentre au port sans faire flotter l’étendard de la victoire, perd la tête sur l’échafaud. Combien, à plus forte raison, le Français qui a conquis l’égalité, ne doit-il pas être inexorable envers les traîtres ? Le conspirateur ne mérite aucun égard, parce qu’il fait égorger des millions d’hommes, parce qu’il ruine et enchaîne les générations présentes et futures.

Aristocrates, modérés, vous tous qui vous dites amis des lois, de l’ordre et de la paix : si vous étiez en force, si la liberté était chancelante, si la royauté s’élevait sur les débris de la république, avec quelle cruauté ne poursuivriez-vous pas les mais de la patrie ? Il n’y aurait pas de supplice assez rigoureux pour nous.Vous feriez dresser sur toutes les places publiques des échafauds ; vous assouviriez, sans miséricorde, votre fureur, votre rage, sur nos femmes et nos enfants ; vous vous empareriez de nos propriétés : la terre, en un mot, serait engraissée de cadavres et abreuvée du sang de deux générations ; les rigueurs que vous exerceriez pour cimenter le despotisme, pourquoi donc n’en ferions-nous pas usage pour venger la liberté ? En fait de révolution, le seul moyen de la consolider, c’est d’écraser les traîtres dans la fureur de la guerre ; c’est d’imprimer le fer rouge de l’ignominie sur le front des royalistes ; c’est de faire briller le glaive de la loi sur les têtes coupables… Un peuple libre ne capitula jamais avec des rebelles. Il les dénonce, il les poursuit, la justice les frappe. C’est là la conduite que la Convention nationale doit tenir envers les administrateurs de Lyon, de Marseille, et des autres villes qui ne sont pas rentrés dans le giron de la république, envers ceux qui ont provoqué la coalition fédérative, envers ceux qui se sont réunis à l’armée des contre-révolutionnaires du Calvados et de la Vendée. Les rétractations que les lâches font, ne sont que des actes d’hypocrisie, la liberté et la république sont sur leurs lèvres ; le royalisme et l’esclavage sont dans leur cœur. Représentants du peuple, montrez un front d’airain : les traîtres ne se jettent à vos genoux que pour paralyser nos moyens de défense, que pour avoir le temps de composer leur poison, et nous étrangler avec facilité. Nous avons juré la liberté et la république : nous serons fidèles à ce serment : mais aussi, montagnards, soyez sévères envers les tyrans du dedans, comme les sans-culottes sont terribles envers ceux du dehors. N’écoutez aucune proposition d’accommodement : si les scélérats qui ont trahi la patrie, sont sincèrement convertis, eh bien ! en montant à l’échafaud, ils crieront : vive la République.

JACQUES ROUX, l’ami du peuple.

Auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

De l’Imp. de FERET, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 249, du Dimanche 28 juillet 1793

Convention nationale – Présidence de Danton

Principales causes de l’agiotage. – Manière de connaître les fripons qui, depuis quatre ans, se sont engraissés de la chose publique. – ¬es députés, les ministres, les prêtres, les officiers civils et militaires complices des accapareurs. – La liberté triomphant enfin des sangsues publiques. – L’Ami du Peuple décernant une couronne civique aux députés de la Montagne.

Un phénomène étonnant de la révolution, et que la postérité aura beaucoup de peine à croire, c’est l’acharnement que les ennemis de la liberté ont mis à lasser, à fatiguer le peuple, à le ruiner, à l’affamer et à le désespérer. Jamais on ne vit autant de vampires et de sangsues dans le temps même que le vol était commerce dans l’État ; l’agiotage est porté à un point [tel] que le malheureux ne peut subsister sur un sol arrosé de ses larmes ; on peut même dire que le riche exerce sur lui le droit de vie et de mort.

Quelle déplorable position que de voir les soldats de la liberté traîtreusement sacrifiés, et les citoyens qui gardent leurs foyers, mis à la question ordinaire et extraordinaire par des fripons ! Est-ce donc là le prix des sacrifices sans nombre que le peuple fait depuis quatre ans pour le triomphe de la liberté ? Et n’aurait-il brisé le sceptre des rois que pour gémir sous le joug accablant de l’aristocratie de la fortune ?

Peuple, n’accuse pas la révolution d’être la cause de tes maux : elle devait naturellement procurer à l’ouvrier infortuné, et à la classe opprimée par le despotisme féodal un meilleur sort : et pour te donner une preuve des avantages inséparables du régime républicain, considère les efforts que font les tyrans de l’Europe pour ressusciter l’ancien ordre de choses, où l’on mettait au concours le talent de pressurer les hommes.

Mais un décret fatal, en autorisant le discrédit du papier-monnaie, par la vente de l’argent, a laissé aux usuriers et aux contre-révolutionnaires les moyens de s’engraisser des malheurs publics. Les propriétaires ont ouvert et fermé, d’après le thermomètre de l’avarice, les greniers des subsistances ; les biens du clergé et les domaines nationaux ont presque tous passé dans les mains de personnes enrichies du sang de la veuve et de l’orphelin. Les gens de robe et d’épée ont accaparé les productions utiles de la terre, et se sont emparés de toutes les branches du commerce. D’un autre côté, des commissions particulières autorisaient l’exportation des denrées de première nécessité au-delà des montagnes et des mers, et lorsque le peuple se plaignait d’être affamé au milieu des plaines fertiles, les royalistes, pour le consoler, déployaient sur lui l’étendards de la loi martiale.

Après un plan général d’oppression combiné et exécuté avec autant d’art, après la hausse excessive du prix des denrées, comment ne pas faire entendre les cris de la plus vive indignation ! Mais ce n’est qu’à la mauvaise foi, qu’à l’insatiable cupidité, qu’à l’insuffisance des lois ; en un mot, ce n’est qu’à l’agiotage qu’il faut attribuer ces désordres, et il est facile de désigner ceux qui s’en sont rendus coupables.

Représentants infidèles, vous avez favorisé l’agiotage ; lorsque vous avez autorisé une rivalité fatale entre l’argent et le papier-monnaie ; lorsque vous avez toléré une émission énorme de billets, soi-disant patriotiques, dans les départements, lorsque vous n’avez pas posé des barrières entre le commerce et le négoce, en frappant de mort les accapareurs.

Ministres et généraux des armées, vous avez favorisé l’agiotage, lorsque vous avez fait des paiements en numéraire dans les pays où nous sommes en guerre ; lorsque portant la liberté chez des peuples esclaves, vous ne leur avez pas imposé la loi de prendre au pair nos assignats ; lorsque vous avez acheté de nos ennemis des armes, des étoffes, au lieu de mettre en activité nos manufactures.

Magistrats du peuple et commandant de la garde nationale, vous avez favorisé l’agiotage toutes les fois que vous avez exigé une obéissance aveugle aux lois qu’enfanta l’or de la liste civile ; toutes les fois que vous avez fait couler le sang des citoyens qui voulaient résister à l’oppression ; toutes les fois que vous n’avez pas mêlé votre voix à celle du peuple, qui est tout dans une république, et pour lequel on n’a rien fait, quand il n’est pas heureux, quand il ne peut subsister du fruit de son travail.

Ministres du culte, vous avez favorisé l’agiotage, lorsque vous n’avez pas fait éclater la foudre de la vérité sur les usuriers et les accapareurs, lorsque vous n’avez pas dénoncé avec courage ces hommes sans entrailles, qui dépouillent et dévorent sans pitié des familles infortunées, lorsque vous n’avez pas développé les grands principes d’un État libre : que les productions de la terre, comme les éléments, appartiennent à tous les hommes ; que le commerce et le droit de propriété, ne sauraient consister à faire mourir de misère et d’inanition ses semblables.

En effet, l’homme reçut, en naissant, la liberté. Le soleil éclaire indistinctement les êtres épars sur la surface du globe : la nature est riche et libérale envers tous ses enfants. Égoïstes, anthropophages, de quel droit entassez-vous dans vos greniers et vos magasins les subsistances qui doivent être réparties entre les individus de la grande famille ? De quel droit vous appropriez-vous les talents et les arts, toutes les productions utiles et agréables ? Assouvissez donc, enfin, votre voracité : arrêtez aussi le cours des fontaines et des ruisseaux !… Cependant, interrogez la terre, les hommes sont égaux : levez les yeux vers le ciel, ils sont nos frères. S’il n’est pas deux classes de citoyens, l’une dévouée à la misère et à l’infamie, l’autre à l’opulence et à la domination, pourquoi, hommes barbares, (car moins cruels vous n’inspireriez que du mépris), pourquoi, accapareurs, faites-vous subir à chaque instant du jour le supplice de la famine à vos semblables ?

Lorsque le peuple courbé sous le poids de ses chaînes, se livre aux mouvements d’une sainte insurrection, accapareurs, vous calomniez son courage et sa vertu ; vous criez, au pillage, au meurtre, à la désorganisation. Agioteurs, c’est vous qui êtes des voleurs, des anarchistes et des assassins, puisque vous violez les droits les plus sacrés de la nature ; puisque vous arrachez à l’ouvrier le pain dont il a besoin pour se sustenter ; puisque vous levez, par le monopole, un impôt désespérant sur les sueurs et le sang du peuple ; puisque vous portez de toute part la disette, le désespoir et la mort. Le Prussien qui est à nos portes, n’est pas aussi dangereux que vous. S’il lance un plomb meurtrier sur nos soldats, le canon de la liberté peut l’atteindre : le courage est opposé au courage, et la force à la force. Mais, accapareurs, sous le masque de la fraternité, vous déclarez la guerre à nos propres armées, vous les réduisez d’un trait de plume à la diète et à l’agonie ; et pendant sur nos brave volontaires courent le hasard des combats pour défendre vos personnes et vos propriétés, pendant qu’ils tombent percés de mille coups, vous avez la cruauté de vendre, au prix de l’or, les choses les plus utiles à la vie !

Accapareurs, gros marchands, propriétaires, oserez-vous maintenant affirmer que vous aimez la patrie ? Ah ! s’il est vrai que vous la servez, c’est pour vous et non pour elle ; s’il est vrai que vous la servez, c’est pour la fortune et des avantages qu’elle vous promet ; s’il est vrai que vous la servez, c’est pour donner l’exemple terrible de la barbarie des hommes riches sur le pauvre, et des contre-révolutionnaires sur les amis de la liberté.

Qu’on examine votre vie politique : dans les emplois, vous êtes des tyrans ambitieux ; lâches, quand il est question de défendre l’humanité et de frapper les traîtres ; courageux, lorsqu’il s’agit de tuer la liberté, le patriotisme et la vertu. Mais, agioteurs, montrez-moi votre portefeuille ; votre fortune rapide attestera, sans réplique, vos larcins, vos trahisons, vos forfaits. Avant la prise de la Bastille vous n’étiez couverts que de haillons, aujourd’hui vous habitez des palais… ; vous ne possédiez qu’une charrue, et vous êtes de riches propriétaires ; vous ne faisiez qu’un très petit commerce, encore au milieu de la rue, et vous tenez des magasins immenses ; vous n’étiez qu’un petit commis dans les bureaux, vous armez des vaisseaux en guerre ; votre famille tendait la main au premier venu, maintenant elle affiche un luxe insolent, elle est chargée de l’approvisionnement des troupes sur terre et sur mer. Certes, je ne suis plus étonné qu’il y ait tant de personnes qui aiment la Révolution ; elle leur a fourni un prétexte précieux pour entasser patriotiquement, et dans peu de temps, trésors sur trésors, et pour couvrir leurs dilapidations d’un voile impénétrable…

Mais le règne des accapareurs et des agioteurs est fini : la Convention nationale les a traités comme ils le méritent ; ils ont été foudroyés… Ce décret juste et sévère [du 17 juillet 1793, contre l’accaparement] contre la horde barbare des égoïstes et des fripons, est le triomphe de la liberté. Ce décret seul arme deux millions d’hommes pour la destruction des tyrans ; ce décret seul est une constitution républicaine, quand nous n’en aurions pas déjà une qui fixe nos vœux.

Ainsi, peuple, mes prophéties sont accomplies (12)… Rien ne manque à ton bonheur… Députés de la Montagne, je sais qu’il ne faut pas louer les hommes lorsqu’ils font leur devoir, mais vous avez montré hier principalement tant de courage et de vertu, que je crois servir la patrie en vous décernant une couronne civique.

JACQUES ROUX, l’ami du peuple.

Auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

De l’Imp. de FERET, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 250 du Lundi 29 Juillet 1793

Plan de famine dirigé contre Paris. – Arrestation des subsistances destinées pour son approvisionnement. – Les véritables complices de cette conspiration. Nécessité d’aller protéger les convois des farines. – Nouvelles preuves de la scélératesse des Pétion, des Brissot, des Roland, des Barbaroux.

Parmi les complots ourdis depuis quatre ans contre la liberté, il n’en est pas d’aussi exécrable que celui qui est tramé dans ce moment contre paris. Les tyrans ont tout à redouter du courage vertueux de ses habitants ; les despotes savent bien que tant que subsistera cette ville révolutionnaire, la liberté lèvera majestueusement la tête, et la république triomphera ; aussi, ce n’est plus par la force des armes qu’ils s’efforcent de réduire cette redoutable cité, accoutumée à voir fuir devant elle les traîtres et les supports de l’esclavage, ce n’est plus par le fer et la flamme qu’il veulent anéantir les citoyens qui ont renversé la Bastille, qui se sont emparés du château des Tuileries, qui ont fait mordre la poussière aux conspirateurs. Après les efforts inutiles qu’ont faits les Lafayette, les Dumouriez, pour s’emparer de cette forteresse redoutable, il ne reste plus aux scélérats qui marchent sur leurs traces, pour se venger de l’insurrection morale qui a éclaté dans les journées du 29 mai et 2 juin dernier, insurrection qui a purgé le sénat français de ces hommes abominables qui consommaient la ruine de la patrie, il ne resterait plus a ces monstres que de tenter d’affamer les habitants de Paris.

Peuple, ce plan de conjuration se poursuit avec une telle rapidité, qu’il est impossible de douter de l’existence de ce complot, et les circonstances sont trop impérieuses pour ne pas le mettre au plus grand jour.

On se rappellera d’abord, que la cherté du pain, dans les départements, força le 4 mai dernier, la Convention nationale à fixer le maximum des grains, et à porter des lois répressives des accaparements des subsistances ; à peine ce décret fut-il rendu, que ceux qui voulaient opérer la contre-révolution par la rareté et la cherté des vivres, mirent tout en œuvre pour en paralyser, pour en éluder les merveilleux effets. Il fallait égarer le peuple ; la malveillance persuada aux citoyens que cette année serait une année de disette, que chaque canton devait chercher à conserver tout ce qu’il avait en grains ; les citoyens crédules, endoctrinés par les fermiers et les gros propriétaires, qui sont les agents des prêtres, des nobles, et de la ci-devant caste privilégiée, se laissèrent prendre à cette amorce insidieuse. L’esprit de cupidité les confirma dans leurs erreurs ; les contrées, qui n’étaient pas riches en subsistances, ne trouvèrent plus un sac de farine à leurs secours. Pour une suite de cette manœuvre anticivique on a arrêté dans plusieurs endroits les farines achetées pour le compte de la municipalité de Paris ; la commune de Pontoise, conformément à l’arrêté du directoire de son district, a fait vendre les grains qui étaient destinés pour l’approvisionnement de cette ville. le directoire du district de Soissons a défendu aux propriétaires de faire l’envoi des farines hors de son arrondissement ; les départements adjacents défendent, sous prétexte de pénurie, d’en laisser sortir d leur ressort !

À Ham, à Chartres, à Rambouillet, à Linas, Campans, à Longjumeau, à Étampes, à Nemours, à Montfort, à Lamouzi [Montfort-L’Amaury ?], à Coulomb, à Grand-Ville, à Épernon, à Ferté-Milon, à Goneze, à Merville, à Tournans, à Meaux, au Pont-Saint-Maxence, à Cla[ ?]e, à Monges, à Saint-Mard et Juillier (13), etc, etc., etc. on refuse de vendre des subsistances aux commissaires envoyés par la municipalité de Paris ; on a la cruauté d’arrêter les farines achetées pour sa consommation avant le décret du 4 mai.

Qui pourra maintenant douter de l’existence d’un plan de famine dirigé contre Paris, plan plus malicieusement combiné qu[’]i[l] le fut en 1789, lorsque les citoyens, se réveillant subitement d’un sommeil profond, brisèrent en vainqueurs les fers qu’ils mordent en frémissant, et sonnèrent les premiers le tocsin de la liberté. Qui pourra douter que les auteurs de cette infâme conspiration ne soient ceux qui ont trahi dans les deux législatures la cause du peuple ; qui ont abreuvé d’outrages les habitants de cette énergique cité, et qui en ont juré la ruine ? Qui pourra douter que ceux qui ont fait arrêter nos subsistances, ne soient ceux qui ont provoqué la foudre des puissances étrangères ; qui ont absous le tyran, et qui ont constamment retardé la marche de la volonté nationale.

Ainsi, Pétion, nieras-tu que tu n’as pas [sic] voulu affamer Paris, quand les administrateurs du département, qui rougit aujourd’hui de t’avoir honoré de sa confiance, font arrêter nos subsistances ? Quand tu as l’insolence de prêcher la révolte et le fédéralisme ? Quand à Caen tu te mis à la tête des ennemis de la patrie ?

Roland, nieras-tu que tu as voulu affamer Paris, quand tu as colporté et fait colporter des rames (14) de calomnies contre cette vertueuse commune ; quand tu as employé les trente millions destinées à acheter des vivres pour nos armées, à alimenter les troupes des contre-révolutionnaires, quand à Lyon tu t’es rangé sous l’infâme drapeau du fanatisme et de l’aristocratie ?

Barbaroux, nieras-tu que tu as voulu affamer Paris, quand tu as couvert de ton égide les fripons, et les assassins, quand tu as levé à Marseille une armée de brigands pour frapper la Montagne de la Convention, quand tu as des relations avec les traîtres, les conspirateurs, et tout ce qu’il y a de plus gangrené parmi les hommes ?

Brissot, nieras-tu que tu as voulu affamer Paris, quand dans ton journal métallique [15], tu n’as cessé de calomnier cette ville hospitalière, quand tu as répandu à grands flots l’or du ministre Pitt, pour la réduire en cendre, quand on t’a arrêté à Moulins, muni d’un faux passeport, et les mains dégouttantes du sang du peuple ?

Députés du côté droit, direz-vous que vous n’avez pas voulu affamer Paris, lorsque vous avez tenté de transférer à Bourges, le siège de la Convention, lorsque vous n’avez élevé au ministère que les suppôts de votre faction scélérate, les agioteurs, les monopoleurs, et les assassins, lorsque vous allumez la guerre civile dans les départements de l’Ouest et du Midi, lorsqu’enfin vous avez eu la lâcheté de dire qu’à Paris vous étiez sous le couteau des brigands, et que vous n’étiez pas libres.

Ah ! vos trahisons sans nombre, les dilapidations de nos finances, la déroute de nos armées, la corruption de l’esprit public, le massacre des patriotes, le succès des contre-révolutionnaires, votre fuite, vos crimes enfin, n’attestent que trop que vous avez joui de l’usage de toutes vos facultés, puisque vous avez tout médité, tout entrepris, tout consommé pour le malheur de la patrie. Dites plutôt, hommes pervers, que c’était paris qui n’était pas libre, puisque vous avez fait arrêter les subsistances destinées pour son approvisionnement, dans les départements de la Somme, de Seine-et-Loire [sic], de l’Oise, de Seine-et-marne, etc., etc. ; dites plutôt que c’est les députés de la Montagne qui n’étaient pas libres, puisque vous leur avez refusé constamment la parole, puisque vous vous êtes opposés aux mesures de salut public qu’ils proposaient, puisque vous consacriez, jusque dans le sanctuaire des lois, l’arrêt humiliant de l’esclavage ; dites plutôt que c’est le peuple français qui n’était pas libre, puisque vous vendiez impunément des doits aux tyrans coalisés, puisque vous autorisiez par un silence meurtrier, les vols et les concussions. Que dis-je, vous étiez à la tête des accapareurs ; vous avez dirigé dans leur marche tortueuse les administrateurs qui ont affamé les départements, et si j’avais la clef de votre portefeuille, j’y trouverais plusieurs millions que vous avez levés sur le sang et les larmes du malheureux.

Après le plan de famine que les ennemis de la liberté, dans leur rage et leur désespoir, poursuivent contre paris, plan dont le comité de commerce et d’agriculture de la Convention nationale a une parfaite connaissance, il n’est qu’un parti à prendre, c’est de lever une force imposante pour aller au secours des subsistances [sic]. Les magistrats du peuple ont fait leur devoir, en achetant des farines dans les départements voisins. Sans-culottes, c’est à vous à protéger les convois des grains ; la cause de la liberté et le triomphe de la république sont tellement liées à l’approvisionnement de cette ville, qu’il n’est pas de moment à perdre pour aller escorter. C’est de votre active surveillance, c’est de vos généreux efforts à entretenir l’abondance dans nos murs, que dépend absolument l’union, la paix et le bonheur public. Vous avez déjoué jusqu’à ce jour par votre courage les complots des ennemis de la patrie. Sans doute vous vous opposerez vigoureusement aux entreprises des contre-révolutionnaires et vous ne laisserez pas affamer vos femmes et vos enfants. Ce qui doit encore piquer votre sollicitude, c’est que nous touchons au moment où nous serrerons dans nos bras des républicains des quatre-vingts-six départements [lors de la fête du 10 août 1793] ; il faut leur prouver que le peuple régénéré est plus riche que les rois, quand il a du pain, du fer, et la liberté.

JACQUES ROUX, l’ami du peuple,

auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

De l’Imp. de FERET, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 251, Du Jeudi premier Août 1793

Réflexions sur la reddition de Mayence et de Condé. – Les crimes des nobles depuis la Révolution. – Leurs efforts sacrilèges pour anéantir la liberté. – Interrogatoire et jugement du scélérat Custine. _ prévarication du Président du Tribunal révolutionnaire. – Montanet, Westermann, Vuidalot, Dutillac, et les chefs de la faction infâme des hommes d’État à la guillotine.

Il faut que les tyrans soient bien convaincus de la sainteté et de la justice de la cause que nous défendrons [sic] ; il faut qu’ils aient tout à redouter du courage des Français, puisque Cobourg emploie la force des armes pour dissoudre les sociétés populaires dans la ville de Condé, puisque, pour s’emparer de nos places fortes, nos ennemis ont recours à la trahison.

On peut juger par les différents artifices dont les despotes se servent pour étouffer la liberté, qu’elle ne tardera pas à remporter une victoire éclatante sur les esclaves des rois. L’intrigue et la magie de l’or ne sauraient s’opposer longtemps à l’explosion volcanique des principes de l’égalité. L’époque n’est pas éloignée, où les hordes des barbares tourneront leurs armes contre les tyrans, où elles se vengeront du sang qu’ils ont fait couler pour cimenter l’orgueil et la superstition, pour ruiner et enchaîner les peuples ; pour avilir et dégrader l’espèce humaine.

Mais le triomphe de la cause du peuple, qui est celui de la raison, est certain ; si bientôt la foudre de la liberté ébranlera la terre, éclairera l’univers, et frappera les tyrans, il est des orages inséparables d’une grande révolution ; on ne consacre pas sans éprouver des revers, les bases d’un gouvernement, qui est l’anéantissement de l’aristocrate, l’émancipation d’un peuple hospitalier, généreux et brave. L’Angleterre ne doit sa constitution, quelqu’imparfaite qu’elle soit, qu’à cinquante années de défaites et de victoires ; les républiques ne se sont élevées sur les débris des trônes, qu’après avoir lutté avec opiniâtreté contre ceux qui leur avaient imposé le joug des lois barbares.

ne soyons donc plus étonnés ders échecs que nous venons d’éprouver à Mayence par la plus indigne des trahisons ; tant que nous [mettrons], pour repousser les satellites des tyrans, des nobles à la tête des armées ; tant que les royalistes composeront les états-majors, il est clair qu’ils ne cesseront de conspirer contre la liberté du peuple.

Quelle fut la conduite de la caste ci-devant privilégiée, lors de la convocation des états-généraux en 1789 ? Les nobles demandèrent le maintien de leurs prérogatives ; ils s’opposèrent à la répartition des impôts ; la cour, le clergé, l’épée, la robe, se liguèrent pour étouffer, dès son berceau, la liberté naissante. Qu’on se rappelle l’époque où des chariots remplis de poignards ; de nombreuses caisses remplies de lances ; des forges ambulantes, des caisses de poudre, de boulets, des mèches de soufre allumées, annonçaient les horreurs de la guerre civile ; où à Sèvres, à Saint-Cloud, à Meudon, à Bourges, à Saint-denis, aux environs de Versailles, aux Champs-Élysées, à l’École Militaire, le tyran avait aposté soixante mille hommes pour dissoudre les états [-généraux], et asservir le peuple, sous prétexte de rétablir le calme ; où Paris enfin, investi de baïonnettes et de canons, fut réduit à la triste alternative de périr par la famine et le glaive des brigands.

Qu’on se rappelle, dis-je, les préparatifs formidables, si les nobles méditaient, il y a quatre ans, la ruine de la patrie (cependant il ne s’agissait que de les mettre à contribution), à quels excès de fureur ne se livreront-ils pas envers le peuple, depuis que la constitution a déchiré les vieux parchemins, brisé l’encensoir et sceptre des rois. Au reste, si l’on demande de nouvelles preuves de la scélératesse des nobles, voyez le dénuement, l’indiscipline et la désorganisation de nos armées, l’inactivité des états-majors, les manœuvres employées par des généraux avides d’or et de sang pour éterniser les fers des peuples avides de notre gloire et liberté.

Voyez les cadavres fumants de l’ancienne Bretagne, et les préparatifs formidables des puissances étrangères, attaquant tous les points de la république, et portant sur nos têtes le carnage et la désolation. Voyez le fureur sacerdotale et la rage nobiliaire, vomissant dans l’intérieur des armées de brigands qui sonnent l’heure du crime, du pillage et des assassinats, et ne laissent sur leurs traces que la famine, l’esclavage et la mort. Voyez les manœuvres infâmes auxquelles les nobles ont recours pour punir le peuple de son amour pour la liberté, l’agiotage, les accaparements, les injustices, les persécutions et les actes de cruauté e toute espèce qu’ils ont exercés envers les patriotes, dans les sections, dans les clubs ; à la guerre, dans les corps judiciaires et administratifs, depuis la révolution. Rappelez-vous, enfin, ce qu’a fait Lafayette à Paris, Montesquiou en Savoie, Dumouriez dans la Belgique, et Custine dans l’armée du Nord.

Scélérat, te voilà sur la sellette ; que répondras-tu, Custine, à tes juges, quand ils te demanderont pourquoi, à la tête de la plus belle armée de la république, tu as laissé envelopper, affamer Condé, et foudroyer Valenciennes ; pourquoi as-tu empêché le brave Houchard de délivrer Mayence, de prendre par le derrière les Autrichiens et de les forcer d’évacuer le département du Nord, pourquoi tu as voulu différer cette expédition jusqu’au 15 août ?

Que répondras-tu, quand on te présentera le billet dans lequel tu engageait Doucret, commandant de Mayence, à livrer cette place aux Prussiens ; quand on te dira qu’un de tes agents, peu de jours avant ta reddition de la garnison, avait eu une longue conférence avec le tyran de la Prusse ; quand on te montrera l’ordre en vertu duquel on a enlevé de Lille 60 pièces de canons pour les faire transporter ainsi qu’une partie de l’artillerie qui était à Landau, à Mayence, que tu as livré à l’ennemi ?

Que répondras-tu, quand on te prouvera que tu étais en correspondances avec Barbaroux et la faction scélérate des hommes d’État ; que tes vils agents, depuis ton départ, n’ont cessé de répandre de faux bruits pour indisposer nos troupes, contre la Montagne de la Convention, quand enfin, on te reprochera d’avoir abandonné lâchement ton poste dans les moments de dangers ; quand on mettra devant tes yeux le tableau de tous les crimes dont tu t’es rendu coupable envers une nation qui t’a comblé de biens et de faveurs.

Ah ! perfide, les trésors que tu a reçus des tyrans pour livrer nos villes fortes, pour arrêter la liberté dans sa marche triomphante ; ces trésors ne sauraient en empêcher le cours. Ce n’est pas à sa valeur, que l’ennemi doit la prise de Mayence, mais à la trahison, puisque cette lace s’est rendue au moment où deux armées victorieuses s’avançaient à don secours, où la garnison avait des vivres pour plusieurs jours ; ainsi les avantages que es Prussiens ont obtenus, Custine, grâce à ta perfidie, ils les rendront bientôt au courage des français ; chaque pas que les satellites du despotisme font sur le sol de la liberté, les approche de la mort ; et toi, scélérat Custine, puisses-tu expier sur l’échafaud les crimes de ton orgueil. L’opinion publique y’a jugé, ainsi que tes complices, Vuidalot et Dutillac porteur et rédacteur de l’infâme capitulation… Vous qui êtes les chefs de la faction des hommes d’État, Lasource, Vergniaud, Gensonné, Salles, Lanjuinais, Birotteau, Chassai, Louvet, Pétion, Guadet, Chambon, Valadé, Valazé, Larivière, Fermond, qui avez conspiré contre l’unité et l’indivisibilité de la République, qui êtes allés dans les départements de l’Eure, du Calvados, de Rhône-et-Loire, allumer le feu de la guerre civile : la Convention nationale vous a déclaré traître à la patrie. Vous apprendrez bientôt combien est terrible la vengeance des lois. Le bandeau de l’erreur est déchiré. Le peuple sait que c’est par vos ordres que l’infâme Dumouriez a fait manquer l’expédition de la Belgique et de la Hollande ; que c’est par vos ordres qu’il a vendu à l’ennemi nos places fortes, noter artillerie et nos magasins ; que c’est par vos ordres que les Belges ont été livrés au fer homicide de leur implacable tyran ; que c’est par vos ordres qu’il a conduit à la boucherie nos soldats, qu’il a recruté des brigands dans des contrées barbares, et qu’il a fait pleuvoir tous les fléaux de la guerre sur notre infortunée patrie. L’heure du supplice approche : les piastres et les ducats des rois, des millions d’assignats dont vous avez rempli vos coffres, ne sauraient vous soustraire au glaive vengeur des lois. Tu n’y échapperas pas non plus, Montanet [16], toi qui, le président d’un tribunal créé pour punir les conspirateurs, les as couverts de ton égide, toi qui a absout Miranda [17], toi qui, dans le jugement rendu contre les citoyens d’Orléans, assassins de Léonard Bourdon, et qui emportait la confiscation de leur bien, t’es permis de rayer des registres cette disposition ; toi, enfin, qui as eu l’atrocité de supprimer dans le jugement de Charlotte Corday, assassin de Marat, la déclaration du jury, portant qu’elle avait commis ce crime avec des intentions contre-révolutionnaires.

Ah monsieur le président Montanet, puisque vous n’avez pas de vocation pour réunir votre devoir au tribunal révolutionnaire ! Eh bien ! l’ami du peuple vous nomme président de la guillotine, et vous ordonne, au nom de la sans-culotterie, d’y siéger sous trois jours ; Westermann sera à vos côtés.

JACQUES ROUX, l’ami du peuple,

auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

De l’Imp. de FERET, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 252, du Samedi 3 août 1793

Convention nationale – Présidence de Danton

Moyens urgents de salut public. – Nécessité de se lever en masse pour défendre les frontières et exterminer les rebelles. – Les crimes de Marie-Antoinette, et de la sœur de Louis Guillotiné. – Justice éclatante à faire de ces Messaline, ainsi que de la Vertueuse Roland, des réviseurs protestants de l’assemblée constituante, des traîtres des législatures, des ministres, des généraux infidèles et des accapareurs.

Lorsqu’un peuple éprouve tout à la fois les fléaux de la guerre, de l’agiotage, de la famine et des trahisons ; lorsqu’il n’y a plus qu’un pas de la liberté à l’esclavage, et de la vie à la mort, il faut se pénétrer de ce grand principe, que le salut public est la suprême loi, que les mesures les plus promptes, les plus sévères, sont celles qu’il faut adopter.

Dans les circonstances périlleuses où se trouve la République, il n’est donc qu’un seul parti à prendre, c’est d’atterrer ses ennemis par de grands coups. Au-dehors, nous avons à repousser la ligue des rois, au-dedans une armée de rebelles et de conspirateurs ; levons-nous en masse pour exterminer les traîtres ; livrons au bras vengeur des lois, tous ceux qui ont trahi la cause du peuple depuis 1789.

C’est une vérité constatée par une fatale expérience, que les émigrés français, ne seraient pas allé chercher sous un autre ciel, un asile propice à leurs complots exécrables ; qu’ils n’auraient pas fait, avec les puissances étrangères, le trafic impur du sang des hommes, si, lorsque le tocsin de la liberté sonna dans toute la France, le peuple eût arrêté dans leur course criminelle ses ennemis naturels, les princes, les prêtres et les nobles ; si la foudre de la révolution eût écrasé ces hommes pervers : les maux qu’ont entraînés les actes de modérantisme, qui, lorsqu’une nation se régénère, sont à la rigueur autant de crimes de lèse-nation, doivent déterminer la Convention à prendre une attitude fière, imposante, envers ceux qui ont vendu leur conscience, trahi leurs devoirs, et qui, se parant d’une hypocrite tendresse, ont porté des coups mortels à la liberté.

Ne pensons pas que les événements qui nous affligent soient l’ouvrage d’un seul jour : les lâches satellites que la coalition des rois a armés contre nous, se sont précipités sur la France comme un torrent ; un plan de contre-révolution n’a pu éclater avec autant d’astuce et de perfidie, sans que les trames infernales aient été ourdies depuis longtemps à l’ombre des intrigues, afin de frapper les scélérats qui ont tenu le fil des conspirations, et qui ont acheté l’impunité des crimes par d’autres crimes.

Combien de coquins, parmi les membres qui ont composé les législatures, ont été dignes du dernier supplice ? Cependant, sur près de trois mille représentants, dont les deux tiers ont vendu les droits du peuple à la cour, et aux tyrans coalisés, aucun d’eux n’a encore expié sur l’échafaud sa lâcheté et sa perfidie.

Aussi la liberté ne tarda-t-elle pas à périr entre les mains des constituants, qui feignaient de la défendre. Pouvait-elle triompher, lorsque Louis Capet, son conseil, les ambassadeurs, les généraux des armées, se donnaient, à l’envi, l’exemple du parjure et de tous les crimes ? Pouvait-elle triompher, lorsqu’on n’élevait aux postes les plus importants, que les protecteurs nés de la tyrannie, que ceux qui n’apportaient d’autre préparation que la honte de les avoir bassement brigués, et des titres qui supposaient des forfaits ? Pouvait-elle triompher, lorsqu’on ne mettait à la tête du gouvernement que des fripons et des assassins qui juraient, sous le drapeau d’Antoinette et de son cruel époux, d’épuiser les trésors de l’État, de livrer nos soldats à l’ennemi, et d’infecter les départements des préjugés que la superstition et l’orgueil avaient imprimés dans leurs âmes ? Pouvait-elle enfin triompher, lorsqu’une faction scélérate n’a cessé depuis quatre ans, de remplacer des traîtres par des traîtres, des conspirateurs par des conspirateurs, des contre-révolutionnaires par des contre-révolutionnaires ?

Citoyens, ils sont dans vos murs ces hommes abominables, qui ont appelé sur la patrie toute sorte de calamités ; ces monstres qui, sur la proposition des Louis, prodigue du sang des patriotes, avare du sang des traîtres, déclarent la guerre à l’Autriche, coalisée depuis deux ans avec les tyrans de l’Europe, pour nous asservir : guerre impolitique, qui annonçait la soif des conquêtes, et nous y avions renoncé : guerre injuste, qui a fait égorger les peuples qui, par la suite, auraient été nos amis et nos frères ; guerre fatale qui a servi de prétexte pour porter les denrées de toute espèce à un prix excessif qui dévore le reste de la fortune publique, et dévoue plusieurs millions d’hommes au trépas ; guerre néanmoins qu’il est de l’intérêt des Français de soutenir avec courage.

Il sont à vos côtés, les auteurs des massacres affreux qui ont souillé le comtat Venaissin et nos côtes du Levant. J’entends ici : je vois les bourreaux de la Vendée, les assassins des départements méridionaux ; ces lâches esclaves qui veulent nous rendre les sujets de l’Empereur, et les vassaux des tyrans qui les paient. L’histoire ne peut suffire à tracer tant de forfaits ; cependant les traîtres vivent encore ; ils vivent, ils conspirent au milieu de vous… Et vous direz que vous êtes républicains. Ah ! vous méritez, par votre insolence, par cette patience suicide [sic], les fléaux qui vous accablent. Vous méritez de porter vos chaînes antiques, et d’être effacés du livre des nations régénérées. Vous méritez d’être en exécration à tous les peuples dont vous perpétuez l’esclavage, en violant le serment que vous aviez fait de vivre libre ou de mourir. N’est-ce pas l’enfreindre, ce serment, que de souffrir qu’on vous poignarde sans vous défendre, sans exterminer les rebelles, qui tracent de leurs baïonnettes les limites de notre territoire.

Citoyens, apprenez qu’il n’est pas de milieu entre écraser l’ennemi et périr sous ses coups. Si vous doutiez de ce principe, je mettrais sous vos yeux les cruautés que la triple aristocratie a exercés depuis la Révolution. Je vous rappellerais les sanglantes journées de Nerwinde, la prise du camp de Famars, le sang qui vient de couler à Lyon, à Marseille, et dans les départements de l’Ouest ; je vous dirais pressez les plaines de Jemappes, elles suent de cadavres ; je fixerais vos regards sur le sang qui a coulé au Champ de Mars, à la Chapelle, à Nancy, au château des Tuileries, par le fer des traîtres ; je vous parlerais du complot que les hommes d’État avaient formé, de faire assassiner les magistrats du peuple, et les défenseurs incorruptibles de la liberté ; j’ouvrirais enfin, des plaies saignantes. Encore, je mettrais sous vos yeux le corps de Lepeltier et de Marat qui ont expiré victimes de leur patriotisme et leur vertu.

Mais la reddition de nos places fortes, la prise de Condé, de Mayence et de Valenciennes, les progrès des rebelles, les trahisons qui éclatent de toutes parts ; tous les artifices dont on se sert pour rendre la révolution odieuse aux amis de la patrie ; voilà de puissantes considérations pour livrer au glaive vengeur des lois, tous ceux qui, depuis 1789, ont miné sourdement la liberté.

Ainsi, peuple, tu dois mettre en jugement les hypocrites et les fripons de l’assemblée constituante qui ont suivi les routes tortueuses qui conduisent au crime, sans arriver à l’échafaud ; Ces scélérats, qui, pour assurer l’impunité du tyran, ont étouffé l’opinion publique par un massacre [au Champs-de-Mars, le 17 juillet 1791] ; ces hommes exécrables qui ont accordé au monarque, surpris en flagrant délit, des droits qu’ils lui avaient refusés, lorsqu’il flagornait le peuple ; qui ont favorisé l’agiotage, les accaparements, l’émigration du numéraire, des comestibles et des personnes, qui protestèrent enfin, au nombre de trois cent, contre la constitution, avant de se réunir aux hordes de Germanie, et aux brigands soudoyés dans les départements pour renverser l’édifice chancelant des lois.

Tu dois mettre en jugement Antoinette ; la cruelle Antoinette, dont les crimes sont ceux de son barbare époux ; Antoinette, qui a tenu le conducteur de la foudre autrichienne ; Antoinette, qui présidait le comité des contre-révolutionnaires ; Antoinette, qui distribuait aux chevaliers du poignard des armes pour égorger les amis de la liberté [à Vincennes, le 28 janvier 1791] ; Antoinette qui était à la tête des fabricateurs des faux assignats de Passy ; Antoinette, qui le jour du massacre des patriotes au château des Tuileries, passa en revue l’armée des Suisses, des prêtres et des nobles ; Antoinette, enfin, qui a surpassé en scélératesse les Médicis et les Néron, et dont le moindre crime est d’avoir souillé, dix mille fois, le lit nuptial, d’avoir, par sa lubricité et son luxe insolent, perverti les mœurs, et ruiné la France.

Tu dois mettre en jugement la sœur de Louis guillotiné [Elisabeth, qui sera guillotinée en 1794], cette nouvelle Messaline qui, portant sur son front l’empreinte de son âme, a conspiré ouvertement contre la patrie, en envoyant à Coblentz des effets précieux, pour alimenter les émigrés.

Tu dois mettre en jugement la femme du vertueux Roland, les administrateurs infidèles, les députés de la seconde législature qui avaient reçu des millions du défunt Véto [Louis XVI], pour empêcher ou faire tourner au profit de la cour l’insurrection du 10 août.

Tu dois mettre en jugement les accapareurs qui ont élevé leur fortune sur les malheurs publics ; les ministres qui n’ont pas étouffé, dès le principe, à la Vendée, le noyau de la contre-révolution, les généraux des armées qui ont livré nos places fortes ; les députés [Girondins] enfin de la Convention nationale, qui ont creusé, sous nos pas, l’abîme de la patrie.

Au moment où Paris est entre le fer des Autrichiens et le feu des rebelles, il faut purger cette cité, et les communes de la république, de tous ceux qui ont préparé sa ruine.

La Convention veut-elle mettre fin aux trahisons, à l’anarchie, et rendre la vie au corps politique ? Qu’elle imite le grand exemple que donna le sénat romain. Il suspendit les lois envers quiconque s’était déclaré contre la cause du peuple. Eh bien, l’ennemi est à nos portes ; que l’esprit de Brutus nous saisisse, que son courage nous entraîne ! Sauvons le Capitole ; exterminons les traîtres ; mourrons pour la liberté, pour l’unité et l’indivisibilité de la République !

On s’abonne pour ce journal qui paraît trois fois par semaine, chez l’auteur, rue Aumaire, n° 120, cloître St Nicolas des Champs, moyennant 2 livres dix sols par mois, franc de port dans les départements.

Les sans-culottes qui auront des dénonciations importantes à faire sont priés de les faire parvenir à l’auteur ; et d’affranchir les lettres.

On trouvera à son domicile, des exemplaires du discours qu’il a prononcé dans dix sections de Paris, sur les moyens de sauver la France et la liberté. Il consiste en 48 pages in-8°, beau papier, le prix est de 13 sols.

Jacques Roux, l’ami du peuple,

auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

De l’Imp. de Féret, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 253, du Mardi 6 août 1793

par l’ombre de Marat, l’Ami du Peuple,

Auteur de plusieurs ouvrages patriotiques

Ut redeat miseris, abeat fortuna superbis

Convention nationale – Présidence de Danton.

Les orages de la Révolution. – Intrépidité du peuple à déjouer les complots des traîtres. – Corruption des législateurs. – Conspirations de Pétion, Barbaroux, Vergniaud, Fauchet et de tous les chefs de la faction scélérate des hommes d’État. – Conduite énergique des députés de la Montagne depuis l’expulsion des hommes abominables qui siégeaient dans la Convention. – Réflexion de l’Ami du Peuple sur le décret qui porte que les assignats à face royale, au-dessus de 100 l. seront reçus pour acquit des contributions et pour achat des domaines nationaux – La guillotine aux accapareurs, et à tous ceux qui ont conspiré contre la liberté.

Tel est l’empire de la liberté, que plus un peuple éprouve de revers, plus il redouble d’énergie ; sa vertu brille au sein de l’adversité, et son triomphe est en raison des dangers de la chose publique.

Suivons les différentes époques de la Révolution ; les efforts que firent la noblesse et le clergé, en 1789, pour cimenter la superstition et l’orgueil, pour perpétuer les siècles de barbarie et d’esclavage, ne servirent qu’à faire naître une indignation profonde, qu’à produire une explosion terrible, qui brisa toutes les entraves, toutes les chaînes, toutes les barrières. La flamme de la Bastille éclaira la déclaration des droits de l’homme. L’épée et l’encensoir furent foulés aux pieds, et les chefs des oppresseurs du peuple périrent du supplice des traîtres.

Après ce réveil terrible, après ces actes éclatants de justice, on devait s’attendre, que ceux qui avaient défendu la cause de la raison avec chaleur, n’auraient pas tourné contre le peuple la foudroyante énergie qu’ils avaient déployée, et qu’ils n’auraient pas abandonné l’étendard de la patrie. Mais si des mandataires habiles, dans l’art de flatter et de séduire, trahirent leur serment, s’ils vendirent les droits de la nation à une cour avide de sang et de fortune, si le despotisme a paru sous de nouvelles formes, vous savez quel fut le sort de cette constitution qu’engendra l’or de la liste civile, de cette constitution, qu’un magistrat sans pudeur, qu’un commandant sans vertu, proclamèrent sous les drapeaux de la loi martiale. L’abus de l’autorité dont le monarque avait été investi, lors de la révision fatale, le conduisit à sa ruine. Chaque jour était marqué par de nouveaux attentats contre la liberté publique et individuelle : il renversait la constitution par la constitution. D’un autre côté, la faction dominante des royalistes, des modérés, plus cruels que les tyrols (18) du nord, aiguisait des poignards dans le sanctuaire des lois ; elle désignait aux satellites de la cour les victimes qu’ils devaient immoler : le palais du tyran était fortifié comme une citadelle ; des sbires étaient apostés pour faire couler le sang du peuple. Ainsi Paris était placé entre le fer et le feu des traîtres, des représentants infidèles et l’armée de Brunswick.

Mais le moment des dangers est celui des hommes doués d’un grand caractère… Le tocsin sonne… Les fédérés des départements accourent à la voix de la patrie. Les Suisses, que le cruel et lâche Louis avait passés en revue, mordent la poussière ; le palais du tyran est à la disposition des vainqueurs, et les Français sont républicains.

Il semble que ces grands événements auraient dû électriser l’âme des hommes pervers, et qu’à la prise de cette nouvelle Bastille, le fil des conspirations aurait été coupé ; mais les trahisons sans nombre du pouvoir exécutif n’étaient que le prélude des maux qui allaient fondre sur la France. Une faction scélérate poursuivit, avec une nouvelle fureur, les trames ourdies contre la liberté du peuple. Dès les premières séances de la Convention nationale, les Manuel, les Pétion, les Brissot, les Gensonné, les Fauchet, calomnièrent les habitants de Paris ; ils veulent faire le procès à la révolution du 10 août, du 2 septembre ; ils persécutèrent avec acharnement la députation de cette énergique cité ; ils provoquent la foudre des départements sur les citoyens qui ont élevé une république formidable sur les débris sanglants du trône des Bourbons ; en un mot, les ressources consacrées par les traîtres des législatures, pour étouffer la liberté, sont mises successivement en vigueur. Les hommes État de la Convention font jouer toutes sortes de ressorts pour assurer l’impunité du tyran précipité du trône, pour établir, sur les ruines de la patrie, le despotisme sénatorial. Mais la prospérité du crime, comme la foudre, ne sert qu’à éclairer l’abîme qui doit engloutir les contre-révolutionnaires. La liberté outragée a trouvé des défenseurs, et le masque des hypocrites qui ont voté l’appel au peuple, qui tenaient d’une main le livre de la constitution et poignardaient de l’autre les amis de la patrie, qui ont protégé les fourberies de la cour de Rome et la rage des tyrans, qui n’ont cessé d’entraver les progrès de la liberté, pour avoir le temps de l’anéantir ; le masque de ces vils adulateurs de la royauté, de ces vociférateurs corrompus par l’or des puissances étrangères, de ces insolents proconsuls, creusant dans leur ivresse sanguinaire le tombeau de la patrie ; le masque de ces stupides, audacieux et puants aristocrates, qui payaient largement les diatribes anticiviques, et d’insolentes absurdités qui ont allumé dans le midi le feu terrible qui dévore les bords de la Loire ; le masque enfin des Fermond, des Buzot, des Gensonné, des Vergniaud, des Lanjuinais, des Gorsas, des Barbaroux, des Brissot, des Guadet, des Carra, des Pétion, etc. etc. leur a été arraché ; tant il est vrai que rien ne résiste à la justice, que le courage et la vertu suffisent pour déjouer les complots les plus noirs, et que tôt ou tard, le fer des conspirateurs se dirige contre eux-mêmes.

Aussi la Montagne de la Convention qui a écrasé de sa chute la tête du tyran, et qui a expulsé de son sein les scélérats, les hommes d’État, qui voulaient nous donner un roi et des fers, a-t-elle des droits éternels à la reconnaissance des Français.

Publierez-vous maintenant, hommes sanguinaires, que les députés montagnards voulaient mettre Philippe d’Orléans sur le trône après le décret qui chasse les Bourbons du territoire de la République ? Direz-vous que les députés montagnards voulaient s’emparer de l’autorité suprême d’après les bases de la liberté et de l’égalité, qu’ils ont consacrées dans l’acte constitutionnel ? Direz-vous que les députés montagnards voulaient enflammer la guerre civile d’après la justice sévère qu’ils exercent envers les fédéralistes et les rebelles ? Direz-vous que les députés montagnards veulent perpétuer les maux du peuple, quand ils frappent de mort les accapareurs, quand ils s’occupent d’extirper jusqu’aux moindres racines de l’agiotage ? Ah ! la conduite que tient la Convention, depuis qu’elle est purgée des chefs de la faction scélérate des hommes d’État, les mesures vigoureuses qu’elle a adoptées pour le salut de la république, attestent qu’elle a voulu dès la première séance, mais qu’elle n’a pu opérer le bien qui était dans son cœur. Pouvait-elle déployer plus de majesté qu’en décrétant que les assignats, à face royale, au-dessus de 100 livres, n’auraient plus de cours forcé ? Il est cependant vrai qu’on aurait pu frapper les sangsues du peuple avec plus de rigueur ; on aurait dû confisquer au profit de la République les fortunes immenses des égoïstes qui depuis quatre ans, ont entassé trésors sur trésors. Ce n’est pas ôter aux agioteurs les moyens de s’engraisser des malheurs publics, que de leur donner, en échange, des sommes énormes qu’ils ont volées depuis la révolution, des domaines nationaux, et le mobilier des émigrés. En leur vendant les biens du clergé, des conspirateurs, on approuve leur larcin, on couronne leur brigandage, on leur fournit l’occasion de vendre très cher les subsistances et les denrées de première nécessité ; on leur donne un brevet d’accapareurs, d’agioteurs et de fripons ; on met entre les mains des ennemis de la révolution les châteaux, les prés, les forêts, les vignes, et toutes les productions de la terre ; on les rend maître de la fortune et de la vie des citoyens ; on rétablit l’aristocratie des riches, qui est plus terrible que les sceptre des rois. En un mot, on seconde les projets des accapareurs, des traîtres et des sangsues du peuple, car ils ne l’ont pressuré depuis la révolution que pour convertir leurs assignats en domaines ; ainsi, pour se venger des accapareurs et de tous leurs adhérents, il faut leur ôter la faculté d’acquérir des propriétés territoriales et des immeubles, il faut leur empêcher de placer dans le commerce leurs gros assignats ; il faut qu’ils meurent de faim et de soif au milieu de leur trésor, comme Tantale au milieu des eaux qu’il ne peut boire.

La guillotine aux députés des trois législatures qui ont serré la main du peuple, et reçu l’or des tyrans ! La guillotine à tous ceux qui depuis quatre ans se sont enrichis des larmes des malheureux ; la guillotine à tous les scélérats impudibonds, qui sont des tigres et non des hommes, qui se sont ligués avec des êtres vils, lâches, noyés de dettes, chargés d’opprobre, assassins de la nation et puissants des crimes des rois, pour éterniser les fers des peuples !

[Mentions identiques au numéro précédent]

Jacques Roux, l’ami du peuple,

auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

De l’Imp. de Féret, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 254 Du jeudi 8 août 1793

Convention nationale – Présidence de Danton.

Fabre d’Eglantine, jouant à colin-maillard. Les véritables complices de l’agiotage à nos côtés. – Les banquiers, chefs des accapareurs, et la cheville ouvrière de la contre révolution. – Nécessité d’anéantir cette secte de mangeurs d’homme. – Restitution très prochaine à faire aux marchands, et à plusieurs députés des trois législatures. – Réflexions sur la Compagnie des Indes. – Moyens révolutionnaires proposés par l’ami du peuple.

On ne saurait se dissimuler que les manoeuvres employées par le ministre Pitt, pour enlever le crédit à nos assignats, ne soient une des principales causes de l’agiotage. Mais lorsque Fabre d’Eglantine, organe de la commission des six, rejette sur le cabinet de Saint-James [le gouvernement anglais], ce qu’on doit attribuer avec plus de fondement à la cupidité des égoïstes, des modérés, des contre-révolutionnaires qui sont dans notre sein ; ce qu’on doit attribuer à la perfidie des hommes de robe et d’épée, dont on a remboursé les charges ; ce qu’on doit attribuer à l’aristocratie virulente des banquiers, des courtiers, des épiciers, et des marchands de tous les états ; je ne puis m’empêcher de dire que l’honorable membre est allé chercher au-delà des mers le monstre qui nous dévore, pendant qu’il est à nos côtés ; je ne puis m’empêcher de dire qu’on ne le poursuit pas dans sa véritable tanière, dans les détours où il se replie, pour s’engraisser de la subsistance du peuple ; je ne puis m’empêcher de dire qu’on ne parle de la découverte d’une conjuration financière, dont le lors Pitt [le lord ? l’or de ?] est le régulateur, que pour détourner le glaive de la loi de dessus la tête des banquiers français, des agents de change, des députés qui ont volé la nation, et de tous les négociants qui nous ruinent et nous affament patriotiquement.

Quelque combinés, quelque puissants que soient les moyens employés par le cabinet britannique, pour épuiser nos finances, pour jeter de la défaveur sur notre papier-monnaie, jamais il ne réussirait à produire de maux aussi réels, aussi désastreux et avec autant de promptitude, si le ministre Pitt n’entretenait avec les aristocrates français une correspondance criminelle ; si les marchands, les épiciers, les droguistes, les boutiquiers qui singent les patriotes, n’étaient d’accord avec les émissaires des despotes ; si des compagnies privilégiées ne s’emparaient des ports de mer, des manufactures, du commerce des comestibles et des denrées de première nécessité ; si des ministres contre-révolutionnaires n’eussent passé avec les fournisseurs des équipements militaires, avec les approvisionneurs des armées, des marchés onéreux à la république ; si les députés des trois législatures, qui ont trahi leur serment, ne conspiraient contre la liberté du peuple ; si presque tous qui sont employés dans les administrations, les procureurs-syndics des départements, les officiers municipaux, les commandants de la force armée, les juges, les commissaires de police n’étaient des fripons, des accapareurs, des agioteurs, des agents de famine.

Puisqu’il est démontré que le ministre Anglais entretient dans cette grande cité un grand nombre de banquiers qui, par les Oscillations du change, avilissent nos ressources pécuniaires, et facilitent un écoulement continuel de richesses, de Paris à Londres, il faut purger les communes de la république de cette horde barbare des sangsues publiques ; il faut apposer à la même heure, et le même jour, dans tous les départements les scellés sur les registres et la correspondance de ces royalistes patentés ; il faut les mettre en état d’arrestation. Les banquiers sont tous des hommes de l’ancien régime, attachés pour la plupart à la caste ci-devant privilégiée ; et par conséquent, ils sont par principe et par habitude les ennemis du peuple. Les banquiers sont par état les valets des rois ; ils ont des relations avec les puissances étrangères, avec les émigrés ; par conséquent ils servent les projets des conspirateurs. C’est par l’entremise des banquiers que les contre-révolutionnaires ont trouvé des secours, c’est par leur canal impur que notre numéraire, nos assignats ont passé le Rhin ; par conséquent ils sont les assassins de la nation, ils nous désespèrent, ils nous affament.

Peuple, jusques à quand fermeras-tu les yeux à la lumière ? Tu as en horreur les prêtres ; et c’est avec raison ; car ils ne cessent d’abrutir les hommes pour mieux les dépouiller et les enchaîner. Tu as en horreur les nobles, et c’est avec raison, parce qu’ils foulaient aux pieds leurs vassaux, et exerçaient des vols, des concussions, au nom du despotisme et de la loi, sans contribuer aux charges publiques ; et tu souffres à tes côtés les banquiers qui sont des mangeurs d’hommes, les banquiers dont la plume trempée dans le fiel calomnie, dans toutes les parties du monde, notre révolution ; les banquiers dont le luxe impudent insulte au courage et à la vertu des républicains. Ah ! réfléchis, peuple trop longtemps abusé, que les banquiers commandent à leur gré l’abondance ou la famine ; que d’un courrier à l’autre, ils mettent nos armées à la diète et l’agonie ; qu’ils accaparent le numéraire, les subsistances, les assignats ; que de tout temps ils ont englouti les fortunes publiques et individuelles, qu’ils ont ruiné une infinité de familles par des banqueroutes frauduleuses ; tu te convaincras de la nécessité d’anéantir cette secte carnivore, qui dépeuple la terre par le poison lent de l’agiotage.

Je t’exhorte aussi à scruter les fortunes individuelles. Ceux qui se sont enrichis depuis la Révolution, à une époque où les bons citoyens ont fait tant de sacrifices, où ils se sont ruinés, ceux-ci sont, à coup sûr, des égoïstes, des fripons, des contre-révolutionnaires ; on peut dire qu’ils ont fourni des secours aux émigrés, qu’ils ont salarié des brigands pour exciter des troubles, pour porter le peuple à la révolte, au pillage, aux assassinats. On peut assurer qu’ils sont en correspondance avec les tyrans, qu’ils accaparent nos marchandises, et les exportent ; qu’ils discréditent notre papier, afin de donner plus de valeur aux lettres de change tirées sur Londres, sur Genève, et les autres places. On peut assurer qu’ils sont les amis des rois, les protecteurs de la tyrannie, les oppresseurs du peuple, et les bourreaux de la république.

Ainsi, tu dois faire régorger tous ces mauvais citoyens, qui ont acquis des domaines immenses depuis quatre ans ; ces égoïstes, qui ont profité des malheurs publics pour s’enrichir ; ces députés qui, avant leur élevation inopinée à l’aréopage (19), n’avaient pas un écu par jour à dépenser, et qui sont aujourd’hui de gros propriétaires ; ces députés, qui exerçaient l’état de boucher dans des rues fétides, et qui occupent maintenant des appartements lambrissés ; ces députés qui, avant de parcourir la Savoie et la Belgique, prenaient leurs repas dans de petites hôtelleries, et qui ont aujourd’hui table ouverte ; qui fréquentent les spectacles, entretiennent des catins, et ont à leur solde des panégyristes ; ces députés enfin qui, après avoir accaparé la confiance du peuple, ont fini par sucer jusqu’à la dernière goutte de son sang… Ah ! coquins, Pétion, Barnave, Lameth, Brissot, Fauchet, Manuel, vous tous qui avez provoqué la foudre des rois sur un peuple, dont le crime fut de vouloir être libre ; vous tous qui vous êtes ligués avec les accapareurs et les sangsues publiques pour faire mourir de faim et d’inanition les femmes et les enfants que vous n’avez pu immoler à la fureur des tyrans ; le moment de votre défaite approche. L’ami du peuple vous fera régorger… Nous allons jurer la constitution républicaine.

Cette fête sera votre tombeau. Les Sans-Culottes vous apprendront que le commerce ne consiste plus à affamer ses semblables ; que la vie de l’homme est la plus sacrée des propriétés, puisque vous avez étouffé les cris de la nature, puisque vous avez sacrifié à votre insatiable cupidité, la fortune, la liberté, la vie des citoyens. On vous traitera en rebelles, on vous placera sous le glaive de la guillotine… Avoir de l’indulgence pour les traîtres, pour les accapareurs, c’est se déclarer les partisans de l’agiotage et des concussions ; c’est assassiner la société. Au reste, la convention nationale a prononcé la peine de mort contre les accapareurs ; c’est aux corps municipaux, administratifs et judiciaires à les dénoncer, à les poursuivre, à les frapper, s’ils ne sont pas eux-mêmes des monopoleurs.

Une mesure non moins vigoureuse à prendre, c’est de supprimer les privilèges de la compagnie des Indes ; c’est de déclarer que le papier tiré sur Londres et les États avec lesquels nous sommes en guerre n’aura pas de cours en France qu’à la paix ; c’est de défendre sous peine de mort, l’exportation des marchandises quelconques en pays étrangers ; c’est d’interrompre nos relations mercantiles avec les ennemis du dehors. Quand tout espèce de commerce sera suspendue avec les peuples qui sont armés contre notre liberté, quand ils n’auront pas de débouchés pour les différents articles qu’ils nous ont fournis jusqu’à ce jour ; ils se jeteront à nos genoux pour nous demander la paix, ou ils s’insurgeront contre leurs tyrans.

N’est-ce pas une folie de recevoir au pair, les lettres de change tirées sur Genève, sur la Hollande, sur l’Angleterre, pendant que nos assignats éprouvent une perte considérable ? N’est-ce pas une folie de faire passer chez l’étranger, nos vins, notre numéraire, et les denrées les plus utiles pendant que les satellites du despotisme vomissent sur nos côtes des brigands et des assassins ? N’est-ce pas une folie de tirer de l’ennemi des étoffes, et autres marchandises, pendant que nos ateliers sont désertés et nos manufactures sans activité.

Peuple, ne sois pas plus longtemps la dupe des charlatans politiques, des émissaires de Pitt, et des valets des rois. Ils ont épuisé nos finances ; eh bien ! ruinons leur commerce. Ils calomnient notre révolution : prouvons-leur qu’elle n’est fatale qu’aux esclaves. Une nation est riche quand elle ne gémit plus sous le joug des rois. Elle a de puissantes ressources, quand elle a du pain, et du fer ; elle triomphera de la ligue des tyrans, quand elle aime la liberté, par-dessus tout, et qu’elle a juré de s’ensevelir sous les débris de la république.

[Indications sur l’abonnement et les dénonciations.]

Jacques Roux, l’ami du peuple, auteur de plusieurs ouvrages patriotiques

De l’Imp. de FERET, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 255 du Lundi 12 août 1793

Convention nationale – Présidence de Danton.

Adresse de l’Ami du Peuple à tous les sans-culottes de la république, sur la majesté du peuple français. – Les progrès rapides de la liberté, la destruction prochaine des tyrans, les crimes de la faction scélérate des hommes d’État, le triomphe des députés de la montagne. Joie des Parisiens en embrassant leurs frères des départements, la nécessité de noyer les haines, les soupçons dans les sentiments d’une vive fraternité, et de se rallier autour de la nouvelle constitution, pour exterminer les ennemis du dedans et du hors.

Quelle est la splendeur d’un peuple qui, à l’énergie de la liberté, ajoute la majesté du pouvoir souverain ; qui, dans l’espace de quatre ans, renverse les Bastilles, foule aux pieds l’épée et l’encensoir, exhume des entrailles de la terre, les droits de l’homme, proclame au nom de [la] raison, la liberté du monde et du commerce des mers, qui se soustrait au culte superstitieux des rois, conduit les tyrans à l’échafaud[,] élève sur débris sanglants de la monarchie, une république formidable, qui, au milieu des horreurs d’une guerre étrangère, civile et religieuse[,] au sein des orages politiques, au milieu des secousses de tous les éléments du corps social, pousse les cris énergiques de l’indépendance, fait flotter de toute part les couleurs nationales, et vient jurer, du Rhin aux Pyrénées, des Alpes à l’Océan, sur l’autel de l’égalité, des droits et des cultes, l’unité et l’indivisibilité de la république, et la destruction des tyrans ?

Ah ! ce mouvement de force et d’énergie, cet amour du bonheur, ce plan de courage, au milieu des furieux qui entourent, attestent combien est puissante la raison, qui s’avance insensiblement à travers les siècles ; tant d’élans sublimes de patriotisme, de la part des Français, prouvent que la servitude est un outrage fait à la dignité de la nature humaine, et qu’il n’est pas de nation sur la terre qui puisse les rendre à leur antique esclavage.

En effet, qui pourrait désormais nous asservir ? Serait-ce ces dévots délirants, qui propagent stupidement les principes de leur imbécile superstition ; ces charlatans ultramontains, qui élèvent jusqu’au ciel les chaînes qui accablent les hommes sur la terre ; ces Athées sanguinaires qui, par une hypocrisie barbare, rendent cruels par religion, des hommes bons et justes par nature ?… Ils sont passés, ces jours de notre enfance… le colosse de Rome n’a plus que des pieds d’argile ; les suppôts orgueilleux de la tiare ne mettront plus à contribution la stupide crédulité des peuples… ils ne les conduiront plus droit à l’intolérance, de l’intolérance à la superstition, de la superstition à l’ignorance, de l’ignorance à l’esclavage. Ils n’appelleront plus saint[e], leur politique humaine ; ils ne feront plus croire que c’est un sacrilège de reconnaître les droits, la souveraineté, la liberté des nations, ils ne se serviront plus du ciel pour protéger les oppresseurs de la liberté, pour ruiner et dévorer l’espèce humaine.

Nous laisserons-nous enchaîner par ces tigres à couronnes dont les hordes barbares ont souillé le sol de la liberté [ ?] À la vue des dangers, l’âme du républicain s’agrandit, le Français robuste et fier arrachera les torches du fanatisme qui ravage les rives infortunées de la Vendée et des deux Sèvres. Il exterminera les soldats qui sont sortis de la fange monacale et de l’antichambre des grands, pour renverser l’arbre de la liberté : les piques poursuivront jusqu’au fond du Nord les tyrans sur leurs trônes ; déjà ils éprouvent un frisson, avant-coureur de la liberté des peuples.

Si des mandataires corrompus, des administrateurs infidèles, des agents prévaricateurs n’eussent pu former d’un pôle à l’autre une chaîne de conspirateurs, pour leurrer le peuple, l’endormir au bord de l’abîme et consommer sa perte : si d’infâmes transfuges, de lâches déserteurs de la chose publique, des enfants rebelles n’eussent pas percé le sein de la mère-patrie, et arrêté la liberté dans sa marche triomphante ; si une faction scélérate qui a dominé dans les trois législatures n’eût pas attiré sur la France les fléaux de la guerre et de [la] famine, si elle n’eût pas livré au fer des bourreaux nos phalanges patriotiques, nos places fortes, les lois de l’humanité seraient partout reconnues, la liberté aurait la conquête du monde, et il n’existerait plus un trône sur la terre.

Instruits aujourd’hui par l’expérience frappante de notre infortune, par dix-huit siècles d’esclavages et de barbarie, par les trahisons surtout des fondateurs de la liberté, [qui] ont été les valets d ce [de cet] hypocrite du peuple et les valets des tyrans, montrons tout ce que peut le désespoir d’une nation quand on la pousse à bout ; combien ses jugements sont terribles quand elle se lève ; combien sa vengeance est assurée quand elle frappe (20).

Eh quoi ! lorsque le Français combattait sous les rois, et pour les rois, il était intrépide et grand ; aujourd’hui qu’il se bat pour le peuple, pour la liberté, pour le triomphe des lois, qui sont son ouvrage, aujourd’hui qu’il ne tire le glaive qu’à la voix de la justice, il ne doit le renfermer qu’au chant de la victoire. Portons en tribut à la patrie, la fierté des Spartiates, et le courage de Brutus. Que nos armes soient, non l’honneur qui, chez les nobles, s’alliait à tous les crimes, mais l’amour de l’égalité et la haine des tyrans. Celui qui meurt pour la liberté de son pays, vit éternellement pour la gloire. Il n’est pas de destin plus glorieux, que d’écraser le despotisme, que de broyer, pulvériser, anéantir ces illustres brigands, ces lâches décorés, qui veulent nous maîtriser avec autant d’orgueil et de cruauté.

Qui de nous, en effet, gémirait désormais sous la verge des Capet, des Guillaume et des Brunswick ? Qui de nous s’agenouillerait, en esclave, devant des Messaline et des Néron ? Ah ! le dernier roi des Français n’a pas expié ses crimes sur l’échafaud ; nous n’avons pas élevé sur les ruines de la monarchie, une constitution républicaine, pour reconnaître d’autre maître que la loi, pour adorer les prêtres, les nobles et les faux dieux, que la flamme de la Bastille a consumés. On ne peut se soumettre à un roi, sans outrager la nature.

De quels crimes ne vous êtes-vous donc pas rendus coupables, Brissot, Pétion, Guadet, Fauchet, Barbaroux, Lanjuinais, Fermond, Buzot, Gensonné, Vergniaud, Caritat (21), Carra, Guisson, Fonfrède, Gorsas, Louvet, etc. etc. en blanchissant un tyran précipité du trône, dont le règne, ainsi que de sa barbare épouse, fut celui des forfaits ? en vous partageant, avant et depuis son supplice, les lambeaux de la pourpre royale ?

De quels crimes ne vous êtes-vous pas rendus coupables vous qui jusque dans le sanctuaire des lois, avez aiguisé les poignards encore sanglants de la Saint-Barthélemy ; vous qui vous êtes mis à la tête des fanatiques et des rebelles pour faire de Paris, la ville de la liberté et des arts, un monceau de cendres ; vous qui, dans des écrits affreux et répandus en profusion, organisez la guerre civile ; vous qui n’avez cessé d’appeler anarchistes et factieux les défenseurs intrépides de la république ; qui avez fait arrêter dans les départements les représentants du peuple, qui avaient voté la mort du tyran ; vous qui avez fait égorger le maire de Lyon, le procureur syndic des Bouches-du-Rhône, Lepeltier et Marat ; vous qui avez institué à Marseille des tribunaux d’assassins ; vous qui avez soustrait les papiers de l’armoire de fer, et volé les diamants du Garde-Meuble (22) ; vous qui, de concert avec Dumouriez, Lafayette et Custine, avez négocié la reddition de nos villes fortes ; vous qui avez fait massacrer les héros de la Bastille, du château des Tuileries, de Valmes [Valmy] et de Jemmapes ; vous qui n’avez cessé d’être en relation avec les traîtres, les agents de famine et les contre-révolutionnaires ; vous qui avez établi une inquisition dictatoriale pour faire périr par le fer et le feu, et sur l’échafaud, les amis incorruptibles du peuple ; vous enfin, nouveaux Catilina, qui avez commis tant de crimes, que vous avez lassé la patience du peuple, que ce n’est que par une fuite honteuse que vous avez échappé au glaive de la loi ; vous ne vous trouvez même plus d’asile dans les contrées que vous avez fanatisées.

Sans-culottes des départements, il est si facile aujourd’hui de porter un jugement [sur ceux] qui ont blasphémé contre le peuple et la liberté, qui [ont] occasionné les maux qui déchirent la France. S’il était possible que vous eussiez conçu de l’inquiétude sur nos sentiments, sur notre dévouement à la chose publique ; ah ! venez avec nous, nous [vous] montrerons le lieu où les amis de la liberté expirèrent, lors de la prise de la Bastille : nous vous conduirons à la place du Caroussel, où les Parisiens, les Marseillais et fédérés des départements, cimentèrent de leur sang la république naissante. Nous vous ferons embrasser ce jeune chêne que des citoyens égarés, [planter] plantaient en signe de fraternité, au moment qu’ils abjurèrent leur erreur. Nous dirigerons vos pas vers le champ de la fédération, où le cruel Lafayette et le mercenaire Bailly, firent étouffer l’opinion publique, par un massacre. Mais, il est une place plus digne de votre cœur et du nôtre ; venez, amis, venez entre nos bras ; que là, tombent les préjugés cruels et le bandeau de l’erreur : oublions dans un mutuel embrassement le sang et les larmes, que de fatales discordes ont fait verser. Le jour où des républicains font serment de défendre jusqu’au tombeau la liberté et l’égalité, est celui où toutes les haines et les disputes particulières doivent se noyer dans les sentiments d’une intime fratenité. Il ne doit y avoir parmi nous d’autre passion que celle de la liberté, d’autre étendard que celui de la constitution, d’autre culte que celui de la patrie, d’autre rivalité que celle de la vertu.

C’est la sainte et étroite alliance du peuple qui peut seule ramener au-dedans, la confiance, l’esprit public et le bonheur ; ce n’est qu’en se serrant les uns contre les autres, qu’on triomphera de l’ennemi du dehors.

Bénissons donc le nouvel ordre de choses qui nous fait les enfants de la même famille et nous délivre du joug de la servitude… Livrons les traîtres au glaive vengeur des lois ; abandonnons les hommes tièdes à leurs remords, poursuivons les sangsues publiques : allons annoncer aux esclaves et aux despotes, le troisième réveil de la liberté.

[Indications sur l’abonnement et les dénonciations.]

Jacques ROUX, l’ami du peuple, auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

De l’Imp. de FERET, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 256, du Mercredi 14 août 1793.

Convention nationale – Présidence de Hérault Séchelle

Le réveil du tribunal révolutionnaire. – Le coup de grâce d’Antoinette et de Custine. – Nécessité d’exclure les nobles des emplois. – Dénonciation de Souchet et Reynier, procureur syndic et maire d’Angoulême. – Trait de barbarie exercé par le sieur Jobert, administrateur au département de police à Paris.

La bonté des Français a multiplié les ennemis de la chose publique et enhardi les conspirateurs : c’est le trop d’indulgence qui a servi à nous égorger, par quelle fatalité le tribunal révolutionnaire n’a-t-il donc pas encore interrogé la cruelle Antoinette, qui a couvert de sang la France et qui est cousue de crime : les égards qu’on a pour cette Messaline attestent que ses juges croient aux revenants, qu’ils sont les vils adulateurs de la royauté, et que peut-être même ils sont ses complices. Il semble qu’on [n’]aurait transporté cette scélérate, de la tour du Temple aux prisons du Palais, que pour la soustraire à la surveillance des magistrats du peuple, pour lui fournir l’occasion de concerter avec les traîtres, d’apitoyer les contre-révolutionnaires sur son sort, et de s’évader dans un moment de troubles.

Cependant il n’est personne qui puisse douter que cette catin sanguinaire ne soit autant et plus coupable encore, que son barbare époux Aurait-on oublié que cette femme atroce avait fait investir de baïonnettes en 89, le sanctuaire de la liberté naissante ; qu’elle avait préparé la dissolution des Etats-Généraux par la force des armes ; qu’elle présidait les conjurés qui voulaient mettre Paris à feu et à sang ? Aurait-on oublié que l’Autrichienne avait donné ordre à ses satellites, dans les journées du 5 au 6 octobre, de tirer sur le peuple ; qu’à cette époque elle disait qu’elle boirait avec plaisir jusqu’à la dernière goutte du sang des Français ? Aurait-on oublié que cette tigresse eût été liée avec tout ce qu’il y avait d’impur et d’aristocrates parmi les esclaves du tyran, que trois fois par semaine, Léopold lui envoyait des courriers, et que c’est par son canal qu’on a élevé au ministère Montmorin, Guignard, Laluzerne, Duportail, Bertrand, Duport, Tessarts, Chambonas, Narbonne, Clavière, etc. ? Aurait-on oublié le voyage de Montmédy, que pour se venger de son arrestation, elle a fait couler au Champ-de-Mars le sang des patriotes, et armé onze brigands à couronnes, pour ressusciter l’ancien régime ? Aurait-on oublié qu’elle était à la tête des faux-monnayeurs de Passy, des accapareurs de la Gironde et des îles du Levant ; qu’elle n’a fait conférer le commandement des armées qu’à des fripons et des assassins ? Aurait-on enfin oublié qu’elle a tenu constamment le fil de la contre-révolution ; qu’elle a réfugié dans son appartement, les chevaliers du poignard, les prêtres réfractaires, les aristocrates les plus gangrenés, qu’elle a passé en revue le 10 août les Suisses.

Ah ! si, lors de la prise du château des Tuileries, les vainqueurs avaient le droit de poignarder Antoinette, les juges ne doivent pas hésiter de lui dire : tu es la soeur de Léopold, qui a fait massacrer trois cent mille Français : tu mérites la mort… Tu es la veuve d’un tyran, dont tu dirigeais la plume, tu mérites la mort. C’est par toi et pour ton fils, que les contre-révolutionnaires de Lyon, de Marseille, et de la Vendée sont armés, tu mérites la mort. Va, cruelle, expier sur l’échafaud tes forfaits. Barbare Antoinette, tu ne jouiras pas du plaisir de voir égorger la moitié de la nation et enchaîner l’autre.

Tel est le langage que le tribunal révolutionnaire doit tenir à Custine : La conduite que ce ci-devant noble a mené dans l’assemblée constituante, ses relations avec Lafayette, Dumouriez et l’Égalité, sa correspondance avec le roi de Prusse, l’abandon de l’armée qui était à ses ordres, dans les moments de crise, le despotisme effrayant qu’il a exercé envers des officiers et des soldats patriotes, qu’il a fait fusiller, pour avoir fréquenté des sociétés populaires, les obstacles qu’il a mis à la propagation des principes de la liberté, l’artillerie immense qu’il a fait enlever de Lille, pour la mettre à la disposition des Prussiens, la reddition de Condé, de Mayence, et de Valenciennes ; voilà des preuves plus que suffisantes, pour le conduire à l’échafaud. Dans les départements, qui sont en état de rébellion, on conduit sans miséricorde, les amis de la liberté au supplice. On les immole sans observer les formes, à la fureur du despotisme ; parce que Custine a commis toutes sortes de crimes ; parce qu’il a ses coffres remplis d’or et d’assignats ; parce qu’il a occupé des places éminentes, faut-il craindre de le frapper ? Il suffit pour condamner ce scélérat, de lui dire qu’il était à la tête de la plus belle armée de la république, et qu’il n’est pas venu au secours de nos places fortes. Il suffit de lui dire que le département du Nord est presque envahi, que Cambrai est peut-être cerné, et que l’ennemi s’avance à grands pas vers Paris ; il suffit de lui dire qu’étant par nature et par habitude l’ennemi du peuple, il n’a pu défendre sa cause, par conséquent il a trahi. Sa tête doit donc tomber sous le glaive de la loi.

Il est une mesure, non moins rigoureuse à prendre envers les conspirateurs ; c’est de prendre en otage leurs femmes et leurs enfants, jusqu’au triomphe de la liberté, c’est d’expulser des emplois publics les nobles et tous ceux qui tenaient aux castes privilégiées. Le voeu des Français se prononce avec tant d’énergie, que la Convention nationale ne tardera pas sans doute à faire justice des nobles, qui sont des espions, des voleurs et des assassins.

Je pense même qu’on sera forcé de les mettre bientôt en état d’arrestation. Voilà un fait récent, bien propre à éclairer l’opinion publique.

Le comité de Salut public de la ville d’Angoulême (département de la Charente) avait fait incarcérer les hommes suspects de son district ; les sieurs Garat, Chabrefy, connus et très connus par leur incivisme, furent arrêtés, ainsi que soixante-sept autres individus de la même trempe. Telle est l’aristocratie du département et de la municipalité, que le procureur syndic Souchet, et le maire Reynier ont fait mettre sur-le-champ en liberté les contre-révolutionnaires.

Je dénonce un autre trait de despotisme, que vient d’exercer à Paris l’administrateur Jobert. Le citoyen Jean-Charles Cosfin, employé aux contributions publiques à la mairie, rue Philippeau, n° 220, guidé par des sentiments d’humanité, se présenta, il y a deux jours, au département de police, pour témoigner l’intérêt qu’il prenait à la situation d’une femme qui, allaitant son enfant, et les yeux baignés de larmes, l’avait prié de lui faciliter les moyens de rendre compte à son mari de quelques affaires domestiques.

Cet administrateur, à larges épaules, rejeta avec dédain les représentations du citoyen Cosfin, en faveur de cette femme infortunée, dont le mari était incarcéré depuis plusieurs jours. Jobert ordonna impérieusement aux gardes de le mettre à la porte. A peine le citoyen eut-il répondu qu’il allait se retirer, mais qu’il ne manquerait pas de rendre compte de sa conduite peu mesurée, que le vertueux Jobert a l’impudeur de le faire incarcérer dans les prisons de la mairie, au mépris de toute réclamation, sans vouloir même entendre l’administrateur des contributions publiques, qui requérait le citoyen Cosfin.

Sans doute la loi fera justice d’un pareil abus d’autorité. Il y a oppression contre le corps social, lorsqu’un seul de ses membres est opprimé. La liberté serait bientôt anéantie, si un individu s’arrogeait le droit d’en incarcérer un autre ; si un comité réunissait à la fois plusieurs pouvoirs, s’il s’érigeait en comité central, en gouvernement, si on mettait à sa disposition une somme de 50 millions. L’histoire nous apprend, que les sénateurs romains ne tardèrent pas à enchaîner le peuple, lorsqu’ils se firent adjuger une liste civile… C’est l’or du défunt tyran qui a attiré tant de maux sur notre infortunée patrie.

La fête de la Fraternité, que les citoyens imprimeurs ont célébrée samedi, les ont [sic] empêchés de soigner le dernier numéro.

[Indications sur l’abonnement et les dénonciations.]

Jacques Roux, l’ami du peuple,

Auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

De l’Imp. de Féret, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 257, du samedi 17 août 1793.

Convention nationale – Présidence de Hérault Séchelle.

L’inexécution des décrets du 2 juin, la source de nos maux. – Moyens urgents à employer pour sauver la patrie. – Thermomètre pour connaître les vrais républicains. – Sentiments qui doivent animer les Français dans les circonstances actuelles. – Le coup d’éperon donné aux administrateurs des subsistances.

Si les mesures salutaires qu’avait décrétées la Convention nationale, depuis la noble et sainte insurrection du 2 juin, avaient été mises en vigueur ; si l’on eût organisé dans tous les départements une force armée redoutable, composée de sans-culottes ; si l’on eût levé sur les riches l’emprunt d’un milliard, ce qui n’est pas le huitième de ce qu’ils ont volé aux citoyens depuis le commencement de la révolution ; si l’on eût désarmé, incarcéré les gens suspects ; si l’on eût établi dans les grandes villes des ateliers pour la fabrication des armes de toute espèce ; si l’on eût exercé les citoyens aux évolutions militaires ; si l’on eût exécuté les lois relatives à l’exportation des matières de première nécessité ; si l’on eût expulsé des fonctions publiques les ennemis naturels de la liberté, tous ceux qui tenaient des emplois de la cour, et qui étaient attachés, aux ordres privilégiés ; si l’on eût livré au tribunal révolutionnaire les députés des trois législatures qui ont trahi la cause du peuple depuis 89 ; si l’on eût mis à prix la tête des Capet fugitifs, du ministre Pitt, et des tyrans ligués contre la liberté française ; si l’on eût démoli les châteaux des conspirateurs ; si l’on n’eût accordé des passeports qu’aux agents de la république et aux négociants qui étaient dans les bons principes ; si l’on eût interrompu toute espèce de commerce avec les puissances qui nous font la guerre ; si l’on eût suspendu le remboursement des charges et le payement des pensions des personnes qui tenaient à l’ancien régime ; si l’on eût pris en otage les femmes, les enfants des émigrés et des généraux qui ont livré nos villes fortes ; si l’on eût établi des écoles primaires pour la propagation des principes de l’égalité et de la liberté ; si l’on eût dégraissé, frappé de mort les agioteurs, les accapareurs, les vendeurs d’argent, les ministres concussionnaires, les fripons qui ont approvisionné les armées et passé des marchés ruineux pour la république ; si le glaive de la loi eût atteint tous les scélérats qui ont préparé le déchirement de la république ; si avant de déclarer la guerre aux puissances étrangères on se fût mis en état de ne pas la craindre ; si on eût fait une justice éclatante des ennemis du dedans, avant que d’aller combattre ceux du dehors ; si enfin au lieu de porter dans la Belgique des vivres immenses, notre numéraire, notre artillerie qui sont devenus la proie de nos ennemis, au lieu de livrer des combats partiels aux Autrichiens, nous eussions tombé sur eux comme la foudre ; nous eussions tenu nos places frontières dans un état formidable, il est certain que les hordes barbares des tyrans n’auraient pas souillé la sainteté de notre territoire : la statue de la liberté ne serait pas couverte d’un voile funèbre : les trahisons du dedans et du dehors n’auraient pas mis la patrie sur le bord de l’abîme.

Cependant quelque grands que soient les dangers qui menacent la chose publique, le livre des destinées est encore ouvert pour nous. Nous avons les bras, les canons, les piques, le courage qui nous ont aidés à faire disparaître la Bastille ; que le lion du patriotisme se réveille pour la troisième fois : le stupide Espagnol et l’automate prussien se repentiront bien vite d’avoir mis le pied sur le sol de la terre de l’égalité.

Peuple, lorsque tu gémissais sous le joug d’une constitution où les droits de l’homme étaient méconnus, insultés ; d’une constitution qui était la source de maux qui t’accablent, à peine les satellites du despotisme se furent-ils emparés de Verdun, par la plus indigne des trahisons, que tu n’eus qu’à paraître pour les faire rétrograder ignominieusement. Le nom de république fit pâlir et reculer d’effroi les bandes esclaves des tyrans…

Aujourd’hui que tu as bu dans la coupe de la fraternité et de l’égalité ; aujourd’hui que tu as à opposer à la ligue, à la rage des rois un évangile qui est le symbole de la vertu et du bonheur ; aujourd’hui que tu as juré au bruit du canon qui a fait trembler la terre, de défendre les lois impérissables de l’humanité, et de renverser les trônes qui ont écrasé le monde, la liberté ne saurait rétrograder. La république sera éternelle si les dieux l’ordonnaient autrement, nous nous élèverons jusqu’au ciel pour désarmer la foudre, et nous mourrons…

Quelle est donc grande la destinée d’un peuple qui a placé la constitution entre deux gardiens fidèles, la sagesse et le courage, d’un peuple qui a voué un culte à toutes les vertus, d’un peuple qui est dans l’heureuse alternative d’une mort glorieuse ou d’une victoire honorable ! Une nation qui voit les rois sous ses pieds, qui appelle tous les hommes épars sur la surface du globe à la liberté et au bonheur, pourrait-elle manquer de se signaler par un dévouement héroïque, et de recevoir une couronne de laurier pour le prix de sa vertu ?

Mais citoyens, pour forcer nos ennemis à reconnaître notre indépendance, à respecter les lois de l’égalité, aimées du ciel et avouées de la nature, pour leur faire adorer l’étoile de la constitution qui plus sûre que celle des mages, nous conduira au port du salut, resserrons les liens la fraternité ! De l’union naît la force. Que le Français se lève et sur rives de la Loire, de l’Escaut et du Rhin, pour anéantir les rebelles et les brigands. Le moment arrive où il sera facile de juger si ceux qui ont donné leur adhésion à l’acte constitutionnel, veulent sincèrement la République. Les marchands, les épiciers, les propriétaires, qui vendront aussi cher qu’ils ont fait jusqu’à ce jour les denrées de première nécessité, c’est-à-dire qui continueront d’exercer leurs brigandages, leurs concussions ; ces fripons, à coup sûr, veulent l’anéantissement de la République. Ceux qui mettront des entraves dans la perception des impôts, dans le recrutement des troupes, les égoïstes qui ne s’attendrissent pas sur le sort des malheureux, et qui ne voleront au secours de la patrie, ceux-là à coup sûr, veulent l’anéantissement de la République. Ceux qui entretiennent une méfiance alarmante sur les subsistances, qui refusent d’ouvrir leur registre pour en constater l’état, qui insultent aux commissaires des sections par un refus opiniâtre, par le sourire du mépris, ces hommes exécrables [qui] empoisonnent, affament ainsi les citoyens, veulent à coup sûr l’anéantissement de la République.

Eh quoi ! barbares administrateurs, fripons patentés, égoïstes contre-révolutionnaires, de quel droit cachez-vous l’état actuel des subsistances ? Les grands intérêts de la nation se traitent en présence du peuple : les séances des corps municipaux, administratifs et judiciaires se tiennent en public : le ministre de la guerre communique à quiconque le désire l’état de l’approvisionnement de nos armées, et vous n’ouvrirez pas aux citoyens, fondant en larmes, les greniers des subsistances ? Quelle est donc cette liberté, qui ne laisse pas le droit de savoir si on a, ou si on n’a pas de pain pour le lendemain ? Quelle est donc cette administration qui prélève, en sous additionnels, des sommes immenses, et qui fait payer encore 10 s. la livre le pain de mauvaise qualité, vu la perte considérable du temps, qu’on passe à la porte des boulangers ! A quoi se réduit la publicité, si deux ou trois individus ont seuls la clef des subsistances ; s’ils peuvent commander, à volonté, l’abondance et la disette ; s’ils tiennent dans leurs mains les destinées d’un million d’habitants ; s’ils ont la faculté de les ruiner, de les affamer, de les empoisonner, et de les désespérer. Ah ! malgré le voile dont vous couvrez le monopole, l’agiotage, les accapareurs, le peuple y voit clair : il sait, administrateurs infidèles, (que je ne nomme pas), parce que vous avez sur le front le cachet de l’opprobre et l’infamie il sait que vous ne refusez de la farine aux boulangers, que pour trouver occasion de vendre très cher, et nous faire avaler la poussière qui est dans vos magasins ; il sait que vous ne voulez pas donner connaissance de vos registres, afin qu’on ne puisse pas vérifier les marchés que vous avez passés à votre profit ; il sait que vous ne supposez une disette de grains que pour vendre plus cher le blé que vous avez accaparé dans les départements. Et si je n’étais convaincu de la vertu de plusieurs magistrats qui nous président, je dirais que [vous] êtes d’accord avec les émigrés pour exciter le peuple à se révolter, réduire par la famine une ville qu’on n’a pu réduire par la force des armes. Je dirais que vous êtes payés du ministre Pitt, pour occasionner jusqu’au premier septembre un grand mouvement dans Paris. Car d’où vient ce silence affecté sur les réclamations d’une multitude respectable qui demande l’état des approvisionnements ? De deux choses l’une ; ou ils sont en bon état, ou ils ne le sont pas. Dans la première hypothèse vous ne devez pas hésiter d’ouvrir vos greniers : vous devez l’avouer avec franchise au peuple, afin de le mettre à portée de pourvoir à ses besoins, et d’escorter les convois si l’arrivage éprouvait des difficultés.

« Il y aurait, dites-vous, du danger, à rendre public l’état des subsistances : nos ennemis profiteraient de notre détresse pour les vendre plus cher et tenteraient peut-être de nous subjuguer par la famine. »

Ce langage ne peut être que celui des intrigants et des fripons. Scélérats, il n’y a jamais de risque à dire la vérité. Plus les périls sont grands, moins l’on doit cacher au peuple sa cruelle position. C’est précisément en tenant les citoyens dans une inquiétude alarmante sur les subsistances, que vous secondez les projets des ennemis de la patrie, que vous le mettez à portée de vendre, au prix de l’or, leurs denrées, d’intercepter le cours des farines, et d’opérer la contre-révolution en affamant le pays.

Ainsi, ce n’est pas pour le peuple qu’il y aurait du danger à rendre publique votre administration ; mais pour vous et vos associés, qui volez et trahissez la nation ; pour vous, qui affichez le luxe et l’insolence des ministres de l’ancien régime ; pour vous qui vendez les farines à faux poids ; pour vous, qui enlevez aux habitants de cette immense cité cent mille écus par jour, en faisant monter la garde à 300 000 personne pendant 8 et 10 heures pour avoir un pain de quatre livres ; pour vous qui, par vos vexations, par le mépris que vous faites des citoyens qui vous ont honorés de leur confiance, par votre fortune rapide méritez et ne tarderez pas de présider la guillotine. Honni soit qui mal y pense. (23)

Jacques Roux, l’ami du peuple

auteur de plusieurs ouvrages patriotiques

[Pas d’indications concernant l’abonnement ou les dénonciations.]

De l’Imp. de Féret, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame


N° 258 du Mardi 20 août 1793

Convention nationale – Présidence de Hérault Séchelle.

Réflexions sur le décret qui déclare que le peuple français va se lever en masse pour écraser les tyrans. Dangers qu’il y aurait d’associer indistinctement les traîtres à la gloire de défendre la liberté. – Nécessité de désarmer et d’arrêter les carabins, anciens valets de la cour, et les suppôts de la royauté. – Peine rigoureuse à infliger aux égoïstes qui refuseront de marcher sous la bannière de la patrie. – L’ami du peuple dégraissant les accapareurs, avant leur départ pour la frontière, afin qu’ils soient plus agiles dans la marche.

Tout présage, tout annonce le triomphe de la liberté. Les levées partielles de soldats, les demi-mesures avaient mis nos généraux dans le cas de calculer froidement la ruine de la patrie. Lafayette, Luckner, Montesquiou, Dumouriez, Custine et leurs agents on fait massacrer six cent mille hommes, en n’attaquant l’ennemi qu’avec des forces inférieures aux siennes. La Convention nationale vient de déjouer les complots de la faction scélérate qui aurait fait égorger les amis de la république, les uns après les autres : elle a décrété que le peuple français se lèverait tout entier pour expulser les brigands de son territoire ; sans doute cet appel général à la nation, le mouvement sublime de deux millions d’hommes frappant de toutes parts, et à la fois les tyrans, ce seraient là des moyens infaillibles pour écraser les soldats à la livrée de la royauté et du fanatisme.

Mais si la liberté ne peut triompher que par un grand effort, que par l’explosion de la foudre nationale, il ne faut pas associer indistinctement tous les hommes à la gloire de marcher sous la bannière de la patrie. Les désordres qu’ont causés à la Vendée et sur nos frontières les intrigants qui se sont enrôlés pour des assignats ; les différents artifices dont se servent les nobles, les royalistes et les suppôts de la tyrannie pour mettre des entraves dans le recrutement des volontaires ; les vols, les concussions des égoïstes et des marchands qui nous ruinent et nous affament patriotiquement : voilà des considérations pour passer au scrutin épuratoire les personnes qui se présenteront pour composer vos phalanges patriotiques. Il est des membres gangrenés qui, loin de servir la république, corrompraient bientôt et entraîneraient la dissolution de l’armée. Combien ne serait-il pas dangereux de confier la garde de la liberté à, ceux qui en ont juré la ruine ; à des fripons, à des traîtres, à des parjures, à ceux qui conspirent en naissant contre la liberté. Quels secours trouver dans ce banquier qui a peur de son ombre, dans ce financier qui ne tend les bras qu’à la volupté ? Quelle confiance peut inspirer le gentilhomme qui regrette son cordon, le notaire qui n’a plus de paperasses à déchiffrer, le prêtre qui croit aux revenants ? Ne serait-ce pas le comble de la folie de placer des tigres à côté des agneaux, et d’incorporer les amis des rois dans les légions des hommes libres ?

Ce sont en grande partie les scélérats qui étaient attachés à l’ancien régime qui troublent l’ordre des nos assemblées. Quels ravages ne causeraient-ils pas dans nos bataillons ? Le moindre rappel les épouvante ; comment ces lâches qui n’ont du courage que pour le crime se placeraient-ils sous la bouche du canon et sous les baïonnettes ? Ils ont signé des pétitions pour faire égorger le peuple, comment feraient-ils triompher sa cause ?

Ne soyons donc pas en contradiction avec les principes ! Puisqu’une fatale expérience nous a appris que la cause de nos malheurs provenait de ce qu’on n’avait élevé aux législatures, aux fonctions administratives et judiciaires, que des hypocrites, des traîtres et des assassins ; puisque c’est par le canal des hommes attachés à la caste privilégiée que s’est opérée la déroute de nos bataillons, la reddition de nos places fortes, la dilapidation des finances et la corruption de l’esprit public ; puisque ce sont les intrigants de toutes les classes qui se sont glissés dans les armées, qui y ont semé le trouble et la division, qui ont enchaîné le courage de nos soldats, et livré à l’ennemi nos vivres et nos munitions de guerre ; au moment où la nation va se lever pour la troisième et dernière fois, méfions-nous de ces héros de 500 liv[res], de ces brigands qui ne s’enrôlaient que pour déserter, pour divulguer nos moyens de défense et nous poignarder avec facilité ; méfions-nous de ces hommes exécrables qui s’étaient inscrits sur le livre des assassins, et qui ont reçu du tyran le prix de leur prostitution ; méfions-nous de cette horde contre-révolutionnaire qui s’empare dans les sections du fauteuil, du bureau, des commissariats, de toutes les places lucratives et honorifiques pour servir les aristocrates, abreuver d’outrages et de calomnie les défenseurs de la liberté, et délivrer des certificats de civisme aux fripons qui ont encore les mains dégouttantes du sang d’or du peuple. Les gens suspects, des hommes de proie, avides de sang et de carnage, des banqueroutiers, ces carabins anciens valets de la cour, la horde maudite des ennemis publics ; ceux qui ont fait couronner le cheval blanc de Lafayette, qui ont insulté au courage républicain des députés de la Montagne ; ces lâches hypocrites, qui ont infecté les départements du poison de leurs écrits, qui ont levé une armée de brigands pour anéantir la ville de la révolution, Paris, qui est le tombeau des rois, et l’asile des hommes libres, cette race criminelle de vils sapajous (24), de larrons effrontés, de malversateurs, de royalistes, de traîtres, d’accapareurs : tous ces monstres ne peuvent aimer la république, ils ne porteront jamais les armes pour la défendre, ils ne verseront pas leur sang pour la liberté.

Cependant, les circonstances sont impérieuses ; les dangers de la patrie sont extrêmes : il faut tomber en masse, écraser tout à la fois et disperser, sans retour, les armes combinées des tyrans ; il faut purger la terre de l’égalité des tigres que trop d’indulgence a multipliés. Trouveriez-vous dans le marchand qui est cloué à son comptoir parmi nous [sic (25)]

Quel parti prendront les sans-culottes à l’égard des mauvais citoyens qui abhorrent la révolution ? La Convention nationale leur a indiqué la marche qu’ils doivent suivre. Il est plus que jamais indispensable de les désarmer et de les arrêter. On ne saurait se dissimuler que parmi ceux qui s’inscriront volontairement pour aller au secours des frontières, ou des départements ravagés par les brigands, il n’y en aurait beaucoup qui passeraient en pays étranger ou se rendraient à des contre-révolutionaires. Le salut public exige donc qu’on s’assure de la personne de ces hommes suspects afin que lorsque les patriotes iront frapper au-dehors les esclaves des tyrans, les traîtres de l’intérieur soient dans l’impossibilité d’opérer la contre-révolution, comme ils ont fait à Lyon, à Toulon, à Marseille. Quant [à] ceux qui sont physiquement et validement constitués, qui ont servi la Révolution par leurs lumières et leur courage ; c’est pour eux un devoir et une vertu de défendre jusqu’au tombeau une constitution qui est fondée sur les bases éternelles de la liberté et de l’égalité. Ceux qui refuseraient, sans raison plausible, leurs bras pour terrasser les ennemis de la patrie, la loi doit les frapper de mort et confisquer tous leurs biens au profit des volontaires qui courront les dangers des combats.

L’homme n’appartient pas à lui-même, mais à la société ; elle a droit de disposer pour le bonheur de tous, de sa fortune et de sa vie ; celui qui enfreint son serment, qui est insensible à la voix de la patrie, qui est sur le bord de l’abîme ; l’égoïste qui voit couler froidement le sang de ses concitoyens, ne mérite plus qu’on protège sa personne et ses propriétés. Il n’est pas de différence entre la lâcheté et la perfidie, entre l’insouciance et la conspiration, entre l’inactivité et l’assassinat. L’amour de nos semblables ressemble à un feu qui dévore et consume tout ce qui l’entoure, à un torrent qui se précipite furieux, et renverse tout ce qui s’oppose à sa chute rapide. Le républicain dit, fait, entreprend tout pour le triomphe des lois, qui sont son ouvrage. Les hommes abominables qui étouffent les cris de la nature, qui verraient arriver l’Autrichien sans sortir de ses [sic] foyers, qui ne portent les armes que pour protéger leurs vols et leurs concussions, toute la séquelle impure des sangsues publiques, qui votent au fond de leur cœur pour la contre-révolution (car sans ces sentiments, ils ne réduiraient pas le peuple à manger des cailloux et à dévorer ses propres entrailles), tous hommes mielleux en apparence qu’on appelle dans les assemblées populaires, dans les sections les apôtres de la liberté, qui ont de larges épaules et de gros poumons et qui néanmoins seront assez insensibles à la gloire, à la prospérité de leur pays pour se cacher dans les caves et se soustraire au tirage, il ne doit pas y avoir de grâce pour ces hypocrites qui veulent jouir des avantages de la société, sans en partager les dangers ; il faut les forcer, je le répète, sous peine de mort, de marcher aux frontières. Encore dans cette hypothèse, peuple, je t’engage, à leur faire vider leurs poches. Cette mesure aura la double utilité, et de les rendre plus agiles au combat et d’enrichir la nation, qu’ils ont appauvrie. Le bien mal acquis s’en va comme il est venu.

JACQUES ROUX, l’ami du peuple. Auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

De l’Imp. de FERET, rue du Marché-PaIu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 259 du jeudi 22 août 1793

Convention nationale – Présidence de Hérault Séchelle.

Réponse de l’Ami du Peuple à la soi-disant veuve Marat. – Le banqueroutier Ferville et l’assassin Tessier et la puante Souchet convaincus d’impostures. – L’Ami du Peuple fermant la bouche aux intrigants et aux sots.

L’écrivain qui dénonce avec courage les fripons et les conspirateurs, doit s’attendre à être abreuvé d’outrages et de calomnies.

Mais si la haine, les persécutions font la liste civile des patriotes ; s’il est des circonstances où il y a de la gloire à mépriser les injures, il en est aussi où il y aurait de la lâcheté à ne pas y répondre.

Des scélérats vendus et à vendre, un banqueroutier et un assassin, les sieurs Tessier d’Angoulême, forcés de se retirer à Genève pour échapper au fer des bourreaux, ont fait insérer contre moi dans le Publiciste de la République française n° 233, les dénonciations les plus infamantes ; la très puante aristocrate Souchet, chassée de son département pour raison de concubinage, et faisant à Paris le métier de catin quoiqu’elle ait à peine la figure humaine, cette tigresse, qui porte sur son front l’empreinte de tous les crimes, pour se venger de ce que je n’ai pas admis dans ma classe de philosophie, il y a 15 ans, trop de ses proches parents qui avaient une mâchoire d’âne et les vices de sa famille ; cette femme abominable qui ne vit que de calomnie et de parjures, se répand dans les assemblées de section, dans les sociétés populaires, dans les groupes pour me perdre dans l’opinion publique.

Il est temps de confondre l’imposture pour procéder avec méthode à ma justification. Je vais vous rappeler ce qui est inséré dans le n° 233 du Publiciste.

L’auteur de ce journal, dont je ne veux pas remuer les cendres, dont la mort est une calamité publique, dont j’ai fait le 24 juillet l’oraison funèbre ; 1° m’a accusé d’avoir profité de l’assassinat de Jacques Roux, curé d’Issy, usurper son nom et cacher le mien qui était diffamé ; 2° il a dit que je lui avais tenu ce propos que mon patriotisme pourrait me valoir, comme à l’abbé Fauchet, un évêché ; 3° que la religion était un voile d’impostures ; 4° il a ajouté que j’avais été chassé ignominieusement de mon diocèse, et des maisons où j’étais entré comme récepteur, que j’avais été décrété de prise de corps, comme prévenu d’assassinats ; que dans la ville de Saintes, j’avais semé le trouble dans les familles où m’appelait mon ministère ; que j’avais été soupçonné d’avoir commis, participé ou du moins excité quelques mauvais sujets comme moi à commettre des crimes capitaux.

D’un autre côté, la veuve Evrard, que je ne reconnais pas pour la veuve Marat, puisqu’elle n’a rempli par son mariage aucune des formalités requises par la loi, me poursuit avec l’acharnement de mes détracteurs, et la rage de quelques personnes de son sexe. Elle a eu l’insolence me dénoncer à la Convention nationale, comme un écrivain scélérat, prêchant des maximes extravagantes, provoquant au pillage et au meurtre, insultant à la mémoire de son époux ; elle n’a pas rougi de me présenter comme un émissaire d’Angleterre et d’Autriche pour saper fondements de notre République naissante.

Voilà ma réponse à la première calomnie.

Extrait des registres de l’église paroissiale de S. Cibard de Pranzac, diocèse d’Angoulême.

Le 23 août 1752, a été baptisé par moi, soussigné, Jacques Roux, fils légitime de M. Gatien Roux et de demoiselle Marguerite Mont-Salard, né le jour d’avant-hier au bourg de Pranzac. Le parrain a été M. Jacques Tourette, le grand-père, et a tenu par commission M. Jacques Tourette son petit-fils, et marraine demoiselle Anne Mont-salard, et par commission Marie Montsalard sa nièce qui n’ont signé. Marquet curé de Pranzac. Certifié conforme à l’original, Tourette, curé de Pranzac. [sic pour les trois graphies de Montsalard]

Nota. Ledit extrait est revêtu de toutes les formalités, et a été inscrit de ma main le 8 juillet dernier, au comité de police de la section des Gravilliers.

Il est donc évident que je n’ai pas usurpé le nom de Jacques Roux, curé d’Issy.

Après avoir convaincu mes délateurs d’impostures sur ce premier chef d’accusation, il est facile de répondre à tous les autres.

Il est faux que j’ai dit que mon patriotisme me vaudrait un évêché comme à l’abbé Fauchet, je l’ai toujours regardé comme un intrigant, un hypocrite et un traître : mon intention est de monter une imprimerie et d’épouser une femme républicaine ; quant à la religion, sa base étant la liberté, l’égalité, son objet étant le bonheur et la prospérité des empires, je lui rendrai toute ma vie hommage, elle est supérieure aux lois humaines, en ce qu’elle réprime jusqu’au désir du crime.

Ce n’est pas le décret de prise de corps, mais les actions qui déshonorent.

Plusieurs libertins d’Angoulême se faisaient il y a 15 à 16 ans un jeu cruel de briser les vitres du séminaire, pour se venger des mauvais traitements qu’ils avaient éprouvés pendant le cours de leurs études de la part du supérieur et des directeurs.

Au moment où le frère Ancelet de la Congrégation de St. Lazare, entend qu’on assaillait le séminaire à coups de pierre, il tire un coup de fusil sur les brigands, dont l’un d’eux mourut le lendemain, de ses blessures. Le supérieur du séminaire, le procureur syndic, les sacristains furent décrétés de prise de corps. J’étais professeur de physique et pensionnaire audit séminaire, je fus conduit également dans les prisons de l’officialité. Mais peu de temps après les prêtres furent par arrêt du parlement restitués à leurs fonctions et je ne tardais pas à donner mon cours de physique, j’ai professé dans le même séminaire la philosophie pendant cinq ans, après cet événement, ce qui annonce, que je n’étais pas un assassin, et que j’y jouissais d’une certaine considération. Si je suis sorti de mon diocèse c’est que le nouvel évêque me fit un passe-droit. Cependant il me délivra d’excellentes testimoniales [attestations], sans lesquelles je n’aurais pas été promu aux emplois les plus importants du sacerdoce.

Je n’ai jamais été précepteur dans aucune maison ; ainsi je n’ai pu en être chassé. Je n’ai jamais exercé le ministère dans la ville de Saintes ; mon plus long séjour n’a pas été de douze heures, ainsi il n’appartient qu’à des scélérats de dire que j’y ai semé la division ; si dans les différentes paroisses où j’ai été employé, j’avais mené une conduite irrégulière.

Si j’avais troublé la paix des familles, sans doute, il y aurait eu contre moi des plaintes à la police, j’aurais été frappé de plusieurs décrets, j’aurais été dénoncé d’une manière quelconque devant les tribunaux. Or, je défie les coquins qui m’accusent de produire contre moi aucun acte de cette nature. Il y a eu à la vérité, à S. Thomas de Conac (26), une insurrection en 1790 contre des fermiers qui avaient fait tirer sur le peuple, parce qu’il voulait qu’on imposât les prairies immenses du duc de Richelieu, qui avaient leur virginité féodale ; mais il y avait quinze jours que j’avais quitté cette paroisse pour desservir celle d’Ambleville dont les habitants me chérirent au point de me nommer leur pasteur. La nouvelle de cette promotion étant pour les aristocrates un coup de foudre, ils méditèrent de m’assassiner, parce que je propageais avec succès l’évangile de la liberté. Je pris la fuite, et je me suis réfugié à Paris.

Là, j’ai mis au jour plusieurs ouvrages en faveur de la révolution ; j’en ai même été le colporteur. J’ai prêté le serment civique le 16 janvier 1791 à St. Sulpice, sans y être contraint, puisque je n’occupais aucun poste ecclésiastique. J’ai fréquenté pendant longtemps le club des Cordeliers où j’ai dénoncé Lafayette et les traîtres, avec le courage qui appartient à cette société. Dans les circonstances les plus orageuses, j’ai bravé les poignards des assassins. Mon énergie, ou plutôt mon audace, déterminèrent quelques patriotes chaleureux à me surnommer le petit Marat.

Cependant je suis dénoncé, poursuivi comme un ennemi de la chose publique, et quel est mon crime ? C’est d’avoir demandé la peine mort contre les accapareurs, c’est d’avoir fait une adresse qui contenait des vérités dures, comme si le droit de pétition n’était que le droit flagorner les législateurs.

Ingrate et perfide Evrard, tu ne m’appelais pas un émissaire de Cobourg et d’Angleterre, lorsque Marat qui était logé chez toi au cinquième, rue S. Honoré, lors de ton déménagement, m’envoya chercher par Fenaut, pour me prier de lui donner un asile ; lorsque je lui faisais son lit et vidais son pot de chambre ; lorsque pendant son court séjour, tu es venue chez moi boire et manger, toi et tes sœurs, et tes adhérents ; lorsque tu eus l’insolence de déposer sur mon bureau 15 liv. en assignats pour indemniser des frais que j’avais faits pendant six jours ; somme que je repoussais trois fois avec indignation, et j’en aurais autant fait quand tu m’aurais offert cent mille écus, parce que je croyais servir la chose publique, et j’étais trop payé du plaisir d’avoir soustrait l’ami du peuple à la fureur de Lafayette.

Mais, tel est le sort des amis de la liberté, que quand on n’a plus besoin de leurs services, on les brise comme un verre.

Il est naturel qu’après m’être montré l’implacable ennemi de toute espèces de tyrannie, qu’ayant déclaré la guerre aux modérés, aux égoïstes aux fripons, aux accapareurs, tous les scélérats qui nous affament, et veulent mettre la nation aux fers, il est naturel, dis-je, que je sois en butte à la rage des traîtres de l’ancien et du nouveau régime.

Au reste, ce qui me console, c’est que l’adresse que j’avais présentée à la Convention et qui m’a valu tant de déboire, a eu son effet tel que le club des Cordeliers, qui le 27 juin, avait déclaré que mon adresse était dans ses principes, qui en avait ordonné l’impression et l’envoi aux sociétés populaires, qui pour me témoigner sa satisfaction m’avait donné par l’organe de son président l’accolade fraternelle, deux jours après m’a expulsé de son sein sans m’entendre, ce qui est pour moi une double couronne. Ce qui me console enfin, c’est que je suis aimé des vrais sans-culottes, c’est que l’intrigue passe, et la vérité est éternelle ; c’est que je me sens de nouvelles forces pour défendre la cause du peuple ; je suis déjà aussi riche que le bonhomme Job et je suis sûr de mourir pauvre.

Vive la liberté ! Vive la Montagne ! Vive la République !

On s’abonne pour ce journal qui paraît trois fois par semaine chez l’auteur, rue Aumaire, n° 120, cloître St. Nicolas des Champs, moyennant 2 liv. dix sols par mois, franc de port, dans les départements.

Jacques ROUX, l’ami du peuple.

Auteur de plusieurs ouvrages patriotiques

De l’Imp. de Féret, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 260 du Samedi 24 août 1793

Convention nationale – Présidence de Hérault Séchelle.

Antoinette, Brissot, et les députés détenus au Luxembourg, sentant la venaison. – Nécessité de mettre bientôt leurs têtes au crochet. – Les fripons soutenus par les hommes en place. – Arrestation de Jacques Roux, l’Ami du Peuple.

Rien ne prouve mieux la corruption du cour humain, et combien est faible le lumignon du patriotisme des hommes en place, que l’insouciance criminelle des corps administratifs à faire exécuter promptement les lois qui tendent à alléger le sort du peuple.

Depuis trois ans les sociétés populaires ont fait motions sur motions pour obtenir des législatures des décrets répressifs de l’agiotage et des accaparements. Les sans-culottes de tous les points de la république ont fait entendre une voix plaintive ; ils ont exprimé avec le courage qu’inspire le sentiment de leurs malheurs, un voeu uniforme pour l’anéantissement du monopole, pour la taxation des denrées de première nécessité. La Convention nationale pénétrée enfin de la nécessité d’arrêter le mal dans sa source, a frappé de mort les accapareurs, et semblait ne leur avoir laissé d’autre chemin à suivre que celui de l’échafaud.

Cependant les fripons nous pressurent avec autant et plus d’insolence encore. On n’a découvert, arrêté, dénoncé, livré au glaive vengeur des lois aucun des égoïstes et des voleurs qui nous affament. Ceux qui aboient après les sangsues publiques, font les morts aujourd’hui qu’il est dans leur pouvoir de les écraser. On s’attendait qu’immédiatement après l’acceptation de l’acte constitutionnel, les épiciers et les marchands qui faisaient flotter les couleurs nationales dans la région de la liberté, seraient moins durs, moins cruels et plus humains envers leurs frères.

Je m’imaginais que les patriotes valeureux qui ont organisé la noble et sainte insurrection du 29 mai et 2 juin, se seraient montrés sévères, terribles, inexorables envers ceux qui boivent goutte à goutte le sang des citoyens. Je pensais enfin que les officiers publics qui sont chargés de l’exécution des lois, faisaient leur devoir, et mettraient un terme au brigandage de ceux qui affament un peuple immense.

Eh bien ! aucune des mesures salutaires décrétées contre les agioteurs et les accapareurs ne sont exécutées. Voulez-vous en savoir la cause ? C’est qu’il n’y a à la tête des administrations que des riches, des propriétaires, des hommes qui ne s’occupent qu’à remplir leur portefeuille ; c’est qu’il n’y a à la tête des administrations que des ci-devant procureurs, notaires et avocats, par conséquent des hommes intéressés à dégoûter le peuple de la révolution ; c’est qu’il n’y a à la tête des administrations que des marchands, des épiciers, des faux patriotes qui détestent le régime républicain… Ainsi un fripon ne dénoncera pas un fripon, un traître ne dénoncera pas un traître, un contre-révolutionnaire ne dénoncera pas un contre-révolutionnaire ; ainsi un accapareur ne dénoncera pas un accapareur, un agioteur ne dénoncera pas un agioteur, un monopoleur ne dénoncera pas un monopoleur ; ainsi le peuple ne peut trouver de secours dans la plupart de ses agents, vu que ceux qui servent en apparence sa cause, sont attachés à la caste ci-devant privilégiée, et votent au fond de leur coeur pour la contre-révolution.

Quel parti prendre dans les circonstances actuelles ? Puisque les sections n’ont même pas encore procédé à la nomination des commissaires qui doivent recevoir la déclaration des marchands de cette immense cité.

Il faut que les sans-culottes demandent à la Convention nationale qu’elle fixe, sous des peines très grièves [graves], un temps pour faire exécuter ses salutaires décrets. Il faut que les députés de la Montagne qui ont juré le salut de la patrie, prennent tous les moyens qu’inspirent les circonstances pour faire diminuer le prix des matières de première nécessité. Il faut qu’on fasse pour les comestibles ce qu’on vient de décréter pour les bois et les charbons. Sans ces précautions, l’égoïste exercera le droit de vie et de mort sur son semblable ; il rendra la révolution odieuse par le brigandage du monopole, par la taxation arbitraire des denrées utiles a tous ; il enflammera les torches de la guerre civile, dont les suites fâcheuses entraîneraient la ruine de la liberté qui est si chère à nos cœurs.

On ne saurait assez se dissimuler que l’impunité des crimes des conspirateurs, des chefs infâmes de la faction scélérate des hommes d’État, des Brissot et autres coquins de sa trempe, détenus, par je ne sais quels égards, au Luxembourg, enhardit prodigieusement les égoïstes et les fripons sans nombre, qui nous entourent. C’est pourquoi il est indispensable de faire tomber au plutôt sous le glaive de la loi, la tête de nos traîtres… La cruelle Antoinette aurait déjà dû expier sur l’échafaud les crimes de son insatiable orgueil. Une cuisinière infortunée, qui dans l’excès coupable de sa douleur, dit qu’on était plus heureux sous un tyran, a subi, dans l’espace de trois jours, les peines que la loi inflige… Et cette infâme Autrichienne, qui a fait couler le sang d’un million d’hommes, insulterait encore, dans la prison, à la nature humaine !

Citoyens jurés de cette ville révolutionnaire, voilà le moment de prouver aux sans-culottes, que vous n’êtes pas les valets des rois, les émissaires de Coblentz, les suppôts des fédéralistes. Voilà le moment de prouver, par un acte éclatant de justice, que vous êtes vertueux, et que vous voulez le règne de la liberté, de la paix et du bonheur. Les ennemis de la république dans leur plan de contre-révolution, doivent confier à la barbare Antoinette la régence de ce vaste empire, en attendant que son fils qui a été conçu dans le crime, assouvisse sur un peuple libre, la fureur dont il est héritier. Eh bien ! que la vengeance nationale atteigne cette tigresse. Leurs complots seront déjoués ; l’infâme Antoinette, au moins, si la liberté périt, ne jouira pas du barbare plaisir de voir la nation aux fers.

Je le dis avec franchise. Il y a un système d’oppression combiné avec perfidie. Ceux qui ont renversé le trône du tyran, exercent dans ce moment des vexations sur les patriotes… sur ceux qui se sont exposés mille fois aux poignards pour dénoncer les crimes des rois, les forfaits de tous ceux qui affament et désespèrent le peuple.

Le citoyen Natai de la section des Gravilliers vient d’être conduit à la mairie, et Jacques Roux, l’Ombre de Marat, va s’y rendre pour subir un interrogatoire, et sans doute pour être ensuite transféré à l’Abbaye, parce qu’il est sévère envers les municipaux et les traîtres des trois législatures.

Peuple, les outrages, les persécutions, n’amolliront pas mon courage. Je t’ai dit la vérité. Je te la dirai toute la vie. Puisse mon sang calmer tes maux, amener l’abondance, et assurer la liberté de mon pays.

MM. les administrateurs des subsistances, et M. Jobert administrateur de la police, vous tous que j’ai poursuivis jusque dans l’antre de l’agiotage, vous vous vengez. Patriotiquement. Je vous en remercie. Vous me rendrez plus actif à dénoncer les traîtres, les hypocrites et les fripons.

Vous pouvez opprimer les patriotes ; mais vous ne tuerez pas la liberté.

On s’abonne pour ce journal qui paraît trois fois par semaine, chez l’auteur, rue Aumaire, n° 120, cloître St. Nicolas des Champs, moyennant 2 liv. dix sols par mois, franc de port, dans les départements.

On trouvera à son domicile, des exemplaires du discours qu’il a prononcé dans dix sections de Paris, sur les moyens de sauver la France et la liberté. Il consiste en 48 pages in-8°, beau papier, le prix est de 15 sols.

Les sans-culottes qui auront des dénonciations importantes à faire sont priés de les faire parvenir à l’auteur, et d’affranchir les lettres.

Jacques Roux, l’ami du peuple, auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

De l’Imp. de Féret, rue, du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 261 du Mercredi 28 août 1793

Convention nationale – Présidence de Robespierre.

Truchon la grande Barbe. – Arrestation de six patriotes de la section des Gravilliers. – Trames scélérates ourdies contre Jacques Roux, l’ami du peuple. – Les commissaires de Sainte-Elizabeth prévenus de dilapidations, ou les loups aux prises avec les agneaux.

On n’a pas toujours aboli la royauté pour avoir conduit un roi à l’échafaud ; on n’a pas toujours écrasé la tyrannie pour avoir renversé une faction contre-révolutionnaire.

La conduite infâme des vils intrigants envers ceux qui professent les principes purs de la liberté et de l’égalité, attestent que le despotisme pèse encore sur l’homme de bien, et qu’on cache sous des roses un sceptre de fer.

Il y a longtemps que j’aurais dû dénoncer à l’opinion publique ces royalistes déguisés qui n’ont cessé depuis que je suis dans la section des Gravilliers, d’abreuver d’outrages et de calomnies les défenseurs incorruptibles des droits du peuple ; mais mon silence n’ayant servi qu’à faire redoubler de rage et de fureur envers moi, ces traîtres venant de combler la mesure du crime, en me faisant incarcérer, ainsi que les citoyens Natai, Bosquet, Duclos, Graillaud si connus par leurs sentiments publicains, je n’aurai pas la lâcheté de les laisser égorger sans mot dire. Je vais donc rappeler les scènes qui ont donné lieu à ces injustes persécutions.

Le conseil général de la commune de Paris avait arrêté que les pétitionnaires [de juin 1792] et les chapelains [27] ne seraient promus à aucun emploi. En effet la nation ne doit pas honorer de sa confiance ceux qui se sont inscrits sur le livre des assassins du peuple, et qui auraient été largement récompensés, si la contre-révolution eût eu lieu. Que ces pétitionnaires se soient rétractés on non, il n’est pas moins vrai de dire qu’ils ont abandonné l’étendard de la patrie pour se ranger sous la bannière du despotisme ; dès lors ils sont indignes de servir la chose d’un peuple régénéré.

En vertu de cet arrêté, un membre de l’assemblée générale de la section des Gravilliers observa que le citoyen Ultrick [Ulrich] était élevé au grade d’aide de camp de la garde nationale parisienne, quoiqu’il fût pétitionnaire. On demande alors l’exécution de l’arrêté que le conseil général de la commune avait proclamé contre les signataires. La proposition fut mise aux voix, et malgré les partisans du pétitionnaire, elle fut accueillie. Aussitôt on nomma des commissaires pour porter l’arrêté à la maison commune. Le lendemain ils firent leur rapport, et pour donner plus de publicité à l’acte éclatant de justice que la section des Gravilliers avait exercé contre un lâche pétitionnaire, on nomma une nouvelle députation pour le communiquer aux 48 sections de Paris. Dès lors l’assemblée fut agitée. Les intrigants qui ont eu le secret de passer depuis longtemps du bureau au fauteuil, et du fauteuil au bureau, frappèrent des pieds. D’un autre côté, le citoyen Chemin était mandé à la barre pour avoir outrepassé ses pouvoirs, et altéré les registres. Aussitôt qu’il eût entrepris sa justification, les dénonciations tombèrent comme grêle sur d’autres commissaires. On accusa les citoyens Egasse, Boursier, Fournier, Deshayes, Chauderon, de dilapidations, en leur qualité de commissaires pour la levée des scellés et la vente du mobilier du couvent de Sainte-Elizabeth.

Un cri d’indignation générale se fit alors entendre dans toutes les parties de la salle. On proposa pour mesure de sûreté générale, de mettre à la geôle pour vingt-quatre heures, les commissaires présents dénoncés, et d’envoyer une sentinelle chez ceux qui étaient absents, et d’envoyer l’extrait du procès-verbal de cette séance dans la journée au département de police, et au comité de sûreté générale de la Convention nationale pour apprendre la marche qu’on devait suivre à l’égard des commissaires prévenus de dilapidations. La discussion fut fermée. On demanda que le président Fleury mît les propositions aux voix. Il le refusa et quitta le fauteuil ; le vice-président le reprit. Il le quitta aussi lâchement sans vouloir mettre aux voix la proposition. L’assemblée générale nomma le citoyen Jacques Roux à la présidence. Il la consulta ; les propositions furent arrêtées ; mais le secrétaire Boesset ayant refusé de délivrer les pouvoirs et de les signer, la séance fut levée sans que l’arrestation des accusés eût lieu.

Le lendemain la faction des intrigants chercha à causer du trouble dans l’assemblée générale, on entrava toutes les mesures prises la veille ; le sieur Ozelli [O’Reilly] commissaire pérora en faveur des accusés ; les huées le déterminèrent à descendre de la tribune. Je cherchais alors dans ma qualité de président à concilier les esprits ; l’arrestation des prévenus qui se tiennent tous par la main, comme des larrons (sans cependant rien préjuger sur leur compte) m’ayant paru une cause des divisions qui régnaient dans l’assemblée, j’observais que c’était à la loi à faire justice des traîtres, qu’il était de l’intérêt même des patriotes de s’opposer à ces actes arbitraires (n’auraient-ils d’autres suites fâcheuses, que d’aigrir les citoyens). Il était plus naturel de procéder d’une autre manière à la punition des accusés. Ces raisons furent vivement senties ; le calme se rétablit ; on ne s’occupa alors que de l’affaire du citoyen Chemain [Chemin] dont l’assemblée générale ordonna l’arrestation pour 24 heures, jusqu’à ce que le comité de Salut public eût renvoyé par devant le commissaire de police les pièces relatives au délit dont on l’accusait. J’ai signé l’ordre ; et si c’était un crime, ce n’est pas moi qui en serait responsable puisque je n’ai été que l’organe de l’assemblée.

Il ne manquait aux scélérats qui ont juré ma perte, parce que j’éclaire le peuple sur ses véritables intérêts, parce que je dénonce avec courage les intrigants et les conspirateurs, parce que j’ai déclaré une haine implacable à l’agiotage et aux accaparements. Il ne leur manquait, dis-je, que de jeter sur moi l’odieux des troubles dont ils sont les auteurs. Cela n’était pas encore suffisant pour assouvir leur rage.

Un homme convaincu de bigamie sous l’ancien régime, un homme qui dans le mois de septembre dernier, avait perdu la confiance de sa section ; un homme qui cette année a eu l’insolence de se mettre à la tête d’un comité central de correspondance avec les départements, et qui par là, rivalisait de pouvoir avec la Convention nationale, ou plutôt s’emparait du pouvoir suprême ; une homme rejeté par la majorité des sections ; un homme aussi lâche qu’un moine dont il porte le costume, aussi fourbe qu’un avocat de l’ancien régime dont il n’a pas les talents littéraires ; un homme qui a dit que s’il eût été le défenseur officieux de Louis Capet il l’aurait arraché à l’échafaud, Truchon la Grande Barbe a eu la cruauté de me dénoncer comme provocateur de mouvements qui avaient eu lieu dans l’assemblée à l’occasion des dilapidations des susdits commissaires. Il a demandé qu’il fût envoyé des magistrats, pour rétablir le calme dans la section des Gravilliers. Il a donné la liste des citoyens les plus courageux qui ont été arrachés le lendemain à leurs ouvrages et leurs enfants.

Truchon, la Grande Barbe, est le plus vil des scélérats, il est facile de deviner le complot. Tu as fait opprimer les patriotes les plus chaleureux, pour dominer dans la section par la terreur ou détourner les regard du peuple sur les voleurs de Sainte-Elizabeth, pour conserver [Ulrich] dans sa place d’aide de camp, pour servir la cause des contre-révolutionnaires qui sont répandus dans notre section, comme ils levaient la tête à la Convention nationale, avant que le peuple eût renversé dans la sainte insurrection du deux juin, les Brissotins, les Rolandistes du souffle de sa colère

Pour le succès de tes desseins perfides et des hommes infâmes qui m’ont persécuté à l’assemblée nationale électorale, au conseil général d la commune, au club des Cordeliers ; tu as recueilli les dénonciation vagues auxquelles j’ai répondu par la voix de l’impression pour en faire un code de procédure. [O’Reilly], le fils d’un ci-devant noble, s’est joint à toi, cet [O’Reilly] qui n’est dans la section que depuis six mois, et qui la première fois qu’il passa dans l’assemblée épousa la cause d’Epellet, mon calomniateur.

Vous êtes allés l’un et l’autre quêter des impostures, m’ôter les moyen de continuer mon journal pour me faire arrêter comme un homme suspect, pour me livrer au tribunal révolutionnaire… Vous avez associé à votre ténébreuse politique tous mes ennemis, qui sont ceux de la liberté et de l’égalité, dont j’ai dénoncé dans mes numéros les crimes et les larcins… Pourquoi, hommes barbares, ne m’avez-vous pas plongé de suite le poignard dans le sein !

Mais cette mort serait trop douce pour moi. Vous préférez de m’assassiner cent fois par jour par vos calomnies. Si je survis au chagrin qui me dévore, je me vengerai de vos cruels efforts, en servant avec plus de courage encore la cause de la liberté.

Sans-culottes de ma section, je suis aux fers pour avoir défendu les droits de l’humanité et de la justice, pour avoir foudroyé les sangsues publiques et les accapareurs, pour avoir dit des vérités dures aux représentants infidèles, et aux administrateurs des subsistances. Que ma triste position ne produise sur vous d’autre effet que de resserrer les liens de la fraternité si nécessaires dans la circonstance où nous nous trouvons.

Obéissez aux lois que vous avez juré de maintenir ; et plus la Convention nationale déploie de moyens pour sauver la République, plus vous devez redoubler d’énergie, pour écraser les tyrans et leurs esclaves.

Jacques Roux, l’ami du peuple, auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

De l’Impr. de Féret, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 262, du Dimanche 1er septembre 1793

Convention nationale – Présidence de Robespierre.

L’agonie de la cruelle Antoinette. – Nécessité de guillotiner de suite les scélérats détenus au Luxembourg. – Le masque arraché aux fripons, au intrigants séants aux Jacobins et aux Cordeliers.

Tels furent les ressorts infâmes que les hommes d’état firent jouer au sein de la Convention nationale pour absoudre le tyran, telle est la politique perfide et astucieuse, dont les meneurs de cette faction scélérate se servent pour arracher au supplice les Brissot, les Guadet les Vergniaud, les Fauchet, et les autres apôtres du fédéralisme détenus au Luxembourg.

Cependant leurs crimes sont écrits en caractères de sang ; c’est par eux que des généraux perfides ont ouvert les portes de nos frontières ; c’est par eux que cinq cent mille hommes ont été traîtreusement sacrifiés ; c’est par eux que s’est enflammée la guerre civile dans les départements de l’Ouest et du Midi ; c’est par eux que se sont exécutés les plans de trahisons, de dilapidations, de dévastations qui ont mis la patrie sur les bords de l’abîme.

Comment, lorsque la France se lève toute entière pour demander vengeance de tant de forfaits, se peut-il faire que le tribunal révolutionnaire suspende depuis deux mois le glaive de la loi sur ces êtres abominable dont l’histoire ne prononcera le nom qu’en rougissant ? Comment se peut-il faire que la cruelle Antoinette, qui a surpassé en scélératesse les Médicis et les Néron, la cruelle Antoinette, à qui le peuple a voué une haine implacable, et dont l’existence est une calamité publique, respire encore au sein d’une nation régénérée ?

Peuple, je vais te l’apprendre. C’est que parmi ceux qui sont chargés de prononcer sur le sort des grands coupables, il en est beaucoup qui tiennent le fil de la contre-révolution ; c’est que les juges sont la plupart des gens de robe exercés dans l’art d’esquiver les conspirateurs à travers les replis tortueux de la chicane ; c’est qu’une grande partie de ceux qui occupent les postes publics, ne servent la Révolution que pour entasser trésors sur trésors. Tout le monde sait que les véritables coupables sont les nobles et les ci-devant privilégiés ; néanmoins on ne voit guère monter à l’échafaud que des misérables domestiques ; les grands fripons échappent tous au glaive de la loi. Je défie de me citer un seul accapareur qui ait payé de sa tête ses vols, ses larcins, ses concussions ; je défie de me citer un seul député, un seul ministre qui ait subi la peine que la loi inflige contre ceux qui trahissent leur patrie. Montanet est convaincu d’avoir altéré les registres du tribunal révolutionnaire qu’il présidait. A-t-il été puni de cette prévarication ? Non. La raison en est claire, c’est que les loups ne se mangent pas entre eux ; les fripons se tiennent par la main, et rien ne résiste à la puissance magique de l’or et des assignats.

Custine à la vérité a porté sa tête sur l’échafaud, mais il a fallu les menaces de la Convention nationale, et placer ses juges entre le devoir et la guillotine pour les déterminer à frapper ce scélérat ; ainsi l’argent qu’ils auraient reçu pour absoudre ce traître, ne serait pas volé ; car ils ont différé jusqu’à la dernière extrémité à le frapper, semblables à certains chirurgiens qui, lorsqu’ils ont des plaies à panser, font venir le mal a suppuration, afin d’arracher au pauvre patient jusqu’à son dernier sou.

Après les efforts qu’on a faits pour sauver l’ex-général Custine, quelle grimace ne vont pas faire nos vénérables, lorsqu’il sera question de mettre sur la sellette le roi Brissot, le chancelier Vergniaud, le plénipotentiaire Guadet, le grand aumônier Fauchet et les chefs de la cour des fédéralistes ; lorsqu’il sera question de prononcer sur le sort de la reine des émigrés, la radieuse et odoriférante Antoinette.

Si tous les juges ressemblent à Roussillon qui se trouva mal lorsqu’on condamna les citoyens d’Orléans, assassins de Bourdon ; s’ils sont aussi peu courageux que d’Obsan qui abandonna son poste à la commune, lors de l’insurrection du 31 mai ; s’ils s’obstinent à suivre les formes pour convaincre par des preuves écrites les scélérats, dont les administrations et les armées fourmillent ; ils ne manqueront pas de blanchir les criminels les plus audacieux, mais la loi est précise… le peuple est debout… L’opinion publique, ce juge inexorable, fera justice des traîtres. Oui, si les ministres de la loi ne font pas leur devoir, ils apprendront qu’il n’y a qu’un pas du Capitole à la roche Tarpéienne. Le sang du tyran a cimenté la république naissante. Il faut que la tête de sa cruelle épouse, de l’infâme Antoinette qui fut conçue dans le crime, qui fut élevée à l’école du crime, et qui n’a vécu que du crime, tombe enfin sous le couteau de la loi ; il faut que le supplice des représentants infidèles, détenus au Luxembourg, effraie les fauteurs de l’esclavage, les partisans du fédéralisme, et les traîtres qui ont arrêté la course de la liberté. Il faut que les députés des trois législatures qui ont vendu les droits du peuple, qui l’ont affamé et fait égorger, soient mis sans délai en jugement.

Ici se présente un grand acte de justice, c’est de faire regorger les députés qui ont acquis une fortune immense depuis deux ans. Quand on n’a qu’un léger patrimoine et 15 liv. à dépenser par jour, il est impossible d’avoir une table splendidement servie, des laquais, une voiture souple, des maisons de campagne, sans être prostitué à l’aristocratie ou sans avoir dilapidé les trésors de la république.

Ceux donc qui affichent un luxe insolent, qui achètent des domaines nationaux, et les meubles des ci-devant maisons royales, on peut sans les calomnier, assurer qu’ils ont mis la main dans le sac, qu’ils ont conspiré à livrer nos places fortes, et qu’ils sont les amis secrets de la royauté.

Aussi suis-je en exécration aux jacobins et aux cordeliers qui recèlent tant d’intrigants, parce que je fixe les regards du peuple sur les fripons sans nombre qui l’entourent, sur les accapareurs, les hypocrites et les traîtres qui fourmillent dans les sections, sur les représentants orgueilleux qui n’ont aboli la royauté que pour s’emparer des rênes du gouvernement, opprimer les vrais patriotes, et se gorger du sang du peuple.

C’est parce que j’ai le courage de déchirer le voile de l’intrigue et du crime, qu’ils ont eu la barbarie, les scélérats, de me précipiter dans cachot inaccessible à la lumière. Qui croirait que Hébert qui a dit maint fois au club des Cordeliers et de[vant] la commune que si tous les prêtres étaient comme moi, ils ne seraient pas dangereux ; que Hébert qui célébré bien des fois mes vertus civiques, s’est associé à tous mes calomniateurs pour me perdre dans l’esprit des sans-culottes. Hébert, Chaumet[te], Robespierre, Collot d’Herbois etc., etc., etc., je rends hommage à vos talents et à vos vertus, mais je suis forcé de dire, que si vous ne redoutiez les vérités dures qui sortent de ma plume, vous n’exhaleriez pas aussi souvent votre bile contre un prêtre qui a rendu quelques services à la révolution. Il n’est pas un seul de mes ennemis qui pense que je suis aristocrate ; il n’en est pas un seul qui me croit modéré. Quel est donc mon crime ? C’est d’être exaspéré, dites-vous, c’est de porter le civisme au-delà des bornes ; c’est de compromettre la chose publique par une imagination exaltée.

Ah ! si la plupart des fourbes qui m’accusent n’eussent pas eux-mêmes changé de principes ; s’ils n’avaient aucuns reproches à se faire sur leur gestion pendant la tenue des législatures ; s’ils n’avaient conçu le dessein perfide d’opprimer la liberté en s’emparant de tous les pouvoirs ; ils ne lanceraient pas à chaque instant des anathèmes sur un individu qui veut de tout cœur le bonheur du peuple, l’unité et l’indivisibilité de la République. Hommes qui singez les patriotes, citoyens qui vous êtes rendus recommandables par votre courage, occupez-vous plutôt de sauver la chose publique ! Ce n’est pas en entassant dénonciations sur dénonciations que vous expulserez les Autrichiens de notre territoire. Les denrées sont à un prix exorbitant, travaillez à les faire baisser ! Il est des assassins, des voleurs nationaux, des accapareurs, livrez-les au tribunal révolutionnaire ; faites exécuter le décret terrible qui est porté contre l’agiotage et le monopole ; faites regorger les fripons qui ont surpassé depuis trois ans en escroquerie les ministres et les sangsues de l’ancien régime. Établissez des écoles primaires, où les citoyens viendront manger le pain de la liberté ; mettez en activité des ateliers pour la fabrication des armes de toute espèce. Soyez les premiers à marcher contre l’ennemi ! Ces mouvements sublimes de générosité, ces élans de courage attesteront que vous aimez la patrie pour elle-même, et non pour les avantages qu’elle vous procure. Quant à moi, je déclare que je n’ai d’autre ambition que celle de mourir pour la liberté de mon pays. Je somme les coquins qui ne cessent de me calomnier, de me mettre à une épreuve vigoureuse, ils verront que mon sang ne tient à rien, et que toute mon intrigue consiste à démasquer les traîtres, et à braver les poignards.

Jacques Roux, l’ami du peuple,

auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

[Mentions habituelles concernant l’abonnement, les dénonciations et l’imprimeur.]


N° 263

[non daté]

Convention nationale – Présidence de Robespierre

Truchon la Grande Barbe, boutefeu de la section des Gravilliers, défenseur des intrigants et des escrocs. – Le nouveau jeu de marionnettes, inventés pour endormir et enchaîner le peuple. – Dernier coup à frapper pour assurer le triomphe de la république. – Dénonciations contre les sieurs Barroi, et Ultéric [Ulrich], pétitionnaire et aide de camp du général Henriot.

S’il n’est pas de législature qui ait été aussi ardente, aussi courageuse, aussi populaire que la Convention nationale, surtout depuis la noble et sainte insurrection du 31 mai, il faut avouer avec la même franchise, qu’il n’en est pas qui ait donné comme elle l’exemple de l’inconstance et de la légèreté. Aujourd’hui on décrète une mesure urgente : demain, on modifie le décret, ou on le rapporte, on passe un temps considérable à entendre des calomnies et des dénonciations, à des vaines adresses, à des fables. On claque des mains à l’annonce d’un don patriotique de dix livres, à la nouvelle de la prise d’une pièce de canon, et d’un drapeau sur l’ennemi, pendant que le peuple est affamé et expire victime de l’agiotage et des trahisons ; pendant que nos frontières sont envahies, la guerre civile s’enflamme de plus en plus dans nos départements, et les accapareurs nous portent habituellement le coup de la mort ; pendant que le ministère n’est pas organisé, les écoles primaires ne sont pas établies, et que nous ne jouissons d’aucuns des avantages de la constitution républicaine.

Où sont ces héros de l’antiquité dont le sang ne circulait dans les veines que pour trouver une issue pour se répandre, et guérir les maux que l’ennemi ferait à l’État. Où sont les sénateurs romains qui passaient les jours et les nuits au Capitole, et qui au lieu de boire à longs traits dans la coupe des plaisirs, mêlaient leurs larmes à celles du peuple, et attendaient de sang-froid la mort sur leurs chaises curules ?

Ah ! lorsque l’ennemi était au portes de Rome, les pères conscrits (28) sonnaient le tocsin, ils ramassaient dans les places publiques, les femmes, les enfants, les vieillards, pour marcher contre les complices de Catilina. On ne s’exerçait qu’aux évolutions militaires ; le cours du commerce était suspendu, les spectacles étaient fermés ; on criait aux armes, aux armes : il n’y avait à l’ordre du jour que la grande affaire du salut public, que la cause du triomphe de la liberté.

En effet, rien ne distrait plus le peuple des dangers où il se trouve, que le peu d’inertie et d’engourdissement dans lequel on l’entretient. Les tyrans et leurs enfants sont ligués contre les Français. Une triple guerre, civile, religieuse et étrangère dévore notre infortunée patrie. N’est-il pas impolitique de n’adopter que des demi-mesures, et de ne mettre en réquisition que la première classe des citoyens ? N’est-il pas ridicule, que dans ce moment où la république est couverte d’un deuil universel, des baladins et escrocs faisant au milieu des rues, et dans le jardin du palais national des tours de gibecière, et qu’ils insultent à la misère publique, au courage des représentants, par des chants et des danses ? N’est-il pas ridicule, que pendant que l’ennemi s’avance à pas de géant vers Paris, et que cette immense cité est dans une alarme continuelle sur les subsistances, l’on bâtisse des maisons, des hôtels, des palais, et que l’on trafique impunément, dans les comptoirs, du sang et des larmes du malheureux ?

N’est-il pas ridicule, que pendant que chaque courrier apporte la mort de plusieurs milliers de nos soldats, les égoïstes, les muscadins, les négociants, se vautrent dans la fange des plaisirs, qu’ils courent à l’aise, les spectacles, les guinguettes, et les bordels.

Sous l’ancien régime, lorsque le gouvernement voulait lever un impôt désastreux, on jetait de la poussière aux yeux du peuple : des ménétriers largement salariés, chantaient la Bourbonnaise dans les rues et les carrefours ; on doublait et triplait les représentations des marionnettes. En un mot, les fripons de la police, les alguazils et les coupe-jarrets, se métamorphosaient en singes et en ours, pour faire rire les badauds, et détourner les regards sur les dilapidations des ministériels et des talons rouges.

Sous le règne des lois républicaines, on doit à jamais proscrire ces pasquinades, ces capucinades, ces arlequinades ; ce n’est pas qu’il n’y en avait sous les Richelieu, et les Sartine (29), et les Lenoir : mais, c’est qu’on doit dire la vérité au peuple, on doit le prévenir des dangers que court la liberté ; on ne doit pas lui laisser ignorer ses revers, ses malheurs, sa cruelle position.

Je n’ai pas lu sans être pénétré de la plus vive indignation, les mensonges que les papiers publics ont répétés à l’envie depuis que nous sommes en guerre, à s’en rapporter aux relations que nos généraux ont données des combats qui ont eu lieu entre les Français, les Autrichiens et les Prussiens ; il s’en suivrait que nous n’avons pas perdu dix mille hommes, et que l’armée des puissances coalisées serait anéantie. Pourquoi taire au peuple les pertes qu’il éprouve ? C’est en donnant des détails sincères sur la position de nos bataillons, sur leur défaite, que l’on engagera nos frères d’armes à aller venger la mort de nos braves volontaires.

Voulez-vous donc que la horde barbare des tyrans soit terrassée de suite ? Ne parlez au peuple que de fer et de liberté, ne mettez sous ses yeux que les dangers de la patrie : sonnez dans toute la France, le tocsin de l’insurrection : fermez les spectacles qui sont le repaire des mécontents, des signataires, des anciens échevins, des rentiers timides, des nobles, des émissaires de Cobourg, des gens suspects, et des contre-révolutionnaires. Que les places publiques retentissent de l’hymne de l’égalité, qu’on ne s’occupe que de la fabrication des armes de toutes espèces, et surtout des fusils : que tout commerce de luxe soit interdit, jusqu’à l’expulsion totale de l’armée des tyrans ; qu’on travaille à alléger sort des citoyens qui gardent leurs foyers : qu’on mette en activité les décrets qui sont portés contre l’agiotage et les accaparements : qu’on établisse dans toutes les communes de la république des comités pour scruter les fortunes acquises depuis la révolution : Enfin des hommes courageux pris au sein du corps législatif, dans les conseils généraux des communes, et dans toutes les parties de l’administration, donnent les premiers l’exemple d’un dévouement généreux à la cause du peuple ; qu’ils marchent à la tête des soldats qui iront foudroyer l’ennemi du dedans et du dehors : qu’au retour de la campagne, on distribue aux sans-culottes vainqueurs, et à leurs veuves, une partie des biens des émigrés, des fédéralistes, et des députés qui ont abandonné leurs postes et trahi la nation : qu’on n’élève aux emplois civils et militaires, que les citoyens qui se seront signalés dans les combats, ou qui auront sacrifié leur fortune pour le soulagement des infortunés. Lorsque ces mesures vigoureuses de salut public seront adoptées ; lorsque les magistrats du peuple prouveront qu’ils sont dévoués à la victoire ou à la mort : je réponds que la tyrannie ne lèvera pas longtemps sa tête insolente ; les esclaves des rois fuiront comme l’ombre à l’aspect de nos phalanges patriotiques ; la liberté, la paix et le bonheur, s’établiront sur les ruines sanglantes des brigands qui ravagent nos frontières et les départements maritimes.

Mais hélas ! une fatale expérience ne nous a déjà que trop prouvé, que la plupart des personnes que le peuple a investies de sa confiance, ne sont que des fourbes, des voleurs, des traîtres, qui veulent la contre-révolution. Suivons d’après la conduite des hommes en place : avant d’être promus à quelque emploi, on les entend crier, aboyer dans les sociétés populaires, dans les assemblées générales de sections, contre les abus. Ils appellent la foudre des lois sur les oppresseurs du peuple ; à peine ont-ils mis le pied dans les tribunaux, dans l’administration, qu’ils se rangent du côté des sangsues publiques : ils méprisent les braves sans-culottes dont ils ont escroqué les suffrages ; ils conspirent enfin contre la liberté de leur pays.

Aussi les hypocrites, les gros propriétaires et les accapareurs me détestent-ils au point que le sieur Barroi, aide de camp, demeurant rue Guérin-Boisseau, dit dernièrement, en présence de témoins, qu’il fallait me couper le cou : le sieur Boursier, qui est aujourd’hui haut et puissant seigneur, a tenu dans un autre temps, à peu près le même langage : ainsi je n’ai pas tort en mettant ordre à mes affaires : car à toute heure du jour et de la nuit, j’attends un coup de poignard, et surtout depuis qu’on a dénoncé à l’assemblée générale de la section des Gravilliers, les dilapidations faites par les commissaires de Sainte-Elisabeth, savoir les sieurs Egasse, Boursier, Chaudron, Fourniers : depuis que j’ai mis aux voix leur arrestation ; depuis que dans mes numéros, j’ai imprimé sur leur front le cachet de l’infamie ; depuis que j’ai annoncé que je démasquerai tous les fripons et les intrigants de quelque masque qu’ils se couvrent et quelque pays qu’ils habitent : depuis que j’ai attaché au poteau de l’opinion, l’homme à la figure patibulaire, Truchon la grande barbe, Truchon le plus vil des intrigants, Truchon, non content d’avoir épousé en même temps deux femmes sous l’ancien régime, a escamoté, je ne sais comment, une maison située dans l’enclos du Temple, et du rapport de 2400 l. ; Truchon qui eut l’insolence de dire que s’il eût été défenseur de Louis Capet, il l’aurait arraché de l’échafaud, l’aurait rendu blanc comme neige : Truchon aussi savant qu’un zèbre, s’est constitué depuis quinze jours, le défenseur des fripons, des banqueroutiers, notamment du greffier du sixième tribunal du Palais, qui a été condamné à 20 années de fers, pour avoir altéré les registres, volé des dépôts et mis en liberté un homme convaincu de monopole et de concussion : Truchon qui a été assez lâche, assez pervers, ainsi que ses acolytes Fleury, Legat, et plusieurs autres commissaires très suspects du comité civil de surveillance de la section des Gravilliers, pour aller à la Commune calomnier le courage et la vertu des sans-culottes qui demandaient la destitution du sieur Ultérick, pétitionnaire (cependant aide camp de la garde nationale parisienne), et la punition des dilapidateurs du monastère de Sainte-Elisabeth : Truchon enfin, qui de concert avec Orelly [O’Reilly] le fils d’un ci-devant noble, pour ne dire rien de plus, a menti impunément aux magistrats du peuple, a cherché à enflammer la guerre civile dans la section des Gravilliers, et pour consommer ses forfaits, détourner les regards sur les voleurs de Sainte-Elisabeth, et raffermir un vil pétitionnaire dans une place dont il est indigne, m’a fait précipiter dans un cachot inaccessible à la lumière et fait incarcérer les défenseurs les plus zélés de l’unité et de l’indivisibilité de la république, et les ennemis les plus cruels des rois et leurs esclaves.

Jacques ROUX, l’ami du peuple, auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

On s’abonne pour ce journal qui paraît trois fois par semaine, chez l’auteur, rue Aumaire, n° 120, cloître St. Nicolas des Champs, moyennant 2 liv. dix sols par mois, franc de port, dans les départements.

De l’Imp. de FERET, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 264

Convention nationale – Présidence de Billaud-Varenne.

Violation du droit des gens, au sein de la société mère. – Arrestation des hommes suspects, et non des grands fripons. – Réflexions sur les prêtres constitutionnels. – Grandes mesures adoptées par la Montagne de la Convention. – Triomphe prochain des amis de la liberté.

On s’agite, on se tourmente, pour déjouer les complots pervers, pour purger la république des traîtres qui sont dans son sein, pour faire succéder aux fléaux qui nous accablent, l’abondance, la paix et le bonheur.

Rien ne prouve avec plus d’énergie, combien le peuple français est digne de la liberté et de la république, que les élans sublimes de courage, cette noble et sainte surveillance, ces grandes mesures de salut public qu’on adopte dans les moments de crises où nous nous trouvons.

Mais ce n’est pas, j’ose le dire, en violant la constitution, en méconnaissant les principes reçus chez les nations les plus barbares, ce n’est pas en exaspérant les haines, en envenimant l’esprit de parti, et en enflammant la guerre civile, qu’on verra renaître parmi nous les beaux jours de la Grèce, d’Athènes et Rome, où les citoyens n’ayant qu’un cœur, qu’une âme, qu’une volonté, se disputaient à l’envie, la gloire de terrasser les ennemis de l’État, et de contribuer au triomphe de la cause publique.

Je vais citer un fait, que l’œil sévère de l’histoire pourra apprécier, ainsi que beaucoup d’autres événements. Qui croirait, que dans une société, qui, la première, a jeté les fondements de la liberté, et de la justice éternelle, qui croirait que dans la salle des jacobins, on ait mis en état d’arrestation des commissaires revêtus de pouvoirs légitimes ? Quelle que soit la nature des inculpations dont on ait chargé Bonnecarrère et moi, il n’est pas moins vrai de dire, qu’il était le représentant de la section de Fontaine-Grenelle comme je l’étais de celle des Gravilliers : qu’en cette qualité, on devait respecter le caractère auguste, dont nous étions revêtus ; et s’il y a oppression contre le corps social, lorsqu’un seul de ses membres est opprimé, on insulte à la majesté du peuple, toutes les fois qu’on porte atteinte à la personne de ses mandataires, qui sont dans l’exercice de leurs fonctions.

Certes, les intrigants, les hypocrites, et les fripons qui m’ont déclaré une guerre implacable, n’avaient pas besoin de saisir ce coup de temps pour achever de me perdre. N’était-il pas en leurs pouvoirs de me faire précipiter dans des cachots inaccessibles à la lumière comme ils avaient fait précédemment à la Conciergerie ? N’avaient-ils pas encore à leur solde des journalistes pour m’abreuver d’outrages et de calomnie ? N’avaient-ils pas dans leurs mains la liste des proscriptions, et la plume qui signe l’arrêt de vie et de mort, sans avoir recours à des moyens aussi vils que ceux dont on a donné le triste spectacle ? N’étaient-ils pas les maîtres de me transporter à Sainte-Pélagie et de me faire égorger dans une émeute populaire ?

Au reste, il est doux de souffrir pour une aussi belle cause ; quand je suis voué à la défense de la liberté, je me suis attendu à l’injustice des hommes. Plus j’éprouve de persécutions, plus je brûle du feu sacré l’amour de la patrie. Que le ciel lance ses carreaux (30), que les éléments conspirent contre moi, que la nature entière se ligue pour me perdre, les caprices du sort, les cris forcenés des factions, l’appareil de l’échafaud, rien ne sera capable de m’empêcher de dire la vérité. Je ne redoute pas la malice des hommes, mais la servitude. C’est parce que je suis au-dessus des poignards, que je dirai à ceux qui tiennent les rênes du gouvernement, que s’il faut être cruel envers ses ennemis, il faut être juste envers ceux qui ont servi la patrie, par leur lumière et leur courage.

Qu’on mette en état d’arrestation ceux qui ont calomnié la constitution républicaine ; ceux qui ont voulu sauver le tyran ; ceux qui ont tenté de mettre la nation aux fers : qu’on incarcère ceux qui s’opposent à la perception des impôts, au recrutement des troupes, à l’approvisionnement de nos villes : qu’on mette en lieu de sûreté les ennemis naturels du peuple, les parents des émigrés, les nobles qui ont conspiré contre la liberté de la patrie ; les prêtres qui ont secoué les torches du fanatisme : qu’on s’empare des émissaires de Pitt et de Cobourg, des esclaves de Berlin et de Madrid, et de tous ceux qui ont souillé la liberté du sang le plus précieux : qu’on fasse restituer aux gros marchands, aux agioteurs, aux accapareurs, aux égoïstes, tous ce qu’ils ont volé au peuple, depuis le commencement de la révolution ; les mesures vigoureuses sont à la hauteur des circonstances.

Mais il y a de l’injustice, de l’inhumanité à arrêter sur des dénonciations vagues, de tel ou tel individu de tel ou tel [sic] faction ; de tel[le] société de citoyens ; dont souvent tout le crime est d’appartenir à une caste qu’ils abhorrent du fond de leur cœur, ou d’avoir un patriotisme exalté. J’entends tous les jours dire, qu’il faut massacrer, déporter tous les prêtres. Sans doute ceux qui ont refusé de prêter le serment civique, sont des gens très suspects à la liberté et à la république. Mais ceux qui se sont rangés de bonne foi sous l’étendard de la patrie ; ceux qui ont distribué au peuple le pain de la liberté ; ceux qui ont prêché le respect des lois, des propriétés et des personnes ; tous ceux qui ont consacré, sans réserve, à la chose publique, méritent les égards, et la reconnaissance de la société.

Le sacerdoce est un état ; on ne peut faire un crime à l’homme de l’exercer, si un prêtre professe publiquement les principes de la véritable morale : s’il n’enseigne que la base de religion et l’amour de ses semblables, un dévouement généreux à la cause du peuple, la gloire et la prospérité des empires : s’il inspire l’horreur de la tyrannie, s’il secoue le joug des préjugés aussi anciens que le monde ; s’il dit que la liberté doit seule fixer nos hommages, un prêtre de cette nature n’est pas odieux à la société, avec d’autant plus de raison qu’on ne rend pas vingt-cinq millions d’hommes tout à coup philosophes : dans toutes les régions de la terre, l’on trouve des autels, des sacrifices, et des cérémonies ; et dans tous les états il y a du charlatanisme.

Mais qui ne voit pas que la plupart de ceux qui vomissent contre les ministres du culte tant de blasphèmes, ne se servent de ce prétexte que pour couvrir leurs dilapidations d’un voile impénétrable, que pour détourner les regards du peuple de dessus les hypocrites, les robins, les intrigants, les royalistes et les fripons sans nombre qui nous entourent, que pour se rendre célèbres, et donner à leur discours le sel de la satire. Je conviens que dans le clergé constitutionnel, il y a une quantité prodigieuse de mauvais citoyens : il y a des fanatiques, des voleurs, des conspirateurs : mais aussi il faut avouer avec franchise, qu’il est parmi les prêtres, des hommes vraiment populaires, et vertueux : si dans les 44 mille municipalités, les prêtres eussent été des scélérats ; s’ils avaient tous infecté les départements, du poison de leurs écrits ; s’ils avaient profité de l’ascendant que leur donne la crédulité et l’imbécillité des peuples pour les égarer : la France entière ne serait plus qu’un brasier, les fléaux de la guerre civile auraient déjà dévasté notre infortunée patrie, c’en serait fait de la liberté et de la République.

Soyons donc justes, sévères, inexorables envers les traîtres ; mais soyons débonnaires envers les ministres qui rendent hommage à l’évangile de nos lois républicaines ; rappelons-nous ce grand principe, que ce n’est pas l’état, mais le crime qui déshonore. Un prêtre est assez malheureux de l’être, d’être voué par le plus cruel des préjugés, à végéter sur terre, à être privé des emplois civils, sans encore être privé de la liberté de vivre de son état, après surtout que la nation a mis sous sauvegarde, la dette publique, et s’est emparée des biens de l’ancien clergé.

Il est dans le sein de la société, des ennemis plus redoutables à frapper. Ce sont les nobles qui sont encore à la tête des administrations : ce sont huissiers, les procureurs, les avocats, les notaires, les conseillers qui sous l’ancien régime étaient des mangeurs d’hommes, et qui siègent insolemment dans les nouveaux tribunaux, et au sein même du sénat français. Ce sont les gros marchands qui ont acquis depuis la révolution, des domaines immenses : ce sont les égoïstes qui, par l’usure et le monopole qu’ils ont exercés, se sont rendus les maîtres de la fortune et de la vie des citoyens. Ce sont les anciens ministres, qui ont préparé, dans leurs mets, les fléaux de la guerre qui nous déchire, et qui n’ont pas expié sur l’échafaud, les crimes de leur orgueil. Ce sont ces administrateurs contre-révolutionnaires, qui ont arboré dans leurs départements, l’étendard du fédéralisme : ce sont les chefs de la Compagnie des Indes, qui ont accaparé les denrées de première nécessité, et les ont portées à un prix excessif : ce sont les commissaires nationaux qui ont dilapidé les trésors de la République, les approvisionneurs qui ont affamé nos armées, ce sont enfin les représentants infidèles des trois législatures, dont les crimes ont creusé l’abîme de la patrie.

Au reste, la Convention nationale vient de s’élever à la hauteur de ses fonctions. Les décrets qui purifient les autorités constituées, souillées par le fédéralisme, qui ne mettent à la tête de nos phalanges républicaines, que des officiers plébéiens, qui promènent la hache de la loi sur la tête des conspirateurs de toutes les classes, l’organisation de l’année révolutionnaire, les grandes mesures qui ont été adoptées pour assurer les subsistances dans les départements, tout nous annonce que la patrie sera bientôt sauvée. Malheur aux scélérats qui ne nous ont parlé de liberté, que pour la ravir, et de propriétés que pour les violer toutes. Malheur à tous ceux qui ont adhéré aux complots des Lyonnais, des Toulonnais, des Marseillais, et des administrateurs qui se sont insurgés, contre la Convention nationale qui doit être le point de ralliement de tous les Français. Malgré l’invasion du Montblanc, la prise de Valenciennes, de Mayence et de Condé, malgré les mouvements contre-révolutionnaires qui ont éclaté dans la Bretagne et la Normandie, malgré l’affreuse misère à laquelle nous ont réduits l’agiotage et les accaparements, malgré la ligue infernale des tyrans européens, qui vomissent sur nos frontières le carnage et la mort, malgré l’or et les guinées de Pitt, les trahisons sans nombre des états-majors, des chefs d’escadres, des commandants des places fortes, la République triomphera… Le peuple armé de la massue d’Hercule, écrasera les Prussiens, les Autrichiens, les fédéralistes, et ces orgueilleux Insulaires, qui naguère s’appropriaient la liberté du commerce et des mers.

C’est ainsi que les flèches des méchants se dirigent contre eux-mêmes : la foudre qui grondait sur la tête des amis de la patrie, éclatera sur les traîtres qui avaient juré sa ruine, et bientôt sur la surface du globe, nous apprendrons que les peuples opprimés, ont brisé leurs fers, renversé les trônes de la tyrannie, et élevé sur les débris sanglants de la royauté, le bâton de la République. Bientôt on n’entendra retentir dans les airs, d’autre cri que celui-là : la mort aux despotes, vive la liberté et l’égalité ; vive la République Française !

Jacques Roux, l’ami du peuple,

Auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

On s’abonne pour ce journal qui paraît trois fois par semaine, chez l’auteur, rue Aumaire, n° 120, cloître St. Nicolas des Champs, moyennant 2 liv. dix sols par mois, franc de port, dans les départements.

De l’Imp. de Féret, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 265

Convention nationale – Présidence de Billaud-Varenne.

La Bastille renaissante de ses cendres. – Nouvelles inquisitions exercées par des escrocs et intrigants. – La guerre civile prête à s’enflammer par la fausse application de la loi relative à l’arrestation des hommes suspects. – Marat sortant furieux de son tombeau. – Réflexions sur l’acte constitutionnel des Français.

Les mesures les plus vigoureuses dégénèrent en abus ! Elles engendrent des révolutions fatales à la liberté, toutes les fois que le législateur semblable au médecin, se fait un jeu cruel de tomber sur le malade, au lieu de frapper sur la maladie ; toutes les fois que l’intrigue et la passion dirigent le glaive de la loi.

Pour combler l’abîme qui est entre ouvert sous nos pas, il faut s’élever au-dessus des faiblesses humaines, s’occuper plutôt des choses que des personnes, et rendre la révolution aimable par la douceur du gouvernement. Le régime républicain enfante les vertus : il agrandit notre âme pour le bien général : l’union, la paix, la fraternité, l’harmonie sociale, voilà les dieux immortels ; dieux d’un peuple régénéré.

Si tels sont les avantages pour lesquels l’homme est créé, et qui devaient découler de cette constitution sublime, qui, le 10 août a été proclamée dans toutes les communes de la République, au bruit du canon qui fit trembler la terre : d’où vient que le bonheur du peuple n’est qu’un songe ; d’où vient qu’il y a tant de victimes innocentes immolées à la méfiance et à la cupidité ? D’où vient que le nombre de nos ennemis extérieurs s’accroît, en raison des mesures que l’on prend pour les exterminer ?

Ce problème n’est pas difficile à résoudre. C’est que les hommes qui tiennent les rênes du gouvernement sont, les uns très usés, les autres très ignares : ceux-ci sont dégradés par des crimes anciens, ceux-là sont avides d’or et de puissance : ceux-ci ne vivent que pour leur plaisir, ceux-là n’ambitionnent que le malheur de leurs semblables.

Ce problème n’est pas difficile à résoudre, c’est que la vertu des hommes incorruptibles se perd dans la foule des traîtres, comme un faible ruisseau se perd dans un fleuve immense ; c’est qu’avant de fonder l’empire de la liberté, il fallait fonder l’empire des moeurs, c’est que pour dépouiller homme de bien, à défaut de crimes réels, les scélérats créent des crimes imaginaires.

Ce problème n’est pas difficile à résoudre, c’est qu’on ne fait pas aimer et chérir un gouvernement en dominant les hommes par la terreur : c’est que là où il n’y a pas d’union, là il n’y a pas de raison, de force et de courage ; c’est qu’enfin, la plupart de ceux qui tiennent le conducteur de la foudre nationale, ont vendu la patrie, et sont intéressés suspendre ses coups, de peur qu’elle n’éclate sur leur tête, et celles des conspirateurs.

Pauvre peuple, lorsque tu gémissais sous le joug des rois, il était naturel d’attribuer à l’abus des pouvoirs, à la digestion des mauvaises lois, aux caprices du despote, à la perfidie de la cour, à la corruption du gouvernement les malheurs sans nombre qui t’accablaient.

Aujourd’hui, que tu as eu le courage de briser l’épée, le sceptre et l’encensoir, vois comment quelques insolents démagogues, qui se sont popularisés, pour tyranniser, se partagent entre eux les lambeaux de pourpre royale, et te forgent, peu à peu de nouvelles chaînes.

N’aurions-nous donc secoué le joug des préjugés de dix-sept siècles d’oppression et de barbarie, que pour reprendre notre antique esclavage ? N’aurions-nous précipité le tyran du trône, que pour laisser le droit de et de mort à des pygmées : qui se croient des dieux sur la terre, et qui ne sont pas des hommes ? Proconsuls ambitieux et cruels, arrêtez, prêtez, tigres altérés du sang des citoyens ! Ce n’est pas en vain que la liberté s’est levée sur notre tête. Ce n’est pas en vain que l’on nous donne ces humiliants spectacles d’une infraction criminelle aux lois que nous avons fait le serment de défendre jusqu’au tombeau. Il y a oppression contre le corps social, lorsqu’un seul de ses membres est opprimé, et vous signeriez l’arrestation de cent mille citoyens, dont la plupart sont demeurés armés dans leurs foyers, ont fait de grands sacrifices à la chose publique, et n’ont à se reprocher d’autre crime, que d’être nés d’une caste privilégiée qu’ils abhorrent, et d’avoir hérité des domaines de leurs aïeux ?

Lorsque je jette un coup d’oeil sur les arrestations qui désolent tant de familles ; lorsque je réfléchis que des gens suspects sont arrêtés par les ordres de gens plus suspects encore : lorsque je considère que l’exécution de cette loi terrible est confiée aux ennemis du peuple, à des intrigants qui en abusent pour assouvir leur haine, leur rage, leur vengeance sur ceux qui ont le courage de démasquer leur escroquerie et leurs trahisons, sur ceux qui ont montré le plus grand dévouement à la cause du peuple : je suis tenté de demander si nous habitons ces contrées barbares, où, lorsque le trésor public était épuisé, on avait recours aux confiscations et aux meurtres ; où la cruauté venait au secours des besoins, où pour être condamné, il suffisait d’être riche, ou vertueux. Je suis tenté de demander si nous vivons dans ces siècles avilis, où l’on déclarait criminel de lèse-nation, un homme qui avait raconté un songe ; un autre pour avoir vendu un verre d’eau chaude : celui-ci, pour s’être déshabillé devant une statue, celui-là pour être allé à la garde-robe avec une bague sur laquelle était empreinte la tête d’un empereur. Je suis tenté de demander si le Français formé par la nature pour la douceur et la commisération, n’a plus qu’un caractère de sang et de fer, si la justice et la vérité se sont dites [sic] un éternel adieu sur la terre ; s’il serait parmi nous des Calus, des Néron, des Jules César, des Germanicus, qui embarrassés d’un train de prisonniers qui gênaient leur marche, les firent massacrer, et ne voulaient avoir la paix, que par la destruction entière de la nation.

Cependant c’est au moment où nos frontières sont envahies de toutes parts, où la République assiégée par terre et par mer, est dévorée par une guerre intestine, c’est dans les circonstances périlleuses, que le Français doit déployer tout ce qui est en lui de loyauté, d’humanité, de vertu et de courage, pour ne s’occuper, à l’exemple des Romains, que du triomphe de la liberté. Plus sont puissants les ennemis qui nous entourent, plus il est urgent, de noyer les disputes particulières dans les sentiments d’une vive fraternité, plus il est indispensable de resserrer les noeuds sacrés qui attachent les hommes par la reconnaissance et les bienfaits : ces liens puissants qui font gagner les batailles, écrasent les serpents de la tyrannie, et rendent la terre l’image du Ciel.

Mais les intrigants, qui ont juré la ruine de la patrie, savent que ce n’est qu’au milieu des orages, des divisions, des scènes de carnages et de sang, qu’ils peuvent consommer sa perte. Aussi voyez-les s’agiter en tout sens, quêter des dénonciations, et traîner dans la boue l’écrivain qui sent la dignité de l’homme, qui défend avec une chaleur républicaine, les principes impérissables de l’égalité, et qui porte jusqu’au tombeau l’amour de la justice et de la vertu. Voyez ces motionnaires empiriques persécuter avec acharnement celui qui leur arrache le masque de l’hypocrisie ; celui qui déclare une haine implacable aux oppresseurs du peuple. Voyez enfin ces charlatans politiques, provoquer dans leur monstrueux délire, la désorganisation du corps social, à force d’exaspérer les haines, d’exercer des actes tyranniques, et de tuer les citoyens qu’ils ont dépouillés patriotiquement.

Faux apôtres de la liberté, vous qu’on peut appeler, à juste titre, les émissaires des tyrans qui nous font la guerre : ce n’est pas en armant le père contre le fils, la nation contre la nation ; ce n’est pas en brouillant, en renversant, en incendiant, en ensanglantant tout, en faisant de la France une vaste Bastille, que notre révolution fera la conquête du monde. Si l’on triomphe des ennemis du dehors par la force des armes, si l’on enflamme les âmes froides, l’on ne fortifie les âmes faibles, l’on ne ramène au sentier de la vérité les âmes égarées, que par la clémence, les égards, l’aménité des lois, et la pratique des vertus qui font couler les larmes de la reconnaissance.

Voulez-vous que les hordes étrangères reconnaissent bientôt votre indépendance ? Que le Français du Rhin aux Pyrénées, des Alpes à l’Océan, tende la main : qu’il se lève et marche comme un seul homme ; qu’il écrase sous le couteau de la loi, les monstres qui s’abreuvent du sang du peuple. Mais aussi qu’il traite en amis et en frères, tous ceux qui se sont rangés sous l’étendard de la République, dans quels préjugés qu’ils soient de quelques sectes qu’ils puissent être.

C’est ressusciter le fanatisme que d’imputer à un homme les crimes de sa naissance. C’est le comble de la cruauté de faire incarcérer, comme suspects à la République, ceux qui ont eu le malheur de déplaire à un commissaire de section, à un espion de la police, à un garçon de bureau, à un secrétaire de la trésorerie, à un huissier de la Convention nationale, à un guichetier, au président d’une société populaire, et à la catin d’un homme en place : liberté ! nous sommes encore bien éloignés de goûter tes célestes charmes, puisqu’on porte à l’ombre de la loi, une atteinte aux propriétés, et aux personnes, puisqu’il n’y a de stable dans ce moment, que l’inquisition, la trahison, la violation des principes ; puisque malgré le zèle infatigable de nos représentants, nous ne jouissons d’aucun des avantages que nous promet le régime républicain : que dis-je ; les arrestations réduisent une infinité de familles à expirer, dans leurs foyers, par la famine et le désespoir, pendant que de chaleureux patriotes et des pères infortunés, attendent dans les prisons, à toute heure du jour le coup de la mort.

Je sais que dans les circonstances actuelles on est forcé de recourir à des mesures violentes : on ne saurait trop se mettre en garde contre la malveillance dans une ville, surtout, qui recèle dans son sein tant de contre-révolutionnaires.

Mais aussi je sais que ce ne sont pas les traîtres, les monopoleurs, les agioteurs, les accapareurs, les sangsues publiques qu’on met principalement en état d’arrestation… ; il y a plus d’innocents incarcérés, que de coupables. Rien donc n’est plus dangereux que de laisser à l’arbitraire d’un coquin parvenu, d’un commissaire vindicatif, l’application d’une loi aussi terrible. Si l’on ne met un frein à ces emprisonnements qui souillent l’histoire de la Révolution, et dont on ne trouve pas d’exemples dans les annales des peuples les moins civilisés ; la guerre civile ne tardera pas à s’enflammer.

Magistrats de cette vaste cité, oh ! vous qui avez tant de fois sauvé la patrie par votre vigilance active, par votre sollicitude paternelle ! Députés de la Montagne, qui avez posé les bases de notre bonheur dans une constitution qui a fixé les regards des savants, et l’approbation de l’homme vertueux ; vous devez être sévères envers les fédéralistes, les contre-révolutionnaires ; envers ceux qui s’opposent à la levée des troupes, au paiement des contributions, envers ceux qui calomnient l’évangile des lois républicaines, ou qui fomentent l’explosion de la guerre civile : mais s’il n’y a plus d’autre distinction entre les hommes, que celle qu’engendre l’innocence ou le crime, l’insouciance ou l’amour de la patrie, regardez-les tous du même œil, dès qu’ils adorent l’étoile de la constitution républicaine… le génie de la liberté a frappé d’anathème les privilèges et les corporations ; vous ne devez plus reprocher à un individu les vices de la caste à laquelle souvent il appartenait, malgré lui ; la nature n’a pas donné à tous les hommes, des organes révolutionnaires ; mais elle les a tous créés pour l’humanité et pour goûter les charmes de la vertu. Il faut bien distinguer le crime, de l’erreur, et un acte de faiblesse, d’une trahison. Nous soupçonnons quelquefois notre semblable, parce qu’il diffère d’opinion, et de moyens pour sauver la chose publique.

Jacques ROUX, l’ami du peuple.

Auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

De l’Imp. de Féret, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 266

Convention nationale – Présidence de Billaud-Varenne.

Insouciance du conseil exécutif à terminer la guerre qui désole les départements maritimes. – Impunité soutenue des hommes d’État, qui out conspiré contre la liberté. – Élargissement des gens suspects qui [ont] financés à l’administration. – Réveil prochain du peuple.

Quelle ignorance, ou quelle perfidie de la part de ceux qui dirigent les opérations de la guerre ! On parle déjà d’envahir la Belgique, de faire des conquêtes dans la Hollande, d’arborer le drapeau tricolore en Italie ; et l’on n’a pas détruit les repaires de la Vendée ; l’on n’a pas écrasé les brigands qui ravagent les départements de l’Ouest et du Midi : Lyon et Toulon lèvent encore l’étendard de la révolte, l’on n’a pas intercepté toute communication avec les Anglais qui débarquent des légions d’assassins sur nos côtes maritimes.

Cependant avant de porter au loin la gloire de nos armes, il faudrait terminer cette guerre intestine d’où dépend le triomphe de la république. En vain remporterions nous au-dehors quelques avantages, si nous ne combattons au-dedans avec succès les satellites de la tyrannie, si nous n’écrasons sans pitié le fédéralisme qui essaie ses forces sacrilèges, le royalisme qui a dévoré tant de générations, le fanatisme qui a abruti la terre.

Lorsque je réfléchis sur le peu d’activité qu’on a mis à détruire le repaire des rebelles, je ne puis m’empêcher de dire qu’il y a eu un système combiné pour faire égorger nos volontaires en détail, et épuiser nos finances. Ceux qui liront l’histoire de la révolution, trouveront dans la faiblesse des moyens que nous avons employés pour assurer la paix dans l’intérieur, de quoi perpétuer la honte du nom français. Eh quoi ! vous avez déclaré la guerre à l’Europe entière, et vous n’avez pas eu le courage de tuer vos ennemis domestiques ? Vous vous laissez affamer impitoyablement par les accapareurs et les monopoleurs : vous vous laissez enchaîner par ceux à qui vous avez confié la garde de votre liberté. Peuple, ne dis point que tu as donné à l’univers l’exemple de briser ces fers, puisque tu ne t’es pas précipité furieux, sur les monstres qui te déchirent. N’entreprends pas d’arracher les esclaves du Brabant aux poids de leurs chaînes, puisque tu n’es pas en sûreté dans tes foyers.

Au reste quel a été le résultat des conquêtes, ou plutôt des promenades gigantesques que nous avons faites dans la Hollande et la Belgique ? L’infâme Dumouriez, qui reçut aux jacobins la couronne civique, comme Lafayette et Mirabeau, dans les premiers jours de leur gloire, a livré à l’ennemi nos vivres, nos magasins, notre artillerie, nos munitions de guerre. Il a conduit nos armées à la boucherie. Il a paralysé le courage de nos soldats. Il a vendu nos places fortes à Cobourg qui achète les crimes à tous prix. Il ne nous reste de cette campagne que les remords cuisants d’avoir porté la liberté chez un peuple qui en est indigne, puisqu’il se laisse dominer par les prêtres : il ne nous reste que la honte, le désespoir, le souvenir de notre défaite, et des dilapidations de trésors de la république.

Après le tableau des malheurs dont nous avons été victimes (et les plaies sont encore saignantes), combien n’est-il pas urgent de purger d’abord la république, des monstres qui souillent le domaine de la liberté, de leur scélérate existence, avant que d’aller municipaliser dans les contrées esclaves ? N’est-il pas ridicule de porter la santé à des malades étrangers, pendant que dans l’intérieur, l’on est travaillé par une fièvre mortelle, pendant que l’on n’a pas creusé les fossés qui doivent servir de tombeau aux hypocrites qui insultent à la dignité de l’homme ; pendant ceux qui ont empoisonné la raison publique, dénaturé nos succès, grossi nos revers, soustrait à la circulation nos denrées premières, et réduit le peuple à l’impossibilité d’exister, vivent et conspirent au sein de la patrie ; pendant qu’à Cholet, à Nantes, l’on n’a pas écrasé les rebelles leur caverne, pendant que jusqu’à ce jour, l’on n’a adopté qu’un système d’inertie, le système de la guerre défensive si opposé au caractère bouillant des Français, et si onéreux à la république.

En effet, les ennemis que nous avons à combattre, ont la tactique des automates. Ce n’est qu’en leur opposant le courage et l’audace, les baïonnettes et les canons, ce n’est qu’en faisant des sorties vigoureuses et meurtrières dans leurs camps, en vomissant le salpêtre et le feu sur les muscadins, ce n’est qu’en poursuivant les intrigants, l’épée dans les reins en tombant comme la foudre sur les soldats à la livrée du fanatisme et de l’esclavage, que nous empêcherons le soleil de la liberté de s’éclipser à son aurore.

Mais jusqu’à présent, un modérantisme barbare, un feuillantisme autrichien ont engourdi, ont arrêté dans leur course impétueuse, des millions de bras impatients d’écraser les ennemis de la patrie.

A-t-on livré aux tribunaux révolutionnaires les ministres perfides, les agents du pouvoir exécutif qui m’ont pas étouffé, dès le principe, le noyau de contre-révolution dans les départements de l’Ouest et du Midi ? non ; a-t-on fait briller le glaive de la loi sur les traîtres qui ont préparé au sein du sénat français, la reddition de nos villes fortes, et qui ont organisé la guerre civile ? non. A-t-on mis en jugement, les commissaires nationaux, les administrateurs militaires, les accapareurs des cuirs à Sedan, à Rouen, à Saint-Denis, et les scélérats qui prêtent la main à l’exportation des denrées de première nécessité hors de Paris ? non. A-t-on fait restituer aux banquiers, aux monopoleurs, aux égoïstes, qui ont tourné contre la liberté les dons de la nature, les sommes énormes qu’ils ont prélevées sur le sang et les armes des malheureux ? non. Instruit-on le procès des traîtres qui ont livré à Toulon notre flotte, qui ont vendu les côtes de l’Océan et de la Méditerranée à l’Anglais, les Pyrénées et les départements adjacents à l’Espagne, la ville de Lyon et du Mont-Blanc, au tyran de Sardaigne, la Lorraine et l’Alsace aux brigands couronnés de Vienne et de Berlin, et qui ont tenté de couronner dans le cour de la France, le duc d’York ? non. A-t-on compris dans la liste des justes proscriptions ? A-t-on mis en état d’arrestation, les cultivateurs insensibles qui ont réduit le peuple à dévorer ses propres entrailles, les marchands contre-révolutionnaires, qui remplacent à chaque instant entre la famine et la mort [sic] ? non. Dira-t-on maintenant, que les hommes sont égaux devant la loi : ils le sont lorsqu’ils sont pauvres : mais ils ne le sont pas lorsqu’ils sont riches : on arrête les gens suspects : l’aristocrate qui a un portefeuille bien rempli, est bientôt mis en liberté ; les incarcérations sont devenus un commerce dans l’État. On a relâché un nommé Laffont et Pérant, qui avaient financé l’un 18 mille, l’autre 40 mille livres à l’administration, et je pourrais en nommer d’autres. Toujours les gros mangeront les petits. Celui qui porte des bas de soie et culotte de velours, qui a une superbe femme pour solliciter son élargissement ; celui qui peut jeter en avant des assignats, et des louis d’or ; celui qui régale à trois les commissaires des sections, et laisse à leur catin une boîte précieuse, une montre à répétition, des boucles d’oreilles, un joujou de valeur, et quelques dragées, est souvent sûr de ne pas coucher en prison ; si ses crimes sont notoires, il aura sa liberté sans caution, et des sans-culottes pourriront dans les cachots, pour avoir dit des vérités dures, pour s’être constamment tenu dans la ligue de justice, pour n’avoir pas cru à la vertu de quelques clubistes qui ont flatté le peuple pour le ruiner et l’enchaîner.

Hommes barbares, qui tuez les vrais républicains par vos calomnies, le moment n’est pas éloigné où les sans-culottes abjureront leurs erreurs, fouleront aux pieds les traîtres qui les ont séduit. Vous pouvez opprimer les patriotes, mais vous ne pouvez enchaîner la pensée : vous mettez en état d’arrestation les personnes : mais vous n’arrêterez pas le cours des principes irréfragables de la liberté. Les injustices hâtent le triomphe de l’humanité et de la raison. Les persécutions font des conquêtes à la cause de l’égalité et les vengeances que vous assouvissez sur l’homme de bien, sont le signal de l’insurrection contre les tyrans et les traîtres.

Pensez-vous que le peuple qui vous a investis de sa confiance, et que vous avez trompé, ne vous demandera pas bientôt compte de votre administration ? Pensez-vous qu’il n’est pas fatigué de servir d’instrument à votre orgueil, à votre avarice, à vos haines personnelles ? Ah ! si les sans-culottes ont renversé le trône, et roulé la tête du tyran dans la poussière, réfléchissez, scélérats, qui, dans les sociétés populaires, dans les assemblées générales de section, vous vous tenez par la main pour distribuer des couronnes aux crimes et dresser des échafauds à la vertu. Réfléchissez que ce n’est pas pour ceindre le diadème et adorer de nouveaux rois qu’ils ont fondé la république…

Ce n’est pas en vain que l’Autrichien féroce désole nos contrées ; ce n’est pas en vain que les sujets de George, ont vomi sur nos côtes, des brigands, et se sont empares de nos ports, par la trahison. Il en sera de même des intrigants qui ont la soif des richesses et des pouvoirs.

La pauvreté et la vertu, triompheront encore des efforts sacrilèges de ces hommes insatiables, qu’une aveugle indulgence, qu’une fausse pitié (signe alarmant de la dégradation) de la raison publique, maintient encore dans des postes importants ; un peuple qui a secoué le joug des préjugés qui avilissaient la dignité de l’homme, ne fera pas de grâce aux traîtres, aux hommes d’État qui se sont gorgés de son sang, qui se sont livrés aux débordements des passions, et aux spéculations les plus honteuses.

Encore quelques jours. Le masque sera arraché aux ennemis de la liberté : nous verrons s’ils se perpétueront dans leurs places ; s’ils ne nous ont fait une constitution sublime que pour l’enfreindre à chaque instant ; que pour violer les propriétés et les personnes : encore quelques jours et nous verrons si l’on organisera le pouvoir exécutif, si l’on fixera le prix du pain dans toutes les communes de la république, et si l’on établira dans les départements une armée révolutionnaire, pour donner force à la loi portée contre l’agiotage et les accaparements. Encore quelques jours et nous verrons si le riche continuera d’exercer le droit de vie et de mort sur son semblable, si les fripons revêtus de nos pouvoirs, regorgeront des sommes qu’ils ont volées à la République. Si enfin, nous jouirons des avantages de la liberté pour laquelle nous avons fait depuis quatre ans tant de sacrifices. Car jusqu’à présent, la révolution n’a été favorable qu’à une classe d’hommes qui a opprimé l’autre à l’ombre de la loi, il est temps que tous les individus de la grande famille jouissent de la liberté, de la paix et du bonheur. C’est le voeu des députés de la Montagne dont les soins infatigables leur assurent la reconnaissance des générations présentes et futures… Peuple, la Convention est le centre de l’unité et de l’indivisibilité de la République. Rallie-toi autour du sanctuaire des lois, et les tyrans n’existeront plus que dans l’histoire qui retrace leurs forfaits.

On s’abonne pour ce journal qui paraît trois fois par semaine, chez l’auteur, rue Aumaire, n° 120, cloître St. Nicolas des Champs, moyennant 2 liv. dix sols par mois, franc de port, dans les départements.

On trouvera à son domicile, des exemplaires du discours qu’il a prononcé dans dix sections de Paris, sur les moyens de sauver la France et la liberté. Il consiste en 48 pages in-8°, beau papier, le prix est de 15 sols.

Les sans-culottes qui auront des dénonciations importantes à faire sont de les faire parvenir à l’auteur, et d’affranchir les lettres.

Jacques ROUX, l’ami du peuple.

Auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

I’Imp. de Féret, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 267

Convention nationale – Présidence de Cambon.

Le coup de pied de l’âne. – La faction scélérate des hommes d’état levant la tête. – Vexations inquisitoriales exercées envers les femmes révolutionnaires, et le club des Cordeliers. – Moyens Proposés par l’Ami-du-Peuple, pour mettre fin aux incarcérations arbitraires.

Lorsque le lion était accablé d’années, la fable nous apprend que les plus vils animaux insultaient à sa douleur, au point qu’il reçut un coup de pied de l’âne.

Certains, que des hommes sortes [sortis ?] des tripots et bordels, pour crier, la liberté, des libellistes aux gages d’une faction contre-révolutionnaire, une nue de monopoleurs, d’agioteurs, d’accapareurs et de sangsues publiques ; c’est ainsi que le [sic] séquelle impure des royalistes, des modérés, des brissotins et des intrigants, de toutes les couleurs, se précipitent avec acharnement sur ceux qui déchirent le voile du crime et de l’hypocrisie, qui découvrent au peuple la profondeur du précipice qui est prêt à l’engloutir, et qui lui a [sic] montré au doigt les traîtres qui consomment et ruine (31).

Que la calomnie distille son poison, que les frelons de la république aiguisent leurs poignards, que les ennemis de la patrie se liguent pour me perdre, je ne m’en plains pas. J’ai foudroyé le fanatisme et l’orgueil ; j’ai dévoilé les crimes des tyrans au moment où la contre-révolution était sur le point d’éclater ; j’ai déclaré une guerre implacable au fripons de l’ancien et du nouveau régime dans des discours prononcés dans les églises de Saint-Eustache, Saint-Nicolas-des-Champs, Saint-Méry, Saint-Jacques-l’Hôpital, Saint-Jacques-le-Majeur, Sainte-Marguerite, de Saint-Sulpice, de Notre-Dame, etc. ; j’ai signé les pétitions du Champ-de-Mars, celle contre la faction scélérate des hommes d’état ; j’ai demandé la tête des députés qui ont trahi la cause du peuple dans le cours des législatures, et la confiscation des sommes immenses qu’ils ont volées à la nation, au conseil général de la Commune ; j’ai professé les principes que le club des Cordeliers adoptait en 89. Dans les assemblées générales de la section des Gravilliers, j’ai poursuivi les agioteurs assassins ; j’ai inspiré la haine des rois et de la tyrannie, et j’ai constamment soutenu l’esprit public au niveau où il devait être : en un mot j’ai dit des vérités dures la Convention dans une adresse, cependant dont elle a décrété tous les articles ; j’ai dénoncé dans mes feuilles périodiques les scélérats qui n’ont aboli la royauté que pour ruiner et enchaîner le peuple, et ce qui est plus terrible encore, j’ai le malheur d’être prêtre. Il n’est pas étonnant, que je sois en butte à la haine, à l’envie, à la vengeance des trois quarts des hommes ; il n’est pas étonnant qu’ils m’aient précipité dans les cachots, et qu’ils provoquent sur moi les persécutions et les injustices.

Mais que la société des femmes révolutionnaires qui a rendu tant de services à la liberté, ait été dénoncée au sein des jacobins, par des hommes qu’il eu [qui eurent] recours mille fois à leur courage et à leur vertu ; que les républicaines les plus chaleureuses aient été traitées d’intrigantes, aient été frappées d’anathème, pour avoir défendu les droits de l’humanité, pour avoir sollicité l’élargissement de quelques victimes sacrifiées à la fureur des ennemis du peuple ; qu’on ait voulu incarcérer les colonnes inébranlables de la République, pour avoir émis librement leur voeux, pour avoir lutté de front, l’orgueil de quelques hommes qui dominent par la terreur et la corruption, pour avoir demandé la permission de s’enquérir des causes de l’arrestation de plusieurs citoyens ; que des pétitionnaires revêtus de pouvoirs légitimes, des membres du club des Cordeliers aient outragés, en quelque sorte, à la barre de la Convention, pour avoir élevé la voix contre les actes arbitraires, et quelques décrets attentatoires à la souveraineté du peuple : c’est l’occasion de dire que la faction scélérate qui était entrée dans la poussière après l’insurrection du 2 juin, ressuscitée des ses cendres ; qu’elle lève plus que jamais sa tête hideuse, et qu’elle n’a suspendu ses coups, que pour livrer, avec plus d’inhumanité, les patriotes à la calomnie, à l’intrigue, et au fer des bourreaux ; c’est là le cas de dire que les crimes des hommes d’État triomphent de la justice et de la vertu : que de stupides et féroces porte-sceptres luttent la tyrannie sur la tyrannie, et qu’il existe un projet tendant à enchaîner la pensée, à étouffer les élans sublimes du patriotisme, à égorger le peuple et la liberté.

Je n’accuse pas ici, et je le dis une fois pour toutes, les députés incorruptibles de la Montagne. Ils ont donné au milieu du tonnerre et des éclairs, une constitution vraiment républicaine : ils ont fait rentrer le fédéralisme dans les enfers : ils ont sonné le tocsin de l’insurrection, pour que la souveraineté nationale soit reconnue par les tyrans coalisés pour nous asservir, pour que le vaisseau de la République arrive promptement au port du salut. Sans doute, voilà de grands titres pour fixer mes hommages ; surtout si les représentants se soutiennent dans la ligue de la constitution qu’ils ont décrétée ; s’ils ne s’arrogent pas tous les pouvoirs ; s’ils écoutent avec respect la voix du peuple, qui demande à grands cris l’organisation du pouvoir exécutif, et la non-rééligibilité des membres qui composent cette législature ; surtout, s’ils se montrent à l’avenir aussi désintéressés qu’ils se sont montrés parfois généreux ; s’ils n’acceptent pendant six ans, aucune mission, aucune place lucrative dans la république ; surtout, s’ils arrivent à la gloire de sauver la liberté, les lumières et les vertus des sans-culottes épars dans les départements ; s’ils ne travaillent pas à se perpétuer dans des places, d’autres sont en état de siéger avec probité ; surtout enfin, s’ils rendent ce régime aimable par la sagesse et la douceur de ses lois ; s’ils étouffent tous les germes de l’intolérance et de la discorde ; s’ils procurent à notre infortunée patrie l’abondance, la paix et le bonheur, après lesquels nous soupirons sans cesse.

Mais la partie saine de la Convention est tellement affaiblie par l’absence des commissaires qui ont été envoyés dans les départements : l’intrigue domine si fort dans les comités, qu’on ne peut révoquer en doute que les hommes qui sacrifiaient, il y a peu de mois, par des monopoles abominables, la liberté de leur pays, conspirent encore contre la patrie.

Un des moyens puissants dont se servent les chefs de cette faction scélérate, consistait alors, je ne dirai pas seulement à faire hausser nos armes, nos vivres, notre numéraire à Pitt et à Cobourg ; à établir un système infernal d’agiotage qui amenait la famine et le désespoir ; à livrer à l’ennemi nos villes frontières et nos ports maritimes ; à paralyser le courage de nos soldats ; à les faire égorger ; à détruire les manufactures, toutes les branches du commerce. Mais les moyens consistaient principalement à étouffer l’opinion publique ; à établir une inquisition dictatoriale ; à régner par la terreur.

Les ennemis de la patrie ressuscitent aujourd’hui ces manœuvres odieuses. Il n’est plus permis d’émettre son voeu, dès qu’il blesse l’orgueil des hypocrites qui sont à la tête du gouvernement. C’est un blasphème que d’invoquer dans ce moment les principes de l’éternelle raison, de l’éternelle justice. On incarcère sans pitié, un homme perd le respect dû aux propriétés et aux personnes, qui rappelle aux fondateurs de la république le serment qu’ils ont fait de maintenir la constitution. Des scélérats avides d’or et de sang se mettent à la place de la loi. Des Commissaires usurpent la souveraineté nationale, exercent dans plusieurs départements, les cruautés familières aux vice-rois et aux dictateurs envers ceux qui ont les yeux ouverts sur leurs crimes, qui ont dénoncé leurs trahisons. Enfin, sur les débris de la commission inquisitoriale [des Douze] des Guadet, des Pétion, et des Brissot, s’élèvent 44 mille autres munissions qui exercent le droit de vie et de mort sur les citoyens ; (mesures que nécessitent les circonstances actuelles.)

Or, faisons ici un calcul bien simple. Chaque comité de surveillance, au terme de la loi que je répète, est au moins composé de douze membres. Comme il s’en établit dans presque toutes les municipalités, l’arrestation des gens suspects se trouve donc confiée à 528 mille commissaires, sans y comprendre ceux qui ont droit par l’ascendant qu’ils ont sur les peuples qu’ils égarent, de faire incarcérer sur leur parole une infinité de citoyens.

Quelles sont maintenant les personnes qui peuvent occuper les places commissaires ? Celles qui savent lire et écrire : par conséquent dans les campagnes, les gros propriétaires, les fermiers des ci-devant privilégiés, et les gens de robe. Dans les villes, les gros marchands, les avocats, et les grippe-sous de l’ancien régime. Il résulte de ce raisonnement, que la destinée des patriotes est entre les mains des ennemis de la République ; que l’arrestation des gens suspects est confiée à des scélérats, à des contre-révolutionnaires, qui se sont enveloppés du manteau du civisme, pour tuer la liberté dans la personne de ses plus zélés défenseurs ; il en résulte que tous les fédéralistes ou leurs sectateurs vont incarcérer, à l’ombre de la loi, les braves sans-culottes qui les ont surveillés depuis la révolution, qui leur ont refusé dans le temps, des certificats de civisme, ou qui ont dénoncé aux assemblées populaires, leur correspondance avec les conspirateurs. Pour nier cette conséquence, il faudrait contester le principe généralement reçu que nous n’avons pas été trahis constamment par les hommes en place, que la majorité des citoyens riches n’est pas corrompue, et que parmi ceux qui se sont popularisés il n’y en a pas encore une grande partie, qui, du fond du cœur, est dévouée à la cause des rois, ou prête à se vendre au plus offrant. L’expérience nous a déjà appris que l’appât du petit écu par jour, qu’un décret bienfaisant accorde aux commissaires des comités de surveillance, n’a pas peu contribué à exciter la cupidité des intrigants, et à déterminer l’arrestation de quelques républicains, de même qu’un voleur de grand chemin ôte la vie à l’homme qu’il dépouille de peur qu’il ne le dénonce ; de même des scélérats lancent des mandats d’arrêt contre les patriotes qu’ils ont débusqués pour se maintenir dans leurs places.

Quel est donc le frein qu’on peut opposer à l’injustice ? Comment discerner l’innocent d’avec le coupable ? Comment empêcher que l’intérêt et la passion ne dirigent le glaive de la loi ? Je sens que cela est très difficile. Quelques mesures que l’on prenne, il y aura toujours dans toutes les parties de l’administration des traîtres… La vertu ne fait pas fortune sur la terre.

Cependant le moyen qui me paraît le plus propre à déjouer les complots des intrigants, à assurer le triomphe de l’innocence, à prévenir les fléaux de la guerre civile, c’est de laisser à chaque section le droit de mettre en liberté le citoyen dont elle atteste le civisme ; n’est-il pas ridicule qu’on incarcère un homme sur une simple dénonciation, sur les propos hasardés d’un malveillant, pendant qu’on n’écoute pas vingt mille citoyens qui demandent l’élargissement d’un opprimé. J’engage les braves sans-culottes entre les mains desquels tombera ce numéro, de faire cette motion en assemblée générale et de demander à la Convention un décret à ce sujet ; le peuple qui connaît ses vrais amis sera par là en état de les arracher aux horreurs des cachots… Quelques commissaires ambitieux et vindicatifs, n’assouviront pas longtemps leur haine sur l’homme de bien. Les citoyens enfin, en protégeant la vertu, exerceront leur souveraineté et leur puissance.

Jacques ROUX, l’ami du peuple.

Auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

De l’Imp. de Féret, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 268

[non daté]

« Je suis fils de Brutus, et je porte en mon cœur,/ la liberté gravée, et les rois en horreur. »

Voltaire.

Convention nationale – Présidence de Cambon.

Artifices employés par les Sénateurs romains, pour tuer la liberté. – Parallèle de la conduite des hommes d’État de la Convention, avec celle des traîtres de ce temps-là. – Complots exécrables ourdis contre les vrais patriotes et la société des femmes républicaines.

Le régime le plus avilissant est celui qui force à courber la tête sous le joug d’un roi. La nature ne créa pas tel ou tel individu pour faire des lois à la société, et exercer le droit de vie et de mort sur son semblable. La souveraineté n’appartient qu’au peuple, celui qui s’empare du pouvoir suprême est donc un usurpateur, un monstre, qu’on doit étouffer dès son berceau.

Cependant, il ne faut pas s’imaginer qu’on est libre du moment qu’on a renversé le trône, qu’on a rougi l’échafaud du sang du tyran, et qu’on s’est donné une constitution nouvelle. Rome accablée sous le poids de ses chaînes, brisa le sceptre des rois. Voyons quel fut le sort de cette énergique cité, dont le génie fier et ambitieux fixa les regards du monde.

A peine ce peuple de héros eut-il fondé la république, qu’il fut la dupe de ceux qui avaient servi avec plus de chaleur en apparence, ses intérêts les plus sacrés. Les ambassadeurs envoyés à Athènes, pour recueillir l lois de Solon, cherchèrent à gouverner souverainement, et à rendre leur domination perpétuelle. Les décemvirs, pour inspirer du respect au peuple (qui craint toujours quand on ne le craint pas) s’entourèrent de gens sans aveu, chargés de crimes et accablés de dettes. Dans une ville où régnait la liberté et l’égalité, l’on voyait les sénateurs paraître avec tout l’appareil de la tyrannie que déployaient les anciens rois de Rome, des licteurs armés de haches étouffaient les voeux de la multitude. Lorsqu’on se plaignait de la dureté de la domination des consuls, et des tribuns, de l’orgueil, de l’injustice des sénateurs ; lorsqu’on demandait la destitution des hommes ambitieux, qui usurpaient un pouvoir tyrannique, et qui refusaient si opiniâtrement de se défaire des faisceaux ; ils représentaient insolemment qu’on devait différer l’élection des nouveaux magistrats, jusqu’à ce que l’ennemi fût expulsé du territoire de Rome, et que les lois nouvelles fussent solidement établies. Si quelque citoyen avait le courage de reprocher aux décemvirs qu’ils s’érigeaient en tyrans de la patrie, les coups de verges, l’exil, la confiscation de ses biens, les supplices les plus affreux, le poison, la mort, tel était le partage de son dévouement incorruptible. Ce n’était pas assez pour les Tarquins, de retenir longtemps l’empire et la puissance, qu’on ne leur avait déférés que pour une seule année. Ils se firent conférer le gouvernement des armées ; ils ne distribuaient les emplois qu’aux ministres et au complices de leurs crimes ; ils comptaient au nombre de leurs ennemis tous ceux qui ne se déclaraient pas leurs esclaves. Pour trahir avec impunité, ils supprimèrent les assemblées du peuple, et les convocations du sénat. Appius, parvenu par ses dissimulations et ses intrigues à la tête du gouvernement, fit massacrer Siccius, le défenseur le plus zélé de la liberté ; il arracha une fille romaine, libre, d’entre les bras de son instituteur, de son père, de son futur époux, pour assouvir sur elle sa brutalité ; les décemvirs enfin rendirent leurs administrations si odieuses au peuple, que se voyant privés des deux plus fortes défenses de la liberté, de la protection des tribuns, et de la voie d’appel, les soldats de la république refusèrent de vaincre l’ennemi, plusieurs citoyens se bannirent eux-mêmes de leur patrie : d’autres préférèrent de se donner la mort : Rome, enfin, presque déserte,devenue l’asile des forfaits, demeura en proie à ses tyrans.

Mais ce n’est pas impunément qu’on égorge le peuple et la liberté. Les triomphes du crime, comme la foudre, ne servirent qu’à éclairer l’abîme qui devait engloutir les décemvirs. Les armées qui marchèrent contre les Eques et les Sabins se soulevèrent, et revinrent à Rome : elles obtinrent la cassation du gouvernement tyrannique qui avait mis la république à deux doigts de sa perte. On rétablit les consuls et les tribuns : on rendit au peuple tous ses privilèges ; les hommes abominables, qui affichaient le luxe, et la cruauté des rois, et dont la barbarie avait forcé Virginius à donner la mort à sa fille pour sauver son honneur, périrent tous du supplice des traîtres. On confisqua, au profit des soldats, les domaines immenses qu’ils avaient usurpés. C’est ainsi que par une sainte insurrection, contre dix brigands qui avaient réuni tous les pouvoirs, qui avaient enfreint toutes les lois et qui voulaient rendre inébranlable leur domination, Rome fut rendue à la liberté.

Dans toutes les révolutions, on trouve des traits infiniment ressemblants. Franchissons l’intervalle des siècles les plus reculés, nous apprendrons par l’histoire de tous les temps et de tous les peuples, que les despotes se sont servis des mêmes artifices, pour ruiner et enchaîner les nations qu’ils ont avilies.

Je ne parlerai ici que du gouvernement républicain ; car on ne prononcer le nom des rois sans se déclarer leurs complices ; le génie de la liberté a frappé les sceptres d’anathème, et bientôt ils seront en en exécration aux peuples de l’univers.

J’avouerai donc, que s’il n’est pas de régime plus doux, plus paternel, plus conforme aux voeux de la nature que celui où nous vivons, il n’en est pas aussi de plus inhumain, de plus injuste, de plus tyrannique, si les sénateurs qui ont soumis les lois constitutionnelles à la sanction du souverain, ont l’insolence de les enfreindre. C’est par ces infractions criminelles, que tous les tyrans ont débuté pour cimenter leur puissance. En effet, les despotes savent bien que, lorsqu’un peuple se lève en masse pour écraser ses oppresseurs, il ne leur reste d’autre ressource que de le flatter pour paralyser son courage, que de lui proposer quelques lois salutaires, pour le charger de chaînes, que de lui parler le langage de la liberté pour le rendre le vil instrument de l’intrigue et des passions les plus honteuses.

Ce sont les moyens infâmes, qu’ont employés dans l’assemblée constituante, les Lafayette, les Mirabeau, les Barnave, les Lameth, etc. C’est en suivant cette route tortueuse que, dans l’assemblée législative, les Brissot, les Guadet, les Vergniaud, les Duport, etc., ont ouvert les portes de nos frontières au féroce Autrichien, et fait pleuvoir tant de maux sur notre malheureuse patrie. Voilà les manoeuvres perfides qu’ont employées les hommes d’État, avant que le peuple de Paris eût renversé les chefs de cette faction scélérate, du souffle de sa colère. Tels sont encore les hommes mielleux en apparence, mais sanguinaires en réalité ; tels sont les hypocrites ressuscités, que des citoyens trop crédules encensent aujourd’hui comme la divinité, sans réfléchir qu’ils leur imposent peu à peu le joug d’une main légère, et qu’ils cachent, sous des roses, un sceptre de fer.

Entrons ici dans quelques détails auxquels donnent lieu les événements qui désolent tant de familles ; il sera facile de se convaincre que la liberté, comme sous le règne des tyrans, n’existe encore que dans les pages de la constitution républicaine.

Je ne me déchaînerai pas contre les arrestations arbitraires. Si celui qu’on incarcère est coupable, il doit subir la peine due à ses forfaits. S’il est suspect, il faut aux fripons des victimes. S’il est innocent, il est doux de souffrir pour la République : mourir à l’armée, être assassiné dans ses foyers par les accapareurs, ou dessécher longuement dans un cachot, peu importe à celui qui a fait, comme moi, le sacrifice de sa vie, qui, comme moi, n’adore que la vérité, qui, comme moi, ne voit dans la plupart des hommes en place que des fourbes, des intrigants, des sangsues, des tigres et des bourreaux de la liberté ; une fatale expérience n’est-elle pas venue, jusqu’à présent, à l’appui de ces faits ?

Un objet bien plus alarmant excite ma vive sollicitude, ce sont les atteintes mortelles, qu’au mépris de ses serments, l’on ne cesse de porter à la constitution : et d’où partent les coups liberticides ? Du sanctuaire même des lois ; de ce temple immortel qui retentit de l’arrêt de mort du dernier roi des Français : de cet asile auguste où l’on proclama la république naissante.

Évangile sacré des lois constitutionnelles ! tu faisais la joie et l’espérance de vingt-huit millions d’hommes assis dans les ténèbres et à l’ombre de la mort. Ils soupiraient après le moment heureux où sous l’étendard de l’égalité, ils ne feraient plus qu’une seule famille de philosophes, d’amis et de frères, prêts à exterminer les ennemis du dehors, et les rebelles du dedans. L’union, la paix et la fraternité, telles étaient les armes victorieuses qu’ils avaient à opposer aux efforts combinés de la tyrannie : par quelle fatalité des hommes nouveaux, qui ne se sont enrichis que par des brigandages et dont le nom a déjà passé à la postérité avec exécration, ont-ils obscurci l’aurore du beau jour qui appelait le genre humain à la liberté et au bonheur ? Par quelle fatalité après avoir décrété la liberté indéfinie de la presse, le respect des propriétés et des personnes, quelques intrigants insultent-ils dans leur frénésie sanguinaire, précipitent-ils dans des cachots obscurs celui qui met au grand jour, leur orgueil, leur insolence, leur cupidité, l’abus de leur autorité consulaire, et de leur puissance tribunitionnelle ? Eh quoi ! il n’est plus permis d’émettre son opinion sur le compte de ceux qui tiennent les rênes du gouvernement ! Scélérats, qui n’avez du républicanisme que le masque, apprenez que vous n’avez aucun droit pour enchaîner la pensée de l’homme. Elle appartient à toute la nature. Le génie de la liberté que vous voulez étouffer, franchira malgré vous les montagnes et les mers, et la foudre que vous appelez sur l’homme de bien, vous écrasera bientôt. La onzième heure est sonnée… ! Tremblez, usurpateurs… !

Qui ne voit pas vos intrigues ? Qui ne voit pas que la plupart de ceux qui se sont popularisées depuis 89, et qui sont chargés de nos destinées ont conçu le dessein d’envahir le pouvoir suprême : Qui ne voit pas qu’ils exercent une inquisition dictatoriale envers ceux qui ne composent comme eux, avec les principes de la liberté ? Les tartufes !… ils se sont servis des Leclerc, des Varlet, des Jacques Roux, des Bourgoin, des Gonchon etc. etc. Ils se sont servis des femmes révolutionnaires, des Lacombe, des Colombe, des Champion, des Ardoin, et de tant d’autres républicains, pour briser le sceptre du tyran, après lequel ils soupiraient ; pour renverser la faction des hommes d’État qui exerçaient un despotisme dont ils avaient soif, aujourd’hui qu’ils ont entre leurs mains les clefs du trésor national, qu’ils disposent des principaux emplois civils et militaires, et qu’ils ont des satellites pour exécuter leurs ordres ; aujourd’hui qu’ils tiennent le bâton de la République, qu’ils sont gorgés du sang du peuple, et qu’ils sont armés de la foudre nationale ; ils la font éclater impitoyablement sur les patriotes incorruptibles qui ne s’agenouillent pas en esclaves devant de nouveaux rois : ils foulent aux pieds, ils brisent comme un verre les vases précieux, les instruments des révolutions, et bientôt l’homme pur ne trouvera plus d’asile, que dans les souterrains qui seront désormais le séjour de la vertu, et peut-être même de la liberté. Car de jour à autre, l’on ébranle les colonnes de la constitution : un décret fatal [du 5 septembre 1793] impose aux citoyens la loi dure de ne s’assembler que deux fois par semaine…

Et si l’on osait, on réduirait à zéro le droit qu’ils ont de délibérer sur leurs plus chers intérêts ; sauf à doubler l’indemnité des 40 sols, qui sous le règne du tyran, auraient été accordés, non pour secourir les misérables, qui ont élevé en vain la voix contre le monopole, l’agiotage, et les accaparements qui les réduisent à la famine et au désespoir, mais pour anéantir les droits du peuple, acheter les suffrages des hommes pervers et écarter la surveillance que les amis de l’égalité ont exercée jusqu’à ce jour envers les mandataires infidèles et les traîtres.

Ce qui me confirme dans ces soupçons, (tout en rendant justice à plusieurs députés de la Montagne) c’est qu’à l’assemblée électorale, des hypocrites qui ont la soif des richesses et des honneurs, ont l’insolence de demander la dissolution de la société incorruptible des femmes républicaines ; de ces héroïnes qui ont eu tant de part à la prise de la Bastille, qui à Versailles ont fait mordre la poussière aux satellites du tyran, et qui ont bravé tous les dangers pour renverser le trône ; de ces femmes qui ont été à la tête de toutes les révolutions, qui ont préparé efficacement l’insurrection du 29 mai [sic, pour 31 mai 1793], et qui plus généreuses que les hommes, trouvent la récompense de leurs travaux dans la gloire de servir la patrie ; de ces femmes enfin qui sont les sentinelles de la liberté, l’effroi des nouveaux tyrans, et le rempart de la République, auxquelles peut-être il est réservé de la sauver.

Peuple, tant de trames ourdies contre la constitution, tant d’attentats horribles portés à ta souveraineté, par les hommes d’État, annoncent que tu as à lutter contre une tyrannie renaissante. Peuple, obéis aux lois : mais arme-toi de la vertu et de ton courage : tu triomphera encore de cette faction qui usurpant tous les pouvoirs, comme les décemvirs, creuse le tombeau de la liberté.

JACQUES ROUX, l’ami du peuple.

[Aucune indication concernant les dénonciations, l’abonnement ou l’imprimeur.]


N° 269

« Je suis fils de Brutus, et je porte en mon cœur,/ La liberté gravée, et les rois en horreur. »

Voltaire.

Convention nationale – Présidence de Charlier.

Les causes principales de nos désastres. – Le retour des lettres de petit-cachet. – Portrait fidèle des nouveaux inquisiteurs. – Annonce de leur prochaine déconfiture.

En répandant les lumières d’une douce philosophie, en armant la raison en faveur de la liberté, l’on triomphe des préjugés qu’enfantent la superstition et l’orgueil ; on rompt les chaînes de l’ignorance.

Mais lorsque les tyrans de l’Europe se précipitent avec fureur sur une nation régénérée ; lorsque le fanatisme armé de torches et de poignards, veut ressusciter le règne des abus, des vices et des crimes, ce n’est qu’en déployant un grand caractère et de grandes vertus ; ce n’est que par le concours général de toutes les volontés, par le sacrifice généreux des haines et des passions individuelles, par la réunion de toutes les forces morales et physiques, qu’on déjoue toutes les conspirations, qu’on surmonte tous les obstacles, et qu’on opère le salut de la patrie.

Voyons quels sont les moyens qu’on a employés pour purger le sol de la liberté, des esclaves qui nous font la guerre, et pour affermir au-dedans, l’union et la paix qui rendent une nation invincible.

Jusqu’à ce jour, l’on s’est fait un jeu cruel de ne livrer à l’ennemi que des combats partiels. Nos soldats ne se sont mesurés qu’avec des troupes supérieures en force. L’on n’a pas su, même par approximation le nombre des rebelles qu’on avait à repousser dans les départements de l’Ouest et du Midi… L’armée de Car[te]aux n’est composée que de dix mille hommes, pendant que pour faire le siège de Toulon, il en faut au moins quatre-vingt mille. On a affecté de retenir dans les garnisons, les bataillons les mieux disciplinés. On n’a exposé au premier feu, à la Vendée, à Lyon, que les sans-culottes qui n’avaient pas la tactique des armes. Les administrateurs chargés de l’équipement et de l’entretien des phalanges patriotiques, ne leur ont fourni que des souliers, des vêtements de mauvaises qualités ; parfois les fournisseurs les ont laissés manquer de vivres : les états-majors ne sont composés encore que d’officiers qui conspirent en naissant, contre la liberté du peuple. L’ignorance, ou la perfidie des généraux, met la République, à chaque instant, à deux doigts de sa perte, au point qu’il a fallu destituer l’immortel Kerllemann, et le vertueux Dubois de Crancé (32)

Comment le vaisseau de l’État peut-il arriver au port du salut, lorsqu’il est dirigé par des pilotes qui sont affamés d’or et de puissance, par un Robert, qui accapare patriotiquement plusieurs tonneaux de rhum : par un Rovère qui n’a pas rougi de faire nommer à la place d’inspecteur des armées, son frère, un prêtre : par un Perrain, qui dans l’espace d’un mois a gagné 250 mille livres, (sans compter le tour du bâton) pour les fournitures de toiles de coton : et par tant d’autres intrigants qui n’ont après les commissariats, que pour conduire nos troupes à la boucherie, dilapider les trésors de la république, et seconder les projets barbares de la faction, qui combine le crime, à côté du temple des lois. Il ne faut plus s’étonner de ce que les décrets les plus salutaires portés contre l’agiotage et les accaparements, n’ont pas eu leur exécution ; de ce qu’on a mis dans les comités, tant d’entraves à la liberté et au bonheur du peuple. Il ne faut plus s’étonner des revers que nos soldats ont éprouvé à Cambrai, au Quesnoy ; de la situation de nos frontières du Nord, du terrain que nous avons perdu sur les rebelles de la Vendée. Il ne faut plus s’étonner de ce que le duc d’York n’a pas été complètement battu à Dunkerque, et de ce que le barbare Houchard n’a pas jeté dans la mer, les Anglais et les Espagnols après leur déroute, de ce qu’enfin, nous ne voyons pas le terme de la guerre qui désole les départements maritimes. Pour remporter une victoire éclatante sur les satellites de la tyrannie, il faut non seulement expulser des emplois civils et militaires, les ennemis naturels de la révolution, mais encore, on ne doit élever aux fonctions publiques, que ceux qui ont écouté, dès le bas âge, la voix de la nature et de la vertu, qui ont des connaissances dans la tactique des armes, et qui ont surtout des moeurs irréprochables.

Une des principales causes de nos malheurs, provient de ce qu’on ne s’est engoué que trop facilement des hommes, au lieu de ne s’attacher qu’aux principes ; de ce qu’on a la sottise d’élever aux postes les plus importants, ceux qui aboient, et sont cloués aux tribunes ; de ce qu’on écoute avec trop de crédulité, les hypocrites qui n’ont que du sang à présenter pour hommage à la patrie, et qui, plus d’une fois ont mérité d’expirer sur l’échafaud.

Quel exemple, cependant, peut donner à une armée un général qui est toujours dans le vin, qui se vautre, en face de l’ennemi dans la fange des passions les plus honteuses ; et qui n’a coupé que des têtes : Pensez-vous qu’un fonctionnaire qui court les tripots et les bordels, soit inaccessible à l’or, à la séduction ; qu’il détruira le parti des scélérats et des coquins dont il fait nombre ?… Pensez-vous qu’un officier qui ne s’est signalé que par son amour pour le carnage, qu’un député qui ne doit sa place qu’à l’intrigue et à la calomnie, défendront la cause sacrée du peuple, et préféreront une mort honorable à une honteuse capitulation, à la reddition de nos villes fortes ; aux piastres et aux guinées des rois ? Non, non ! Une fois qu’on a étouffé tous les remords, et violé les droits de la nature, il n’y a plus qu’un pas à faire pour livrer son pays. La patrie n’est rien pour celui qui n’a pas goûté les charmes de la vertu. La victoire ne marchera jamais sous les drapeaux d’un ivrogne, d’un impudique, d’un fripon, d’un cannibale, d’un vil dénonciateur et d’un ignorant.

Quoique la valeur naturelle du soldat français double et triple les forces ; quoique dans une guerre contre les Volsques, les Romains investis de toutes parts firent une heureuse sortie sans généraux ; quoique dix mille Suisses, sans chefs, battirent à Novare [1513], vingt mille hommes d’infanterie et de cavalerie, il n’est pas moins vrai de dire, que la pureté des moeurs et les talents, influent beaucoup sur le succès des armées ; qu’ayant à combattre des troupes automates, un ennemi plus tacticien, plus fort, mieux discipliné que nous, il faut qu’un général sache tout ce qui a rapport à un campement, à l’artillerie, à l’organisation d’une armée, aux marches, aux contre-marches, aux redoutes et aux retranchements, au siège d’une place et à sa défense. Il faut qu’il connaisse les stratagèmes et les ruses de guerre, tant pour éviter les embuscades, que pour ruiner l’armée ennemie par détail, lorsqu’il ne se sent pas en force pour se mesurer de front avec elle. Il faut qu’il connaisse les entreprises qu’on peut faire sur les rivières navigables, savoir les faire passer de toutes manières et même sans bateau et rat d’eau [sic] à l’infanterie et à l’artillerie, sans altérer les munitions. Savoir retarder l’ennemi en toutes circonstances où il est certain de ne pouvoir ni l’attaquer, ni lui résister longtemps, savoir faire des retraites à propos. Il faut connaître toutes les lois militaires, pour n’exiger d’autorité que ce qu’elles prescrivent, savoir employer à propos la persuasion pour ce qu’elles n’exigent pas, et pour que les circonstances imprévues souvent nécessitent. Il faut enfin, qu’un bon officier soit tacticien, mathématicien, brave, prudent, et animé du pur désir de servir la patrie, par la seule gloire d’en bien mériter.

Mais le salut de la République ne dépend pas seulement du bon choix officiers de tous grades, du soin qu’on doit prendre pour avoir de grandes armées en masse, plutôt que de morceler ses forces et les disséminer ; du courage enfin inébranlable des soldats, et de l’activité qu’on peut mettre dans les évolutions militaires. Les victoires qu’on emporte au-dehors, ne sont que des actes de trahisons, des pertes réelles pour la France, si les ennemis de l’égalité, déchirent le sein de la République ; si les intrigants répandent parmi les citoyens la méfiance, la crainte et le désespoir ; si de petits ambitieux, semblables à des insectes rongeurs, qui s’attachent à la tige des fleurs les plus belles, tombent comme torrent, sur les défenseurs incorruptibles du peuple ; si des hypocrites, dont la vertu consiste dans la force des poumons, avilissent, dégradent la liberté, en ensanglantant ses autels.

Mais tel est le caractère des traîtres, des lâches adorateurs de l’esclavage, de prêter à la vertu, leurs erreurs et leur cruauté. Il n’est pas de constitution plus sublime, que celle que le Français vient de sceller du sceau de la souveraineté nationale. Ce code divin qui devait imprimer à la loi, sa direction et sa force, est cependant enfreint par les méchants, qui sous un masque imposteur, déchirent les pages de cet évangile sacré. Par le souffle contagieux des dénonciations vagues, on fait tomber dans la dissuétude (33) et l’opprobre, les vertus morales et civiles : on aigrit, on divise de toutes parts les esprits : on arrache impitoyablement à leurs foyers, des personnes dont tout le crime est de n’avoir pas des organes révolutionnaires, ou de ne pas flatter les fripons et les assassins. De quel moyen plus puissant, de quel artifice plus odieux pouvaient se servir Pitt et Cobourg, pour enflammer la guerre civile ? On ne reconnaît dans une nation régénérée que l’innocence ou le crime. À Rome on immolait les complices de Catilina : à Athènes, on destituait les administrateurs qui forgeaient au peuple des fers. Dans toutes les républiques, ceux qui n’étaient pas déclarés coupables, étaient mis sur-le-champ en liberté : on se contentait d’écarter des fonctions publiques, les gens suspects. Arrêter des familles sans acte préalable d’accusation, les laisser dessécher dans les prisons, sans les interroger dans les 24 heures, conformément à la loi, recevoir des dénonciations, sans en rendre responsables leurs auteurs ; c’est donc un acte tyrannique, dont on ne trouve pas d’exemple dans les annales des siècles les plus reculés. La liberté, dit J. J. Rousseau, suit toujours le sort des lois : elle règne, ou périt avec elles : comment la constitution se maintiendrait-elle, si l’on préjuge les actions, si l’on inflige la plus cruelle des peines, celle de la détention pour les crimes qu’on n’a pas commis, si l’on fait supporter à tel ou tel homme le péché de son père. N’avons-nous pas assez de royalistes, de fédéralistes, et d’ennemis du dehors à combattre, sans laisser au caprice de quelques individus, puissants par leur or et leur intrigue, la faculté de multiplier au centuple, par des incarcérations vexatoires, le nombre des mécontents ? À quoi sert de nous être tendu la main, le 10 août, du Rhin au Pyrénées, des Alpes à l’Océan, si l’on nous arme de poignards, les uns contre les autres. Législateurs ! le peuple s’est donné des chefs pour le gouverner avec humanité, et non pour l’asservir.

Si nous avons un prince, disait Pline à Trajan, c’est afin qu’il nous préserve d’avoir un maître. La déclaration des droits de l’homme, voilà la table de la loi, la règle de la conduite des magistrats. La République tomberait bientôt écrasée sous ses propres ruines, si ceux qui sont à la tête du gouvernement se servaient d’autres armes que celles de la justice, si les citoyens ne jouissent pas paisiblement des droits de l’état de nature… Le peuple français ne s’est pas levé pour la troisième fois [les 31 mai et 2 juin 1793], pour qu’il n’y ait de liberté que pour une certaine classe d’hommes, que pour qu’on foule aux pieds la vertu et la respectueuse sensibilité ; que pour laisser le droit de vie et de mort à des commissaires dont l’orgueil, l’insolence et la cruauté, rappellent la barbarie des Flesselles, des Sartine, des Lenoir, et des bourreaux de l’ancien régime.

Mais le peuple commence à ouvrir les yeux sur la conduite de quelques fripons en écharpes, qui lancent des lettres de petit-cachet sur ceux qui dévoilent leur trahison, leur intrigue, leur brigandage, leurs forfaits. Un décret bienfaisant, en fixant enfin le prix des matières premières [sic pour denrées de première nécessité], vient de porter le coup de la mort à l’avarice qui conjurait avec les rois ; à l’égoïste qui accumulait sur nos têtes vénérables, les erreurs de la famine. La vérité triomphera bientôt de l’arrogance et du crime de ces sénateurs en sous-ordre, de ces malheureux commissaires de sections, de ces agents contre-révolutionnaires, qui, par les arrestations tyranniques, avilissent le législateur, assassinent les pères, les mères, les enfants, la liberté, et la République.

[Mentions habituelles concernant l’abonnement et les dénonciations.]

Jacques Roux, l’ami du peuple. Auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

l’Imp. de Féret, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 270

« Arrêter les Romains sur de simples soupçons,/ C’est agir en tyrans, nous qui les punissons. »

Voltaire.

Convention nationale – Présidence de Charlier.

Réflexions de l’Ami du Peuple, sur le décret relatif à l’arrestation des gens suspects. – Abus fatal de cette loi révolutionnaire. – Trait de courage de Boucher de Saint-Sauveur. – Nécessité de resserrer de plus en plus les liens de la fraternité, pour écraser les tyrans.

Le grand art du législateur consiste, non à proposer beaucoup de lois, mais à rendre leur exécution facile : non à régner sur les hommes par la terreur, mais à s’en rendre maître par la sagesse et la douceur du gouvernement : non à établir des commissions inquisitoriales, pour trouver un grand nombre de coupables, mais à frapper principalement les chefs des conspirations, et avoir de l’indulgence pour les citoyens égarés, faibles, repentants.

Qu’un peuple soit en révolution, ou qu’il n’y soit pas, ces principes sont ceux de l’éternelle raison, de l’éternelle justice. La tyrannie comme l’a observé Robespierre, ne peut sauver l’État et la liberté. Quand on donne un effet rétroactif aux lois, quand on multiplie, sans nécessité, les mesures violentes, on s’annonce ignorant ou cruel. La crainte n’engendre que des esclaves, l’humanité seule fait la conquête de la liberté ; et l’on ne doit punir que le crime sur la terre.

Examinons maintenant la loi relative à l’arrestation des gens suspects. D’abord, les trahisons sans nombre qui ont éclaté de toute part, ont dû déterminer la Convention nationale (qui est plus que jamais le point de ralliement des vrais républicains,) à décréter des mesures sévères. Aussi a-t-elle frappé de mort, à juste titre, ceux qui tenteraient de rétablir la royauté, qui conspireraient contre l’unité et l’indivisibilité de la république, et contre la souveraineté du peuple français.

Mais l’interprétation vague qu’on peut donner à cette loi (sage en elle-même) est telle, qu’à suivre le décret à la rigueur, un nombre prodigieux de Français seraient dans le cas d’être incarcérés.

Je ne parlerai pas de ceux à qui on a refusé des certificats de civisme, qui ont été suspendus de leurs fonctions, ou qui n’ont pas justifié de ce qu’exigent leurs devoirs civiques ; la présomption est trop forte contre ces personnes, pour que la société n’ait pas le droit de les faire arrêter.

Celui qui ne paie pas les charges publiques, est à coup sûr l’ennemi du gouvernement ; il ne mérite pas d’être protégé par la loi qu’il a enfreinte.

Je me permettrai seulement quelques réflexions sur le décret dont voici mot pour mot la teneur.

Sont réputés suspects, ceux qui par leur conduite, leurs relations, leurs propos ou leurs écrits, s’annoncent comme partisans de la tyrannie, du fédéralisme, et ennemis de la liberté : etc. etc., qui n’ont pas constamment manifesté leur attachement à la Révolution.

Je soutiens que cette loi est inexécutable par le grand nombre de victimes qu’il y aurait à frapper ; par conséquent elle est vicieuse.

Il est de fait que la grande majorité des personnes à qui la Révolution a enlevé leurs privilèges, leur fortune, leur état, n’ont pu voir de sang-froid le nouvel ordre de choses : l’homme en général ne pardonne pas une injure ; comment serait-il calme, lorsqu’on lui enlève tout, hors la vie, qu’on s’acharne à la lui rendre insupportable, par les persécutions et les tortures ? Je dis donc qu’au terme de ce décret, il faudrait incarcérer toutes les familles des ci-devant nobles, des robins, des financiers, et tous les agents des castes anéanties. Il faudrait arrêter les parlementaires, les notaires, les procureurs, les huissiers, les greffiers, et tous les clercs attachés aux anciens tribunaux. Il faudrait arrêter les receveurs des fermes, les entreposeurs aux tabacs, les commis à la gabelle, aux douanes, les mouchards de la police, et toute la séquelle impure des sangsues publiques. Il faudrait s’emparer des graveurs, des ciseleurs, des émailleurs, des brodeurs, des peintres et de tous les artistes qui ont propagé les signes de la féodalité et de l’esclavage. Il faudrait s’emparer de tous les charlatans : des médecins, des pédants de collèges qui faisaient agenouiller leurs élèves devant la statue d’un tyran, des prêtres qui vendent encore aux moribonds, le dieu en qui ils ne croient pas eux-mêmes. Il faudrait s’emparer de tous ceux qui ont lu avec plaisir, le Journal [général] de la cour et de la ville, les feuilles de l’Ami du roi (34) des Actes des Apôtres (35); qui étaient abonnés pour la Chronique [de Paris], le Moniteur (36) le Patriote Français [de Brissot] et la Gazette Universelle (37); il faudrait s’emparer des imprimeurs, colporteurs et distributeurs des diatribes contre le côté gauche de l’assemblée constituante, de l’assemblée législative, et contre la sainte Montagne qui a sauvé la patrie. Il faudrait s’emparer de tous ceux qui ont élevé jusqu’aux nues, les traîtres Lameth, Barnave, Mirabeau, Lafayette, Custine, Gorsas, Brissot, etc. etc. etc. Il faudrait s’emparer de tous ceux qui ont écrit sur leurs chapeaux, qui ont crié dans les places publiques Pétion ou la mort ; qui ont élevé Philippe d’Orléans et Manuel à cette législature, qui ont appuyé les motions des intrigants, qui dans les sociétés populaires, dans les assemblées générales des sections, ont proposé des généraux qui ont livré nos places fortes, des juges qui ont épargné les conspirateurs, et des magistrats qui ont dilapidé les trésors de la République. Il faudrait s’emparer des signataires des pétitions insidieuses ou perfides, des clubistes qui ont fait bande à part avec les jacobins, de ceux qui ont été entachés des principes du feuillantisme, du fédéralisme, du royalisme, et qui n’ont pas cru à la vertu des idoles du jour. Il faudrait s’emparer des cuisiniers, des domestiques, des femmes de chambre, des cochers, des fournisseurs, des parfumeurs qui ont eu des relations avec les émigrés, avec les ci-devant barons, comtes et marquis, et les officiers de l’ancienne Cour. Il faudrait s’emparer des épiciers, des fabricants et des marchands qui, par le prix excessif des denrées de toute espèce, ont affamé, ruiné et désespéré le peuple, et l’ont déterminé à force de concussions, à maudire son sort. Il faudrait s’emparer des acteurs et actrices qui ont joué des rôles de duc, de reine, d’empereur ; qui ont applaudi aux maximes du royalisme insérées dans la pièce intitulée l’Ami des lois, Paméla (38) etc. etc.

Il faudrait s’emparer de tous ceux qui regrettent l’ancien gouvernement, des députés des trois législatures qui ont fait des lois tyranniques ; de ceux qui les font exécuter, et violent la constitution sublime qu’ils avaient juré, le dix août dernier, de défendre jusqu’à la mort. Et comme on donne aux lois un effet rétroactif : il faudrait s’emparer de ceux qui prononcèrent la peine de mort, sous le règne du tyran, contre quiconque parlerait d’anéantir la constitution monarchique, ou proposerait la République.

Or, l’imagination se perd dans le calcul des personnes qui seraient dans le cas d’être arrêtées, puisque le nombre des ennemis de la liberté, est infiniment plus grand que celui des patriotes incorruptibles ; il est donc évident que la loi du 17 septembre dernier, ne présente qu’un sens vague, qu’elle est inexcusable par sa trop grande latitude ; par conséquent cette loi, entre les mains des comités révolutionnaires, est un instrument d’oppression et de vengeance. Je dirai même, que dans l’espace de deux siècles, l’on n’a pas lancé autant de lettres de petit-cachet, qu’on a expédié depuis un mois, de mandats d’arrêts.

Honneur à toi, vertueux représentant du peuple, honneur à toi Boucher Saint-Sauveur, qui as eu le courage de t’élever contre ce nouveau genre de tyrannie, d’abandonner un poste, où tu ne pouvais faire entendre la voix de la justice. L’homme de bien ne peut que rougir d’appartenir à la nature humaine, quand il considère que la liberté et le sort de la république sont entre les mains de plusieurs commissaires couverts de sang, de dettes, et d’opprobre ; de vils intrigants qui, naguère, balayaient l’antichambre des cours ; qui prononceraient cent fois par jour le nom de monseigneur, si on les payait ; et qui boivent avec tous les cuistres de l’ancien régime, du moment qu’il ne leur en coûte rien ; de ces scélérats qui rivalisent de pouvoir, qui s’élèvent au-dessus de la Convention nationale, faisant réincarcérer les citoyens qui ont été élargis par ses ordres. Veut-on savoir quels sont ceux qui sont principalement frappés d’anathème par ces infâmes meneurs de comité qui préparent la contre-révolution ? Ce sont les hommes énergiques qui veulent la liberté toute entière ; les républicains qui aiment la patrie, pour elle-même, et non les places qu’elle procure ; les braves sans-culottes qui s’exposent aux poignards, pour démasquer les fripons, les hypocrites et les conspirateurs.

Je ne peux concevoir comment ceux qui se sont élevés contre la commission inquisitoriale des douze, il y a trois mois [en mai 1793], aient décrété 44 mille tribunaux, investis d’un pouvoir aussi effrayant, aussi attentatoire à la liberté publique. Les députés fidèles à la cause du peuple ont dû prévoir les abus d’une autorité aussi monstrueuse, soumise au caprice des commissaires ambitieux et cruels. Ils devaient mettre un frein à leur despotisme, en les rendant responsables, sous peine de la vie, et conformément à la constitution, des arrestations des citoyens qu’ils immolent à leur barbare fureur. Il devait [sic] déclarer incapables d’occuper jamais aucun emploi dans la République, les intrigants qui produiraient de fausses dénonciations, qui rendraient le nom français odieux à tous les peuples en incarcérant les patriotes qui se sont soustraits à la terre de l’esclavage, pour venir respirer parmi nous l’air pur de la liberté.

Ici, il faut tout dire, puisqu’on ose tout entreprendre. Quelle idée les nations se formeront-elles de notre république, quand elles apprendront qu’on viole partout le droit des gens, qu’on arrache à leurs foyers, sur les propos vagues d’un hypocrite, d’un fripon, d’un intrigant, d’un aristocrate désespéré, des citoyens paisibles et vertueux, qu’on exerce à leur égard, une inquisition plus terrible qu’en Espagne ? Quel goût peut avoir un volontaire à aller combattre au-dehors les satellites des tyrans, quand il a sous les yeux le spectacle déchirant des patriotes gémissant dans les fers ? quand il voit son père, sa mère, ses frères, ses enfants, prêts à être sacrifiés à la vindicte des accapareurs qu’ils ont dénoncés, des hommes ambitieux dont ils ont blessé l’orgueil, des traîtres dont ils ont déjoué les complots, des conspirateurs qu’ils ont livrés au glaive des lois, et des ennemis de la liberté dont il surveillent constamment la conduite. Et quel sera le sort de la liberté, si ses plus zélés défenseurs tombent impitoyablement sous les coups des gens pervers, si la vertu, dans les prisons, est confondue avec le crime, si ceux qui, les premiers, ont sonné le tocsin de l’insurrection, qui ont renversé la Bastille, se sont emparés du château des Tuileries, et qui ont formé l’opinion sur les forfaits du tyran, sont traités comme les conspirateurs et les traîtres ?

Qu’un homme qui vend sa conscience et trahit son devoir, soit puni de mort : qu’on fasse regorger les sangsues publiques : qu’on arrête, qu’on frappe ceux qui ont eu des intelligences criminelles avec les scélérats, avec les monstres qui ont attiré tous les fléaux possibles sur notre infortunée patrie : voilà des mesures que commandent impérieusement les circonstances. Mais faire un crime à un homme d’avoir exercé tel ou tel état, de n’avoir pas toujours manifesté l’opinion dominante, de ne pas s’être livré à plein collier, à quelques mouvements révolutionnaires, dont le commun des citoyens n’est pas susceptible : lui faire supporter la peine des crimes de ses aïeuls, préjuger ses actions, le livrer à l’exécration publique, le désigner indirectement aux poignards des assassins, pour avoir vécu tant d’années soumis aux lois de son pays, c’est un acte qui prouve la corruption des moeurs de la société, et la barbarie de plusieurs ministres de la loi.

Car on ne saurait se dissimuler qu’on ne peut mettre en état d’arrestation tant de pères des familles, des soldats, des officiers, des tailleurs, des ouvriers, des artistes, sans affamer une infinité de citoyens, sans priver la République de ses plus zélés défenseurs, sans ralentir les travaux publics, sans retarder les opérations de la guerre, et sans faire maudire la Révolution à ceux qui l’ont servie avec plus de courage. Je dirai même qu’on allume un feu inextinguible de discorde : on désigne à la postérité des victimes : on étouffe le germe des vertus sociales : on fournit aux ennemis du dedans et du dehors, des armes puissantes pour nous battre, de nouvelles occasions de commettre des massacres horribles sur les patriotes des départements qu’ils ont envahis, sur les soldats qu’ils ont fait prisonniers, sur les Français qu’ils ont en otage. On ne peut donc tenir longtemps en état d’arrestation, les vrais sans-culottes, les hommes riches, les gros marchands et les artistes (j’entends parler de ceux contre qui il n’y a aucune preuve légale), sans rompre les chaînes du commerce, paralyser les arts, sans couvrir cent mille familles d’un deuil universel ; sans assassiner la liberté et la République, sans se déshonorer aux yeux de tous les peuples.

[Mentions concernant l’achat du Discours sur les moyens de sauver la France et les dénonciations. L’abonnement n’est plus mentionné.]

Jacques ROUX, l’ami du peuple.

Auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

l’Imp. de Féret, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.


N° 271

Arrêter les Romains sur de simples soupçons,/ C’est agir en tyrans, nous qui les punissons

Voltaire.

Convention nationale – Présidence du C. Laloi.

Triomphe complet de la raison sur le fanatisme. – Charlatanisme des prêtres constitutionnels, dévoilé par eux-mêmes. – Abjuration de l’Ami du Peuple.

Après avoir aboli la royauté, la source de tous nos maux, il ne manquait au triomphe de la République, que de renverser le trône de ces usurpateurs sacrés, qui attachaient jusqu’au ciel, les chaînes qui accablent les hommes sur la terre. Il fallait porter un coup mortel au sacerdoce qui perpétua l’opprobre et l’assujettissement des nations… Il fallait fouler aux pieds les prêtres constitutionnels, ces ministres de l’orgueil, du crime et de la sottise, ces astucieux agents du fédéralisme, de la corruption et du brigandage des cours, ces persécuteurs irréconciliables de la morale, des talents et de la vertu.

Ce jour de triomphe de la raison et de l’humanité sur les préjugés de plusieurs siècles d’ignorance et de barbarie, est arrivé. Le bandeau de l’erreur et de l’hypocrisie est déchiré, et le peuple français, qui naguère encensa les prêtres, ces tigres cachés sous le costume de la religion, et dont le chef couronné de tiare, (monument d’un triple d’orgueil), a engraissé la terre de cadavres ; le peuple français n’aura plus d’autre culte que celui de la patrie, d’autre autel que celui de la liberté, d’autre ministre que celui de l’égalité. Doux et précieux avantage de notre sainte Révolution, qui a fait connaître à l’homme, ses droits, sa dignité, sa grandeur, sa puissance, prodige irrésistible de l’empire de la liberté, qui annonce que les temps sont accomplis, que les fers des peuples seront bientôt rompus, et que sur les débris des trônes d’argile des tyrans, les nations ne tarderont pas à élever un monument à la fraternité universelle !

Car, qu’est-ce qui a rompu les liens sacrés qui attachent les hommes à l’ordre social ? Qu’est-ce qui a fécondé le germe des divisions fatales qui ont ensanglanté les deux hémisphères ? Qu’est-ce qui a rendu cruels par la religion, des peuples bons et justes par nature ? Ce sont les prêtres… Ennemis irréconciliables des lois de l’égalité, qui est la divinité concitoyenne du genre humain, ils n’ont cessé de détacher les hommes de l’amour de la patrie. C’est en soufflant au nom de Dieu l’erreur dans l’âme des faibles, qu’ils ont couvert la terre de meurtre, d’incendie, de pillage, et de tous les forfaits. Et après avoir dévoré les nations, qui les ont avilis, ils ont dévoué à l’enfer, auquel ils ne croient pas, ceux qui prêchaient l’humanité et la tolérance, ceux qui n’ajoutent pas foi aux sorcelleries, aux contes des fées, aux miracles, à l’eau bénite, au reliques, aux revenants, à la sobriété de quelques saints morts d’indigestion, à la vertu d’une vierge après l’enfantement, à l’infaillibilité d’un pontife qui vend les indulgences, sanctifie les crimes, et bénit les tyrans.

Prêtres avides et cruels, où avez-vous trouvé que le sacerdoce dût planer sur tous les empires, que Rome dût subjuguer par sa puissance théocratique, les opinions de l’univers ! Où avez-vous lu que le législateur suprême ait dévoué à l’enfer d’un éternel esclavage, des millions de citoyens, de génération en génération, pour avoir invoqué la liberté, et s’être élevés contre les oppresseurs du monde ? Comment osez-vous embastiller dans vos tabernacles, un Dieu qui remplit tous les lieux de son immensité ?

Apprenez, hypocrites, que la religion est un commerce entre Dieu et l’homme, et qu’il n’est pas d’intermédiaire entre la créature et le créateur, et que personne n’a le droit de se placer entre le ciel et la terre ; ainsi la puissance spirituelle est une usurpation, un crime de lèse-liberté, un outrage fait à la divinité et à la nature. Quiconque se dit inspiré et envoyé du ciel, est un imbécile, un charlatan et un fripon. Aucun individu n’a le droit d’enchaîner la volonté, l’opinion, et la conscience de son semblable. Le ministre d’un culte superstitieux, comme un marchand d’esclaves, comme un assassin, est destiné par sa nature, au poignard de celui qu’il tient dans les fers, s’il n’abjure leur [sic] erreur.

Tant qu’il y eut des rois en France, il n’est pas surprenant qu’on y toléra les prêtres, parce que le trône s’appuyait sur l’autel, et l’autel sur le trône, pour cimenter réciproquement leur usurpation, et la tyrannie. Mais aujourd’hui que la constitution républicaine est l’étoile du salut public, la profession solennelle du pacte social, et des éléments qui sacrent la sainte égalité ; voilà la religion qui appelle les hommes sur la surface du globe, à la paix et au bonheur ; l’autel de la liberté est le seul qui doit fixer nos hommages ; et des instituteurs sans-culottes, sont les seuls prêtres qu’on peut tolérer.

Ah ! si tous les curés constitutionnels eussent fait retentir les temples cette tribune sublime ; s’ils eussent substitué aux autels du fanatisme, la statue de la liberté, l’Europe ne se serait pas précipitée furieuse sur un peuple généreux et brave : L’étendard de la révolte et de la dévastation ne flotterait pas dans nos départements ; et des hommes créés pour ne former qu’une même famille de philosophes, d’amis et de frères ne seraient pas armés de torches et de poignards.

Mais la plupart des prêtres n’ont prêté leur serment que par intérêt, et parce que la constitution de 1791 leur promettait de fléchir le genoux devant un monarque. Le clergé nouveau attaché aux principes de la théologie, qui est la science de l’hypocrisie et du mensonge, a continué d’appeler Sainte, sa politique humaine. Il a maintenu le peuple dans tous les préjugés de la superstition et de l’orgueil ; comment la race noire (39) qui par principe est dévouée aux tyrans, aurait-elle favorisé les progrès de la Révolution ? Peut-on être de bonne foi républicain, quand on a à sa tête un contre-révolutionnaire, quand on lit un bréviaire, qu’inspire à chaque page l’amour du royalisme, quand on se livre à des cérémonies qui abrutissent l’homme ? Est-on républicain, quand on se prosterne devant l’image des fanatiques, quand on célèbre l’office des fripons et des buveurs de sang ; quand on dévoue aux flammes de l’enfer, celui qui suit les mouvements de la nature ? Est-on républicain, quand on ne fait pas consister la religion dans le bonheur de ses semblables, quand on a recours aux moyens les plus vils pour les dépouiller, quand on exerce sur les consciences un despotisme qui dénature, dévore et anéantit la liberté.

Non, sans doute, il est impossible de l’être. On ne saurait servir deux ennemis irréconciliables, le fanatisme et la liberté. Un peuple qui se gouverne par les principes de la raison à la vertu [sic], ne doit pas tolérer dans son sein les ministres de l’erreur et des prestiges. Au reste, si les dogmes dont les prêtres ont empoisonné l’esprit public, ne sont pas des fables, si la propagation de leur doctrine s’est faite miraculeusement, eh bien ! qu’ils fassent revivre leurs dîmes, leurs privilèges, leurs corporations, qu’ils empêchent la translation de leurs saints d’argent, de leurs reliquaires enrichis de diamants, qu’ils ressuscitent l’évêque Fauchet, et les pasteurs scélérats qui ont tombé sous les coups de la justice, nous croirons alors à leurs inspirations..

Mais les prêtres savent bien qu’ils ont trompé le peuple. Honteux de leur défaite, ils confessent enfin publiquement leur charlatanisme… De toute part, ont vient déposer au pied de l’autel de la patrie, les crosses, les mitres, les chasubles, les ostensoirs, les ciboires, les bannières, et toute l’artillerie canonique. L’hydre est réduite à se dévorer elle-même, et bientôt le fanatisme n’existera que dans l’histoire qui retrace ses forfaits

Honneur et gloire à vous, philosophes humains, qui avez poursuivi les prêtres jusque dans leur dernier retranchement, qui avez fait disparaître les fêtes superstitieuses qui tournaient au profit du royalisme et de la tyrannie, qui avez colloqué (40) la statue de la liberté dans les temples où des hommes pervers buvaient dans des coupes dorées, le sang du peuple.

Si une destinée fatale m’a attaché au sacerdoce, j’en abjure de toute mon âme les erreurs. Les principes que j’ai développés depuis la Révolution principalement, attesteront que je n’ai exercé mon état, que pour être dans le cas de connaître et de dévoiler les crimes des prêtres. Je voudrais être à portée de racheter au prix de mon sang, les maux qu’ils ont faits à l’humanité ; mais, puisqu’il ne me reste d’autres ressources, dans la prison où je gémis, que de former des voeux pour le triomphe de la chose publique ; que l’erreur, l’hypocrisie, l’ambition et l’injustice disparaissent, à jamais, de la surface du globe ; que le ciel vengeur des crimes lance ses carreaux sur les scélérats qui ont appelé sur nous les foudres de la guerre ; que le Français vainqueur du Rhin et des Pyrénées, des Alpes à l’Océan, écrase du tonnerre de sa puissance, l’armée coalisée des tyrans ; que les traîtres, les conspirateurs et les sangsues publiques, expirent sous le glaive de la vengeance nationale ; que la liberté, d’un vol rapide, fasse la conquête du monde ; que l’olivier symbole de la paix, succède promptement aux drapeaux sanglants de la victoire ; que l’abondance et le bonheur règnent au sein de notre infortunée patrie : périssent enfin le fanatisme et les tyrans ! Vive la République française et la Montagne, salut et prospérité à tous ceux qui ont enflammé nos cœurs du feu sacré de la liberté et de la vertu !

Jacques ROUX, l’ami du peuple. Auteur de plusieurs ouvrages patriotiques.

P. S. Les papiers publics ont annoncé que j’étais sorti de Ste. Pélagie. J’engage les citoyens rédacteurs à dire la vérité toute entière, et à publier j’ai été transféré à Bicêtre.

N. B. Mon plus grand supplice n’est pas d’être en prison. Il est doux de souffrir pour le triomphe de la République ; mais de m’être trouvé en butte avec quelques patriotes, cependant j’ose vous assurer, que dans mes ouvrages je n’ai jamais eu en vue que de servir la chose publique : et si je m’étais égaré ; mon cœur à toujours été pur, l’excès du zèle ne peut être un crime. On est disposé à tout faire pour sauver la liberté. Les amis de l’égalité n’ont qu’à me prescrire la route que je dois suivre, ma plus grande gloire consiste à seconder leurs généreux efforts.

De l’Imp. de Féret, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.

[Ce dernier numéro ne comporte aucune mention concernant l’abonnement, les dénonciations ou la vente des ouvrages de l’auteur.]

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Source : Jacques Roux. Scripta et acta, textes présentés par Walter Markov, Akademie-Verlag, Berlin, 1969.

Le texte est reproduit dans sa présentation d’origine. J’ai rétabli, d’après l’original, certains mots en italique ou en capitales, et modernisé l’orthographe.

Notes

(1) « Que la bonne fortune s’éloigne des orgueilleux et revienne aux malheureux », Horace, Epîtres, De l’art poétique, v. 201.

(2) Kellermann François-Christophe, 1735-1820. L’un des officiers artisans de la victoire de Valmy. Soupçonné de tiédeur, il sera disculpé. À nouveau suspecté après avoir été chargé du siège de Lyon, il est arrêté et relâché en novembre 1794. Maréchal d’Empire, il se ralliera à la Restauration.

(3) Ténare : cap grec, au sud du Péloponnèse. Une caverne y était réputée, dans l’Antiquité, être l’entrée des Enfers.

(4) Le Peletier de Saint-Fargeau Louis Michel (1760-1793), élu de la noblesse aux États généraux, membre de la Constituante puis de la Convention. Il vote pour la mort de Louis XVI et sera assassiné par Pâris, ex-garde du corps du roi.

(5) Lacroix Marie-Sébastien Bruno de (1768-1794). Militant sectionaire (sec. de l’Unité), commissaire révolutionnaire en 1793, commissaire du pouvoir exécutif dans les départements du Midi, il sera arrêté et exécuté en germinal an II (avril 1794).

(6) Allusion à l’offensive autrichienne de juillet 1793 vers Valenciennes.

(7) Après l’insurrection du 10 août 1792, qui renverse le Roi, la rumeur court Paris qu’existe un « complot des prisons » unissant les artistocrates, emprisonnés en grand nombre, et les Prussiens à l’offensive contre la France. L’annonce de la chute de Verdun le 2 septembre, déclenche le mouvement. Du 2 au 6, environ 1 300 prisonniers et prisonnières sont massacré(e)s, soit 40% à 50% du total des personnes détenues à Paris.

(8) La commission des Douze, en mai 1793.

(9) Il est intéressant de noter que Jacques Roux se félicite de l’absence, lors de l’insurrection anti-girondine des 31 mai et 2 juin 1793… de ce qui s’est produit au début septembre 1792, à propos de quoi il n’emploie que cette expression : « le salut de la France ». Si l’on écarte l’hypothèse d’un aveuglement caractériel, il s’agit d’une critique déguisée des massacres de septembre 1792.

(10) Des filets que l’on disait être tendus en travers de la Seine pour arrêter, au niveau du pont de Saint-Cloud, les cadavres des noyé(e)s. Techniquement peu plausibles (où seraient passé les bateaux chargés ?), les filets de Saint-Cloud n’en sont pas moins devenus un topos de la littérature, surtout au XIXe s. Ils deviennent synonyme de mort violente ou de noyade ; on les retrouve chez Féval, Balzac, Dumas, etc. L’expression forme de titre d’un drame de Benjamin Antier, en 1842.

(11) Marie Joseph Paul Yves Roch Gilbert Motier, marquis de Lafayette.

(12) Roux fait allusion à sa pétition du 25 juin, dite « Manifeste des Enragés ».

(13) Rambouillet et Étampes sont répétées par erreur dans l’original. La graphie des noms de certaines villes a changé ; J . Roux peut en déformer d’autres. Markov indique « Clare » ; dans l’exemplaire de la réédition en fac simile EDHIS, la quatrième lettre est manquante.

(14) Rame : unité de mesure en papeterie ; une rame de cinq cents feuilles ; désigne ici les placards (affiches) et brochures contre-révolutionnaires.

(15) Ce trait vise peut-être La Bouche de fer, journal du Cercle social, dans lequel Brissot écrivit, sans en être l’animateur, étant par contre à l’origine du Patriote français.

(16) Premier président du Tribunal révolutionnaire.

(17) Général vénézuélien à qui l’on confia une armée républicaine dans le Nord, en 1792. Il fut traduit devant le tribunal révolutionnaire pour plusieurs défaites, acquitté, puis de nouveau emprisonné.

(18) Markov rapproche ce mot d’un autre, difficilement lisible dans un discours manuscrit de J. Roux, qu’il lit tycoon ou tyron. Ce dernier terme (ou tiron) désigne un soldat novice.

(19) Au sens originel : tribunal athénien qui siégeait sur une colline ; par extension, élite de personnes compétentes.

(20) La composition du numéro, et en particulier de cet alinéa, est calamiteuse – une note en donnera la raison à la fin du numéro suivant – et la reconstitution hasardeuse.

(21) Le marquis de Condorcet.

(22) On conservait dans cet immeuble parisien les objets précieux de la couronne ; il fut pillé du 11 au 17 septembre 1792, opération d’abord attribué, à tort, à Marie-Antoinette.

(23) J. Roux cite ironiquement la devise de l’ordre anglais de la Jarretière.

(24) Le sapajou est un petit singe d’Amérique centrale et du Sud, également appelé capucin. Si elle existait à l’époque, ce qui reste à vérifier, cette seconde appellation évoquant les moines explique peut-être un terme injurieux que l’on imagine plus volontiers, aujourd’hui, dans la bouche du capitaine Haddock.

(25) Markov indique une déchirure dans l’exemplaire qu’il utilise, mais il ne semble pas y en avoir dans l’exemplaire publié en reprint par EDHIS. C’est probablement une erreur lors de la composition du numéro.

(26) Le texte original indique Lonac, qui n’existe pas.

(27) Électeurs de la droite, rassemblés à la Sainte-Chapelle en 1791.

(28) Patres conscripti : les sénateurs.

(29) Lieutenant de police.

(30) Le texte porte par erreur canaux. Carreaux s’entend ici au sens de traits d’arbalètes.

(31) Rédigé en prison, comme ceux de tous les derniers numéros, ce texte est émaillé d’erreurs.

(32) Dubois-Crancé (1747-1814), conventionnel, membre du Comité de la guerre, combat les chouans en Vendée.

(33) Le mot existait en Moyen anglais, il est encore utilisé ; il a été (peu) utilisé en français jusqu’au XIXe pour désuétude ; Internet lui redonne, comme à toutes les formes incorrectes, une nouvelle vigueur.

(34) Deux journaux royalistes portent ce titre.

(35) Journal royaliste.

(36) Sans doute Le Moniteur patriote, royaliste.

(37) Autre journal royaliste.

(38) Deux comédies, la première rédigée par le modéré Laya (1792) et la seconde par le girondin François de Neufchâteau (1793).

(39) Les prêtres, dans leurs robes noires.

(40) « Colloquer » : placer ; sorti d’usage, sauf en argot où il signifie donner, remettre.