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C’est dans ce texte que figure la célèbre formule : « Pour tout être qui raisonne, gouvernement & révolution sont incompatibles, à moins que le peuple ne veuille constituer ses fondés de pouvoirs en permanence d’insurrection contre lui-même, ce qu’il est absurde de croire. »

L’Enragé Varlet fait paraître une première version de cette brochure de quinze pages le 1er octobre 1794 (10 vendémiaire an III) et une seconde, presque identique (les rares variantes seront indiquées en note), le 6 octobre. Elle s’intitule alors Gare l’explosion. C’est cette dernière version que le biographe de Varlet, Yves Blavier, avait rééditée en brochure avec le groupe Partage noir de la Fédération anarchiste dans les années 1980. J’ai saisi le texte de la première (B. N. Lb41 4090 ; pour la seconde : B. N. Lb41 1330).

Robespierre est tombé le 9 thermidor (27 juillet 1794) ; Varlet est arrêté et enfermé à la prison du Plessis le 5 septembre. Le 8 octobre, une semaine après la publication de la première version de L’Explosion, le Courrier républicain rend compte de la séance du 5 octobre (ou du 6, il y a un problème de concordance des dates avec l’achevé d’imprimer de la brochure) du Club électoral, au sein duquel Varlet a milité et qu’il cite dans son texte : « Le Club électoral continue à grossir le nombre de ses partisans. À la séance qu’il a tenu hier on a donné lecture d’un écrit intitulé : Gare l’explosion ! avec cette épigraphe : « Périsse le gouvernement révolutionnaire plutôt qu’un principe ! ». Son auteur, le jeune Varlet [sic il a tout de même 30 ans, ce qui n’est plus si jeune à l’époque, mais le trait vise l’« exagération » de ses idées, évoquée plus loin], actuellement détenu dans la maison d’arrêt dite du Plessis, attaque directement le gouvernement révolutionnaire qu’il appelle une dictature. C’est le premier écrivain qui ait osé montrer tant d’audace. Ce pamphlet est la production d’une tête extrêmement violente, qui ne consulte ni le temps ni les lieux. » (Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le directoire, A. Aulard, 1898, t. 1, p. 149).


L’Explosion

Périsse le gouvernement révolutionnaire, plutôt qu’un principe (1).

Du 10 vendémiaire. L’an 3° de la République, une & indivisible.

Républicain[s],

Il y a mépris, violation des droits de l’homme, lorsqu’un habitant de la cité est plongé dans les cachots pour avoir défendu les principes de la souveraineté du peuple.

Il y adeuil pour la patrie, lorsque les tyrans qui l’oppriment, triomphent ; lorsque les bons citoyens qui la défendent gémissent.

Il y a patriotisme opprimé, lorsqu’une victime de Lafayette, de la commission des douze, de l’inquisition révolutionnaire, est laissé sous la griffe des ambitieux.

Républicains, le souffrirez-vous ? oubliez les individus, mais pensez aux principes dont ils ont été les propagateurs, & surtout lorsque dans leur zèle désintéressé ils ont fait le bien pour le bien lui-même.

N’en doutez pas, ce sont les vérités crues, dites à la tribune du club électoral qui m’ont valu ma nouvelle retraite au Plessis [prison]. Si du fond du cachot ma pensée peut encore parvenir au peuple, je me réjouis ; les tyrans m’auront en vain persécuté ; ils n’auront fait qu’accroître mon zèle, loin de le rendre impuissant.

Mouchards, recors (2), surveillants à gage, vite sur pieds : je donne le bal aux ambitieux. Ma franchise peut offrir un vaste champ aux délations. Vos témoignages ne seront pas douteux. Vous aurez en main des preuves écrites… Espèce vile ! je n’ai obéi à l’ordre injuste dont vous étiez porteurs, je ne vous ai laissé violer mes foyers, que dans l’espoir de traiter d’égal à égal avec les tyrans, vos maîtres, devant le tribunal du peuple.

On m’accuse de contre-révolution.Je devance ma traduction devant des juges : le fait est constant… Je me regarde comme convaincu, si par contre-révolutionnaire l’on entend l’opposition au gouvernement révolutionnaire. J’obéis provisoirement à sa tyrannie, sans oublier ma portion de souveraineté, par la censure que nous avons tous droit d’exercer sur les décrets rendus. Je me servirai de défenseur officieux ; je plaiderai contre un gouvernement nationicide en faveur de la déclaration des droits de l’homme ; je me porterai accusateur d’une poignée d’ambitieux, assez forts peut-être pour braver la vérité… Qu’importe ! je la dirai.

Je m’immole au bonheur de ma patrie ; là où est le péril, là est le dévouement.

L’Ami du peuple [surnom de Marat] ne se gênait pas ; il nommait les masques : imitons-le.

Le plus déhonté des mandataires du peuple, monsieur Billaud de Varennes, place un foyer de conspiration au club électoral, séant au ci-devant Évêché ; il parle en Barrère de Vieuzac, en baron de Montaut, avec lesquels il fait cause commune. Oui, monsieur Billaud de Varennes a raison ; il doit voir des conspirateurs dans les vrais insurgents du trente et un mai. Mais si, comme à cette époque, ils conspirent avec le peuple, l’audace de ses nouveaux ennemis ne leur garantira pas des succès. L’opprobre, l’ignominie les attendent. Un reste de terreur prolonge un instant leur puissance. Engoués du pouvoir qui les enivre, ils le vouent éternel en leurs mains, & vont dans leur aveuglement jusqu’à oublier que tous les plans d’oppression ont échoué avec leurs auteurs contre la force du peuple. Il n’est point d’heureux scélérats chez un peuple qui veut être libre, & qui le sera malgré tout le mouvement que se donnent Barrère, Billaud, Vadier, Collot, Amar, Voulland, Bourdon de l’Oise, Duhem, Ducos, Montaut, Carrier, &c. &c. Et pour atteindre les traîtres d’un seul coup de filet, tous les membres des comités de salut public, de sûreté générale, du tribunal révolutionnaire, coupables de complicité ou de lâcheté sous le règne de Robespierre, imperator & pontifex (3).

Républicains, ne cherchons pas ailleurs que dans le gouvernement révolutionnaire l’origine de l’oppression sous laquelle la république a gémi depuis les journées mémorables des trente et un mai, premier & deux juin. Votre confiance à cette époque m’appela au comité d’insurrection ; & comme on pourrait en induire que j’ai servi la plus odieuse des tyrannies, je dois au peuple, je me dois à moi-même une explication franche.

Parmi les citoyens élus pour sauver la patrie dans la révolution du trente et un mai, il y eut des patriotes francs du collier, élus par le peuple, insurgés avec lui pour le maintien des principes & l’établissement d’une constitution républicaine. Il y eut aussi des intrigants, émissaires de la plus destructive des factions. Cette ligue de Caligula ne vit dans la chute des brissotins [partisans de Brissot] qu’une plus vaste carrière ouverte à son ambition. Le comité d’insurrection recéla les germes du gouvernement révolutionnaire, conçu d’avance dans le secret. Les faux insurgents substituèrent à mon insu Robespierre à Brissot : au fédéralisme, une dictature révoltante, décorée du nom de salut public. Pour moi, j’étais trop franc pour être initié ; on me laissa de côté.

J’insurrectionnai, rien de plus. Quand je vis les députés, accusés par la voie [sic] publique, dans les liens de l’arrestation, je me retirai ; je me démis de toutes fonctions, & rentré dans le sein du peuple, je demeurai totalement étranger au gouvernement révolutionnaire, si ce n’est à certaines époques où je me fis un devoir de le combattre. Le gouvernement me crut peu capable de remplir ses vues ; il ne me fut proposé aucun million. Mon éloignement des comités, du tribunal révolutionnaire ; ma nullité absolue, mon séjour aux Madelonnettes (4) depuis le trente et un mai, prouvent assez, ce me semble, que j’ai voulu l’insurrection pure & simple. Ô mes concitoyens ! ne m’accusez pas d’avoir été l’artisan de vos malheurs ; je n’ai pas mérité un si dur reproche. L’horrible dictature de Robespierre ne justifie point la tyrannie de Brissot ; descendu au dedans de moi, je n’y trouve aucun remord, je suis tranquille avec moi-même… c’est quelque chose, je crois ?

Je viens de me défendre en accusé. Ai-je donc oublié que je me porte accusateur !

Républicains ; l’ennemi des brissotins abhorre, exècre les robespierrins [sic]. Leur chef n’est plus : On conspire… À qui s’en prendre ?… À Pitt ? À Cobourg ? Aux étrangers ? Pitt, Cobourg, les étrangers y sont bien pour quelque chose ; mais derrière eux, j’aperçois d’ambitieux députés se disputant sur les débris des factions la possession du trône. Le despotisme a passé du palais des rois dans l’enceinte d’un comité. Ce n’est ni le manteau royal, ni la couronne, ni le sceptre qui font haïr les rois ; mais bien l’ambition, la tyrannie. Elle n’a dans ma patrie que changé de costume. Nation légère & versatile ! jusqu’à quand les noms te tiendront-ils lieu des choses ?… Je crois voir clair : le respect dû à la convention nationale, je ne l’étendrai pas sur des mandataires infidèles, si par l’effet de leurs instigations, une autorité légitimement constituée rend des décrets subversibles de [qui subvertissent] toute harmonie sociale. Baisserai-je un front d’esclave devant un code révolutionnaire, palladium de la tyrannie ? céderai-je à des mouvements de crainte ? obéirai-je à cet ordre despotique : le silence ou la mort ? je n’aurai point cette lâcheté. Les principes consacrés dans la déclaration de nos droits sont supérieurs aux décrets ; ils me crient qu’il faut par dessus tout être libre, se placer entre le respect dû à la masse des délégués du peuple, & le respect dû plus légitimement encore à sa souveraineté.

Je me mets sous les yeux cette devise : Vivent les droits du peuple souverain ! respect à la convention nationale ! à bas les usurpateurs ! périsse le gouvernement révolutionnaire plutôt qu’un principe !

Et j’avance ferme, frappant à bras raccourci sur les dominateurs.

Quelle monstruosité sociale, quel chef-d’œuvre de machiavélisme, que ce gouvernement révolutionnaire ! Pour tout être qui raisonne, gouvernement & révolution sont incompatibles, à moins que le peuple ne veuille constituer ses fondés de pouvoirs en permanence d’insurrection contre lui-même, ce qu’il est absurde de croire.

Esclaves soumis au droit du plus fort ; vieux valets de cour attelés aux chars de toutes les tyrannies ; espèce bipède des égoïstes, des insouciants ; écrivassiers vénals [vénaux] dont le peuple paie chèrement les poisons journaliers ; fanatiques, idolâtres de l’erreur ; intolérants, qui voyez le crime là où n’est pas votre opinion, vous êtes les prôneurs ou les dupes du gouvernement révolutionnaire. Il faut à ses auteurs un prétexte pour légitimer le dictatoriat. Au nom du salut public ils créent une infinité de dictatures en sous-ordre, correspondantes au comité de salut public.

À l’ombre des nuits, dans le silence, sous le secret ; sans formalités, l’arbitraire, les haines individuelles embastillent les citoyens par milliers. Les rois révolutionnaires ne peuvent régner s’ils ne corrompent ; il faut faire de l’argent ; le glaive de Thémis devient un poignard ; des lois de sang ont un effet rétroactif ; les plus gros propriétaires, accusés de feintes conspirations, paraissent devant un tribunal homicide, accusateur impitoyable & sourds à tous moyens de défense ; la conscience criminelle des jurés est toujours convaincue ; les oreilles sont frappées d’un seul cri : la mort ! la mort ! le temple de la justice représente l’antre des cannibales, & ces monstres y parlent d’humanité.

Le dernier degré d’avilissement des droits du peuple est atteint. On voit dans l’état l’autorité opprimante & terrible de quelques ambitieux, au-dessus du pouvoir légitime : la convention nationale. On aperçoit des citoyens dépouillés de tous (5) leurs droits, malheureux, tremblants & muets devant leurs tyrans ; & à cette vue l’on se demande si la France est peuplée de sujets ou de républicains.

Citoyens, jaloux de connaître les lois qui vous gouvernent, n’allez pas demander une définition exacte du gouvernement révolutionnaire à ses partisans ; licencieux sans être libres, féroces sans énergie, c’est ainsi qu’ils expliquent cette belle invention.

« Deux tiers de citoyens sont des scélérats, ennemis de la liberté : il faut les exterminer. La terreur est la suprême loi ; l’instrument des supplices, un objet de vénération. Si la destruction n’est point constamment à l’ordre du jour, si la glaive cesse d’abattre ; si les bourreaux ne sont plus les pères de la patrie, la liberté court des risques. Elle veut régner sur des piles de cadavres, s’abreuver du sang de ses ennemis ».

Hommes sensibles ! Ô mes amis ! ne répliquez pas. Le voyageur se range pour faire place au torrent ; donnez raison aux furieux, car dans les mouvements exaspérés de leur haine, ils vous victimeraient (6). C’est à soi-même qu’il faut se dire : « S’agit-il d’exterminer des scélérats, ou de persuader & convaincre des hommes trompés ? les mille & une conspirations sont-elles bien certaines ? ne sont-ce pas plutôt les imaginations qui conspirent ? L’exécuteur des hautes-œuvres peut-il régénérer la nation, ou ce soin doit-il être confié à la bonne organisation des écoles primaires ? Le gouvernement révolutionnaire amènera-t-il une solution dans les affaires publiques ? Tend-il à exterminer les factions, ou n’est-ce pas au contrat social à nous acheminer vers un ordre de choses durables ? Ces réflexions sont douces et consolantes ; je m’u complais. Les révolutionnaires vont crier au modérantisme. J’aime beaucoup le modérantisme qui me rend humain, tolérant, réfléchi. Hé bien ! soit, je suis un modéré ; j’ai mérité la haine des grands patriotes du jour, & en cela j’ai recueilli selon mon vœu ; car s’ils m’estimaient, je m’estimerais moins.

Patriotes, restez invariablement attachés aux principes, soutenez un citoyen véridique contre l’or, l’usurpation, l’abus du pouvoir ; il se livre, il s’abandonne à la justice de votre cause. Mais quel calme ! quelle stupeur ! quelle léthargie ! Le silence, le néant planent sur vous. Républicains, vous dormez ! & la contre-révolution veille. De la tyrannie de Robespierre, il n’y a d’éteint que le tyran ; son affreux système lui survit ; depuis le décret atroce qui met hors de la loi innocents et coupables sans distinction, pour jeter un voile sur la plus profonde conspiration, les mandataires, continuateurs du tyran, hardis conjurés, méprisés & crains, déposant les masques, contre-révolutionnaires sous vos propres yeux. Vous dormez ! &, bien que les ambitieux paraissent sévir contre les prêtres, contre les nobles, les prêtres & les nobles tiennent en leurs mains le salut d’un état dont ils ont juré la ruine. Vous dormez ! & le poignard de Brutus n’a pas précipité de la tribune Bourdon de l’Oise, assez osé pour dire en plein sénat, Il ne faut point de dictateur, il faut la dictature. Et sur le poignard d’un assassin, réfute l’opinion de Tallien sur la liberté indéfinie de la presse. Vous dormez ! & sept mandataires inculpés sur des faits de notoriété publique, aussi évidents que l’acte énonciatif des délits de Capet, de Brissot, se défendent en coupables ; quelques-uns de leurs collègues leur servent de défenseurs officieux : si, disent-ils, les sept membres inculpés sont coupables, la convention entière a conspiré. C’est ainsi qu’on abuse du respect du peuple, pour le centre d’autorité légitime, seul point de ralliement des républicains ! Le manteau de l’inviolabilité enveloppe les conjurés. Lecointre, accusateur énergique, est traité de calomniateur, d’insensé ; on parle d’union, de paix, & l’ordre du jour est adopté ; le sept membres inculpés ne lavent point la tache infamante qui les couvre ; forts de la loi rendue contre les calomniateurs, il sont la lâcheté de ne point traduire Lecointre au tribunal révolutionnaire. Vous dormez ! & les prisons s’ouvrent aux esclaves, se ferment sur les hommes libres : on y laisse tranquille Fouquier de Tinvillle, exécuteur des massacres juridiques du tyran. Vous dormez ! & la misère vous poigne (7), & vous ne cherchez pas à connaître quel démon frappe de stérilité un sol comblé des dons de la nature. Vous dormez ! & l’aristocratie voit avec une joie secrète, le temple, recéler dans Paris la pierre d’attente du royalisme ; & Meudon, Château Fort forge mystérieusement les foudres conjuratrices (8). Le député populaire qui ose en concevoir quelque doute, est un Pitt, un Cobourg. Vous dormez ! & tous les murs de Paris, les ambitieux ont déjà leurs faisceaux, leurs licteurs, leur garde prétorienne. Vous dormez ! & ce Barrère de Vieuzac, noble & conspirateur né, vous berce de feintes victoires. Je crois à la valeur républicaine : je ne crois pas à Barrère. Ce fourbe, qui depuis dix mois crie fanfare à la tribune de la convention nationale, qu’il rendre compte à la nation des milliers de poudre, fabriqués & partis sur les frontières, à l’instant où Condé, Valenciennes se prennent presque sans coup férir ; qu’il dise si un seul fusil est entré dans le sein du peuple, malgré ce million consacré à l’armement de l’intérieur ; qu’il dise où vont ces armes, que forgent journellement de nombreuses manufactures. Si comme Barère l’annonça tant de fois, nous avons des arsenaux, des magasins, des camps à l’ennemi ; si de nombreux vaisseaux pris aux anglais, sont rentrés dans nos ports chargés de vivres, les armées ont dû s’alimenter du butin du dehors, la consommation de l’intérieur être moindre. Le peuple des artisans, sur lequel pèse la misère publique, n’a pas senti ces heureux effets. Il demande à Barère un état général des prises faites ; il veut qu’il indique les dépôts qui les contiennent. Barère ! Ô Barère ! vous n’êtes plus si victorieux. Républicains, vous dormez ! & la Vendée meurtrière, renaît plus formidable de ses débris ; ce coin de terre, imprégnée du sang le plus pur, menace encore d’engloutir de nouveaux défenseurs. Vous dormez ! & à la voix souveraine du peuple, l’on substitue des adresses mendiées, tissues [tissées] de basses flagorneries, signifiant toutes par ces mots : La guerre, la terreur, le gouvernement révolutionnaire, restez à votre poste. Vous dormez ! & la société des jacobins dénaturés par des meneurs, est à la merci des ambitieux, qui, de là dominent le peuple entier. Là, les sénateurs sont tribuns ; les surveillés, surveillants. Cette société sert de point d’appui au gouvernement conspirateur, d’aliment aux factions, de degré aux intrigants. Son vice inhérent est d’avoir deux peuples dans son assemblée : le peuple qui paie, parle dans l’intérieur de la salle ; & le peuple qui ne paie pas, le vrai peuple, le public, est muet dans les tribunes. Un vice non moins capital, est l’admission des députés dans cette société. Le peuple n’est plus livré à lui-même ; les mandataires prépondérants viennent aux jacobins se faire chefs de parti ; ils y viennent organiser un second (9) neuf thermidor, contre la convention nationale. Républicains, vous dormez ! & les quatre-vingt cinq départements, travaillés par la tyrannie révolutionnaire, disséminée sur tous les points, ignorent ce qui se passe ici, & ne vous font point part de l’oppression sous laquelle ils gémissent.

Vous dormez ! la république est dans les fers (10)… Citoyens ! citoyens ! sortez de votre assoupissement ! réveillez-vous ! la patrie éplorée vous appelle, patriotes échappés au feu du tribunal révolutionnaire, surnageant ça et là au milieu du vaste gouffre (11), de l’ÉNERGIE !… pour l’amour de la liberté, & à vos corps défendant. L’aristocratie poignarde, vos têtes sont mises à prix. Armes aux bras ! plumes à la main ! corps à corps ! audace contre audace ! c’est ici qu’il faut attaquer, harceler, presser vivement l’ennemi, ne lui point donner de cesse [de répit]. Frondons la tyrannie, publions ses forfaits, traversons ses sinistres desseins, n’attendons pas qu’elle nous surprenne offensivement, OSONS !… il n’est plus de danger, l’oubli de nous-mêmes peut sauver la patrie ; les périls, les obstacles, ils cèdent au courage, le dévouement les élude. Tremblez ! tyrans masqués de popularité, la pensée se fait jour après une longue compression, elle aura sur vous l’effet [explosif] du salpêtre bourré dans un tube. L’homme libre donne l’élan à sa haine contre les oppresseurs, la presse fait ses décharges… les chefs des conjurés, où sont-ils ?… pâles & défaits, ils se traînent dans la poussière, ils exhalent les derniers soupirs, …ils ne sont plus.

La nation française respire, ses phalanges nombreuses se rallient autour de l’autorité qu’elle a librement élue, elles forment un rempart impénétrable devant la convention nationale ; le reste impur de ses assassins marche au supplice. Les âmes s’épanchent, se dilatent. La joie, l’enthousiasme sont universels ; aux créneaux du temple des lois, flotte le drapeau tricolore, avec cette légende, que dix mille vois d’hommes libres, dans un concert unanime, portent dans les airs :

Vivent les droits du peuple souverain ! respect à la convention nationale ! À bas les usurpateurs, PÉRISSE LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE PLUTÔT QU’UN PRINCIPE.

Signé VARLET

 

Nota. J’ai respecté la présentation du texte, mais modernisé l’orthographe.

Notes

(1) Cette formule pastiche celle du député Dupont de Nemours, « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ! », très souvent attribuée, encore aujourd’hui, à Robespierre. Ce dernier déclarait, le 13 mai 1791, en écho à Dupont : « Dès le moment où, dans un de vos décrets, vous aurez prononcé le mot esclave, vous aurez prononcé et votre propre déshonneur et le renversement de votre Constitution. […] Eh ! Périssent vos colonies, si vous les conservez à ce prix… Oui, s’il fallait ou perdre vos colonies ou leur sacrifier votre bonheur, votre gloire, votre liberté, je le répète : périssent vos colonies. »

(2) Officiers de justice subalternes qui accompagnaient les huissiers pour leur servir de témoins ou leur prêter main forte.

(3) Empereur & pontife. Les pontifes étaient des prêtres romains chargés de la jurisprudence religieuse. Le terme est demeuré dans le vocabulaire catholique : le souverain pontife = le pape.

(4) L’une des 65 maisons d’arrêt ou de détention de la capitale.

(5) Dans la version Gare l’explosion, « tous » est omis.

(6) Le verbe victimer figure encore dans le Littré (1877) comme « néologisme ».

(7) Disparu du français parlé en France, le verbe poigner est encore vivace au Québec. Il nous reste empoigner, de sens plus restreint. Un proverbe ancien, encore cité, « Oignez vilain, il vous poindra, poignez vilain, il vous oindra », signifie qu’il est préférable de mater un personnage grossier plutôt que de tenter de l’amadouer.

(8) Le château de Meudon avait été transformé en fabrique de ballons (aérostats) et en centre d’essais pour des obus. Un incendie le ravagera en 1795, l’année suivant la parution du texte de Varlet. Ce dernier est d’autant plus attentif à ce qui se passe à Meudon qu’il y possède une maison, héritée de sa mère, qui se trouve près de la verrerie, sur le flanc de la colline dominant la vallée de la Seine. Dans ses mémoires, publiées en 1815, Pierre Louis Pascal de Jullian, évoque son voisinage avec Varlet, qu’il rencontrait en allant se baigner dans la Seine : « Il nous adressait la parole, nous lui répondions ; mais nos conversations n’avaient jamais de suite. On peut croire que nous ne jouissions pas d’une grande réputation de patriotisme ; et cependant je dois à la vérité de dire, que ce V*** ne fit aucune dénonciation contre nous ; un mot de sa part nous eût perdus. »

(9) « Second » est omis dans Gare l’explosion.

(10) Allusion au vers de Voltaire dans La Mort de César (act. II) : « Tu dors, Brutus, et Rome est dans les fers ».

(11) Ce membre de phrase « surnageant…gouffre » est omis dans Gare l’explosion.

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