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Il existe, semble-t-il, une « légende historienne » selon laquelle la Convention aurait décrété obligatoires les termes citoyen et citoyenne. Annie Geffroy y fait allusion dans le Dictionnaire des usages socio-politiques : « Je ne trouve pas trace de tels décrets ; ce qui s’en rapprocherait le plus est l’arrêté de la Commune insurrectionnelle du 22 août 1792 (1). »

Il sera écrit aux ministres pour les inviter à ne plus se servir du mot monsieur dans les lettres qu’ils adressent aux membres du conseil [de la Commune] et à y substituer celui de citoyen. (Procès-verbaux de la Commune de Paris, édités par M. Tourneux, p. 53.)

Dans un ouvrage collectif de 2012, Jean-Luc Chappey parle de « la décision de la Convention de bannir (31 octobre 1793) les termes de madame et de monsieur pour les remplacer par citoyenne et citoyen (2). » La date indiquée ici a de quoi retenir notre attention : il eût été piquant, en effet, que fût institutionnalisé le terme citoyenne le lendemain de l’interdiction des clubs féminins…

À défaut de la mention d’une source, la date du 31 octobre permet de se reporter aux Archives parlementaires, et de trouver peut-être une seconde origine de la rumeur. En effet, la Convention entend ce jour la pétition du citoyen Malbec (Aulard dira — voir ci-après — Nalbec), approuvée par « toutes les sociétés populaires » de Paris, qui réclame l’interdiction de « la seconde personne du pluriel lorsque nous parlons à un seul », bref le tutoiement obligatoire. Basire propose que la Convention prenne un décret en conséquence, mais on se contente, sur l’avis de Philippeaux, de décréter la mention honorable et l’insertion au Bulletin(3). Nulle mention des termes citoyenne et citoyen.

Aulard avait traité de cette question, estimant qu’elle « mérite autre chose que les dédains de l’histoire (4) » :

Basire aurait voulu un décret qui rendit le tutoiement obligatoire. Mais la Convention s’y refusa, et, se rangeant à l’avis de Philippeaux, décréta “que la pétition du citoyen Nalbec serait insérée au Bulletin avec invitation à tous les citoyens à n’user dans leur langage que d’expressions propres à pénétrer tous les esprits des principes immuables de l’égalité” (Procès-verbal, t. XXIV, p. 226).

Le 21 brumaire, Basire revint à la rescousse [sic] et redemanda un décret impératif. Mais Thuriot objecta que la réforme n’était pas encore assez mûre dans l’opinion, et qu’il fallait attendre que la raison eût fait plus de progrès. La Convention passa à l’ordre du jour.

 Il faut noter cependant que certaines sociétés populaires attachaient une réelle importance à cette question. Ainsi, la société de Ville-sur-Tourbe (Marne) décide-t-elle, d’ailleurs tardivement (20 ventôse an II—10 mars 1794), d’une amende de vingt cinq sols, au bénéfice des défenseurs de la patrie, pour qui prononcerait des mots « tenant encore de l’ancien régime ». À l’origine de cette décision, la bévue du citoyen Gigault qui, « oubliant le langage d’un vrai républicain, s’éta[it] permis de donner aux citoyennes le titre de dames en pleine société (5). »

 Annie Geffroy, dans l’article déjà cité, souligne le « scandale » que constitue l’appellation citoyenne :

L’appellatif citoyenne, par la non-spécification maritale, et par sa discordance avec le statut légal des femmes, constituait un double scandale : ce scandale cesse avec le Consulat. […] La généralisation de citoyenne marque donc un changement plus important que pour citoyen : le nouvel appellatif remplace bien sûr le système ancien, mais il fait beaucoup plus, puisqu’il supprime toute spécificité du statut marital ! Jeune ou vieille, mariée, célibataire ou veuve, toute femme reçoit un appellatif propre, citoyenne, qui la rattache à la collectivité politique sans passer par l’intermédiaire d’un homme. C’est là que je vois la véritable nouveauté qui s’installe en 1792, qui disparaît vers 1800, et dont le français d’aujourd’hui n’a pas retrouvé l’équivalent.

Les termes Monsieur et Madame, à la connotation aristocratique difficile à percevoir aujourd’hui, seront également bannis des noms de rues et de villes. Baume-les-Messieurs (Jura) devient Baume-le-Jura, et Vanault-les-Dames (Marne), Vano-les-Frères (6). La « révision » ne s’opère pas toujours au détriment du genre féminin : à Paris, la rue Madame (section Mutius-Scaevola, aujourd’hui 6e arr.) est rebaptisée en 1793 rue des Citoyennes, nom qu’elle conservera jusqu’en 1800 (7).

Notes

(1) Geffroy, Annie (dir.), Dictionnaire des usages socio-politiques (1770-1815), fasc. 4, Désignants socio-politiques, 2, 1990, p. 73.

 (2) Chappey, Jean-Luc ; Gainot, Bernard ; Mazeau, Guillaume ; Régent, Frédéric ; Serna, Pierre, Pour quoi faire la Révolution, p. 129, Marseille, 2012. Même «information» (toujours sans source) à l’article «Tutoiement» du Dictionnaire des curiosités La France de la Révolution, d’Antoine de Baecque, Tallandier, 2011.

 (3) Voir différents comptes rendus dans AP, t. 78, p. 84-85 et 91-93.

 (4) Aulard, François-Alphonse, « Le tutoiement pendant la Révolution », La Revue bleue, janvier-juin 1898, pp. 626-628.

 (5) Berland, Just, « Appellations révolutionnaires et changements de noms de communes, particulièrement dans le département de la Marne, de 1790 à l’an VI », Mémoires de la société d’agriculture, Commerce, Sciences et Arts du département de la Marne, 2e série, t. XI, 1907-1908, p. 373.

 (6) Ibidem.

 (7) Hillairet Jacques, Dictionnaire historique des rues de Paris, 1960, t. 2.

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Un lecteur me suggère d’indiquer la référence d’un article de Philippe Wolff, sur un sujet voisin, paru en 1990 dans les Annales historiques de la Révolution française : «Le tu révolutionnaire».

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