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Afin de compléter l’ensemble de documents concernant les Enragés, je donne ci-dessous une brochure de Jean-François Varlet de 1793. Il y revient sur le thème de la démocratie directe déjà abordé l’année précédente dans son Projet de mandat impératif.

Déclaration solennelle des droits de l’homme dans l’État social

Dieu fit la liberté, l’homme a fait l’esclavage.

Fénélon, Acte IV, Scène 3.

L’AN PREMIER DE LA VÉRITÉ, 1793, 2° de la République Française.

AVIS. Le présent ouvrage, le septième qu’à mes frais depuis 1789 je fais imprimer et distribuer à la Sansculotterie, est tiré à 5 000 exemplaires de l’impression de Didot : la planche est conservée, et je désavoue formellement tout exemplaire qui ne sortirait point de ses presses.

FRANÇAIS DES 85 DÉPARTEMENTS, PEUPLE SOUVERAIN

Au 14 juillet, lorsque la Liberté sortit brillante des débris de l’infâme Bastille ; au 10 août [1792], quand le faisceau des forces départementaires se déploya devant les dernières foudres du tyran ; quand la RÉPUBLIQUE naquit sur l’hécatombe des plus valeureux Citoyens, nous fûmes le SOUVERAIN, nos ennemis communs plièrent sous la toute puissance nationale : ces jours-là, il eût fallu tenir d’une main le glaive exterminateur, de l’autre, l’énoncé de nos volontés dans un code complet de lois populaires : notre SOUVERAINETÉ ne serait point illusoire, nous serions libres sans restrictions. Mais les nouveaux AFFRANCHIS de l’esclavage pouvaient-ils s’attendre qu’en mutilant les vieilles idoles, la tyrannie allait se reproduire, (ce qui doit bien les étonner) créée de leurs propres mains ? Enfants à la LIBERTÉ, trop faibles encore pour faire valoir leurs droits, ils cherchèrent des appuis parmi ceux de leurs concitoyens dont les réputations de civisme, les lumières attiraient les suffrages. Qu’est-il arrivé ? ces dépositaires des pouvoirs d’une grande NATION, arbitres de ses destinées, qu’ont-ils dit, qu’ont-ils fait ? quelques pas vers la LIBERTÉ en 1789. Mais depuis, nous sommes contraints de l’avouer, peu de choses pour l’aisance, l’allégement du peuple. L’historien de bonne foi mettra dans la balance et le bien et le mal ; mieux que nous il jugera. Trois fois nos Députés ne se pénétrèrent point assez de leur grande mission ; l’insouciance, les prétentions à l’esprit, le goût de la domination, et par dessus tout la soif de l’or, les obsédèrent. Ils commencèrent par être patriotes, enragés, et finirent par se montrer traîtres et réfractaires à la cause du peuple. Une très petite poignée D’HOMMES LIBRES, dans le grand nombre, se sauva de la contagion. LE PEUPLE sans CULOTTE, le PEUPLE de la NATURE, connaît ses constants défenseurs, il les compte, oh ! sans peine, à ses petits enfants sans CULOTTES ; il les montre, et leur commande pour eux l’estime, l’attachement. Leur mémoire passera à nos derniers neveux : que dis-je ? ces amis de L’HUMANITÉ existeront chez toutes les NATIONS, dans le souvenir des êtres sensibles, quand leurs cendres seront déposées chez nous dans le temple des GRANDS HOMMES.

Varlet réduit

Une vérité nous est bien démontrée : l’homme par sa nature pétri d’orgueil, dans les postes élevés incline forcément au despotisme ; nous sentons maintenant qu’il faut tenir en arrêt, en bride, les autorités créées, sans quoi elles deviennent toutes des puissances opprimantes : ne cherchons pas à les contrebalancer entre elles ; tout contrepoids qui n’est pas LE PEUPLE lui-même, est faux. Le SOUVERAIN doit constamment présider LE CORPS SOCIAL ; il ne veut point qu’on le représente. Jadis, sous une monarchie, on pouvait reconnaître des représentants investis de pouvoirs illimités, substituant sans cesse leurs systèmes, leurs volontés particulières à la VOLONTÉ GÉNÉRALE et INFAILLIBLE : cela n’étonne pas ; sous un roi le PEUPLE est sujet. Dans une République, le régime change ; les Députés ne sont plus que des délégués subordonnés, dont les pouvoirs expriment des vœux, des intentions. Lorsque le territoire est trop étendu, la population immense, le SOUVERAIN, réduit à l’impossibilité de s’expliquer lui-même, communique ses idées à ses mandataires ; rassemblés en commun, ces fondés de procuration, chargés de développer les intentions de leurs commettants, recensent leurs vœux, et de ce recensement naît la volonté générale.

FRANÇAIS DES 85 DÉPARTEMENTS, notre SOUVERAINETÉ reste encore à demi cachée sous un voile épais, dont le DIVIN ROUSSEAU, tous les jours de sa vie relevait un petit coin : qu’il s’enlève ce voile importun, déchirons-le ; ce que nos mandataires ne peuvent ni ne veulent, faisons-le nous-mêmes ; donnons à ces messieurs des leçons de républicanisme. Le SOUVERAIN a le sentiment de ses DROITS ; qui, mieux que lui, peut les consacrer par une déclaration claire, significative, destructive de tous préjugés, et telle enfin que L’UNIVERSALITÉ DES HOMMES, frappée de ses grandes vérités, leur rende hommage en s’empressant de les adopter ?

FRANÇAIS DES 85 DÉPARTEMENTS, PEUPLE SOUVERAIN, viens dans une fête solennelle, reconnaître tes DROITS, ceux des NATIONS SOUVERAINES. Les Parisiens t’attendent dans leurs foyers : on t’en a fait des peintures si hideuses, on les a tant calomniés, qu’ils ont besoin de te parler, de s’épancher avec toi. Viens ; tu les trouveras toujours les mêmes, encore dignes par leur ardent civisme de la haine des tyrans. La trahison de l’infâme Dumouriez t’a donné la clé de la faction des hommes d’État, puisque le scélérat fut leur créature. Viens ; nous vengerons ensemble les mânes des martyrs DE LA LIBERTÉ, le sang le plus pur qui rougit les plaines de la Belgique, pour satisfaire leurs odieux projets.

FRANÇAIS DES 85 DÉPARTEMENTS, nos concitoyens, nos frères, nos amis, fatigués par une conspiration mille fois rompue, mille fois renouée, nos courages se ranimeront sur L’AUTEL DE LA PATRIE : venez, nos serments ne seront point souillés cette fois par la présence d’un roi parjure ; venez, venez, la PATRIE éplorée vous appelle ; venez juger en dernier ressort les conspirateurs ; venez, venez vite éteindre le foyer contre-révolutionnaire qui nous dévore.

Au Département de la Vendée, le fanatisme des prêtres et des rois s’agite dans ses dernières convulsions. À Paris, berceau de la Liberté, leurs vils suppôts travaillent et cherchent à se former un point de ralliement ; ils ont pour auspices les défenseurs conventionaux du dernier de nos tyrans. Les traîtres ont comblé la mesure : le jour de la vengeance SOUVERAINE est arrivé ; l’indignation longtemps comprimée prend un élan rapide ; le génie des PEUPLES LIBRES redonne à tous FRANÇAIS le mouvement et la vie ; la passion de l’indépendance remue les âmes, les pénètre, les vivifie ; le mouvement électrique est universel ; les âmes agrandies par la certitude de la prochaine délivrance des NATIONS, s’échauffent, s’enflamment, et conçoivent. Une insurrection morale prédite par les grands hommes et longtemps préparée, s’opère dans tous les esprits. LA LIBERTÉ, fille de la persuasion, émeut les indifférents, porte la chaleur dans les cœurs refroidis, amollit jusqu’aux aristocrates qui ont encore conservé quelque chose d’humain. L’explosion se fait ; le volcan révolutionnaire, dans ses éruptions, couvre et consume, de ses laves brûlantes, la ligue impie des intrigants dominateurs, la perfidie, le mensonge sont écrasés, atterrés sous le poids des principes ; les droits des NATIONS SOUVERAINES sont reconnus ; le soleil de vérité luit ; les hiboux de l’aristocratie vont rejoindre leurs repaires ténébreux ; le PEUPLE FRANÇAIS parait dans tout sa SOUVERAINETÉ. Et dix mille voix d’hommes LIBRES, mariées dans les airs, vont porter à L’ÉTERNEL cette hymne sublime :

HOMMAGES SOIENT RENDUS AU CRÉATEUR DE LA LIBERTÉ ! PÉRISSENT LES TYRANS ! VIVE L’INDÉPENDANCE DES NATIONS !


DÉCLARATION DES DROITS DE L’HOMME DANS L’ÉTAT SOCIAL.

PRÉAMBULE.

LE PEUPLE SOUVERAIN du territoire français, déterminé se constituer en un Gouvernement républicain, un et indivisible, seul propre à maintenir les DROITS DE L’HOMME dans L’ÉTAT SOCIAL : considérant avant tout, que l’ignorance, l’erreur, la superstition, sont les causes premières de l’asservissement des nations : considérant que des principes puisés dans la NATURE toujours une et invariable, forment le CODE UNIVERSEL qui doit un jour gouverner les hommes : considérant enfin que la différence, la bizarrerie des usages, l’insuffisance, l’impéritie des lois et les révolutions des États, proviennent de ce que l’homme dans L’ÉTAT SOCIAL n’a point encore adopté une base immuable sur laquelle reposent ses institutions : a résolu de mettre en évidence, dans une DÉCLARATION SOLENNELLE, LES DROITS DE L’HOMME DANS L’ÉTAT SOCIAL ; DROITS aussi anciens que le monde, DROITS sacrés inaliénables, imprescriptibles : afin que cette DÉCLARATION offerte à tous les PEUPLES CRÉES pour être LIBRES, les aide à secouer le joug des tyrans : afin que les hommes réunis en société aient sans cesse présent à l’esprit leurs devoirs, inséparables de leurs Droits : afin que les Actes des autorités créées PAR LES NATIONS SOUVERAINES, calqués désormais en tout sur des principes simples et incontestables, en soient plus respectés : afin qu’une portion des hommes ne soit plus opprimée par l’autre ; mais que tous rendus à leur dignité primitive, instruits, fiers, orgueilleux de leurs DROITS, ils maintiennent entre eux l’équilibre par des Lois DOUCES, JUSTES, DURABLES, GARANTES des droits de chaque INDIVIDU, et par cela même, de LA FÉLICITE PUBLIQUE.

En conséquence, les CITOYENS FRANÇAIS exerçant leur SOUVERAINETÉ dans toute sa plénitude, déclarent et proclament à toutes les NATIONS SOUVERAINES, en présence et sous les auspices de L’ÊTRE SUPRÊME, qu’ils reconnaissent L’AUTEUR de toutes créations, Les droits suivants de l’homme dans l’État social.

ARTICLE PREMIER.

LA LIBERTÉ est un être moral, qui préside à l’ordre, à l’harmonie sociale : c’est le principe de toutes vertus, de tous talents, de toutes prospérités parmi les hommes. La LIBERTÉ seule sur les trônes doit gouverner, seule dans les temples doit représenter aux hommes sages et réfléchis la DIVINITÉ (1) dont ils se font des idées de justice, de perfection, de bienfaisance.

ARTICLE 2.

Les NATIONS ne forment qu’une seule famille : une même cause à défendre contre l’oppression des tyrans, leurs communications commerciales, la réciprocité des secours hospitaliers qu’elles se doivent, leur font un besoin de vivre unies.

ARTICLE 3.

La guerre entre NATIONS est un crime de lèse-HUMANITÉ, commis par des rois, des despotes, des ambitieux, des intrigants dominateurs. Ces oppresseurs des humains sont hors de leurs lois, et ceux qui en purgent la terre ont bien mérité du monde entier.

ARTICLE 4.

Les hommes de tous les climats, naissent, sont et doivent demeurer LIBRES et ÉGAUX en DROITS. Le despotisme, l’anarchie règnent partout où ce premier principe est méconnu ou mal interprété (2).

ARTICLE 5 (3).

L’éducation, l’instruction, les prédications de morale publique (4), dettes sacrées des ÉTATS envers tous les CITOYENS, peuvent seules leur rendre praticable la jouissance de leurs DROITS.

ARTICLE 6.

L’ÉGALITÉ est la conséquence immédiate de la LIBERTÉ : il dérive de ce principe précieux, 1° que les CITOYENS sont admissibles à toutes FONCTIONS PUBLIQUES, sans distinction de naissance, fortune, ni d’état, chacun suivant sa capacité, et à raison de l’estime et de la confiance qu’il inspire ; 2° que la répartition des charges exigées par les besoins de la SOCIÉTÉ n’est égale, qu’autant qu’elle est progressive sur les facultés des contribuables ; 3° que l’individu dont l’existence dépend de salaires médiocres, ne peut être imposé sur le produit d’un travail alimentaire ; 4° que tout signe distinctif affecté aux PLACES, ne se porte que dans l’exercice des FONCTIONS ; 5° que les récompenses sociales sont graduées sur la valeur des services rendus, et toujours exclusivement accordées aux vertus, au mérite personnel, et dirigées constamment vers l’utilité commune.

ARTICLE 7.

L’organisation de la SOCIÉTÉ a pour but unique, le maintien des DROITS DE L’HOMME dans L’ÉTAT SOCIAL. Par ces DROITS l’on entend L’EXERCICE de la SOUVERAINETÉ ; LA LIBERTÉ DE PENSER, LA LIBERTÉ D’AGIR ; LA LIBERTÉ, LA SÛRETÉ, LA CONSERVATION DES INDIVIDUS ; LA JOUISSANCE DES PROPRIÉTÉS, ET LA RÉSISTANCE A L’OPPRESSION.

ARTICLE 8.

L’EXERCICE DE LA SOUVERAINETÉ appartient à toutes les NATIONS ; en elles seules réside essentiellement la TOUTE PUISSANCE : elle est une, indivisible, inaliénable, imprescriptible, peut se déléguer par des mandats et jamais, jamais se représenter.

Un seul pouvoir réside dans tous les ÉTATS, celui des NATIONS SOUVERAINES : les autorités CREEES en sont des émanations qui leur demeurent toujours subordonnées.

ARTICLE 9.

Ceux qui exercent des fonctions publiques sans la délégation formelle de leurs commettants, sont des usurpateurs, qui portent atteinte à la SOUVERAINETÉ DES PEUPLES.

ARTICLE 10.

L’EXERCICE DE LA SOUVERAINETÉ DES NATIONS se divise en huit parties également distinctes les unes des autres ; c’est le droit qu’ont les HOMMES DANS L’ÉTAT SOCIAL, 1° d’élire sans intermédiaires à toutes les fonctions publiques ; 2° de discuter les intérêts de la SOCIÉTÉ ; 3° D’EXPRIMER PARTIELLEMENT DES VŒUX, DES INTENTIONS, COLLECTIVEMENT DES VOLONTÉS, AUX MANDATAIRES COMMIS POUR PROPOSER DES LOIS, ET CONCOURIR AINSI PERSONNELLEMENT A LEUR FORMATION (5) ; 4° de rappeler et faire punir des délégués qui trahissent les intérêts de leurs COMMETTANTS ; 5° de constater la nécessité des contributions publiques ; de les consentir LIBREMENT, d’en suivre l’emploi, d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée ; 6° de demander compte à tout fonctionnaire public, administrateur, agent, dépositaire des deniers NATIONAUX de leur gestion ; 7° d’examiner, refuser ou sanctionner les décrets que proposent les mandataires pour leur donner force de Lois, et les rendre exécutables ; 8° le droit des CITOYENS pris en masse dans un État, de revoir, refondre, modifier, changer LE CONTRAT SOCIAL quand il leur plaît.

ARTICLE 11.

LA LIBERTÉ DE PENSER, fait d’abord que tout homme doit être LIBRE dans les hommages qu’il rend à L’ÊTRE SUPRÊME (6) ; ce grand principe DE LIBERTÉ ne souffre aucune espèce d’exception ; en conséquence L’ÉTAT ne peut ni ne doit s’immiscer en rien de ce qui concerne les cultes, à moins que leur manifestation ne dérange l’ordre établi par LE CONTRAT SOCIAL.

LA LIBERTÉ DE PENSER établit aussi la libre communication des PENSÉES, la tolérance de toutes les OPINIONS. PENSER c’est le DROIT le plus PRÉCIEUX DE L’HOMME. II doit donc ÉCRIRE, PARLER, IMPRIMER LIBREMENT, sans que cette FACULTÉ puisse en aucun cas être interdite, suspendue ni limitée.

ARTICLE 12.

LA LIBERTÉ D’AGIR est celle qu’a tout individu, d’aller, de venir, de s’assembler librement, de censurer, surveiller la conduite et les actes des autorités CRÉÉES, de pouvoir faire enfin tout ce qui ne porte aucun préjudice et à la SOCIÉTÉ, et à ses semblables. Ainsi l’exercice des DROITS de chaque homme dans la Société a des bornes déterminées par le CONTRAT SOCIAL, lequel doit assurer aux autres co-associés la jouissance de ces mêmes droits.

ARTICLE 13.

LA LIBERTÉ DES INDIVIDUS est le DROIT INCONTESTABLE QU’ILS ONT TOUS, DE VOTER, D’ÉLIRE, DE DISCUTER ET D’EXERCER DANS LES ASSEMBLÉES LA PORTION DE SOUVERAINETÉ qui revient à chacun. LE CONTRAT SOCIAL doit prévoir les cas où des Citoyens peuvent être suspendus ou interdits dans L’EXERCICE de ce DROIT.

LA LIBERTÉ DES INDIVIDUS consiste aussi en ce que tout homme est libre d’engager ses peines et son temps, mais qu’il ne puisse se vendre lui-même ni être acheté ; sa personne est inaliénable.

ARTICLE 14.

LA SÛRETÉ DES INDIVIDUS exige qu’aucun homme ne puisse être arrêté, accusé, détenu, que dans les cas déterminés par le CONTRAT SOCIAL et dans les formes qu’il prescrit. 2° Que tout Citoyen inquiété en vertu d’un ordre arbitraire, ou injuste, ait le droit de ne point s’y soumettre. 3° Que chaque individu, en cas d’attaque personnelle et à son corps défendant, puisse repousser la force par la force. 4° Que nul ne soit traduit devant un tribunal, et jugé qu’en vertu d’une LOI promulguée antérieurement au délit, et justement appliquée. 5° Qu’un accusé, étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait point nécessaire pour s’assurer de sa personne, doit être sévèrement réprimée par LE CONTRAT SOCIAL.

ARTICLE 15.

LA CONSERVATION DES INDIVIDUS veut qu’un meurtrier intentionné soit enlevé du sein DE LA SOCIÉTÉ (7), et tout malfaiteur puni. Les peines doivent être proportionnées aux délits.

ARTICLE 16.

LA JOUISSANCE DES PROPRIÉTÉS est le DROIT DE POSSESSION ; les PROPRIÉTÉS sont sous la protection des Citoyens, qui tous sont intéressés à leur CONSERVATION.

ARTICLE 17.

LE DROIT DE POSSESSION TERRITORIALE a des limites dans LA SOCIÉTÉ ; sa latitude doit être telle, que l’industrie commerciale ou agricole n’en reçoive aucune atteinte. Dans tous les ÉTATS, les INDIGENTS forment la majorité ; et comme leur LIBERTÉ, leur SÛRETÉ, leur CONSERVATION INDIVIDUELLES sont des biens antérieurs à tous, leur volonté la plus naturelle, leur droit le plus constant, est de se préserver de l’oppression des riches, en limitant l’ambition d’acquérir (8), et rompant par des moyens justes, la disproportion énorme des fortunes.

ARTICLE 18.

L’homme dans L’ÉTAT SOCIAL reconnaît quatre sortes de propriétés ; la première, la plus sacrée que tout homme a droit de réclamer, d’exiger, est celle qui lui assure suffisamment les PREMIERS MOYENS D’EXISTENCE. La seconde PROPRIÉTÉ, non moins essentielle, consiste, et dans l’exercice de la BIENFAISANCE due aux INDIGENTS, administrée envers eux dans le repos, s’ils sont souffrants, VIEILLARDS, INFIRMES OU HORS D’ÉTAT DE SE RENDRE UTILES et dans le secours accordé par le travail au pauvre valide. La troisième PROPRIÉTÉ est le produit de l’industrie commerciale ou agricole, ou le salaire d’une place, d’une fonction publique ou privée. La quatrième PROPRIÉTÉ se compose des patrimoines, des héritages ou donations.

ARTICLE 19.

La PROPRIÉTÉ étant un DROIT INVIOLABLE, tout possesseur est maître de disposer à son gré, de ses biens et revenus, de quelque nature qu’ils soient, SI L’USAGE QU’IL EN FAIT NE TEND POINT A LA DESTRUCTION DE LA SOCIÉTÉ.

ARTICLE 20.

Les biens amassés aux dépens de la FORTUNE PUBLIQUE, par le vol, l’agiotage, le monopole, l’accaparement, deviennent des propriétés nationales, à l’instant où la SOCIÉTÉ acquiert par des faits constants la preuve de concussion.

ARTICLE 21.

Nul ne peut être privé de sa PROPRIÉTÉ, à moins que la nécessité publique, urgente, authentiquement constatée, ne l’exige, et toujours sous la condition d’une juste et préalable indemnité.

ARTICLE 22.

LA RÉSISTANCE A L’OPPRESSION EST LE DROIT PRÉCIEUX D’INSURRECTION : il ne doit connaître de LOIS que celle de la nécessité.

IL Y A OPPRESSION, quand la SOUVERAINETÉ D’UNE NATION est usurpée, envahie par des rois, des despotes, des dictateurs, des ambitieux, des intrigants dominateurs, des tyrans enfin, sous quelque forme qu’ils paraissent.

IL Y A OPPRESSION, quand le régime militaire ou la force sont prépondérants dans un État.

IL Y A OPPRESSION, quand les autorités CRÉÉES sortent des limites que leur assigne le CONTRAT SOCIAL.

IL Y A OPPRESSION, quand les deniers nationaux sont dilapidés ; quand, l’anéantissement du crédit met le comble à la misère publique : en cet état de choses, une INSURRECTION UNIVERSELLE devient LA SAUVEGARDE DE L’INDÉPENDANCE, LE PLUS LÉGITIME DES DROITS, LE PLUS SAINT DES DEVOIRS (9).

ARTICLE 23.

Lorsqu’une NATION SOUVERAINE se constitue en ETAT SOCIAL, ses diverses Sections envoient des Députés revêtus de mandats explicatifs ; rassemblés en commun, ces fondés de pouvoirs développent les intentions de leurs COMMETTANTS, leur font des propositions de LOIS ; si la majorité les accepte, ces CONVENTIONS FONDAMENTALES forment un ensemble, nommé le CONTRAT SOCIAL.

ARTICLE 24.

LES LOIS SONT L’EXPRESSION DE LA VOLONTÉ GÉNÉRALE : cette VOLONTÉ ne peut se connaître, qu’en rapprochant, comparant, recensant les vœux PARTIELS qu’émettent par sections les CITOYENS réunis en ASSEMBLÉES SOUVERAINES.

ARTICLE 25.

La première autorité CRÉÉE dans les ÉTATS se nomme la DÉLÉGATION NATIONALE. La seconde autorité CRÉÉE se nomme LA COMMISSION EXÉCUTIVE DES LOIS.

ARTICLE 26.

LE CONTRAT SOCIAL doit s’opposer formellement à L’INAMOVIBILITÉ des FONCTIONS PUBLIQUES.

ARTICLE 27.

LE CONTRAT SOCIAL ne doit jamais souffrir la cumulation des FONCTIONS PUBLIQUES, et établir par là une séparation distincte entre toutes les autorités CRÉÉES.

ARTICLE 28.

LE CONTRAT SOCIAL doit spécialement s’appliquer à défendre l’homme faible de l’homme puissant (10).

ARTICLE 29.

LE CONTRAT SOCIAL doit tendre par dessus tout à mettre un frein à l’ambition des fonctionnaires publics ; en conséquence, quels qu’ils soient, dérogeant à leurs devoirs, ils encourent des peines proportionnées à l’importance de leur mission.

ARTICLE 30.

LE MAINTIEN DES DROITS DE L’HOMME DANS L’ÉTAT SOCIAL, NÉCESSITE UNIVERSELLEMENT L’INDÉPENDANCE DES NATIONS SOUVERAINES. Ainsi soit-il !

NOTE HISTORIQUE

PEUT-ÊTRE ai-je conçu des idées utiles : si je pouvais m’en flatter, j’en remercierais le PEUPLE SANS-CULOTTE. Depuis quatre ans, toujours sur les places publiques, dans les groupes du PEUPLE, dans la sans-culotterie, dans la guenille que j’aime, j’appris que naïvement et sans contrainte, les pauvres diables des greniers raisonnaient plus sûr, plus hardiment, que les beaux messieurs, les grands parleurs, les savants tâtonneux : s’ils veulent apprendre de la bonne science, qu’ils aillent comme moi courir les groupes.

PEUPLE SANS-CULOTTE, mon précepteur, mon maître, je t’ai dit tout ce que j’avais dans l’âme ; j’ai pu me tromper, mais je t’assure, c’est de bien bonne foi. Au surplus, ce que je t’offre n’est qu’à titre de communication fraternelle ; tu en prendras ce que tu voudras, tu penseras, tu méditeras, tu croiras si ta raison te dit de croire ; et moi, j’attacherai quelque importance aux idées revêtues de ta sanction.

PEUPLE SANS-CULOTTE, qui ne fait que parler, n’est pas encore assez digne de ta confiance. Je pars volontairement à la Vendée. J’irai, entouré de mes bons amis sans-culottes, combattre avec eux les monstres sacrés et couronnés.

L’Apôtre de la Liberté ne serait qu’un fanfaron, si la Patrie menacée ne trouvait pas un rempart dans sa personne ; avant, je recueillerai quelques idées propres à faciliter ton bonheur, PEUPLE SANS-CULOTTE

J’irai, tu iras, oh ! il ira… nous irons tous faire respecter notre sainte liberté parmi les hordes des rebelles. Mieux vaut la glorieuse fin d’un fier insurgent, qu’une vie longue et supplicieuse traînée sous des despotes vindicatifs. Le hasard des combats peut me moissonner ; je suis tout résigné, et mes yeux se fermeront sans regrets, si, les prêtres et les rois rentrés dans la poussière, en signe de la victoire, j’aperçois, flottant dans les airs, sur un autel élevé à la Patrie, l’étendard tricolore emblème sacré de l’indépendance universelle.

PEUPLE SANS-CULOTTE, si donc tu crois voir en moi un Citoyen qui veut sincèrement le bien de son Pays, donne-moi l’accolade fraternelle, et ne me refuse pas la seule place que j’ambitionne :

Elle est dans ton estime.

PEUPLE SANS-CULOTTE, je vais dans ton sein épancher une peine, la seule que j’éprouve. Fils unique d’une mère veuve, et sensible patriote, malgré que je fusse sa seule consolation, je voulus constamment être Citoyen, avant d’être fils. Le zèle ardent que je sais à servir la chose publique la fit craindre pour mes jours, et surtout depuis les deux époques où je fus mené entre quatre fusiliers pour avoir, avant les autres, parlé fort de Lafayette et de sa clique. Le chagrin depuis la consume ; pâle et souffrante… Achèverai-je ?… Non, je ne puis.

CITOYENS SANS-CULOTTES, rendez-moi ma mère, mon amie que je vous ai sacrifiée. J’augure que votre estime, votre attachement feraient plus sur elle que la science douteuse de ces messieurs de la faculté.

Par le Citoyen VARLET, natif de Paris, Apôtre de la Liberté, Jacobin, en 1792 Électeur sans-culotte de la Section des Droits de l’Homme.

Nota J’ai respecté la graphie (capitales) et la ponctuation (plus faite pour l’orateur, qu’était Varlet, que pour le lecteur) de l’original de cette brochure de 24 pages rééditée en fac simile par les Éditions d’Histoire Sociale, en 1967, d’après l’exemplaire de la B. N.

Notes

(1) Note de Varlet : La statue de la LIBERTÉ, fille du Ciel, amie de la Nature, compagne des bonnes mœurs, placée dans les édifices publics, parlerait plus à l’âme, aux sens des Citoyens, que le morceau de bois en croix des chrétiens. L’évangile des DROITS DE L’HOMME ferait plus de prosélytes que celui selon S. Jean, selon S. Luc. Des prônes civiques, des conférences explicatives des LOIS, seraient plus suivis que les catéchismes des pères ignorantins ou sœurs converses. L’esprit public gagnerait beaucoup à quitter totalement l’emphase, le miraculeux, l’incompréhensible, pour le naturel et la simplicité. DE LA FOI, mais de la bonne FOI. Tous les fondateurs de religions furent des génies profonds en politique, des moralistes aigrefins [rusés], qui surent manier le cœur de l’homme : ils savaient l’amour du vrai inné en lui ; ils enveloppèrent leurs fourberies de maximes frappantes par leur pureté, leur justice ; ils se dirent effrontément envoyés du CIEL, et à l’aide de momeries religieuses parvinrent à aliéner les esprits faibles. L’homme se fit mourir de faim, se fustigea, se macéra, commit des suicides pour honorer un ÊTRE BIENFAISANT ; et dès lors il ne pensa plus, il fut une machine crédule, qui adopta de confiance des dogmes erronés, et bien plus, qui se fit une sotte vertu de la foi bonhommière de ses ancêtres. Jusqu’au moment où le règne des illuminés finit, on donna à TOUTES LES NATIONS le mot de l’énigme. Le seul intermédiaire qui exista de tous les temps entre L’AUTEUR, LE RÉGULATEUR du monde et l’homme, c’est un souffle, la PENSÉE. C’est la PENSÉE qui sent, qui devine, qui franchit l’espace. Qui s’est, pour adorer, créé divers systèmes, la PENSÉE. Qui confond l’athée, renverse ses doutes, et le force intérieurement à reconnaître L’AUTEUR de toutes choses, la PENSÉE.

(2) Note de Varlet : Français, peuple léger, peuple volage, donne un peu plus à la réflexion, mêle à ta gaieté de caractère une teinte d’anglomanie ; sois aussi orgueilleux de tes droits, que souple à remplir les devoirs qu’ils imposent, et tu ne feras plus de ta liberté licence.

(3) À partir du cinquième article, le mot est abrévié dans l’original en Art. J’ai unifié la présentation.C. G.

(4) Note de Varlet : De ce genre sont les spectacles. Ô Brutus ! Ô Fénelon ! que pour exciter les âmes à la vertu, vous avez des charmes plus puissants que les capucinades soudoyées du Carême et de l’Avent !

(5) Note de Varlet : Histoire révolutionnaire. Une nation sensible et généreuse végétait sur un sol comblé des dons de la Nature ; une longue succession de brigands couronnés l’avait énervée et en même temps comme assoupie. Un jour la tyrannie fut si violente, que le sentiment de la douleur la réveilla tout en sursaut : elle voulut être libre, et ne sut d’abord comment s’y prendre. L’EXERCICE DE LA SOUVERAINETÉ dans les premières années, ne fut qu’une usurpation continuelle ; des députés nommés représentants furent envoyés investis de pouvoirs illimités, avec la mission sublime de faire le bien. Ceux-ci voulurent présumer la volonté générale ; leurs passions les empêchèrent de deviner juste ; cependant, des directoires des départements, qui n’étaient point des sections DU PEUPLE SOUVERAIN, envoyèrent leurs adhésions à tels et tels décrets. Les devoirs les plus sacrés furent remplis nonchalamment ; les députés ne s’en aperçurent pas, car chaque jour de nouvelles adresses leur faisaient respirer le poison subtil des louanges. Les diverses sections du PEUPLE SOUVERAIN vinrent humblement pétitionner à la barre ; ces vœux partiels allèrent tous par milliers s’amonceler, s’ensevelir dans la poussière des comités. LA VOLONTÉ SOUVERAINE fut avilie, méconnue ; il y eut encore le fameux article des lois réglementaires ; à lui tout seul il alimenta le despotisme pendant quatre ans, et lorsque deux fois le peuple s’insurgea, la contre-révolution se faisait législativement, conventionnellement ; il y eut encore… …[nombreux point de suite dans l’original] etc.

(6) Note de Varlet : Les dévots pétris de fiel, des femmes crédules ou faibles par leur nature, quelques bons croyants de la tribu d’Israël, vont encore dans les temples faire des signes, des grimaces, des simagrées, marmotter des patenôtres [« Notre père »] qu’ils n’entendent pas ; les hommes libres s’y rendront bientôt pour s’instruire, moraliser, exercer la bienfaisance. Les premiers se prosternent, s’humilient, baisent la terre : les hommes libres, les fronts levés vers la voûte du ciel, et dans l’attitude que leur a donnée le SOUVERAIN des PEUPLES SOUVERAINS, admireront ses chef-d’œuvres, toujours saisis d’étonnement. Plus de génuflexions, de salutations. Le premier qui mit un genou en terre fut un orgueilleux qui se crut sûrement quelque chose pour s’humilier devant son CRÉATEUR.

(7) Note de Varlet : La suppression de la peine de mort occupe délicieusement l’âme des amis de l’HUMANITÉ : ils en font l’objet d’une méditation sérieuse. Si un jour ils opinaient pour oui, je demanderais soudain par amendement qu’elle fût conservée pour les fonctionnaires publics infidèles, traîtres ou intrigants dominateurs.

(8) Note de Varlet : Les noms de chevaliers, barons, comtes et marquis, que portaient nos ci-devant ; leurs blasons, leurs livrées ne les rendaient que fats et insolents : ils devenaient tyrans oppresseurs par la possession de quelques milliers d’arpents de terre. La richesse des terrains, voilà ce qui constitue la puissance féodale.

(9) Note de Varlet : Pardonnez-moi une comparaison peut-être choquante pour l’auguste objet que je traite. Je la puise dans la nature même des choses. Les Nations souveraines, toutes-puissantes et opprimées par une très petite poignée d’hommes, me font penser à l’animal qui ouvre pour nous la terre nourricière ; gros et vigoureux, il ne sent pas sa force, il se laisse conduire à la baguette par un faible enfant sous la hache meurtrière. Américains, peuples de l’Asie, Africains, Européens, Nations, Nations souveraines, soyez orgueilleuses, ayez le sentiment de vos droits ; et bientôt il n’y aura plus, dans le monde entier, un seul pouce de terre qui n’appartienne à la liberté.

(10) Note de Varlet : Oh ! la belle mission ! Mortel, fais le bien, tu vivras mille ans dans un jour. Je l’ai quelquefois bien éprouvé.