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 Je donne ici, pour documenter les débats sur la Révolution, un chapitre (le huitième) du petit livre de vulgarisation de Kautsky intitulé La Lutte des classes en France en 1789 (traduit par Édouard Berth (1) Paris, 1901 (pour la trad. fr.), 131 p. L’ouvrage est publié en allemand en 1889, à l’occasion du centenaire de la Révolution française.

Kautsky (1854-1938) est un théoricien marxiste, collaborateur d’Engels à Londres. Il se rallia à la politique d’Union sacrée en 1914 (comme Kropotkine, auteur lui aussi d’un ouvrage consacré à la même période La grande Révolution, 1789-1793).

Jean-Numa Ducange a soutenu un mémoire de maîtrise à l’Université de Paris I sous la direction de Jean-Clément Martin en septembre 2002, consacré à l’approche de la Révolution française par Kautsky. Un résumé est paru dans la revue Dissidences, n°11, juin 2002 (www.dissidences.net). Ducange y souligne la réception politique des travaux de Kautsky, cités par les partisans de Jules Guesde, ignorés ou combattus par Jaurès et les tenants des « traditions républicaines » de la Révolution.

Au contraire, dans son maître ouvrage, La Lutte de classes sous la première République. Bourgeois et Bras-Nus (1793-1797) (Paris, 1946), Daniel Guérin évoque et cite à plusieurs reprises l’ouvrage de Kautsky, « qui contient des aperçus brefs, mais profonds » (vol. II, p. 369 de l’éd. de 1946 (2)).

Guérin approuve Kautsky qui reproche à Jaurès de vouloir faire oublier la nécessité de la lutte des classes. Kautsky écrit, dans un article sur Jaurès : « Ramener la vie intellectuelle du prolétariat français au stade qu’elle occupait pendant la grande Révolution, c’est la mettre sous la dépendance intellectuelle, et par suite politique de la bourgeoisie (3). »

Kautsky, écrit Guérin, « fait bien de démasquer le but poursuivi par Jaurès, mais il a tort de penser que l’étude rétrospective de la Révolution française conduise nécessairement au résultat contre lequel il met en garde. Nous pensons, au contraire, qu’une analyse authentiquement marxiste de la grande révolution doit contribuer à détacher le prolétariat moderne de l’orbite bourgeoise, en lui montrant la fausseté des images d’Épinal par lesquelles on lui présente d’ordinaire la Révolution française et en lui révélant que, dès cette époque, la lutte était engagée, bien que sous des formes encore embryonnaires, entre les riches et les pauvres (vol. II. p. 375 de l’éd. 1946, p. 416 de l’éd. augmentée de 1968). »

Dans le résumé de son mémoire qu’il a mis en ligne sur le site de l’Institut d’histoire de la Révolution française (IHRF) Ducange écrit : « [Guérin] prend pour référence Kautsky tandis que les éditions Spartacus éditent en 1947 Les trois sources fondamentales du marxisme, conférence dans laquelle Kautsky montre que la Révolution française est une « source » du marxisme. Cette appropriation inédite du « pape du marxisme » par un courant se réclamant d’un « marxisme libertaire », marque une rupture dans l’appréciation de l’œuvre de Kautsky sur la Révolution française. »

Depuis la première rédaction de cette présentation, le texte de Kautsky a été republié par Jean-Numa Ducange dans un volume intitulé Socialisme & Révolution française (Éditions Demopolis, 248 p.). Le volume contient également des textes de Jaurès à propos des analyses de Kautsky, et une préface de Michel Vovelle (curieusement le nom de Ducange, artisan de cette publication, ne figure pas sur la première de couverture).


Les Sans-culottes

Les artisans faisaient aussi partie du Tiers-État. l’organisation corporative s’était depuis longtemps « encroûtée » : grâce à elle, la production artisane s’était monopolisée entre les mains de quelques-uns, et la maîtrise était devenue un privilège, qui favorisait d’autant plus l’exploitation des compagnons et des consommateurs, que le cercle des privilégiés était plus petit. L’élévation d’un compagnon à la maîtrise, à moins qu’il ne fût le fils ou le gendre du maître, ou qu’il n’épousât sa veuve, était presque impossible. Pour les autres, l’accès de la maîtrise, non seulement était rendu très malaisé par toutes sortes de conditions, mais était en général a priori impossible. Souvent, on déclarait la corporation fermée, et le nombre des maîtres qu’elle pouvait contenir était une fois pour toutes déterminé.

D’ailleurs, ces messieurs les maîtres de corporation se trompaient, s’ils croyaient pouvoir, dans la monarchie du XVIIIe siècle, établir et conserver leur monopole par leurs propres forces. L’ancienne monarchie tenait pour hautement immorale l’exploitation du peuple par une coterie, si celle-ci ne voulait pas partager le butin avec elle. Le droit d’accorder des lettres de maîtrise – lettres qu’elle vendait cher, chose essentielle – fut déclaré un privilège de la couronne, et ce rachat n’avait pas lieu une fois pour toutes, mais il devait se renouveler souvent : la couronne se souvenait volontiers de son droit de souveraineté vis-à-vis des corporations, et le faisait valoir chaque fois – et cela se présentait souvent – qu’elle avait besoin d’argent.

Les maîtres de corporation avaient naturellement grand intérêt à la conservation du régime des privilèges. Ils auraient été, étant les plus faibles, les premières victimes d’une réforme politique. Et c’est à eux, en fait, que s’en prit tout d’abord le réformateur Turgot.

L’antagonisme le plus aigu dressait contre eux leurs compagnons. Le compagnonnage ne formait plus un simple stage pour la maîtrise, les compagnons étaient devenus une classe ayant des intérêts particuliers. Pourtant, ils n’avaient pas cette conscience de classe dont les prolétaires modernes sont animés. Leurs intérêts se trouvaient bien en opposition très tranchée avec ceux des maîtres corporatifs, mais ils n’aspiraient à rien d’autre qu’à devenir, eux aussi, des maîtres. ils faisaient cause commune avec les maîtres non corporatifs, classe dont le nombre et l’importance croissaient rapidement.

Dans beaucoup de villes, il y avait des quartiers qui échappaient, par privilège, au régime corporatif. Ce régime, en général, n’était appliqué que dans les villes, et no dans les villages. Or, beaucoup de villages, se trouvant à proximité d’une grande ville, et celle-ci se développant encore, avaient fini par n’en être plus que les faubourgs, tout en continuant à échapper au joug corporatif. Sous Louis XVI, la misère des artisans qui n’étaient pas soumis au régime des corporations s’accrut et l’opposition contre ce régime s’accentua : le gouvernement apaisa les mécontentements en étendant les privilèges des faubourgs, en les accordant à des quartiers nouveaux. À Paris, les faubourgs Saint-Antoine et du Temple furent ainsi particulièrement favorisés. Tous les compagnons qui voulaient devenir indépendants et n’avaient aucun espoir d’arriver à la maîtrise dans une corporation, affluèrent dans ces faubourgs. Une foule innombrable de petits maîtres végétait lamentablement dans ces quartiers resserrés, en dehors desquels ils n’avaient pas le droit de vendre leurs produits. Et au fur et à mesure que leur nombre croissait et que s’avivait la concurrence qu’ils se faisaient entre eux, leur impatience grandissait devant es barrières que le régime des privilèges leur imposait, et ils comparaient, avec une amertume chaque jour plus exaspérée, leur misère avec la vaniteuse aisance que les maîtres de corporations étalaient à la ville.

C’est aussi dans ces quartiers affranchis du joug des corporations que les capitalistes avaient installé leurs manufactures. Ils y trouvaient en abondance ce dont ils avaient besoin, une grande offre d’ouvriers habiles, qu’ils avaient tout loisir d’exploiter. À côté des innombrables petits artisans et compagnons, il y avait ainsi dans les faubourgs en question de nombreux salariés, qui se recrutaient, partie parmi les artisans, partie à la campagne. Et l’industrie capitaliste employait déjà aussi, à côté des travailleurs qualifiés, des manœuvres, des journaliers, etc.

Les petits commerçants, aubergistes, etc. qui se recrutaient parmi ces artisans et ces prolétaires, et qui trouvaient en eux leur clientèle, faisaient cause commune avec eux.

À côté enfin de cette masse de travailleurs et de petits bourgeois vivait une masse de gueux dont le nombre grandissait de jour en jour, et qui affluait dans les villes, surtout à Paris, pour y trouver l’occasion de gains licites ou illicites. Le nombre des mendiants comprenait le vingtième de ma nation ; en 1777 il y en avait 1.200.000. À Paris, ils formaient un dixième de la population, 120.000.

Une grande partie de ces sans-travail n’était pas encore pleinement corrompus et se montrait encore capable d’un relèvement moral, aussitôt qu’elle apercevrait une lueur d’espérance. C’est avec enthousiasme qu’ils se lancèrent dans le mouvement révolutionnaire qui leur promettait la fin de leurs souffrances. Sans doute, il se mêla à la Révolution des éléments douteux, qui voulurent simplement pêcher en eau troublée, prêts à vendre et à trahir leur cause en toute occasion. Mais il est ridicule de présenter ces existences troubles comme le type de tout le peuple.

Si bigarré que soit cet assemblage, il avait une certaine unité, c’était réellement une masse révolutionnaire. Une haine intense en faisait le lien, non seulement la haine contre les privilégiés, les maîtres de corporation, les prêtres, les aristocrates, mais aussi contre les bourgeois, qui les exploitaient en partie comme fermiers généraux, comme spéculateurs sur les blés, comme usuriers, entrepreneurs, etc. en partie comme concurrents, et dont tous, petits bourgeois ou prolétaires, avaient à souffrir sous mille formes diverses. mais en dépit de cette haine, et quelle que soit la verve avec laquelle ils l’exprimaient parfois, ces révolutionnaires ne doivent pas être considérés comme socialistes. Le prolétariat comme classe ayant conscience de lui-même n’existait pas encore avant la Révolution. Il vivait encore entièrement dans le cercle d’idées de la petite bourgeoisie, dont l’idéal et les revendications ne dépassaient pas l’horizon de la production marchande.

Assimiler ces éléments révolutionnaires aux prolétaires modernes de la grande industrie, et leur supposer les mêmes tendances, c’est se faire une idée entièrement fausse des « sans-culottes », comme on les appelle, et de la Révolution, sur la marche de laquelle ils ont eu une si grande influence.

La bourgeoisie ne formait, nous l’avons vu, en aucune façon une masse révolutionnaire homogène. Diverses de ses fractions [sic] étaient intéressées par des avantages momentanés, au maintien de l’ancien régime ; d’autres ne regardaient la Révolution qu’avec défiance et froideur ; et si d’autres, par contre, sympathisaient avec elle, il leur manquait l’énergie et la force.Et la partie révolutionnaire de la bourgeoisie n’aurait pas pu, à elle seule, garder la Révolution des coups de ses adversaires, de la cour surtout, qui pouvait compter sur une partie de l’armée, sur ces régiments français qu’on recrutait dans les provinces réactionnaires, et sur les régiments de Suisse[s] et d’Allemands embauchés, sans compter l’étranger, avec qui elle était alliée. Pour résister à la contre-révolution, il fallait d’autres gens que la bourgeoisie, des gens qui n’eussent rien à perdre dans une tourmente sociale, point de haute clientèle à ménager, et qui apportassent dans la lutte la force de leurs bras ; il fallait surtout de grandes masses (4). C’est dans les paysans, les petits bourgeois et les prolétaires que la fraction révolutionnaire de la bourgeoisie trouva l’appui, sans lequel elle eût été vaincue. Mais les paysans, comme aussi les petits bourgeois et les prolétaires des villes de province, étaient trop disséminés, trop peu organisés, trop loin de Paris, où les mouvements politiques se concentraient, pour pouvoir participer aux crises politiques soudaines.

Le cœur de la Révolution, ce furent les faubourgs de Paris : à proximité du siège du gouvernement, rassemblés par la politique même du régime des privilèges, se trouvaient les éléments les plus actifs et les plus résolus, des gens qui n’avaient rien à perdre et tout à gagner.

Ce furent eux qui protégèrent l’Assemblée Nationale des attaques de la cour, qui, par le soulèvement du 14 juillet, non seulement prirent la Bastille, dont les canons menaçaient le faubourg révolutionnaire de Saint-Antoine, mais étouffèrent dans le germe une tentative contre-révolutionnaire de Versailles, et donnèrent le signal à la révolte générale des paysans. Ce furent aux qui brisèrent une deuxième tentative de la cour, qui, avec l’aide d’une partie de l’armée restée fidèle, voulait abattre la Révolution : ils firent le roi prisonnier et le ramenèrent à Paris sous leur garde (5/6 octobre 1789).

Mais bientôt les sans-culottes, après avoir été des alliés de la bourgeoisie, devinrent ses maîtres.Leur autorité, leur puissance, leur maturité, leur fierté s’accrurent à chaque bataille où leur intervention opportune et toute-puissante sauvait la Révolution. Plus la situation devint dangereuse pour la Révolution, plus l’action des faubourgs révolutionnaires devint aussi nécessaire, plus exclusive leur domination. Elle atteignit son apogée au moment où les monarchies coalisées de l’Europe se ruèrent sur la France, tandis que la contre-révolution éclatait en plusieurs provinces et que le roi et les chefs de l’armée conspiraient avec l’ennemi. Ce n’est pas la Législative, ce n’est pas la Convention, qui sauvèrent alors la Révolution, mais les sans-culottes. Ils s’emparèrent du club des Jacobins, et avec lui d’une organisation dont le centre était à Paris et qui se ramifiait sur toute la France ; ils s’emparèrent de la Commune de Paris et disposèrent par elle d’énormes moyens de puissance ; et grâce au club des Jacobins et grâce à la Commune, – et là où ils ne suffisaient pas, par l’insurrection -, ils dominèrent la Convention, ils dominèrent le gouvernement, ils dominèrent la France : en pleine guerre, dans la situation la plus critique, entourés de dangers de toutes parts, menacés d’une ruine complète, ils exercèrent le droit de guerre le plus impitoyable, ils opposèrent l’excès de la force à l’excès du danger, et ils étouffèrent non seulement toute résistance, toute trahison, mais même toute possibilité de résistance et de trahison, dans le sang des suspects.

Mais le terrorisme n’était pas seulement une arme de guerre, destinée à abattre l’ennemi de l’intérieur et à inspirer aux défenseurs de la Révolution une confiance absolue dans la lutte contre les ennemis extérieurs.

La guerre avait aidé les sans-culottes à s’emparer du pouvoir. Mais ils voulaient la guerre pour un État, pour une société selon leur cœur. On avait renversé la féodalité, mais non le capitalisme, qui, déjà, sous le régime des privilèges, avait levé la tête. Et précisément la chute de la féodalité avait permis au capitalisme, à l’exploitation capitaliste de prendre un rapide essor. Supprimer, ou tout au moins limiter les différentes sortes d’exploitation capitaliste, en particulier le commerce, la spéculation et l’agiotage, parut bientôt aux sans-culottes aussi nécessaire que combattre la contre-Révolution. Mais renverser le capitalisme par la base était alors chose impossible : les conditions pour le passage à une forme de production nouvelle, supérieure, n’étaient pas encore données.

Aussi les sans-culottes se trouvaient-ils dans une impasse (5). Les circonstances leur aveint mis en main le pouvoir, mais ne leur permettaient pas de créer des institutions qui pussent d’une manière durable servir leurs intérêts. Eux, qui gouvernaient toute la France, ils ne purent ni ne voulurent vaincre la misère, que l’essor rapide du capitalisme amenait avec lui et que la guerre augmentait encore ; ils furent forcés d’intervenir dans la vie économique par des mesures violentes, réquisitionner, fixer un maximum, guillotiner les exploiteurs, les spéculateurs, les joueurs de Bourse, les usuriers et les marchands frauduleux : mais tout fut vain. L’exploitation capitaliste était comme une hydre : plus on lui coupait de têtes, plus il lui en poussait. Pour la combattre, les sans-culottes durent aller d’excès en excès ; ils durent déclarer la Révolution en permanence, accentuer de jour en jour le système de la terreur, que la guerre rendait déjà nécessaire, car par leur lutte contre le capitalisme ils se mettaient de plus en plus en opposition avec les besoins de la production, avec les intérêts des autres classes.

Mais lorsque les victoires des armées françaises, au dedans et au dehors, eurent consolidé la situation de la République, la terreur cessa d’être une nécessité pour le salut de la Révolution. Elle devint chaque jour plus intolérable : elle n’était plus qu’un obstacle à l’essor économique. Et tandis que leurs adversaires se fortifiaient rapidement, les sans-culottes, déjà décimés par leurs perpétuelles luttes intestines, virent leur puissance décliner parmi les désertions et le relâchement général. Plus les armes de la France étaient victorieuses, et plus les sans-culottes perdaient de crédit vis-à-vis de l’armée et de la bourgeoisie, qui maintenant relevait la tête et achetait les gueux mercenaires ? Ils perdirent leurs positions l’une après l’autre, jusqu’au jour où finalement ils furent réduits à une complète impuissance.

On a vu dans leur chute – qui commence avec celle de Robespierre (9 thermidor ou 27 juillet 1794), qu’avait précédée celle d’Hébert, et qui fut consommée au 4 prairial (24 mai 1795) – le naufrage de la Révolution. Comme si un événement historique, un fait, résultant des rapports sociaux réelles, pouvait « faire naufrage » ! Une entreprise projetée par des individus, une révolte, une émeute peuvent échouer, mais non un processus historique, dont une Révolution est le terme ; une révolution qui échoue n’est pas une Révolution. Une Révolution peut aussi peu échouer qu’un orage. Dans un orage, il peut bien arriver que des navires fassent naufrage, et dans une Révolution des partis ; mais il ne faut pas identifier la Révolution avec ces partis, ni confondre les buts de ceux-ci avec ceux de celle-là.

Les Jacobins et les faubourgs de Paris ont échoué, parce que les circonstances ne permettaient pas une Révolution petite-bourgeoise ou prolétarienne, et que leur œuvre était incompatible avec la révolution capitaliste. Leur action n’a pas été vaine cependant. Ce sont eux qui ont sauvé la Révolution bourgeoise et détruit le régime féodal, et cela de telle sorte que pareille chose ne s’était pas encore vue en aucun pays du monde ; ce sont eux qui ont aménagé et préparé le terrain sur lequel, sous le Directoire et sous l’Empire, en l’espace de quelques années, une nouvelle forme de production, une nouvelle société devaient prendre un essor si rapide et si merveilleux. L’ironie est grande ! Ce sont les plus mortels ennemis des capitalistes qui involontairement accomplirent pour les capitalistes ce que les capitalistes à eux seuls n’auraient jamais pu faire !

Mais le combat des petits bourgeois et des prolétaires révolutionnaires de France, en particulier de Paris, même terminé par leur défaite, n’a pas été sans résultats pour eux. La puissance gigantesque qu’ils ont fait éclater, le rôle historique énorme qu’ils ont joué, leur ont donné une fierté et une maturité politiques qu’ils ne devaient point perdre et qui sont encore vivaces aujourd’hui. Les traditions jacobines jettent encore comme une lueur juvénile sur le radicalisme bourgeois de la France ; et il n’est pas de pays en Europe où, malgré sa sénilité, le radicalisme soit plus vigoureux qu’en France, si bien qu’il traîne encore à sa remorque une partie, à la vérité chaque jour décroissante, du prolétariat.

La « pâle crainte » fait voir à nos historiens un communiste dans chaque Jacobin. La vérité, c’est que les traditions jacobines sont aujourd’hui parmi les obstacles les plus sérieux qui entravent en France la formation d’un grand parti ouvrier, un et indépendant (6).

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J’ai utilisé l’édition photocopiée de la brochure de Kautsky, Les Cahiers du CERMTRI, n° 5, décembre 1999.

On pourra se reporter à l’article de Ducange « Comment Daniel Guérin utilise-t-il l’œuvre de Karl Kautsky sur la Révolution française dans La Lutte de classes sous la première République, et pourquoi ? », dans le vol. 2 de Dissidences, L’Harmattan, 2007, « Daniel Guérin, révolutionnaire en mouvement(s) ».


Notes

(1) Berth a été un militant syndicaliste révolutionnaire.

(2) La phrase est modifiée dans l’édition augmentée de 1968, p. 410 : « des aperçus profonds mais trop brefs ».

(3) Kautsky, « Jaurès et la politique religieuse en France », Neue Zeit, 17 janvier 1903, trad. fr., Mouvement socialiste, 15 avril 1903, p. 686, in Guérin, op. cit. vol. II p. 357, éd. 1946.

(4) Le point final manque dans l’original. À moins que quelques mots aient été omis…

(5) Ces trois dernières phrases, à partir de « Supprimer… » sont reproduites par Guérin, qui les approuve (op. cit., t. I, p. 81).

(6) L’original allemand du texte est publié en 1889.