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J’ai déjà eu l’occasion de signaler ici l’ouvrage de Janet Burke & Margaret Jacob, Les Premières Franc-maçonnes au siècle des Lumières (Presses universitaires de Bordeaux, 2011, 17 €) et la mention qu’elles font, dans les années qui précèdent immédiatement la Révolution, de loges maçonniques « féminines ». Les guillemets s’imposent, puisque ces loges sont dites d’ « adoption », c’est-à-dire reliées à une loge masculine. On va voir que la cohabitation partielles des sexes et la supposée infériorité hiérarchique des loges d’adoption n’a pas empêché l’élaboration d’un discours franchement féministe qui annonce, et parfois dépasse les luttes des femmes républicaines et révolutionnaires de la période 1789—1793. Voilà ce qu’en disent les auteures aux pp. 114-115 du chapitre III, intitulé « La franc-maçonnerie française, les femmes et la critique féministe » :

 Le haut grade d’“Amazonnerie anglaise” est plus remarquable encore. On ignore le nombre de femmes à qui ce grade fut effectivement conféré mais l’existence de plusieurs exemplaires indique qu’il ne s’agissait pas d’un grade isolé, propre à une ou deux loges. Un nombre significatif d’éléments inhabituels de ce rituel montre bien que les femmes ont une position tout à fait nouvelle dans la hiérarchie de la loge. […] La figure principale, comme dans la “Sublime Écossaise”, est une femme : la reine des Amazones. C’est elle qui dirigeait la cérémonie, en dépit de la règle maçonnique qui imposait au Maître de loge de diriger tout rituel d’adoption.

À la fin de l’ouvrage, les auteures ont fait figurer la reproduction en fac-similé, sur quatorze pages, d’un manuscrit décrivant la réception d’une nouvelle « amazonne ». D’une assez belle écriture, le document est néanmoins difficile à lire, en raison de la réduction du texte due à la photographie, et d’autant plus que la piètre qualité de la reliure impose de grandes précautions dans la manipulation du livre. Je me suis livré au travail de transcription des passages du texte qui sont les plus intéressants du point de vue de ma recherche.

C’est d’abord l’usage même du terme « Amazonnes » (avec deux « n ») qui frappe. La référence à la légende des Amazones, telle qu’elle se lit notamment chez Diodore de Sicile, est explicite : il est question de la localisation du « Conseil » dans « une île du fleuve Thermodon », en Asie mineure, fleuve que l’on trouve mentionné dans le récit du 9e des travaux d’Héraclès, lequel tue la reine des Amazones. L’autre marqueur légendaire « classique » est la mention du sein coupé, qui fournit l’étymologie du terme amazone, et serait destiné à faciliter le maniement de l’arc. Notons qu’au début de la cérémonie d’initiation décrite par notre manuscrit, le « Grand Patriarche » prend sous le fauteuil de la reine un carquois qu’il passe à l’épaule de l’impétrante en lui disant : « Amazos ; c.à.d. Vous êtes Amazonne ». La reine « lui découvre une partie de la mamelle gauche et lui couvre la droite du nœud de ruban que l’agrégée tient dans sa main ».

Faute, peut-être, de disposer de références contemporaines et plus attestées de maniement des armes par les femmes, les maçonnes s’inscrivent délibérément dans une filiation poétique et légendaire, dont elles tirent néanmoins des conséquences immédiates. D’ailleurs, la légende des Amazones, dont la vivacité ne se dément pas de nos jours (voir ci-après la note sur la série télévisée Xena princesse guerrière), permet de ne pas limiter l’ambition des Amazonnes du XVIIIe siècle à l’usage de la force comme on le verra plus loin.

CMC La Liberté

La Liberté. Gravure maçonnique (CMC, La Haye)

 On retrouve durant la Révolution française, le terme Amazones revendiqué par des femmes qui s’organisent pour être reconnues et affirmer leur place dans le mouvement de la révolution. Il se rencontre également dans la bouche des autorités masculines, parfois avec une nuance de péjoration ironique, mais non dans tous les cas, comme le montre l’exemple qui suit.

En réponse aux Dames d’Alençon venues accueillir les fédérés de retour de Paris, en 1790, lesquels leur ont confié leurs sabres le temps de la cérémonie, un officier déclare :

Braves Héroïnes, respectables Amazones, veuillez-bien recevoir mes respects, mes hommages, & ceux de tous nos frères & Compagnons d’armes ; nous sommes tous dans l’admiration de votre patriotisme, de votre civisme : votre énergie affermit encore notre courage, & si nos armes en nos mains sont l’effroi des ennemis de la Patrie, en les déposant à vos pieds elles deviennent le gage de notre amour, de notre respect, & de notre fidélité pour un sexe enchanteur, qui doit remplir la France d’un nouveau Peuple de Héros !

Source : Arrivée des bannières de différens Départemens, à Alençon, À Alençon, de l’Imprimerie de Veuve MALASSIS l’aîné, Imprimeur du Roi, 4 p., [1790].

 La même année, à Aulnay en Poitou, des citoyennes annoncent s’être groupées :

Désirant de donner à la Nation des preuves de notre patriotisme, nous avons, à l’exemple de nos concitoyens, formé entre nous une milice sous le titre d’Amazones nationales.

 Source : Le Courrier de Paris dans les provinces et des provinces à Paris, n° VII, mardi 11 mai 1790.

 Outre l’usage des armes, ce qui n’est déjà pas une mince réappropriation d’une prérogative masculine, les Amazonnes prérévolutionnaires entendent en tout « secouer le joug des hommes ». Ceux qui refuseraient de « se soumettre » seront regardés comme « tyrans ». Il est intéressant de remarquer comment s’argumente cette volonté de puissance. En effet, les Amazonnes puisent dans leur rôle biologique de mères la légitimité de la suprématie à laquelle elles prétendent. Voilà qui subvertit violemment l’assignation des citoyennes à leur rôle reproducteur, qui sera une antienne révolutionnaire. Certes, diront bon nombre de révolutionnaires mâles, les femmes sont très respectables, en tant qu’amantes et en tant que mères, mais leur rôle principal est d’enfanter et d’éduquer. Donc, tout ce qui risque de les détourner du foyer et de leur devoir d’éducatrice nuit à la famille et à la Nation et doit être proscrit.

 Les Amazonnes, au contraire, affirment « qu’il est naturellement honteux aux femmes d’obéir à ceux qu’elles mettent au monde, qu’elles alaitent & qu’elles élèvent ». Naturellement honteux aux femmes d’obéir : voilà Rousseau prié de poursuivre ses promenades solitaires en marchant sur les mains, la tête en bas !

 Que veulent-elles les Amazonnes ? Tout ! « L’étude des sciences, les dignités, les charges de l’etat & le maniement des armes. » Comment ? Par le regroupement dans l’ordre des Amazonnes de celles qui « ont donné des preuves de leur intelligence sur les privilèges naturels en réduisant les hommes à leurs devoirs. » Il ne s’agit ensuite que de lever « le rideau de l’imposture » qui voile les connaissances qu’on veut leur cacher. Et cela passe notamment par la langue — notation très moderne et hélas toujours d’actualité. Sus au « faux des grammaires, [à] l’illusion des méthodes & la barbarie des termes que la férocité des hommes a répandu sur les sciences à dessein d’en priver le beau sexe ».

CMC La Vérité

La Vérité. Gravure maçonnique (CMC, La Haye)

 Ainsi la légende du peuple des guerrières fournit les éléments d’une utopie concrète aux Amazonnes réelles, et les termes — formulés avec quelle énergie ! — de leurs serments.

Mentionnons encore — comme un clin d’œil aux militantes du groupe «La Barbe» —, ce passage, au début de la cérémonie, lorsque le Grand Patriarche remet à l’initiée le Delta, emblème maçonnique, et ajoute: «Mettés aussi cette barbe pour preuve de sagesse, d’expérience et de bon conseil».

 Pour la transcription, j’ai respecté l’orthographe d’origine ; j’espère n’avoir pas commis d’erreur d’interprétation ; les lectrices et lecteurs du texte original complet ne manqueront pas de me les signaler si nécessaire (un détail qui n’entraîne pas de contresens : je ne suis pas certain de distinguer le signe « & » de la conjonction « et » écrite en toutes lettres).

 Peut-être à la suite d’un de ces caprices informatiques dont l’édition moderne est prodigue, la localisation du texte manuscrit n’apparaît pas dans l’ouvrage. Cependant, la mention « Maurerische Bücher-Sammlung von Georg Kloss » sur la fiche de bibliothèque photographiée, m’a permis d’identifier le document comme figurant dans les collections de la bibliothèque du Cultureel Maçonniek Centrum Prins Frederick à La Haye (Fonds Georg Kloss, manuscript cote : 240 E 123). Georg Kloss (1787-1854), était médecin, franc-maçon, et grand collectionneur d’ouvrages sur la maçonnerie.

 L’extrait choisi s’ouvre sur l’interrogatoire de la nouvelle initiée sur les lois des Amazonnes, dont elle doit montrer qu’elle les a assimilées. La lettre D indique les demandes, la lettre R, les réponses.

D. Qu’ordonnent ces lois ? = R. Quatre commandemens p[rinci]paux.

D. Quel est le premier ?

R. Il ordonne aux femmes de secouer le joug des hommes, & de regarder comme des tyrans ceux qui refusent de se soumettre à leurs ordres.

D. Pourquoi cela ?

R. Parce qu’il est naturellement honteux aux femmes d’obéir à ceux qu’elles mettent au monde, qu’elles alaitent & qu’elles élèvent.

D. Ne serait-il pas également honteux aux hommes de leur obéir ?

R. Non. = D. Pourquoi ?

R. Pour que l’amour, qui est un mouvement de la nature, ayant, de tout tems aservi la volonté des hommes sous le joug de l’objet qu’ils aiment, il s’ensuit que la tyrannie seule a pu les pousser à priver le beau sexe des connaissances, des emplois qu’ils devraient au moins partager avec lui.

D. Quels sont ces connaissances & ces emplois ?

R. L’étude des sciences, les dignités, les charges de l’etat & le maniement des armes.

D. Pourquoi dites-vous que c’est par la tyrannie qu’elles en sont privées ?

R. Parceque les hommes craignent la subtilité de leur esprit & l’intrépédité de leur courage ; prenant un soin extrême de les faire élever dans la mollesse & l’oisiveté, pour couper en elles la racine de toutes les vertus naturelles.

D. Les femmes de ce siècle peuvent-elles les pratiquer puisque cela n’est pas d’usage aujourd’hui ?

R. Oui, en se faisant recevoir du Conseil, afin de parvenir aux grades qui sont composés de ces sciences.

D. Combien y a-t-il de gardes ? = R. Cinq.

D. Quels sont-ils ?

R. L’Amazonique, le Mathématicien, le Rhétoricien, le Physicien & le Philosophe.

D. Que contient l’Amazonique ? = R. Le prix, le mérite & la valeur du beau sexe.

D. Que lui enseigne-t-il ? = R. L’usage de son esprit & de ses forces.

D. Qu’entendés-vous par les forces de son esprit ?

R. L’exercice & le maniement des armes.

D. Quel âge avés-vous ? = R. Treize ans.

D. Pourquoi répondés-vous ainsi ?

R. Parceque les anciennes Amazonnes ne menaient leur fille à la guerre qu’à l’âge de treize ans. C’est pourquoi aussi on n’admet personne au Conseil au dessous de cet âge.

D. A quel âge leur donnait-on les sciences ?

R. Lorsqu’elles avaient donné des preuves de leur courage dans les combats en faisant des prisonniers. C’est pourquoi on ne communique les autres grades aux Amazonnes de ce siècle qu’après qu’elles ont donné des preuves de leur intelligence sur les privilèges naturels en réduisant les hommes à leurs devoirs.

D. Mais ces grades scientifiques dont vous parlés ne sont-ils pas plutôt capables de décourager le beau sexe sur l’entreprise du rétablissement de ses droits que de l’y exciter.

R. Non, parceque l’auteur de la nature ayant partagé les intelligences avec une parfaite égalité, dans l’un & l’autre sexes, lors de la création, il s’ensuit que toutes les connaissances leur étant communes seront comprises avec facilité, lorsqu’on aura tiré le rideau de l’imposture qui les voile aujourd’hui.

D. Qu’entendez-vous par le rideau de l’imposture ?

R. J’entends le faux des grammaires, l’illusion des méthodes & la barbarie des termes que la férocité des hommes a répandu sur les sciences à dessein d’en priver le beau sexe & ceux d’entr’eux qui le méprisent.

D. De quelle manière ces grades montrent-ils donc ces sciences ?

R. A l’exemple du créateur, sous le joug de la raison & du plaisir.

D. Quelle est la 3e loi des Amazonnes ?

R. La communauté des biens en parts égales entre les Amazonnes et les Patriarches.

D. Quels étaient les Patriarches, & pourquoi entrent-ils en partage ?

R. C’est que, lors de la défaite des Seythiens, il ne resta dans la ville que des hommes très agés dont la plupart étaient pères des Amazonnes ; & les reines ordonnèrent qu’ils auraient entrée au conseil, afin de les aider de leurs prudence & valeur & expérience ; & qu’en reconnaissance, ils partageraient les biens du royaume, à parts égales, avec les Amazonnes.

D. Que nous enseigne cette loi ?

R. Les secours, les services & l’assistance que tous les agrégés doivent se rendre mutuellement dans tout l’univers.

D. Quelle est la 4e loi ?

R. De ne se choisir d’époux que parmi les prisonniers.

D. Comment les Amazonnes se conduisaient-elles dans le mariage ?

R. Elles observaient trois choses : l’autorité sur leurs époux, l’exclusion des enfans mâles, & l’éducation de leurs filles.

D. Expliqués-nous la première ?

R. Leurs epoux n’avaient aucun droit judiciaire, & elles les excluaient de leur lit pendant la guerre.

D. Quelle instruction doit-on tirer de cette conduite ?

R. Elle enseigne aux Amazonnes modernes à maintenir l’ordre Amazonnique dans toute sa pureté ; & d’en exclure les hommes qui voudraient innover ou contredire leurs privilèges.

D. Expliqués-nous la seconde ?

R. Les Amazonnes chassaient du royaume leurs enfans mâles aussitôt qu’ils pouvaient marcher.

D. Pourquoi cela ?

R. Parce qu’elles craignaient qu’ils ne s’arrogeassent le droit dont leurs pères jouissaient.

D. Expliqués-nous la troisième ?

R. Les anciennes Amaz. élevaient leurs filles au maniement des armes après leur avoir brulé la mamelle droite.

Xena Blog

* Xena princesse guerrière est une série télévisée américaine et néo-zélandaise qui décrit les aventures de l’héroïne dans une Antiquité de fantaisie. Diffusée pour la première fois entre septembre 1995 et juin 2001, la série est, à l’heure où j’écris ces lignes, rediffusée sur Gulli. Le doublage de la version française tend à éluder les propos tendres échangés entre Xena (Lucy Lawless) et sa fidèle Gabrielle (Renée O’Connor), ce qui n’empêche pas Xena d’être une icône du folklore lesbien moderne. D’après le magazine Têtu (en ligne, 24 août 2011) : « Les dialogues et les situations sont peu à peu devenus plus explicites par la volonté de l’actrice principale et de son mari, producteur de la série, surtout dans les trois dernières saisons. »