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J’ai rencontré assez logiquement la question des loges maçonniques dans mes recherches sur les clubs de femmes pendant la Révolution. Je résume à grands traits : si les femmes étaient admises dans les loges, cela constitue un précédent aux sociétés mixtes ; s’il existait des loges féminines, ce sont autant d’ancêtres des sociétés féminines de la Révolution.

Dissipons une ambiguïté : je parle ici de sociétés « féminines » et non de sociétés populaires féminines. Même si je m’intéresse particulièrement aux sociétés populaires formées par des femmes du peuple, ma recherche porte sur les clubs de femmes en général.

Dans un article intitulé « Les femmes et la franc-maçonnerie, des origines à nos jours » (téléchargeable en ligne, sur le site de la Revista de estudios historicos de la masoneria [en français], Cécile Révauger souligne que les études historiques sur les femmes franc-maçonnes sont très récentes. Le premier congrès scientifique international consacré au sujet s’est tenu à Bordeaux en 2010.

Comme c’est le cas dans de nombreux secteurs de l’histoire des femmes — et les premières conclusions de mes recherches vont dans le même sens — les publications récentes sur la franc-maçonnerie féminine amènent à réévaluer, à la hausse, le rôle des femmes dans la maçonnerie, au moins en France.

Marie-France Picart, ancienne « Grande Maîtresse de la Grande Loge Féminine de France », estime que : « Dans les années 1770-1780, il existe probablement une soixantaine de loges d’adoption en province, une douzaine à Paris et un peu moins d’une dizaine rattachées à des loges militaires, dans les villes de garnison ou les ports militaires. Au sein des milieux aristocratiques et de la haute bourgeoisie, la participation féminine est très importante : on peut décompter plus de 1 000 franches-maçonnes avant la révolution. » (La Grande loge féminine de France, PUF, coll. Que sais-je ?, 2009, p. 17.)

Une loge d’adoption est à l’époque une loge féminine créée sous le « parrainage » d’une loge masculine, et qui fonctionne sous le contrôle hiérarchique plus ou moins affirmé de celle-ci.

Dans leur ouvrage Les premières franc-maçonnes au siècle des Lumières (Presses universitaires de Bordeaux, 2011, 190 p., 17 €, préfacé par Cécile Révauger) Janet Burke et Margaret Jacob reproduisent un protocole d’adoption de l’ « amazonnerie Anglaise ou ordre des amazonnes » (françaises, malgré leur appellation) qui peut être considéré comme une bonne illustration d’un « féminisme guerrier », pour reprendre l’expression d’Élisabeth Roudinesco, qui trouvera d’autres incarnations chez Théroigne de Méricourt ou les Républicaines révolutionnaires.

Le protocole prévoit les questions et les réponses apprises que l’impétrante devra prononcer lors de la cérémonie d’adoption. À la question sur les articles des « lois » contenu dans un « catéchisme », la future maçonne doit répondre que le premier « ordonne aux femmes de secouer le joug des hommes & de regarder comme des tyrans ceux qui refusent de se soumettre à leurs ordres ». Ces tyrans ont privé « le beau sexe » des connaissances et des emplois qu’ « ils devraient au moins partager avec lui ». Et lorsque l’on demandera à la novice quelles sont ces connaissances, elle répondra : « L’étude des sciences, la dignité, les charges de l’État et le maniement des armes ».

Les auteures ne manquent pas de faire le rapprochement avec les futurs clubs féminins des années 1790. Encore faut-il souligner que cette déclaration programmatique me semble aller plus loin, dans sa concision, que les textes postérieurs, comme le Règlement des citoyennes républicaines révolutionnaires, par exemple.

 Joséphine, maçonne

Venons-en au personnage évoqué dans le titre de cet article : Marie-Josèphe Rose Tascher de La Pagerie, née à la Martinique en 1763, d’abord mariée en 1779 au vicomte Alexandre de Beauharnais, puis à Bonaparte en 1796. On savait que Joséphine de Beauharnais était maçonne, mais on pensait qu’elle avait été initiée à Strasbourg lors du séjour de son mari Alexandre « d’abord comme chef d’état-major, puis comme commandant de l’armée du Rhin », c’est-à-dire en 1792 au plus tôt. Je cite là un extrait de la notice rédigée par Élisabeth Liris pour le Le Monde Maçonnique des Lumières, dictionnaire à paraître en mai aux Éditions Champion, sous la direction de Charles Porset (récemment décédé) et de Cécile Révauger, qui me l’a aimablement communiqué.

En dépouillant un journal lyonnais, intitulé le Courier de Lyon, j’ai eu la bonne fortune de trouver un article qui fait allusion à la réception de Joséphine dans une loge lyonnaise, le 10 septembre 1790, soit deux ans avant la date retenue jusqu’ici. Cette publication est disponible sur Gallica, mais en « mode image », ce qui rend toute recherche dans le texte impossible, et explique peut-être que son contenu ait échappé à l’attention.

Je donne l’intégralité du texte en respectant l’orthographe d’origine. Interrogée par mes soins sur le caractère « léger », un peu déconcertant à mes yeux, du texte poétique, Cécile Révauger estime que « le ton galant de ces vers n’est pas très surprenant, les “frères” s’adressaient souvent aux “sœurs” en ces termes. »

J’en profite pour signaler que l’on peut suivre les travaux et publications de Cécile Révauger sur son blog.

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Lyon.

Mme de Beauharnois se plaît à Lyon, & on se plaît à l’y fêter & à l’y attacher par des liens de fleurs.

Courier de Lyon, n° 22, samedi 25 septembre 1790.

Les poëtes l’encensent dans leurs productions ; les lycées s’honorent de sa présence : le 10 de ce mois, un de nos plus fameux temples de Salomon s’est ouvert pour faire briller à ses yeux la lumiere maçonne : les freres de cet orient ont donné le plus grand éclat à la réception d’une sœur que Phébus lui-même a fêtée sur le sacré vallon. Elle n’étoit pas seule en loge ; on y avoit réuni d’autres beautés de l’horizon lyonnois. C’est au  milieu de cette troupe enchanteresse que M. Planterre chanta les couplets suivants, sur l’air : On compteroit les diamants :

Des plaisirs du grand Salomon/ Nous voyons ici les modeles, /Il rassembloit dans sa maison /Les arts, les talents & les belles. /Cependant, Mesdames, je crois /Qu’il fut moins heureux que nous autres : /Aux belles il donnoit des loix, /Et nous, nous recevons les vôtres.    Bis

Vous ignoriez les attributs, /Les secrets des lieux où nous sommes ; /À présent qu’ils vous sont connus, /Vous en savez plus que les hommes. /Car vous pouvez bien vous vanter /D’être instruites de tous les nôtres : /Mais qui de nous peut se flatter /De savoir à fond tous les vôtres ?   Bis

Qui vous inspira le desir /D’entrer dans ce lieu de mystere ? /C’est curiosité, plaisir , /Peut-être le dieu de Cythere. /Vous allez toutes dire : Non. /Vos raisons ne sont pas trop bonnes : /On sait qu’amour n’est pas maçon, /Mais qu’il a fait bien des maçonnes.   Bis

Honneur trois fois au nœud puissant /Qui joint les sœurs avec les freres ! /Honneur à vous, sexe charmant, /Qui prenez part à nos mysteres ! /Quel profane, s’il l’avoit pu, /Ne fût accouru sur nos traces, /Voir le temple de la vertu /Devenir le temple des graces ?   Bis

Par leur dévoué F. PLANTERRE.

Tapis d'apprentisse

Tapis d’apprentisse

L’illustration ci-dessus est tirée de L’Adoption ou la Maçonnerie des dames. Le « tapis d’apprentisse » représente l’arche de Noé flottant sur les eaux, la tour de Babel et l’échelle de Jacob.