Étiquettes

, ,

Les conditions matérielles de la recherche (2)

Le travail des chercheuses et chercheurs étant, dans l’ensemble, moins pénible physiquement que celui des ouvriers de fonderie, il est fréquent que l’on jette un voile pudique sur leurs conditions matérielles de travail, ce qui faisait l’objet des « Récriminations » que j’ai substitué aux « Remerciements » de mon premier livre sur les Enragé(e)s, en 1993 (Deux Enragés de la Révolution, Leclerc de Lyon et Pauline Léon, Éditions La Digitale). Voir sur le présent blog ces « Récriminations » (sous le titre «Conditions matérielles de la recherche (1)») qui valent, chrono-logiquement, le n° 2 à ce billet.

 L’une des raisons qui rendent les dégradations des conditions matérielles de la recherche moins perceptibles, y compris aux intéressé(e)s, est l’irruption, somme toute fort récente, des techniques informatiques. Le niveau général semble, à chaque nouvelle innovation technique (ou inauguration de nouveaux bâtiments), s’élever, avant de baisser à nouveau. La politique des administrations responsables ne doit sans doute rien à la perversité ; il s’agit simplement d’économie : moins il y aura de personnels à rémunérer et mieux cela vaudra.

 C’est évidemment pour cette seule raison que la consultation des microformes (microfiches et microfilms) qui s’effectuaient à la nouvelle Bibliothèque nationale de Tolbiac dans des conditions idéales — box individuels (et calmes) en loggias — a été ramenée dans la vaste salle commune (pour les microfiches) et dans une pièce minuscule (pour les films). Pour ce qui concerne ces derniers, il existe depuis le début un certain nombres d’appareils tassés en rangs d’oignons en fond de salle ; n’espérez pas trouver la place de caser votre ordinateur portable, l’architecte n’y a pas songé. Pas plus qu’il n’a prévu que la pluie (pour ne rien dire de la neige) transformerait en dangereuse patinoire la belle plateforme en bois exotique par laquelle on accède à la bibliothèque. Des affichettes intimant aux usagers « la plus extrême prudence » témoignent d’une tentative dérisoire de dégager la responsabilité civile de l’administration en cas d’accident (il s’agit, rappelons-le, de mettre un pied devant l’autre). L’architecte — mais le terme est-il encore adéquat à ce niveau de nuisible sottise — n’a pas non plus prévu de système de filtrage de la lumière solaire sur les baies vitrées, qui font au moins 6 m de hauteur. (Message personnel : « Store, du lat. storea, “natte”. Rideau ou assemblage souple d’éléments, qui s’enroule ou se replie à son extrémité supérieure devant une ouverture (fenêtre, porte-fenêtre). » Merci Robert.) L’été, il ne s’agit nullement d’un détail esthétique, mais d’un défaut de conception aux conséquences pénibles. Accessoirement (mais est-ce accessoire dans une bibliothèque ?), les livres anciens supportent mal de séjourner quatre heures de suite en plein soleil. Pour ce qui me concerne (en tant qu’ouvrage déjà encien) cela m’est interdit pour des raisons médicales, liées aux effets secondaires d’une chimiothérapie au long cours. Concrètement, cela signifie que si je ne peux me faire attribuer une place abritée, je suis obligé, les jours de grand soleil, de travailler loin de ma place, parfois debout (il est interdit de transporter les livres hors des salles de travail, alors qu’il existe plusieurs espaces, très vastes et à l’abri du soleil). Aucun règlement n’interdisant (à ce jour) le port du chapeau de soleil dans les salles, on en voit un certain nombre, ce qui, ajouté aux tenues légères, met une note guillerette et contribue, autant que faire, se peut à la prévention des mélanomes…

 Je suis heureux de l’occasion qui m’est donnée de publier ici un texte de la CGT des Archives nationales (suivie d’une pétition à signer). Cette section syndicale a en effet donné à plusieurs reprises dans le passé récent l’exemple de luttes dans lesquelles les intérêts des salarié(e)s rejoignent ceux des chercheurs et chercheuses, convergence qui ne va pas de soi dans les contacts quotidiens entre les uns et les autres. Le chercheur travaille en bibliothèque par périodes (parfois très longues, il est vrai) tandis que le personnel est sur place, identifie plus aisément les responsabilités et les interlocuteurs. Sans « implantation » particulière dans un lieu qui n’est pas réellement « son lieu de travail », même si — curieux paradoxe — il y travaille une partie de l’année, le chercheur est spontanément accablé par l’épaisse connerie bureaucratique qui semble présider à certaines mesures. Bref, sans « ouvriérisme » aucun, les chercheurs ne peuvent rien par eux-mêmes ; ils ne sont efficaces que s’ils secondent les luttes des personnels. C’est ce à quoi j’entends participer en publiant le texte que l’on va lire, et auquel je me suis associé. [Je me suis permis d’ajouter un lien vers l’article de Clara Chevalier sur le site Devenir historien(ne).]

La fermeture de la salle des inventaires du CARAN : une catastrophe archivistique

 

Une découverte désolante

Le matin du 7 janvier 2013, les lecteurs des Archives nationales ont trouvé porte close là où s’ouvrait avant les vacances de Noël la salle des inventaires du Caran. Fermée, dissoute, la salle des inventaires du Caran a disparu. Les lecteurs sont désormais invités à consulter, à l’étage supérieur, en salle de lecture, les quelques instruments de recherche que la Direction des publics des Archives nationales a jugés utiles de conserver. Alors que cette salle des inventaires a toujours été un modèle, un lieu unique en France où étaient rassemblés les inventaires des Archives nationales, des archives de la Défense et des Affaires étrangères mais aussi des Archives départementales et communales, comment a-t-on pu, sans consulter lecteurs et personnels, sans vouloir écouter leurs avis d’utilisateurs éclairés, fermer cette salle et restreindre drastiquement l’offre scientifique offerte aux usagers des Archives nationales ?

 Un peu d’histoire…

Les manuels d’archivistique de l’ancienne Direction des Archives de France, de celui de 1970 au plus récent intitulé La Pratique Archivistique française édité en 1993, n’ont pourtant eu de cesse de prôner l’avènement d’une « salle des Inventaires » distincte de la salle de lecture. « Dès que le volume des instruments de recherche devient important, il n’est plus possible de se contenter de rayonnages ou de fichiers en salle de lecture. Il convient alors d’aménager soit une salle annexe ouvrant sur la salle principale, soit une salle autonome disposant de son propre personnel » (La Pratique Archivistique Française, p. 380, 1993). C’est ainsi que les Archives nationales étaient citées en exemple : « La conception d’une salle générale des inventaires, plus ou moins diffuse tout au long du XIXe siècle, fut une première fois expérimentée en 1902… ». « Dans le grand cabinet du prince de Soubise, furent rassemblés tous les inventaires à la disposition des lecteurs » (Manuel d’archivistique, p. 301, 1970). Abandonnée en 1929, cette organisation en deux salles fut reprise par André Chamson, directeur général des Archives de France et aboutit à l’ouverture en décembre 1964 d’une salle des inventaires, rassemblant tous les inventaires des Archives nationales mais aussi ceux des Archives départementales, communales et hospitalières.

  Mais c’est l’ouverture du Caran en 1988 qui permet la réalisation de cette super salle des inventaires, unique en France, ainsi que le vante alors le Ministère de la Culture : « Tous les instruments de recherche imprimés ou non, existant, non seulement aux Archives nationales mais dans les services publics d’archives en France, seront à la libre disposition des chercheurs dans une vaste salle d’inventaires » (Culture et recherche, supplément de la Lettre d’information du ministère de la Culture et de la Communication, n° 15, mai 1988). En 2008, la plaquette réalisée par la direction des Archives nationales Caran 20 ème anniversaire célèbre encore « la salle des inventaires abritant non seulement les instruments de recherche des Archives nationales mais aussi une collection très complète d’inventaires des autres services d’archives publics français, voire des services d’archives étrangers ».

 La salle des inventaires du CARAN de 1988 à 2012, était composée de 375 mètres linéaires d’inventaires, dont la moitié environ (188 ml) était constituée par les instruments de recherche des Archives départementales et communales. Sur ces 375 ml, il y avait aussi 45 ml d’inventaires des Archives nationales des XIXe et XXe siècles, 16 ml d’instruments de recherche du Ministère des Affaires étrangères et de la Défense, 25 ml d’instruments de recherche de Fontainebleau, 13 ml d’inventaires d’Aix et Roubaix…. Voici ce que conseillait il y a un peu plus d’un an une historienne [Clara Chevalier] aux étudiants commençant une recherche aux Archives nationales : « La salle des inventaires est à explorer absolument de fond en comble… La salle des inventaires contient plus de 2 000 instruments de recherche : il ne faut pas hésiter à prendre le temps de circuler dans cette salle pour étudier ce que contiennent les rayonnages. On peut commencer ce travail à distance, grâce aux nombreux instruments de recherche disponibles en ligne… cependant certains existent seulement en version papier, c’est pourquoi cette recherche en ligne ne peut se substituer à une recherche sur place. De plus, il importe de ne pas négliger les instruments de recherche anciens. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, les inventaires anciens ne sont pas forcément moins intéressants : pour certains fonds, un inventaire de la fin du XIXe siècle s’avèrera plus détaillé qu’un inventaire récent. Encore une fois, il est donc indispensable d’observer tout ce qui est disponible sur les rayonnages correspondant aux séries que vous projetez de consulter… » Site Devenir historien-ne.

 Depuis le 7 janvier 2013, on ne trouve plus dans la salle du public du CARAN que les instruments de recherche correspondant aux seuls départements du Moyen–Age et de l’Ancien Régime et du Minutier central… Suite aux très nombreuses plaintes des lecteurs et du personnel, les fameux « classeurs marron » des états numériques des études de notaires, jugés au départ trop ringards et tellement moins modernes que la base Etamin, ont finalement intégré la salle de lecture. Mais certains fichiers des insinuations du Châtelet sont toujours absents… Pour le reste, seules trois étagères (2,5 ml) accueillent les guides des Archives départementales ; les inventaires des fonds de Pierrefitte-sur-Seine, autrefois à Paris (y compris ceux comportant des archives de l’Ancien Régime, dans les séries F ou dans les archives privées) sont réduits au minimum… Rien pour les archives d’Aix, de Roubaix, de Fontainebleau, de la Défense, des Affaires étrangères…

 Mais alors la vraie salle des inventaires serait-elle à Pierrefitte-sur-Seine ? Certes, elle existe sur le plan architectural, située à côté de la salle de lecture mais elle n’a d’inventaires que le nom. Car d’inventaires, elle n’en a que très peu : les inventaires des archives départementales et communales sont absents, ceux portant sur les fonds conservés à Paris sont portion congrue, à part quelques doublons arrivés là sans aucune logique d’ensemble !

 Mais alors c’est sûrement parce que maintenant la salle des inventaires est virtuelle ? Serait-ce l’explication ? C’est ce que l’on voudrait nous faire croire… mais seule une partie des instruments de recherche a été numérisée. De plus, cette future partie virtuelle de la salle des inventaires ne sera à disposition des lecteurs qu’en juillet 2013 (au mieux). Enfin, de notre point de vue, dans tous les cas de figure, il faut disposer de deux versions d’un même instrument de recherche, numérique et papier, et ce pour plusieurs raisons : parce que le lectorat n’est pas toujours familier des nouvelles technologies ; parce qu’il faut avoir une solution de recours en cas de panne électrique, informatique ; parce qu’on ne recherche pas de la même façon dans un ouvrage papier, sur des fiches cartonnées, dans une base de données ou sur une page d’ordinateur : plusieurs versions permettent différentes approches. Tout archiviste, tout lecteur le sait bien. Il faut bien peu connaître le métier d’archiviste et la pratique des chercheurs, du public, pour raisonner autrement !

 C’est donc une brutale  régression dans l’offre scientifique pour le public : depuis janvier 2013, le 7 janvier pour Paris, le 21 janvier pour Pierrefitte-sur-Seine, le public dispose de moins d’informations à disposition pour mener à bien sa recherche. C’est une dégradation des conditions de travail des chercheurs et des présidents de salle à Paris. L’accueil personnalisé des lecteurs, sous la forme d’un bureau spécifique au rez-de-chaussée du Caran avait déjà disparu, malheureusement, il y a quelques années, faute d’effectifs. C’est maintenant l’accueil des lecteurs dans une salle dédiée à la recherche des cotes, qui est supprimé. Autrefois, l’archiviste pouvait prendre le temps d’orienter le lecteur, de le guider physiquement jusqu’aux rayonnages, ensemble ils pouvaient faire le tour d’un objet de recherche sans se limiter dans l’espace et le temps, en préparant les recherches à venir dans les Archives nationales, départementales, à la Défense, aux Affaires étrangères… Aujourd’hui, le lecteur et l’archiviste doivent parler à voix basse en salle de lecture. Aucun dialogue sérieux n’est possible. Où est dans ces conditions l’aide à la recherche, qui est un des critères du métier d’archiviste ? Et, à Paris comme à Pierrefitte-sur-Seine, la recherche tourne court, très vite, faute d’instruments de recherche pour la mener à bien.

 Pourquoi un tel gâchis ? La raison essentielle est le manque d’effectifs : la suppression de la salle des inventaires a permis de supprimer un poste de travail. Est-ce cela la « refondation » des Archives nationales ? Une salle des inventaires fermée à clef, remplie d’instruments de recherche qui ne sont plus à disposition, vide de lecteurs et qui s’empoussière de jour en jour ? C’est un véritable démantèlement des Archives nationales que ni le public ni le personnel ne peuvent accepter.

 Nous, personnels des Archives, lecteurs, historiens, chercheurs, généalogistes, élus, citoyens, refusons cette régression et ce démantèlement du service du public des Archives nationales. C’est pourquoi nous exigeons : — la remise sur pied dans les meilleurs délais de la salle des inventaires des Archives nationales de Paris au 1er étage du CARAN ; — une offre égale en instruments de recherche sur les trois sites des Archives nationales, avec les moyens matériels et humains pour leur bon fonctionnement. Par conséquent, égalité de traitement des chercheurs et citoyens dans leur droit à la recherche archivistique !

Signatures à envoyer (Nom, Prénom, Qualité, Adresse mail, Signature) par courrier postal à : CGT-Archives 56, rue des Francs-Bourgeois 75003 ParisPar fax au : 01 40 27 63 33. Et par courriel : cgt.archives@culture.gouv.fr