Mots-clés

, , , , , ,

Je remets en ligne sur ce blogue la tribune libre de l’historien Guillaume Mazeau, consacré à un opuscule de Michel Onfray, intitulé La Religion du poignard, et sous-titré Éloge de Charlotte Corday (Galilée, 2009). La livraison du Monde du 22 avril 2010 où figurait cette tribune libre ayant peu circulé pour cause de grève, et la présentation que j’en avais publiée sur mon site ayant été effacée dans un tsunami informatique, ce texte trouve donc utilement et tout naturellement sa place sur ce nouveau blogue, dans la rubrique «Faites comme chez vous !», ouverte aux textes d’auteur(e)s vivant(e)s dont il me plaît d’augmenter (dans la mesure des moyens de ce blogue) la visibilité et la diffusion. Il est augmenté d’une nouvelle présentation.

 Dans, La Religion du poignard, rédigé sur le ton de l’exaltation romantique, Onfray présente le geste de la meurtrière de Marat comme étant sans conséquence. C’est sous le prétexte qu’il n’eut pas l’effet d’entraînement que la jeune femme espérait : « Pauvre Charlotte ! Son geste fut politiquement nul, mais moralement sublime. […] Personne ne suivit ; chacun continua sa vie comme si de rien n’était. » [pp. 63, 65]

 Cette manière de voir épuise la définition de l’idéalisme. Il est absurde en effet d’imaginer qu’un geste ne pourrait avoir qu’une conséquence, laquelle par un hasard miraculeux correspondrait à la volonté de son auteur. En l’espèce, l’assassinat de Marat ne manqua pas de produire des effets multiples.

 Selon le professeur de philosophie, Corday est rien moins que « républicaine », c’est une « libertaire » avant la lettre, « la véritable Amie du Peuple » et, tant qu’on y est, précurseure des résistant(e)s au nazisme. Onfray rappelle la formule, qu’il croit naïvement emprunter au bourreau Sanson quand elle est de la main de Balzac (en collaboration avec L’Héritier de l’Ain) : « Elle n’est pas seulement la martyre de la liberté, elle est la Jeanne d’Arc de la démocratie ». Pauvre Charlotte ! contrainte de promener ses vingt-deux ans jusqu’à la guillotine dans cette barque chargée à ras bord. La seule cause dont Onfray dispense Corday d’être la figure de proue, c’est le féminisme. Un oubli, peut-être, ou une intuition…

 C’est qu’en effet, sans spéculer sur la conscience d’elle-même de la jeune femme comme incarnation du courage féminin, allié à la vertu des vierges et au goût du martyre (1) il est possible de montrer que le coup de poignard de Charlotte Corday eut pour immédiate victime collatérale, les femmes révolutionnaires et, à Paris, leur organisation spécifique, la Société des Citoyennes Républicaines révolutionnaires. Je me propose développer ce point dans mon ouvrage en préparation sur les clubs de femmes.

 À l’opposé des bâclages idéologiques d’un Onfray, Guillaume Mazeau a publié l’un des livres les plus stimulants sur la Révolution qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années : Le Bain de l’histoire. Charlotte Corday et l’attentat contre Marat 1793-2009 (Champ Vallon ; préface de Jean-Clément Martin). J’en recommande chaudement la lecture.

 Note

(1) Qualités que l’on peut s’étonner de voir célébrer par un athée proclamé, doublé d’un partisan d’une « érotique solaire ».

 « Halte aux impostures de l’histoire ! »

par Guillaume Mazeau

Maître de conférences à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne

Le Monde, 22 avril 2010

Avant même sa parution, le dernier livre de Michel Onfray contre Freud fait déjà l’objet d’un violent débat. Beaucoup de bruit pour rien ? L’historienne de la psychanalyse Élisabeth Roudinesco n’exagère-t-elle pas en décrivant Onfray comme un usurpateur qui réhabilite les thèses de l’extrême droite ? Bien au contraire. Les dérives d’Onfray ne sont pas nouvelles. En 2009, il a publié une apologie de Charlotte Corday (La Religion du poignard. Éloge de Charlotte Corday, Galilée). Plutôt bien accueillie par les médias, cette histoire est pourtant historiquement médiocre et politiquement scandaleuse.

 Dans ce brûlot truffé d’erreurs grossières, Onfray veut montrer que Charlotte Corday peut aujourd’hui inspirer ceux qui, lassés d’une gauche impuissante et rongée par les luttes fratricides, restent attachés à l’action et à la vertu. Marat, censé personnifier cette classe politique dévoyée, est stigmatisé comme un charlatan, un fou et un dictateur… Presque à chaque page, le lecteur se voit infliger les citations les plus haineuses, inventées de toutes pièces. Ainsi, Marat n’a jamais dit : “Je voudrais que tout le genre humain fût dans une bombe à laquelle je mettrais le feu pour la faire sauter” (p. 27)…

 Non, les élites politiques de la Révolution n’étaient pas toutes corrompues. Non, les sans-culottes ne peuvent pas être décrits comme des sauvages. Onfray croit-il vraiment que le cannibalisme était une pratique fréquente sous la Révolution ? Comment peut-il réduire la Terreur à une immense giclée de sang due à des meurtriers en série comme Marat ou Sade (chap. 9) ? Surtout, jamais Charlotte Corday n’a été athée ni libertaire, mais une noble défendant une conception conservatrice des rapports sociaux et de la religion.

 Affectant la posture du visionnaire incompris des élites parisiennes, Onfray balaye d’un revers de main les centaines de travaux scientifiques publiés depuis au moins quarante ans, qui contredisent ces caricatures. Michel Onfray se rend-il compte que presque tout ce qu’il dit ne provient d’aucune source, d’aucune archive, mais de mémoires ou d’écrits apocryphes pour la plupart publiés au XIXe siècle par l’historiographie catholique et royaliste ?

 Travail de sape

 Ainsi, tout ce qu’il dit sur le procès et l’exécution de Corday est tiré des Mémoires de Sanson… en réalité écrits par le jeune Balzac à l’orée des années 1830 ! La plupart des anecdotes liées à la personnalité de l’assassin de Marat ont, quant à elles, été inventées un demi-siècle après les faits par Mme de Maromme… une fervente légitimiste !

 Cette désinvolture vis-à-vis des sources réduit cet essai à ce qu’il est : une mauvaise paraphrase de la droite cléricale et monarchiste du XIXe siècle. Parmi tous les écrits sur Charlotte Corday, celui qui ressemble le plus à l’éloge d’Onfray est d’ailleurs la pièce de Drieu La Rochelle, jouée sous l’Occupation en zone libre et inspirée de cette même famille de pensée.

 Adepte de la “religion du poignard”, Michel Onfray trahit pourtant l’inventeur de l’expression : Jules Michelet. Celui-ci avait fait l’éloge de la résistance à l’oppression en 1847 pour expliquer les causes de l’assassinat de Marat, en reprenant un argument proposé par Adolphe Thiers vingt ans plus tôt. Mais le contexte était bien différent : ces deux historiens engagés étaient alors confrontés à des régimes monarchiques autrement plus liberticides que le nôtre ! La justification pour l’action violente ressemble plutôt ici à celle que proposait en 1933 Maurice d’Hartoy, le fondateur des Croix de feu, dans le manifeste du “Comité Corday”…, intitulé Dictature.

 La récupération de ce patrimoine et des arguments de l’extrême droite est malhonnête car, comme auteur, Onfray exerce une certaine responsabilité : en l’absence de notes de bas de page et d’une bibliographie sérieuse, il ne donne jamais à ses lecteurs les moyens de vérifier ses affirmations. En vérité, la Charlotte Corday d’Onfray n’a jamais existé… que sous la plume des hommes proches de la droite fascisante.

 Dans les années 1930, ceux-ci suggéraient qu’il était possible de sortir du “déclin français” en stigmatisant les politiques et en prêchant la violence. Lorsqu’elles sont commises par un des auteurs les plus médiatiques et les plus aimés du grand public et qu’elles passent inaperçues dans la critique, ces révisions de l’Histoire et ces dérives idéologiques participent d’un lent travail de sape contre les valeurs démocratiques. Sans conduire à dénigrer l’ensemble des initiatives d’Onfray, elles doivent donc être dénoncées avec la plus grande fermeté. On ne peut être spécialiste de tout. Michel Onfray ferait bien d’en tirer quelques enseignements.