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Les conditions matérielles de la recherche (1)

Je republie ici les « récriminations » qui ouvraient mon premier ouvrage consacré aux Enragé(e)s : Deux Enragés de la Révolution, Leclerc de Lyon et Pauline Léon, 1993, Éditions La Digitale (voir lien dans la colonne de gauche). Je n’ai pas cru devoir en retrancher les quelques lignes de remerciements et la dédicace à Théo.

RÉCRIMINATIONS

Les universitaires, historiens ou non, ont coutume de faire précéder leurs ouvrages d’une dédicace à l’épouse dévouée et aux bons maîtres qui leur ont prodigué l’une des bouillons chauds, les autres des encouragements, le temps qu’a duré leur labeur. Tant d’amour domestique et de confraternité ne peuvent laisser insensible, aussi ne me plaindrais-je que d’un étrange silence.

En effet, un historien peut fort bien consacrer le meilleur de son temps à étudier la vie des journaliers agricoles au dix-huitième siècle et juger déplacée toute confidence sur les conditions matérielles de sa propre activité. Gêné peut-être par le salaire que lui verse l’État, il accepte sans broncher d’être traité comme importun dans les lieux où il est contraint d’effectuer ses recherches : bibliothèques et centres d’archives.

Étranger au sérail, et peu soucieux d’y entrer, je ne crains pas d’encourir la réprobation de mes pairs, aussi donnerai-je au lecteur un bref aperçu du monde kafkaïen où se meut le chercheur. Que l’on ne s’imagine pas que j’ai délibérément choisi des situations archaïques, appelées à disparaître. Au contraire, la modernité informatique aggrave les choses. C’est ainsi qu’aux Archives nationales, le nombre maximum de documents qu’un lecteur peut consulter chaque jour est de 5. Il était de 10 en 1980, et supérieur encore avant l’introduction de l’informatique, de sorte qu’il devrait être possible à un habile mathématicien de calculer dans combien d’années on pourra vérifier, chez soi, par télépathie, que l’on n’a droit à aucun document. [Voir ici-même la pétition contre la suppression de la Salle des inventaires aux AN, à Paris.]

Il faudrait un chapitre entier pour expliquer comment la complexité du système de commande et de restitution des documents, combinée aux contraintes horaires, aux pannes, et à l’insuffisance chronique de personnel (contre laquelle le personnel existant déclenche périodiquement des mouvements de grève) rendent aux Archives nationales certaines recherches problématiques. Ainsi l’étude de registres alphabétiques : il m’est arrivé de consulter, en vain, cinq registres, à raison de dix minutes chacun. L’après-midi se termine après une heure de travail, et épuisement du quota journalier autorisé.

Une solution, que j’ai pratiquée, consiste à réserver d’autres ouvrages à la Bibliothèque nationale, dont le département des imprimés ferme à 20 heures contre 18 heures aux Archives, et à fréquenter les deux dans la même journée. Ce procédé conduit à immobiliser inutilement les ouvrages, mais qu’importe ! Le département des manuscrits de la B.N. a d’ailleurs trouvé une solution cocasse : toute réservation y est impossible, le premier chercheur arrivé s’adjuge le document ! [N’ayant pas eu l’occasion de fréquenter ce département depuis longtemps, j’ignore si cette curiosité est toujours d’actualité.] Pour achever de se distinguer, ce département ferme à 17 heures, sans que personne puisse en donner la raison.

Et pourquoi, demandera-t-on, personne ne se plaint-il ? Sans doute parce que l’employé que le lecteur courroucé trouve devant lui n’en peut mais, se montre généralement aimable et complaisant, et déplore comme lui l’absurdité du règlement. En plus de dix ans de fréquentation des bibliothèques, il ne m’est arrivé d’être injurié qu’une fois, par un directeur de la salle des périodiques de la B.N. qu’énervaient au plus haut point ma barbe et le sujet de ma recherche (l’anarchiste individualiste E. Armand). Il y aurait bien encore cette bibliothèque de la ville de Paris où les magasiniers semblent se voir reconnu, dans une étrange caricature d’autogestion, le privilège de fixer selon leur bon plaisir le quota du jour. Ce ne sont là que broutilles, et l’on voit que les clients de la S.N.C.F. sont chaque jour beaucoup plus mal traités.

Parmi les lecteurs, les étudiants — supposés jeunes et résistants — expédient leurs thèses comme ils peuvent ; les chercheurs étrangers rentrent atterrés dans des contrées de moindre culture, que les Français jugent avec condescendance, et où — pour quelque obscure raison — bibliothèques et piscines restent ouvertes le soir. Chacun sait que les Américains ont de meilleurs nageurs parce qu’ils sont plus nombreux ; quant à leurs historiens, nous ne les traduisons pas. Seuls les érudits retraités s’épanouissent dans un cadre fait pour eux, arrivent et repartent en trottinant à des heures raisonnables, économes de leurs forces, mais prodigues de leur temps.

Comme le prisonnier récidiviste sait apprécier les accommodements avec le règlement qu’impose la vétusté des anciennes prisons, le chercheur préfère les vieilles bibliothèques aux nouvelles. Le « design » tape-à-1’œil de certains sièges modernes est fatal aux reins, tandis que le temps nécessaire à l’obtention d’un document n’est nullement réduit par la technique.

Si j’en crois les débats qui entourent le lancement publicitaire de la Bibliothèque de France, le pire reste à venir. Le projet de partage entre les ouvrages « souvent consultés » (immédiatement disponibles) et « peu consultés » (dont les délais de commande seront plus longs) est un sommet d’imbécilité technocratique [qui, réellement projeté, a néanmoins été abandonné]. Il est vrai qu’on nous promet fièrement la possibilité de consulter instantanément les catalogues des bibliothèques du monde entier. On pourra donc vérifier en quelques secondes qu’un ouvrage qui doit mettre vingt-quatre heures à émerger d’un silo parisien serait disponible en une heure à Chicago ! On assiste ainsi dans le domaine de la culture au même phénomène qu’entraîne le T.G.V. dans celui des transports et communications : la frime technologique sert à justifier, par des produits de prestige, une régression des conditions de vie et de travail. [Voir mon Gare au TGV ! 1993]

Ces bonnes vérités une fois dites, je me fais un devoir de remercier ici les personnes qui m’ont aidé dans mes recherches : M. Jean Bruel (secrétaire de la société historique la Diana, Montbrison), MM. Thierry et Roland de Beaucé, Mme Annie Geffroy (Institut de la langue française, Saint-Cloud), Mme C. Leclerc, MM. Gérard et Guillaume Leclerc, M. Laurent Louessard, Mme Raymonde Monnier, M. Koï Takashi, et M. Michel Yvon (École des Ponts et Chaussées).

Daignent les mânes de Théophile et Pauline en sourire : ce livre est dédié à Théo, né le 13 septembre 1991.