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Je remets en ligne sur ce blogue, sous un nouveau titre, un texte victime d’un effacement involontaire sur mon ancien site. 

 Un article du Monde (26-27 décembre 2010) s’est fait l’écho de la publication par deux linguistes, Anne-Caroline Fiévet et Alena Podhorná-Polická, d’une étude sur le terme «bolos», néologisme qui, pour m’avoir complètement échappé, n’en avait pas moins gagné une classe d’âge entière. Le journaliste du Monde ne s’abaisse pas à indiquer la référence de la publication qu’il cite, peut-être parce qu’elle n’est pas, du point de vue de l’«actualité», de première fraîcheur. Ne lui jetons pas la pierre, nous allons bientôt revenir à sa chronique pour la raison que l’accès à l’article des deux chercheuses coûte, sur Internet, la bagatelle de 10 euros, somme que nous avons renoncée à sacrifier à notre curiosité.

 L‘article figure dans la revue Adolescence (vol. 4, n° 70, 2009). En voici le résumé (gratuit) :

 Nous présentons ici les résultats d’une enquête quantitative menée auprès de plus de 1 200 locuteurs francophones, ciblés selon la tranche d’âge 10-30 ans, qui a eu pour but de circonscrire la circulation, le sémantisme et les locuteurs qui utilisent le néologisme bolos. L’extension de l’usage de cet axiologique péjoratif de l’argot des cités de banlieue à l’argot commun des jeunes s’est opéré entre 2006 et 2008 ; on peut donc parler du passage d’un néologisme identitaire de type sociologique à un néologisme identitaire générationnel.

 Revenons à l’article du Monde (signé L. Br.) qui donne quelques indications sur les résultats de la recherche. Bolos serait attesté en 2003 dans le Val-de-Marne et dans la bouche de dealers pour désigner des acheteurs de cannabis pigeonnés. On le retrouve dans des chansons de rap, toujours avec un sens péjoratif. À partir de 2008, il gagnerait les grandes villes et prendrait le sens général de bouffon.

 Les deux linguistes semblent, selon le compte rendu du Monde, s’en être tenu, quant à l’origine du mot, aux déclarations des locuteurs (1 200, rappelons-nous du résumé). Je cite L. Br. : «La piste malienne avec un emprunt à un terme soninké signifiant pigeon ? Peu probable jugent les linguistes. La solution espagnole, qui conduit vers un mot d’argot local pour désigner les fous ? Très incertaine. L’hypothèse du verlan, où “lauss” (verlan de salaud) a donné “mon lauss” qui aurait pu évoluer vers “bolos” ? Sans doute la plus crédible, notent avec beaucoup de prudence les linguistes. »

 Penchons-nous donc gracieusement — je veux dire gratuitement, pour le plaisir — sur l’étymologie de ce mot, nous qui ne l’avions ni lu ni entendu, ni a fortiori utilisé.

 Une remarque liminaire : s’il peut être passionnant d’enquêter sur l’idée que se fait une population des termes qu’elle emploie, ce que nous appellerions de la sociolinguistique, les locuteurs eux-mêmes sont certainement les plus mal placés pour débusquer l’étymologie d’un terme.

 Prenons un exemple, point tout à fait au hasard. L’expression «trop de la balle», peut-être «un peu vieilli aujourd’hui», comme on nous le signale pour bolos, mais qui a sévi dans la jeunesse depuis une bonne dizaine d’années et vient encore à l’esprit d’un lecteur du Parisien, M. Martial Chauvier quand on lui demande en janvier 2010 «Quelles expressions à la mode vous agacent le plus ?» (18 janvier 2010).

 Nous n’avons ni le temps ni les moyens d’interroger 1 200 jeunes. Sans vouloir vexer aucun(e) linguiste, l’exercice serait inutile : aucun de ceux qui utilisent l’expression ne connaît son origine.

 Michel Biard, excellent historien de la Révolution française, fréquente peu les cours de récréation. Il ignore donc le grand retour que cette «balle» y a fait (de même que l’édition dont je dispose [2000] du Dictionnaire historique de la langue française, qui assure que «ce sens s’est éteint»). En revanche, il signale dans un livre très érudit sur le vocabulaire du publiciste Jacques René Hébert (Parlez-vous sans-culotte ? Dictionnaire du Père Duchesne 1790-1794, Tallandier, 2009) l’expression péjorative visant en 1791 le roi d’Angleterre qualifié de «souverain de balle».

 Voici l’indication que donne Furetière dans son Dictionnaire, à la fin du dix-septième siècle, source qu’évoque M. Biard et que je cite ici plus largement : «On appelle aussi des marchandises de balle, celles qui viennent de loin dans des balles, qui sont d’ordinaire fabriquées avec peu de soin par de méchants ouvriers, ou de méchante matière, à la différence de celles qu’on commande aux ouvriers choisis, & qu’on voit faire devant soy. Les pistolets de St. Estienne en Forests sont des marchandises de balle, ils sont faits de fer aigre & trop à la haste. En ce sens on le dit figurément de toutes les choses qu’on méprise, ou qui ne valent rien. Ce sont des nouvelles, des contes de balle

 Le Dictionnaire historique de la langue française nous apprend que balle (au sens de paquet) viendrait de l’ancien allemand balo. Le ballot (1690), anciennement balot (1406) désigne une petite balle de marchandises. «Par métaphore, probablement par l’intermédiaire de la locution rester planté comme un ballot, il a pris le sens figuré et familier de “niais, imbécile”.»

 À propos de balle, Michel Biard remarque encore : «Le mot est passé, sous d’autres formes le plus souvent, dans notre langage (songeons au peu glorieux “peau de balle”).» Et, ajouterons-nous son inversion, de même sens, ballepeau ou balpeau.

 …Que l’on retrouve aussi bien dans l’argot de Barcelone sous la forme bul : «police, saleté, rien (no val una bul)» (Alice Becker-Ho, Les Princes du jargon. Un facteur négligé aux origines de l’argot des classes dangereuses, Gallimard, 1992, p. 63).

 Le mot bol, lui, est emprunté au bas latin bolus (boulette), lui-même emprunt au grec bôlos (!) (motte de terre). On sait qu’il désigne l’anus en argot (comme également le mot vase). On dit (peut-être sans le savoir) «ras le bol », pour «ras le cul».

 Or le trou du cul, le trou du bol, c’est aussi le trou de balle (depuis le XIXe siècle selon DHLF). Ce qui en sort ne vaut rien, c’est de la merde. Les brocanteurs disent d’une marchandise «de balle» : c’est de la drouille, c’est-à-dire le produit d’une colique.

 On voit que balle et bol se rejoignent, à l’oreille peut-on dire, précisément dans l’anus déprécié.

 Lorsque l’on sait comment les mots se forment et se déforment, se contaminent (comme disent les linguistes) les uns les autres, selon leurs sonorités et leurs sens voisins, peut-on s’étonner que des personnes considérées comme de modernes ballots, des niais, des trous du cul pour tout dire, deviennent des bolos ?

 

Addenda

Je m’en voudrais de ne pas signaler aux internautes qui me font la grâce de me lire, un extrait d’un texte de Michel de Certeau (La Fable mystique, 1982) cité par Jacques Rancière dans Les Noms de l’histoire. Essai de poétique du savoir (Seuil, 1992), sous le double mais néanmoins misérable prétexte que j’en ignorais l’existence au moment de rédiger le texte ci-dessus et — surtout ! — qu’il excède par trop mes capacités à la fois culturelles et intellectuelles de compréhension.

 Mais, foin de baragouin et de tergiversations, le passeur de culture ne saurait fuir l’humiliation quand il peut saisir une occasion de rendre les autres plus savants que lui :

 Finalement, aucun contrat, fût-ce le premier et dernier de tous, celui du langage, n’est par elle [la « folle » du monastère de Tabennesi] honoré. En répétant nos mots et nos histoires, elle y insinue leur mensonge. Peut-être, tandis que le sym-bolos est fiction productrice d’union, est-elle alors dia-bolos, disuasion du symbolique par l’innomable de cette chose.

Les termes ici en romain sont en italique dans l’original ; j’ajoute les caractères gras.

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Je reçois de Luc Douillard la suggestion suivante :

Permettez d’ajouter ici une notion qui m’avait semblé évidente (mais peut-être à tort !), il y a quelques années quand « bolos » est survenu dans le langage courant des adolescents : j’étais persuadé que c’était un dérivé de « boulet » (au sens familier de personnage qui est un « poids mort », notamment du fait de sa bêtise ou de sa lourdeur). Dans cette hypothèse, « boulet » serait devenu « bolos » par un phénomène de création lexicale que les linguistes connaissent bien, sur le modèle proche (phonologiquement et sémantiquement) de « casso’s » ou « cas soc' », contraction du très péjoratif « cas social. » Merci de votre attention.

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