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Fin janvier 1790, Chalier (1747-1793), révolutionnaire confirmé qui a participé à la prise de la Bastille, est de retour à Lyon où il a passé sa jeunesse, élève des Dominicains. De là, il écrit beaucoup. À Prudhomme, par exemple, le 27, qui publie un large extrait de sa lettre dans ses Révolutions de Paris (n° 30). De manière plus étonnante, quatre jours plus tôt, il rend compte de son voyage à Théroigne de Méricourt, dans une lettre dont Élisabeth Roudinesco cite quelques lignes dans sa biographie de Théroigne (p. 52 ; voir Bibliographie ci-après). Roudinesco indique, de manière erronée, que le document est inédit. Il a été publié dans la revue d’Alphonse Aulard La Révolution française, en 1931 (t. 84, p. 157-159).

 Ne manquant pas d’admirateurs attirés à la fois par la beauté que les contemporains lui reconnaissent et par sa fougue révolutionnaire et féministe, Théroigne de Méricourt joue un rôle politique réel. C’est elle qui suggère au député Gilbert Romme de créer un club réunissant certains habitués de la Tribune des Feuillants à l’Assemblée (Romme est à l’origine du règlement du 1er février 1790 qui prévoit que le public élit lui-même un «inspecteur», chargé de l’accueil et de la police de la tribune*).

Le nouveau club prend pour nom Société des Amis de la loi et se réunit, en janvier et février 1790, chez Théroigne, dans l’hôtel de Grenoble, rue du Bouloi (Paris 1er). La première séance date du 10 janvier (1). Rétrospectivement, et faute d’une étude particulière qui, à ma connaissance, n’a jamais été menée, la relation plus que cordiale dont atteste cette lettre entre le jacobin Chalier et Théroigne peut surprendre. Sans doute, outre la personnalité originale de Théroigne, la période est-elle un facteur d’explication. À la fin janvier 1790, les clivages politiques sont tout juste en train de se dessiner ; le règlement de la nouvelle Société des Amis de la Constitution (les Jacobins) est voté le 8 février.

 Comme l’indique la présentation de La Révolution française, que je reproduis en introduction au document, le texte en dit davantage sur son auteur que sur sa destinataire : son appréciation de l’esprit aristocratique des Lyonnais, son aimable intention de faire recevoir Théroigne comme « membre honoraire » de la société patriotique et la manière toute « fraternelle » dont il l’appelle « chère sœur ».

Je dis « fraternelle », au sens où les premières sociétés mixtes populaires (ce ne sont pas les premières sociétés mixtes) s’intituleront en 1791 « sociétés fraternelles ». La fraternité, à priori très masculin « régime des frères », se définissant ici elle-même du fait qu’elle accueille — en tant qu’égales — les « sœurs », ce qui n’est pas rien, et ne me paraît pas avoir été suffisamment considéré.

On notera encore que si l’expression « humble et obéissant serviteur » appartient au registre classique de la politesse et de la galanterie, « votre digne émule » semble marquer une véritable admiration politique.

 Présentation dans La Révolution française

« Voici le dernier envoi que nous ait fait notre collaborateur de Vienne, M. Léon Ruzicka, dont nous avons eu le regret d’annoncer le décès dans notre dernier numéro (p. 77, note 1). Il s’agit d’une lettre de Chalier, le révolutionnaire lyonnais, à Théroigne de Méricourt. Cette lettre se trouvait parmi les papiers de la destinataire, saisis lors de son arrestation à La Boverie (Luxembourg), en février 1791, et elle est aujourd’hui, en original signé, dans le dossier du procès subi par Théroigne à Kufstein (Œsterreichisches Staatsarchiv de Vienne, Varia Frankreich, vol. LV, fol. 17). Elle révèle un fait jusqu’ici ignoré, les relations de Chalier et de Théroigne. De plus, elle contribue à éclairer la psychologie de son auteur. En voici le texte »

 

Lettre de Joseph Chalier à Théroigne de Méricourt

 

À Mademoiselle

 Mademoiselle Théroigne,

Rue de Bouloy, hôtel de Grenoble.

 Lyon, 23 janvier 1790.

 Mademoiselle,

 Je vous avois bien promis de vous écrire le 20 ou 21 courant au plus tard ; mais je n’avois prévu le chapitre des événements, page Charenton, où il a fallu, par l’étourderie du postillon, y faire raccomoder une branche du ressort de ma voiture, verset Rouvrai (2), où encore Les roux ont eu besoin de queque secour pour me conduire sûrement à Lyon. Ce qui m’a fait perdre près de douze heures de temps. J’ai encore été obligé de rester une journée à Mâcon pour complaire au désire de mes amis. Je m’y suis déterminé d’autant plus volontiers que jai trouvé les uns aristocrates, les autres à demi. J’avois trop de belles choses à leur annoncer pour leur conversion pour ne pas être presque sûr d’y réussir. Je la douce joye de vous apprendre que je les ai laissés les uns dans de bonnes dispositions à devenir patriotes, les autres dans l’admiration et le respect qui est justement dû aux sages décrets de notre auguste Assemblée nationale.

 Je suis enfin arrivé hier à soir chés moi en bonne santé, à un rhume près qui séchera. J’ai eu bien du chagrin d’entendre dire que, sans attendre les décrets pour l’organisation des officiers de la garde nationale (3), les anciens avoyent donné leur démission sans vouloir prêter serment entre les mains des officiers municipaux, effrayés par une assemblée prématurée convoquée dans l’église des Jacobins par des patriotes mal organisés et emportés par un zèle indiscret. Je n’approuve point du tout leur conduite ; elle est illégale, puisqu’elle devance les ordres de l’Assemblée nationale qui auroyent prescrit la forme des assemblées et la manière d’y procéder à la nomination des dits officiers commandant la garde nationale. J’apprends qu’ils sont déjà tous nommés ou par gabale ou par acclamation ; mais ne dois-je pas tonner hautement contre une telle démarche ? Je regarde tous ces gens là comme des amphibies, des batards, et s’ils ne protestent pas eux-mêmes contr’une telle nomination, qui pouroit avoir des suites les plus fàcheuses jusques à ce qu’en fin les décret de l’Assemblée nationale paroissent en cette ville pour que cela s’opère conformément à l’esprit de notre sublime et étonnante Révolution. Vous ent entendrés sûrement parler par les papiers publics. Je pense que les bons patriotes seront de mon avis. Car Dieu nous préserve de Janus et des impatriotes ! Je préférerais un aristocrate découvert mille fois à un patriote froid et hypocrite.

 Demain il y a assemblée à notre Société patriotique. Je my rendrés pour y faire la motion d’admettre des membres honoraires. Je me ferai un plaisir infini de vous annoncer pour être la première, et on se réjouira sans doute [de] vous posséder et agréger dans la dite Société.

 Mes suivantes vous en instruiront. En attendant, le motif de la présente e[s]t pour vous annoncer que la confédération dont je vous avois parlé aura son effet le 31 de ce mois. C’est-à-dire que les gardes nationales de Dauphiné et du Vivarais se rendront aux pleines de Valence aussi, mais dans leur province respective à un lieu déterminés que j’ignore, après que la susdite sera opérée ; et successivement cela s’exécutera dans tout l’empire, excepté, malheureusement, à Lyon. O Grand Dieu ! combien cette ville est aristocrate ! Mais comptés sur ma fermeté, sur ma constance et mon dévouement le plus pur pour le bonheur de la Révolution qui nous rend tous frères et des hommes.

 Aussi, ma chère sœur, restés à Paris. Votre présence y est on ne peut plus nécessaire. Quand la Constitution sera achevée, vous me comblerés de joye et de contentement de vouloir bien me procurer alors le doux plaisir de vous témoigner en cette ville mon vif et inaltérable attachement, comme le haut degré de considération, de respect et d’amour le plus pur.

 Votre très humble et obéissant serviteur,

 Votre digne émule,

 CHALIER

Notes

(1) Sur les débuts de ce club et le rôle de Théroigne, je suis l’article d’Alessandro Galante Garrone « Gilbert Romme et les débuts de la Société des “Amis de la loi” », in Gilbert Romme (1750-1795) et son temps, Actes du colloque tenu à Riom et Clermont les 10 et 11 juin 1965, PUF, 1966 [disponible sur Google Books].

(2) Note de La Révolution française : Rouvray. Côte-d’Or, sur la route de poste entre Avallon et Autun.

(3) Note de La Révolution française : Sur cette affaire et sur le rôle qu’y a joué Chalier, voir Maurice Wahl, Les Premières années de la Révolution à Lyon, Paris, 1894, p. 125 sqq.

*S’il s’agit donc bien en quelque sorte d’un «club des Feuillants», comme une rédaction maladroite me l’a fait suggérer dans la  version initiale de cette note, il ne doit pas être confondu avec ce qu’il est convenu d’appeler le Club des Feuillants, c’est-à-dire la Société des Amis de la Constitution séante aux Feuillants, laquelle est une scission du club des Jacobins qui n’aura lieu qu’en juillet 1791.

Bibliographie

Roudinesco, Élisabeth, Théroigne de Méricourt. Une femme mélancolique sous la Révolution Seuil, 1989.

Eynard, Georges, Joseph Chalier bourreau ou martyr 1747-1793, Éditions lyonnaises d’art et d’histoire, 1987.

Sur les rapports entre Romme et Théroigne: Gilbert Romme, histoire d’un révolutionnaire 1750-1795, Flammarion, 1971.

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