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Antoine de Cournand (1747-1814) est un de ces nombreux ecclésiastiques qui ont rallié la révolution. Professeur de littérature générale au Collège de France, électeur de la section du Panthéon-Français, grenadier dans la Garde nationale, il est inscrit aux Jacobins et sera membre du département de Paris en septembre 1792. Ça n’est pas en ces réunions qu’il se fera le plus remarquer, et ni le recueil d’Aulard sur les Jacobins ni les volumes de documents concernant l’Assemblée électorale de Paris publiés par Étienne Charavay ne nous en apprennent beaucoup sur son compte. En revanche sa prise de position en faveur du mariage des prêtres ne passe pas inaperçue, comme en témoigne le compte rendu publié sous le titre : Le Mariage des prêtres ou récit de ce qui s’est passé à trois séances des Assemblées générales du district de Saint Etienne-du-Mont [27 novembre, 4 & 11 décembre 1790], où l’on a agité la question du Mariage des Prêtres, disponible sur Gallica. Il prêchera pas l’exemple en se mariant un an plus tard.

Mais c’est, parmi une abondante production de brochures littéraires ou politiques, un petit livre de 76 pages, rédigé en 1789 et publié en 1791, qui reste dans l’histoire des idées : De la propriété ou la cause du pauvre, plaidée au Tribunal de la Raison, de la Justice et de la Vérité.

C’est ce texte, republié jadis en fac-similé par les Éditions d’histoire sociale (EDHIS), qui vaut à Cournand sa notice dans le Dictionnaire historique de la Révolution française (Soboul dir.), rédigée par Guy-Robert Ikni : « [Cournand] s’affirme comme un théoricien égalitaire, critique du libéralisme économique. […] Opérer un partage usager de la terre qui doit demeurer inaliénable. Cournand retrouve sur ce point le premier Babeuf, et les pratiques communautaires paysannes de l’époque. Comme Marat, il pense que l’Etat doit fournir en outre les instruments aratoires. »

 S’il peut être classé, du fait de ce texte, parmi les « curés rouges », étudiés par Maurice Dommanget puis par Serge Bianchi, Cournand n’est pas un agitateur sectionnaire comme Jacques Roux. C’est d’ailleurs ce qui peut donner à cet écrit une force paradoxale : son auteur ne cesse d’afficher des précautions que nous n’avons pas de raisons de juger purement rhétoriques. À l’en croire :

Le partage égal de toutes les terres de la France est une conséquence nécessaire du second article de la déclaration des droits de l’homme, décrétée par l’assemblée nationale et sanctionnée par le roi.

Il ne s’agit pas en somme d’un idéal que nous dirions « communiste », mais d’une déduction logique de la Déclaration des droits et du principe du droit naturel… et la garantie que le changement révolutionnaire s’effectuera « lentement, sans convulsion ».

Car quoique le pauvre souffre depuis des siècles, quoiqu’il ait de terribles arrérages à demander aux riches, qui depuis si long-temps dévorent son héritage et lui rendent en échange le mépris et l’oppression, […] cependant il seroit infiniment plus doux de joindre la modération à la justice, et de pouvoir être équitable sans être inhumain. D’ailleurs, les propriétaires actuels jouissent en vertu de loix et d’usages très-anciens qui, quoique abusifs, ne doivent être détruits qu’avec ménagement, et c’est une justice que de prendre toutes les mesures qui pourroient adoucir la privation qui leur seroit imposée.

 La nouvelle déclaration que Cournand appelle de ses vœux pour ordonner le partage égal de toutes les terres du royaume stipulera dans son premier article que : « Le peuple ne pourroit y procéder par lui-même, et qu’il attendroit que l’assemblée nationale eût choisi le plan le plus facile et le plus convenable, et quelle eût fixé toutes les divisions qu’exigeroit une opération de cette importance. »

 L’auteur n’écarte pas même l’hypothèse qu’il soit un peu tôt… « Il peut se faire cependant que la génération actuelle soit si abâtardie, si éloignée de la nature, et la société parvenue à un tel degré de dépravation, que le portage égal de toutes les terres du royaume, fait tout à coup, devînt plus dangereux qu’utile, et qu’au lieu de procurer le bonheur général, il n’empirât la condition du riche, sans beaucoup améliorer celle du pauvre. »

Il termine son opus sur la confidence (véritable ?) que son texte était terminé à la fin de 1789, mais « la fermentation qui existoit à cette époque, et qui a long-temps continué dans le royaume, et la crainte que des personnes mal-intentionnées n’abusassent, contre la volonté de l’auteur, des principes qui y sont exposés pour exciter de nouveaux troubles, en ont fait différer jusqu’à ce moment l’impression. »

Ces précautions prises, Cournand, va démontrer avec un grand luxe de détails non seulement la légitimité, mais l’intérêt et peut-être surtout la praticabilité de son programme de partage des terres, lequel restera, pendant la Révolution et après, le cauchemar des propriétaires. Comment, pour eux, lire sans frémir, que

« Les prétendus droits d’achat et de conquête, de travail et de première possession, ne sont que des usurpations et des injustices qui, pour être anciennes et presques universelles, n’en sont que plus criminelles et plus odieuses. »

On verra que le texte n’est pas qu’un plan de réforme agraire et d’égalisation des richesses (ce qui est déjà beaucoup), c’est un programme politique général qui accorde une grande place à l’éducation (des garçons, surtout ; des filles beaucoup moins…) lequel permettrait, en moins d’un siècle, de produire « une race d’homme que ne désavouerait plus la nature ».

Couv Cournand BLOGLe texte est disponible sur Gallica, mais en mode « image » ; j’utilise l’édition EDHIS en fac-similé, souvent plus lisible, bien qu’elle-même réalisée à partir de l’exemplaire de la BN.

Les numéros de pages entre crochets indiquent la page suivante (l’indication vient après un mot coupé dans l’original).

 

 

 

De la propriété,

ou

La cause du pauvre,

Plaidée au Tribunal de la raison, de la

Justice et de la Vérité.

 

 Non in finem oblivio erit pauperis ;

 Patientia pauperum non peribit in œternum

Psalm. 9

Le pauvre ne sera pas éternellement mis en

oubli ; sa longue patience aura enfin un terme.

 

 A PARIS,

RUE JACOB, VIS-A-VIS CELLE S. BENOÎT,

FAUBOURG SAINT-GERMAIN, N°. 29.

 

 

Pendant qu’on travailloit à l’impression de cet ouvrage,  l’assemblée nationale s’est occupée de la propriété des riches. Elle a décrété l’égalité de partage entre tous les enfans dans les successions ab intestat. C’est déjà un pas de fait ; mais ce ne peut être qu’un essai et une préparation à une grande et universelle
justice. Il reste maintenant à s’occuper de
la propriété des pauvres  et de l’égalité de
partage entre tous les citoyens, qui sont aussi
des frères, membres de la même famille, et
ayant tous les mêmes droits au commun héritage. Ce décret ne sera pas aussi facile à
obtenir et à faire exécuter que le premier ;
mais on vient à bout de tout ce qui est
juste ; il n’est besoin que de patience et de
courage. Il faut d’abord oser examiner la
question, se familiariser avec ce qu’elle peut
avoir de dur en apparence, bien se persuader avec MM. Price et Priestley, et quelques
autres bons esprits de France et d’Angleterre,que les sociétés peuvent arriver à un degré
de perfection, dont notre imagination ne [p. VI] devinoit pas même la possibilité* ; que nous touchons enfin à cette heureuse époque, et laisser faire le reste au temps et à l’opinion. Ils se chargeront bientôt, l’une de dicter la loi qu’il faut porter, et l’autre d’en asusrer paisiblement l’exécution.

 

* Voyez l’ouvrage de M. Price, intitulé : Observations on the importance of the American Revolution, and the means of making it a benefit to the world, traduit et enrichi de notes, par M. de Mirabeau, à  la suite de ses considérations sur l’ordre de Cincinnatus. Voyez aussi les Lettres de M. Priestley à M. Burke. [p. VII]

 

AVERTISSEMENT

Je dédie mon ouvrage à l’homne, dans quelque pays, dans quelque rang qu’il se trouve placé. Qu’il connoisse le premier et le plus beau de ses droits, pour jouir de tout ce qui lui appartient, et ne rien envahir de ce qui appartient à ses semblables. Assez de philosophes ont calomnié la nature et outragé l’auteur de toute existence. Non, l’homme n’est point né pour le malheur et pour la servitude. Les maux qui nous accablent sont notre ouvrage ; n’en accusons pas la nature, mais le vice de nos institutions. Écartons, il en est temps, le voile épais qui nous déroboit la vérité, et que les plus hardis législateurs n’ont encore soulevé que d’une main timide. Réfléchissons sur les loix, les coutumes et tous les usages établis dans nos sociétés. Appliquons à la législation et au gouvernement des états, cet esprit de doute et d’observation qui [p. VIII] dirige l’homme sage dans l’étude dès sciences et des arts. Mes propositions pourront, au premier examen, paroître neuves et extraordinaires. Mais si nous voulons, pour un moment, secouer le joug de l’habitude et des opinions reçues, si nous ne consultons que la nature et la justice, bientôt la vérité percera de toutes parts ; et malgré le cri des passions et l’empire des préjugés, nous ne pourrons nous empêcher de céder à la force de la raison et de l’évidence.

J’ai tâché d’être clair et concis. Chaque proposition est le germe d’une foule d’idées que j’ai été forcé de rejeter, pour ne pas m’écarter de mon objet, et qui seront un jour développées dans un autre ouvrage, si le temps me le permet. Je ne crains pas d’affirmer que tous les principes de la morale et de la politique tiennent à la question que j’ai traitée ; et qu’en établissant, pour chaque homme, un droit inaliénable à la propriété, il ne sera pas difficile de trouver la solution de ce problème, dont on ne s’est pas assez occupé, et d’où dépend cependant le sort de l’espèce humaine : [p. IX] trouver l’art de procurer aux sociétés et à
chaque individu la mesure de bonheur et de
perfection, dont l’un et l’autre sont susceptibles, de manière que la prospérité générale
ne soit que le résultat de la félicité particulière.

L’examen de cette question, important dans tous les lieux et dans tous les temps, est devenu nécessaire en France, dans ce moment où une foule de professions sont supprimées ou deviennent inutiles, où, toutes les fortunes sont plus ou moins ébranlées, où le çommerce, les manufactures et les arts languissent, et n’alimentent plus ce grand nombre de citoyens, qui n’avoient pour subsister que leur travail et leur industrie. L’inégalité des propriétés vicieuse et mauvaise en soi, ne peut, en quelque sorte, être supportable, que lorsqu’il existe une balance entre la consommation du riche et le travail du pauvre. Mais aussi-tôt qu’elle est rompue, la nature reprend ses droits, et ils sont plus anciens, plus forts et plus sacrés que les usages que nons avons cru pouvoir mettre à leur place. [p. X]

Quelque sévère que paroisse la loi que je réclame, elle est fondée sur les droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Elle est une conséquence immédiate de la déclaration décrétée par l’assemblée nationale et sanctionnée par le roi. Elle a été souvent réclamée et quelquefois mise à exécution par plusieurs grands hommes de l’antiquité, vrais amis de leurs semblables. Montesquieu en a senti toute la perfection, lorsqu’il a dit : « C’étoit une bonne loi, que celle qui défendoit d’avoir deux hérédités. Elle prenoit son origine du partage égal des terres et des portions données à chaque citoyen. La loi n’avoit pas voulu qu’un seul homme eût plusieurs portions ». (Esprit des Loix, liv. 5 , c. 5.)

Il est cependant nécessaire d’observer que, si j’ai du, en parlant des droits de chaque individu, les démontrer, dans toute la rigueur de l’équité naturelle, c’est ensuite au législateur à s’emparer de ces principes, à en accélérer ou retarder l’exécution, selon que l’exigent les intérêts du peuple, dont la régénération lui est confiée. J’ai dû en même-temps [p. XI] proposer un plan d’exécution, parce que, parlant au nom de la justice, je devois indiquer les moyens de la rendre sur le champ ; car s’il peut être quelquefois dans les vues d’un sage politique de laisser mûrir ses desseins et d’en préparer lentement le succès, la nature et la justice ne doivent point attendre. Lorsque leurs droits sont violés, elles peuvent en exiger, sans aucun délai, l’entière restitution. Je devois d’ailleurs prévenir l’objection qu’on n’auroit pas manqué de me faire, qu’un pareil système de législation ne peut convenir qu’à des états d’une étendue très-bornée. Je ne doute pas qu’il ne soit facile de trouver un plan meilleur. Je n’ai proposé le mien, que pour prouver que ce qui est juste et dans les intentions de la nature, n’est jamais impossible, et ne rencontre pas même en soi de grandes difficultés. Mais je ne suis pas éloigné de croire que, dans l’état où les sociétés sont, parvenues, il seroit peut-être plus prudent, après avoir admis et consacré le principe, d’en reculer l’application à la génération prochaine, par la voie des successions, et en [p. XII] adoptant les dispositions que j’ai indiquées à la suite de mon projet d’exécution. Quels que fussent les moyens qu’on préférât, je répéterai plusieurs fois qu’on ne saurait les combiner avec trop de sagesse et de réflexion ; que mon but n’est que de diriger vers cet objet l’opinion publique, et qu’on ne doit rien précipiter sur une question où il ne s’agit de rien moins que du sort de près de dix millions d’hommes par génération. [p. 1]

 

DE LA PROPRIÉTÉ

Il est enfin question du bonheur de l’homme, de sa dignité, de ses droits, de sa destinée sur cette terre qu’il fertilise, qu’il embellit, où la nature veut qu’il soit par-tout libre et maître, et où par-tout il était esclave, dépouillé et avili. Depuis un petit nombre d’années les méditations de tous les sages sont appelées sur ces grands objets dignes de fixer l’attention de tous les pays et de tous les siècles. La philosophie a été dirigée vers son véritable but, l’étude de l’homme et des rapports qui l’unissent à ses semblables. Déjà ses droits inconnus ou méprisés chez presque tous les peuples ont été solennellement proclamés par les législateurs d’un grand empire. La politique a parlé une fois le langage de la justice et de la vérité. La voix de l’ambition et de l’intérêt n’a pu étouffer celle de la nature, et les représentans d’une nation qu’on croyoit énervée par le luxe et dégradée par le despotisme, ont donné à tous les peuples de la terre l’exemple et la leçon du courage. [p. 2]

Parmi les vérités incontestables que renferme la déclaration des droits ou la réhabilitation de la dignité de l’homme, il en est une cependant dont le sens n’est peut-être pas assez développé, ou dont le public ne paroît pas avoir saisi la véritable interprétation. La déclaration porte article II : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme ; ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression ».

Si l’assemblée nationale a voulu, par cet article, faire entendre que dans toute association politique chaque individu doit avoir une propriété garantie par la loi, et que, tous ayant les mêmes droits à la terre commune qu’ils habitent et qui les nourrit, cette propriété doit être la même pour chacun d’eux, elle a atteint le seul but que doive se proposer un législateur, celui de rendre tous les hommes heureux, et tous également heureux ; elle a accompli le chef-d’œuvre de la politique ; elle a établi le gouvernement le plus parfait qui soit dans, l’univers (1)*. [p. 3]

* Les notes, qui toutes renferment des observations importantes, sont à la fin de l’ouvrage.

Si au contraire elle avait prétendu déclarer que la loi prend sous sa sauve-garde le propriétaire actuel, et lui garantit la jouissance
des biens qu’il occupe ; c’est-à-dire, qu’un
seul homme continuera de posséder pour son
luxe et pour ses plaisirs, ce qui suffiroit à la subsistance de vingt familles, et qu’une poignée de gens regorgera de superfluités, tandis que la multitude manquera du nécessaire ;
au lieu de manifester les droits de l’homme,
elle n’aurait fait [le « a » moderne remplace parfois le « o » au conditionnel] qu’ajouter un nouvel outrage
aux outrages sans nombre dont on a par-tout accablé l’espèce humaine ; elle auroit consacré les usurpations et la tyrannie des riches ; elle auroit fait un droit de la force, et
mis au nombre des loix la plus ancienne mais la plus barbare des injustices. Bien loin
de recueillir les bénédictions du peuple, elle
ne mériteroit que ses imprécations et sa
vengeance ; les générations futures dont elle
étoit libre d’assurer le bonheur, et qu’elle auroit volontairement condamnées au mépris
et à l’indigence, poursuivroient d’âge en âge
sa mémoire, et la dévoueroient à l’exécration
des siècles.

Si, ce qu’il n’est pas permis de croire, cette dernière interprétation de l’article des droits de la propriété était véritable, si le plus cruel [p. 4] des abus qui affligent nos sociétés se trouvoit consacré par une loi authentique et solennelle, qu’on ne dise pas que le silence du peuple a pu être regardé par l’assemblée comme une approbation de ses principes et une adhésion à ses déerets. La postérité saura qu’il s’est trouvé un homme assez courageux pour les combattre, et pour protester en son nom et au nom de ses semblables contre cette violation des droits sacrés et imprescriptibles de la nature et de la justice.

Mais comme la sagesse et les lumières de l’assemblée nationale sont connues par une heureuse expérience ; comme elle a manifesté dans tous les momens la plus tendre sollicitude pour les pauvres et le plus saint respect pour l’humanité, nous n’éleverons aucun doute sur le véritable sens qu’on doit attacher à l’article des droits de la propriété que nous avons cité, et nous nous contenterons d’en donner l’application, en démontrant la nécessité d’un partage des terres du royaume, en faisant voir la facilité de l’exécuter, et en réfutant les principales objections qu’on y pourroit opposer. [p. 5]

 

Nécessité d’un partage égal de toutes les terres du royaume.

Dans l’état de nature le domaine de l’homme est la terre entière, par-tout où il trouve sa subsistance, là est sa propriété. Ses droits sont dans ses besoins ; ses moyens dans sa force ou dans son adresse. Aucune place ne lui est individuellement assignée. Toute une contrée sert à la nourriture de tous, et personne ne peut dire : ce champ, cet arbre, cette plante n’appartient qu’à moi.

Lorsque fatigués d’une existence précaire, les hommes se sont réunis en sociétés, chaque individu s’est présenté avec les mêmes droits et les mêmes besoins. Le partage a donc été ou dû être incessamment égal. Pourquoi, en effet, un homme auroit-il eu plus que son semblable ? Lorsque les besoins sont les mêmes, pourquoi les jouissances seroient-elles différentes ? Ou toute la terre doit appartenir à tous, ou chacun de ses habitant doit en avoir une égale portion. Toute autre loi est injuste et abusive. Elle ne doit son principe qu’à la force ; et le même moyen qui l’a établie peut et doit en tout temps la détruire. [p. 6]

Ce n’est point en vain que la nature donne l’existence. Comme le lait d’une mère suffit à tous ses enfans, le sein de la terre nourrit et féconde tout ce qui reçoit la vie. Les fruits et les moissons croissent à coté de l’homme, et se reproduisent pour son usage. Aussi-tôt qu’il naît, la terre travaille pour sa subsistance. Ou toutes ses productions lui sont communes avec tous ses semblables, ou sa place est marquée ; et si on la lui refuse, par-tout où il trouve le superflu, il a le droit de prendre le nécessaire.

Ces principes aussi anciens que le monde, immuables comme la nature elle-même, la tyrannie des riches les a presque effacés du cœur de l’homme. Des loix cruelles et sanguinaires, les tortures, les croix, les gibets, la perspective effrayante de l’opprobre et de la mort, rien n’a été oublié pour lui ôter jusqu’à la pensée de faite revivre ses droits. Le riche a dit au pauvre : « Si tu veux vivre,travaille pour moi ; je te pairai et tu me serviras. N’es-tu pas heureux que j’ai abaissé jusqu’à toi mes regards ? Sans moi la terre te refusoit un asile, et tu périssois. Si tu osois porter sur mes biens une main téméraire, le glaive de la loi n’est-il pas suspendu sur ta tête ? ton sang me [p. 7] vengeroit. Reconnois la distance où la nature m’a placé de toi. Elle m’a fait naître pour l’empire, et toi pour la dépendance. Travaille, sers, obéis ». Et le pauvre s’est courbé sans murmure sous le joug que lui imposoient ses tyrans. L’habitude et la crainte lui ont fait une loi de la misère. Placé entre l’infortune et le supplice, il s’est accoutumé à cette opinion consacrée par les usurpateurs. Qu’il devoit tout tenir d’eux ; et que sans leur généreuse pitié il falloit qu’il restât malheureux ou qu’il devint coupable (2).

Mais comment est-il donc arrivé que l’homme se soit ainsi laissé dépouiller et dégrader par son semblable ? Par quel inconcevable prodige les distinctions de riche et de pauvre, d’heureux et de misérable, ont-elles pu s’établir et se perpétuer chez tous les peuples ? Pourquoi faut-il recourir à quelques nations presque sauvages pour retrouver la noble empreinte de la nature et ses loix saintes conservées dans toute leur beauté primitive ?

Sans parler des différens moyens de violence et d’usurpation qui ont pu soumettre l’homme à l’homme, et dénaturer le droit inalianable de la propriété, il me semble qu’on peut les réduire à deux causes principales. [p. 8] L’inégalité des possessions agraires tire son origine du droit de conquête, et de ce faux principe adopté et consacré par les usurpateurs ; que chaque individu pouvoit aliéner la portion de terre qui lui étoit échue, et transporter à un étranger son droit de propriété et celui même de ses enfans. Or le droit de conquête n’étant que celui de la force, il ne peut durer qu’autant qu’elle. Ce prétendu droit cesse dès que l’opprimé devient à son tour le plus fort. La liberté qu’on prétendroit  pouvoir appartenir à l’homme de céder ou de vendre sa propriété n’est pas mieux fondée. Le droit de propriété est inséparable de l’existence ; il est tellement lié avec la vie, qu’on ne peut renoncer à l’un sans s’exposer à perdre l’autre. Il n’y a qu’un fou et un barbare qui puisse volontairement se dépouiller du champ qui le nourrit et doit nourrir ses enfans, pour mendier avec eux une subsistance qu’il avoit assurée, et que tout le monde pourroit alors lui refuser sans injustice. Dans quelques circonstances qu’il se trouve placé, quels que soient les malheurs qu’on lui suppose arrivés ou par une disette ou par des maladies etc., le service qu’il aura reçu n’entrera jamais en compensation avec un champ nécessaire à la subsistance. [p. 9] Si on avoit profité de son infortune pour lui imposer la loi de le vendre, les conditions du traité que la nécessité lui auroit fait conclure seroient injustes et nulles. Il ne doit quitter sa propriété qu’avec la vie ; car, après la formation des sociétés et le partage égal des terrres d’une contrée, il ne lui reste plus de prétentions sur la contrée en général. Tous ses droits sont bornés à la portion qui lui est échue : c’est de ce champ qu’il doit tirer tout ce qui est nécessaire à sa conservation. S’il y renonce encore c’est, comme s’il disoit : « J’abandonne tous mes droits sur la terre qui me nourrit. Je renonce à toutes ses productions. Il ne m’en appartient plus rien ». Ce qui équivaut à renoncer à l’existence. Telle est cependant la funeste extrémité à laquelle sont réduits les trrois quarts des hommes, dont la vie et les moyens de subsister sont entièrement à la discrétion des riches, et dépendent de la volonté de quelques tyrans qui ont envahi toutes les propriétés.

Il ne pourroit y avoir qu’une manière
raisonnable de supposer qu’un homme a
transporté, légitimement son droit de propriété à un autre homme. Ce seroit, lorsqu’étant malade ou infirme, il auroit dit à [p. 10] son voisin : « Je te cède ma portion de terre à condition que tu me donneras de quoi subsister ; cultive la, recueilles-en tous les fruits. Tant que tu me nourriras, elle t’appartiendra » (3).

Cet abandon suppose, comme on voit, un traité qui dure tant que les conditions en sont parfaitement remplies, et qui cesse nécessairement par la mort de l’un des deux contractans. Si c’est le premier propriétaire qui survit, il rentre en possession de la terre qu’il n’avoit cédée que pour subsister, et qui continue d’être nécessaire à sa subsistance : si c’est lui qui meurt, l’obligation de le nourrir n’existant plus, sa portion retourne à son héritier ; et s’il n’en a pas, elle rentre dans la masse commune pour servir à la subsistance d’un autre, ou pour être employée au profit de l’état : car si deux portions restoient entre les mains d’un seul homme, il arriveroit que que quelqu’un pourroit se trouver dans la suite exposé à manquer de propriété, ou qu’un individu jouiroit à lui seul d’un avantage qui doit être commun à tous ; ce qui, dans les deux cas, est une véritable injustice.

Si l’homme ne peut, sans folie, s’exposer volontairement à l’indigence, à plus forte raison ne peut-il, sans barbarie, y condamner [p. 11] ses enfans. Le droit de propriété lui étoit nécessaire pour sa subsistance. Il finit donc et meurt avec lui. L’être qui prend sa place lui succède dans tous ses droits ; ou plutôt il les reçoit de la nature dont les loix saintes sont bien au-dessus de toutes les conventions des hommes.

Résumons. L’homme naît propriétaire de toutes les productions de la terre nécessaires à sa subsistance ; car la nature n’admet ni exclusion ni partage ; tous ses enfans ont également droit à tous ses bienfaits. La société fixe à chacun sa place. Elle applique à une portion de la terre le droit de propriété que l’homme avoit sur la terre entière. Elle limite, elle restreint les droits de la nature ; mais elle ne les détruit pas. Ils sont indestructibles. L’homme ne peut y renoncer lui-même, puisque sa conservation en dépend, et qu’ils tiennent à son existence par des nœuds qui ne   doivent se dissoudre qu’avec la vie.

Ce qu’il ne peut aliéner personne n’a dû lui ravir : donc les prétendus droits d’achat et de conquête, de travail et de première possession, ne sont que des usurpations et des injustices qui, pour être anciennes et presques universelles, n’en sont que plus criminelles et plus odieuses. Donc en tout temps [p. 12] et en tous lieux, les hommes dépouillés de leur propriété par surprise ou par violence, doivent y rentrer toutes les fois qu’ils le pourront. Donc un peuple convoqué pour se donner des loix et pour établir une constitution, doit commencer par rendre à chaque individu ce qui lui appartient par les loix imprescriptibles de la nature et de la justice. Donc le partage égal de toutes les terres de la France est une conséquence nécessaire du second article de la déclaration des droits de l’homme, décrétée par l’assemblée nationale et sanctionnée par le roi (4).

 

Facilité et moyens de procéder au partage égal de toutes les terres du royaume.

NOTIONS PRÉLIMINAIRES.

La France, sans compter la Corse et ses possessions dans les deux Indes, contient près de trente mille lieues quarrées.

Sa population actuelle, malgré le calcul exagéré de plusieurs écrivains, ne monte pas à vingt-deux millions d’hommes.

Un arpent de bonne terre rapporte depuis huit jusqu’à douze septiers de bled par an, semence prélevée ; un arpent de terre médiocre [p. 13] depuis deux jusqu’à six. Nous prendrons cinq septiers pour mesure commune du produit de chaque arpent de terre ensemencé en bled. L’arpent en grains de mars rapport environ quatre septiers, mesure commune et semence prélevée.

Deux septiers et demi de bled, ou le produit d’un demi-arpent, suffisent par an à la nourriture d’un homme.

Six arpens de vigne donnent année commune trente à quarante pièces de vin, et
dans une année abondante cent cinquante
et même plus. Cinq à six arpens de vigne
suffisent pour la subsistance et l’entretien
d’une famille vignerone ; et les plus mauvais
terrains à bled produisent souvent le meilleur vin.

En supposant qu’il y ait en France cinq mille lieues quarrées, peu ou point susceptibles de culture, il resteroit vingt-cinq mille lieues quarrées de terres cultivables à partager entre tous ses habitans : ce qui donne à-peu-près sept arpens pour chaque individu.

Pour démontrer la même chose d’une manière plus géométrique et plus précise, la France est située entre le treizième et le vingt-cinquième degré de longitude, et le [p. 14] quarante-deuxième et le cinquante-unième de latitude ; ce qui donne à la France une surface d’environ cinquante-huit degrés et demi.

Un degré de vingt cinq lieues contient deux millions, neuf cent trente mille, deux cent cinquante-neuf arpens. Donc la surface entière de la France est de cent soixante et onze millions, quatre cent vingt mille, cent cinquante-un arpens. En supposant que les grands chemins, les étangs, les rivières et les terres absolument stériles occupent vingt-quatre millions d’arpens, il resteroit en France plus de cent quarante-sept millions d’arpens de terre cultivable, tant en bled qu’en vignes, potagers, bois, pâturages, etc. qui, partagés entre vingt-un millions d’habitans, donneraient sept arpens pour chaque individu (5).

 

Plan d’exécution

Pour parvenir à un égal partage des terres de la France, il suffiroit de faire un dénombrement exact de tous ses habitans, et de diviser le royaume en lieues quarrées dont on feroit autant de portions qu’il y a d’individus. On tâcheroit de les rendre toutes à peu près égales. Elles seroient tirées au sort par les habitans [p. 15] que le lieu de leur naissance ou de leur
demeure la plus habituelle auroit destinés à
occuper telle ou telle partie du royaume.

En comptant vingt-un millions d’habitans et vingt-cinq mille lieues de terres cultivables
en France, la lieue quarrée seroit divisée en
huit cent cinquante portions d’à peu près sept
arpens chacune.

Avant d’assigner à chacun sa portion de sept arpens, on sépareroit un tiers des terres de chaque lieue quarrée, lequel formeroit le fonds de l’état, la masse commune où l’on prendroit à la naissance de chaque individu la portion nécessaire à sa subsistance, et où elle rentreroit aussi-tôt après sa mort. Ces terres seroient affermées dans chaque lieue quarrée pour le compte du gouvernement ; et le revenu de toutes les terres du royaume étant à peu près de seize cent millions, tous frais prélevés, les revenus de l’état seroient par cette disposition de plus de cinq cent millions ; ce qui seroit beaucoup plus que suffisant pour les besoins de l’administration publique dont les dépenses seroient diminuées de près de moitié. Ainsi la portion de chaque individu seroit réduite à un peuplus de quatre arpens et demi, libres de toute imposition (6). [p. 16]

Chaque individu âgé de vingt-cinq ans accomplis tireroit lui-même au sort la portion qui devroit lui appartenir.

Le mari choisiroit pour sa femme et pour soi ; chaque père pour son enfant au-dessous de vingt-cinq ans, et non marié, et le tuteur pour son pupille, au-dessous de vingt-un.

Il seroit libre à une famille de se réunir et de faire tirer au sort par son chef, dans le canton de la France quelle devroit habiter, un nombre de portions égal à celui des individus dont elle seroit composée.

Chaque individu seroit maître d’échanger sa portion de terre contre une autre située dans le même arrondissement, ou dans une partie différente du royaume. Il lui seroit
également permis de la louer et de l’affermer ; mais il ne pourroit la vendre, et la propriété seroit déclarée inaliénable.

À la naissance de chaque enfant le père recevroit une portion de terre prise de la masse commune, ou du fonds public assigné dans chaque lieue quarrée au gouvernement. Il en jouiroit, sans en rendre compte, jusqu’à ce que l’enfant eût vingt-cinq ans accomplis, époque à laquelle il seroit obligé de la lui rendre.

Dans le cas où l’enfant, avec le consentement [p. 17] exprès de ses parens, se marieroit avant l’âge de vingt-cinq ans, le père lui donneroit sa portion à vingt-un ans, si c’étoit un garçon, et à seize si c’étoit une fille, mais jamais au-dessous de cet âge. On fixeroit le nombre et la valeur des meubles et instrumens propres au ménage et à l’agriculture, que le père donneroit à ses enfans en les mettant en jouissance de leur propriété.

Si l’enfant étoit infirme ou estropié, et que sa famille ne voulût pas, en faisant valoir sa portion, se charger de sa subsistance, il entreroit dans un des établissemens fondés par le gouvernement pour l’entretien des membres souffrans de la société, et sa portion de terre seroit réunie au fonds de l’état.

À la mort de chaque individu sa portion retourneroit à la masse commune de la lieue quarrée dont elle faisoit partie, et d’où elle avoit été tirée. Cependant le plus proche héritier pourroit choisir entre la portion du mort et la sienne propre. Mais il ne pourroit les garder toutes les deux, et il seroit forcé de remettre l’une ou l’autre à l’état.

Les propriétés mobilières appartiendroient à chaque individu qui pourroit les changer, les vendre et en disposer à son gré. Elles passeroient à son plus proche héritier ; car [p. 18] tout ce qu’un homme acquiert au-delà de sa propriété agraire par son travail et par son industrie est à lui, et il n’en doit compte à personne (7).

Il y auroit dans chaque département une ou plusieurs maisons d’éducation, où les enfans seroient admis depuis sept jusqu’à dix-huit ans. Le plan d’éducation seroit aussi simple que les nôtres sont compliqués, obscurs et cependant imparfaits : il serait [sic] dirigé sur les intentions de la nature qui, en nous donnant la vie, veut que nous soyons des hommes, c’est-à-dire, que nous jouissions de l’exercice de toutes nos facultés dans le degré de perfection qu’elle permet à l’homme d’atteindre.

Le but de ces établissemens seroit donc
de développer peu à peu dans l’enfant toutes
les forces physiques et morales qui constituent un être vraiment libre, capable de se
suffire par-tout à lui-même, de n’avoir besoin
de personne pour conserver son existence,
et de pouvoir rendre à la société, dont il est
membre, autant de services qu’il en reçoit.

Ainsi, pendant les onze années qu’il passeroit dans l’école publique, outre quelques instructions courtes et familières sur la morale, l’histoire et la littérature, il apprendroit [p. 19] tous les arts de première et indispensable nécessité, ceux d’où dépend sa conservation, sans la connoissance desquels l’homme est sans cesse l’esclave des autres, et ne peut subsister que par le secours de plusieurs êtres aussi foibles que lui. Dans nos société dégénérées il faut les bras de cent hommes pour fournir à la nourriture, au vêtement et à la défense d’un seul. Mais dans le plan de la nature et d’une société bien organisée un seul individu doit pouvoir assurer son bonheur, celui de sa compagne, de ses enfans et de plusieurs de ses semblables.

L’enfant à dix-huit ans retourneroit à la maison paternelle pour acquérir par l’exercice et par l’expérience toute la perfection de ce qu’il auroit appris, ou il iroit dans des établissemens particuliers et destinés à chaque art se livrer aux occupations pour lesquelles il se sentiroit un véritable goût et une disposition volontaire et marquée. Mais quelle que fût la profession qu’il embrassât, lorsqu’à vingt-cinq ans il se présenteroit peur être membre actif de la société, il faudroit, pour y être admis, que les chefs de famille de son canton certifiassent qu’il connoît tous les travaux qui ont rapport à l’agriculture, à l’économie domestique et au soin des troupeaux ; [p. 20] qu’il a façonné lui-même les principaux instrumens qui y sont nécessaires ; qu’il manie la hache, la scie, la lime et le marteau avec assez d’adresse pour se construire une demeure dans toutes les parties qui la composent ; que son équipage militaire, sa chaussure et ses armes sont l’ouvrage de ses mains ; qu’il peut traverser un fleuve à la nage sans quitter son fusil et se dépouiller de son vêtement ; qu’il sait dompter un cheval ; qu’il peut parcourir tant de lieues en un jour ; qu’il est formé à toutes les évolutions militaires ; qu’il parle et qu’il écrit correctement sa langue ; qu’il connoît la constitution, les loix et l’histoire de son pays ; qu’enfin ils le croient digne de prendre sa place dans l’état, et de porter le titre de citoyen.

L’enfant ainsi préparé serait à dix-huit ans capable de tout. Il pourroit faire de son esprit et de son corps ce qu’il voudroit. Les arts, les talens, les sciences même qui multiplient nos ressources, qui élèvent l’ame, aggrandissent l’esprit et répandent tant de douceurs sur notre existence, tous ces biens inestimables ne seroient plus le partage de quelques êtres vains d’une éducation privilégiée, tandis que la classe du peuple condamnée à l’abrutissement et au mépris parcourt, comme [p. 21] les animaux, le cercle de la vie sans en connoître le prix. Tout homme parvenu à l’âge de la force et de la raison pourroit, sans renoncer aux travaux qui doivent lui assurer une honorable subsistance, consulter son penchant et choisir entre les connoissances qu’il lui plaîroit le plus d’acquérir. Formé par la première éducation à l’habitude de penser et d’agir, il n’auroit besoin que de quelques années pour atteindre le but qu’il se proposeroit. Il pourroit même, pendant toute sa vie, travailler à la perfection entière de son être, selon l’étendue de moyens et la mesure de facultés dont l’aurait doué la nature. Et il jouiroit de ce précieux avantage qu’il devroit tout à lui-même ; qu’il agiroit et penseroit toujours d’après soi ; qu’il ne croiroit et ne sauroit que ce que sa raison lui permettroit de croire, et ce que son goût et sa volonté lui auroient inspiré d’apprendre (8).

Ces établissemens ne seroient utiles que pendant quelques générations ; car avant qu’un siècle se fût écoulé l’espèce dans nos climats seroit absolument changée. Nous aurions enfin une race d’hommes que ne désavoueroit plus la nature ; et lorsque tous les membres de la société seroient ainsi formés, l’enfant pourroit, sans quitter sa famille, se [p. 22] former lui-même sur le modèle et d’après les leçons de ses parens.

Il seroit peut-être indispensable de fonder de pareils établissemens pour l’éducation des filles, jusqu’à ce que les mères fussent en état de leur donner elles-mêmes une éducation convenable. Elles devroient, en se mariant, connaître tous les détails d’une ferme et de l’économie rurale et domestique, savoir préparer la soie, la laine et le lin pour en fabriquer les étoffes et les habillement, en un mot être familières avec tous les arts sédentaires qui n’exigent que des soins et de l’adresse, et qui peuvent contribuer à l’entretien, à l’aisance et au bonheur d’une famille.

Pendant que l’enfant demeureroit dans la maison d’éducation, le père donneroit, en argent ou en nature, la moitié des produits de la portion de terre qui auroit été assignée à l’enfant au moment de sa naissance ; l’autre moitié lui resteroit pour l’indemniser du soin qu’il prendroit de la cultiver. Ce qu’il faudroit ajouter pour fournir aux dépenses de l’établissement public, seroit pris dans le trésor de l’état.

Jusqu’à ce que les peuples, nos voisins, eussent à notre exemple, reconquis leurs [p. 23] droits, et que n’étant plus égarés par l’ambition de leurs chefs, ils eussent renoncé au barbare honneur de ravager des provinces, et de massacrer leurs semblables, tout citoyen Français seroit soldat, et, depuis vingt et un jusqu’à soixante ans, astreint au service militaire, et chargé lui-même de la défense de sa patrie.

Comme la manière actuelle de faire la guerre exige des troupes exercées et toujours en activité, chaque lieue quarrée fourniroit, en temps de paix, six hommes pour 1’armée,qui se succéderoient par semestre, de manière que trois resteroient au drapeau, et les trois autres retourneroient à leur demeure, après avoir été remplacés par trois nouveaux citoyens. Il y auroit, par ce moyen, toujours cent cinquante mille hommes enrégimentés et continuellement sous les armes. Il seroit bon de ne composer, en temps de paix, les régimens que d’un seul bataillon. Lorsque la guerre seroit déclarée, chaque lieue quarrée fourniroit six, douze ou dix-huit hommes de plus, suivant la nécessité. Alors chaque régiment se trouveroit, en vingt-quatre heures, composé de deux, trois ou quatre bataillons, et l’armée portée à plus de cinq cent mille hommes. [p. 24]

La marine et le génie exigeant une longue étude, et une expérience qui ne s’acquiert que par le travail de plusieurs années, le gouvernement attacheroit à ces professions des récompenses, et sur-tout des distinctions honorifiques, qui engageroient un nombre suffisant de citoyens à entrer, pour un terme fixé, dans les corps destinés à ce service.

Tant qu’un citoyen seroit sous le drapeau,
il recevroit une paie fournie par l’état, et
porteroit l’uniforme du régiment auquel il
seroit attaché.

Si les revenus du gouvernement ne suffisoient pas pour les frais de la guerre, chaque individu y ajouteroit une contribution proportionnée aux besoins du moment, et qui cesseroit aussi-tôt que la guerre seroit terminée.

La portion de chaque citoyen employé à l’armée seroit cultivée par sa famille, ou par un fermier de son choix ; et si personne ne vouloit se charger de faire valoir son champ pendant son absence, un des fermiers de l’état y seroit contraint, et la nation lui répondroit de sa propriété.

Les magistrats, les officiers civils et militaires, tout citoyen, enfin, chargé d’une fonction publique, seroit payé des deniers [p. 25] de l’état, et recevroit des appointemens proportionnés à l’étendue de ses occupations, ou à l’importance des services qu’il rendroit à sa patrie. Aucun emploi ne seroit héréditaire. Le mérite seul, librement reconnu par le choix de ses concitoyens, seroit un titre pour y parvenir. Les distinctions, les récompenses et les pensions seroient personnelles, et s’éteindroient toujours avec celui qui les auroit possédées.

Les ponts, les grands chemins, les forteresses, et tous les ouvrages d’une utilité commune, seroient entretenus aux frais de l’état. Les revenus du tiers des terres, assignés au gouvernement, serviraient à acquitter toutes les charges de l’administration, dont les agens seroient tenus à la responsabilité.

Les étangs, les fleuves et les rivières n’appartiendroient à personne, et ne seroient assujettis qu’aux loix de police nécessaires pour y maintenir l’ordre et la sureté. Chacun seroit libre d’y pêcher, avec les seules restrictions que l’intérêt commun pourrait exiger.

Les forets, les plantations le long des
grandes routes, et les autres bois dont la
conservation seroit jugée nécessaire à l’état
pour la marine, la construction, etc. seroient [p. 26] mis au nombre des terrains publics, et soumis à des réglemens particuliers.

Le territoire des villes et des bourgs feroit partie des terres qui composeroit le fonds public. Toutes les maisons, et les autres bâtimens qui y sont situés, seroient déclarés appartenir à l’état.

Du moment où la loi sur la propriété seroit promulguée, aucun locataire ne payeroit plus rien pour son logement, si ce n’est une légère contribution pour les frais d’entretien et de réparation, dont la municipalité de chaque endroit seroit chargée.

Personne ne pourroit être déplacé de la maison ou du logement qu’il occupe, et tels qu’il les occupe en totalité, à moins qu’il n’y consentît, ou que la pluralité des locataires, réunis dans la même demeure, n’eût contre lui de graves sujets de plaintes, qui seroient portées devant le juge, et entendues contradictoirement.

On ne pourroit faire de démolitions, ni aucuns changemens essentiels dans son logement, sans l’aveu de la municipalité, ou des inspecteurs qui seroient à cet effet par elle désignés. Ces mêmes inspecteurs prendroient un état de tous les logemens vacans, et personne n’y pourroit entrer, même en [p. 27] quittant le sien, qu’à des époques marquées, et après en avoir obtenu l’agrément de la municipalité.

Comme les nouveaux propriétaires ne pourroient aller sur le champ, faute de goût, ou peut-être de moyens, s’établir sur la portion qui leur seroit assignée, les anciens propriétaires de biens territoriaux pourroient être autorisés à faire valoir, comme par le passé, les terres dont ils étoient en possession. Ils en percevroient tous les revenus, en qualité de fermiers de l’état. Ils verseroient les produits de cette ferme dans la caisse d’un receveur établi dans chaque département, lequel, après avoir prélevé le tiers destiné aux frais de l’administration publique, distribueront les deux autres tiers entre toutes les personnes dont les portions réunies composeroient la ferme entière,   Si quelqu’un des nouveaux propriétaires vouloit détacher de cette ferme la portion qui lui seroit échue, et la faire valoir par lui-même, le département en tiendroit compte au fermier, qui payeroit le revenu de la ferme, moins celui de la portion, ou des  portions qui en auroient été détachées : ainsi il n’y auroit personne de déplacé. Chacun prendroit peu à peu et insensiblement possession du terrain qui lui [p. 28] appartiendroit, et se livreroit, en attendant, aux arts, au commerce et au genre d’industrie auquel il étoit accoutumé. Le changement s’opéreroit lentement, sans convulsion. La condition du pauvre s’amélioreroit, sans que celle du riche devînt aussi désespérante qu’elle le seroit, si chaque individu alloit habiter et cultiver en même temps la portion qui lui auroit été assignée.

Toutes les pensions qui supposent des services rendus à l’état, seroient fidèlement conservées et payées par le gouvernement. Outre cela, toutes les personnes qui pourroient vérifier que leurs anciens revenus, soit en rentes sur l’état, soit en possessions territoriales, étoient le produit de leur travail ou de leur commerce, c’est-à-dire, de leur industrie propre et personnelle, continueroient d’en percevoir les revenus, qui leur seroient payés par l’état dans une proportion telle que la situation de ses finances le permettroit. Car le fruit des talens, de l’esprit et de l’industrie d’un homme n’appartient qu’à lui. C’est par cela seul, qu’il peut se distinguer de ses semblables. Ce qu’il acquiert par ces moyens, sans priver les autres de ce qui est nécesiaire [sic] à leur subsistance, doit, autant que cela est possible, lui être conservé pendant sa vie. [p. 29]

On choisiroit dans chaque département un grand et bel emplacement, dans une position agréable et saine, ou l’on recevroit les personnes infirmes et tous les vieillards au-dessus de soixante ans, qui ne pourroient demeurer au milieu de leur famille, et se verroient ainsi réduits à aller cultiver sans forces et sans expérience le champ qui leur seroit échu, ou à ne vivre que du modique revenu que leur portion leur rapporteroit s’ils l’avoient affermée. Toutes leurs portions seroient réunies à l’établissement ; et par des échanges qu’il seroit facile au gouvernement d’effectuer on en formeroit autour de la maison une ou plusieurs fermes, qui fourniroient à la nourriture, à l’entretien et à l’aisance de tous les individus qui y seroient rassemblés. Si ces revenus ne suffisoient pas, l’état y pourvoiroit des deniers publics, et il auroit soin que rien ne manquât, pour que ceux qui viendroient y terminer leur vie y trouvassent la salubrité, le repos et le bonheur.

On fixeroit, auprès de ces honorables vieillards et pour le service de l’établissement, des jeunes gens qui, volontairement et par le zèle de l’humanité, se prêteroient à tous les emplois qui seroient nécessaires. Si, ce qu’il n’est pas permis de supposer, il ne se trouveroit pas assez [p. 30] de nationaux qui voulussent se consacrer à ces fonctions respectables, on y inviteroit des étrangers, à qui on donneroit, aprés un certain nombre d’années, des lettres de naturalité, une portion territoriale et une somme suffisante pour s’y établir et la cultiver.

Cette ressource d’aller terminer sa carrière dans l’établissement public ne conviendroit cependant qu’à ceux qui ne pourroient se réunir à leur famille et vivre au milieu de leurs parens, ou de leurs amis. La situation des personnes qui pourroient se rassembler en sociétés de dix à douze têtes seroit à tous égards infiniment préférable. Il seroit bien extraordinaire que ces dix personnes ne pussent entre elles former une somme capable de se procurer les instrumens, les bestiaux et les avances nécessaires pour cultiver les quarante-sept arpens que formeroit l’ensemble de leurs portions quand on en auroit prélevé le tiers de l’état. Ces petites sociétés unies par le travail par les liens du sang ou de l’amitié, telle que les veut la nature pour assurer à l’homme la paix et l’innocence, trouveroient aisément dans la culture de leurs propriétés abondante et toutes les douceurs qui rendent la vie agréable. [p. 31]

Toutes les dettes contractées avec l’étranger seroient acquittées par le trésor public. Les rentes et les revenus des propriétés territoriale possédées en France par des étrangers seroient également payées par le gouvernement, jusqu’à ce qu’on eût pris des arrangemens pour une raisonnable indemnité.

En comptant pour les dépenses du département de la guerre et de celui de la marine cent vingt millions, soixante pour les pensions et l’indemnité accordée à ceux qui prouveroient que les revenus dont ils jouissoient étoient le fruit de leur industrie personnelle, quarante millions pour la liste civile et les dépenses du corps législatif, cinquante pour les magistrats et autres officiers civils, trente pour ajouter à l’entretien des établissemens institués pour l’éducation de la jeunesse et le soulagement des infirmes et des vieillards de l’un et de l’autre sexe, dix pour la réparation des ponts, chaussées et autres ouvrages publics, soixante pour le paiement annuel des dettes et revenus à l’étranger, vingt enfin pour les dépenses extraordinaires ; il resteroit au gouvernement, en n’évaluant qu’à cinq cents millions le produit du tiers de toutes les terres du royaume, cent dix millions, après qu’il auroit acquitté [p. 32] tous les frais d’administration publique. Ces cent dix millions, dont la recette excéderoit annuellement la dépense, pourroient être employés, pendant la génération actuelle, d’une manière doublement juste et utile. Soixante millions seroient   consacrés à fournir dans chaque département aux chefs de famille pauvres qui voudroient aller s’établir sur leur nouvelle propriété, les instrumens, les grains,les bestiaux et tout ce qui seroit nécessaire pour mettre en valeur la quantité de terrain qu’ils auroient à cultiver. Les cinquante autres millions seroient distribués aux chefs de famille anciennement riches et accoutumés aux jouissances superflues, dont la situation seroit peut-être trop douloureuse, s’ils étoient tout-à-coup ramenés à l’égalité que commandent la nature et la raison, pour laquelle ils étoient certainement nés, mais dont nos institutions absurdes et criminelles leur avoient permis de s’écarter. Car quoique le pauvre souffre depuis des siècles, quoiqu’il ait de terribles arrérages à demander aux riches, qui depuis si long-temps dévorent son héritage et lui rendent en échange le mépris et l’oppression, quoique personne n’ait à se plaindre lorsqu’on n’est sévère envers lui que pour être juste, et qu’on ne le traite pas autrement que ses [p. 33] semblables et ses égaux, cependant il seroit infiniment plus doux de joindre la modération à la justice, et de pouvoir être équitable sans être inhumain. D’ailleurs, les propriétaires actuels jouissent en vertu de loix et d’usages très-anciens qui, quoique abusifs, ne doivent être détruits qu’avec ménagement, et c’est une justice que de prendre toutes les mesures qui pourroient adoucir la privation qui leur seroit imposée.

Tout ce qu’un homme possède actuellement en propriétés mobilières lui seroit conservé ; et l’on poseroit pour premier article de la déclaration qui ordonneroit le partage égal de toutes les terres du royaume, que le peuple ne pourroit y procéder par lui-même, et qu’il attendroit que l’assemblée nationale eût choisi le plan le plus facile et le plus convenable, et quelle eût fixé toutes les divisions qu’exigeroit une opération de cette importance.

Il y auroit beaucoup d’autres réglemens de détail, qu’il ne seroit pas plus difficile d’établir, et dont je ne crois pas devoir fatiguer mes lecteurs. Je n’ai même proposé ce plan que pour prouver que le partage égal des terres du royaume, juste en soi et nécessaire, ne seroit pas impossible, comme [p. 34] les propriétaires actuels se plairont à le publier, et qu’il ne présenteroit pas même des obstacles très-difficiles à vaincre. Il peut se faire cependant que la génération actuelle soit si abâtardie, si éloignée de la nature, et la société parvenue à un tel degré de dépravation, que le partage égal de toutes les terres du royaume, fait tout à coup, devînt plus dangereux qu’utile, et qu’au lieu de procurer le bonheur général, il n’empirât la condition du riche, sans beaucoup améliorer celle du pauvre. L’assemblée nationale peseroit ces considérations dans sa sagesse. Elle examineroit s’il ne seroit pas plus convenable de se borner, dans le moment, à assurer, par le travail, ou par des soulagemens bien distribués, la subsistance de chaque individu actuellement existant, et de préparer le bonheur et la perfection de la génération future, en appliquant seulement la loi de partage aux successions, après la mort de chaque propriétaire. En adoptant le mode que nous ayons proposé, l’exécution du plan seroit plus longue ; mais elle n’exigeroit aucun déplacement, et deviendroit extrêmement simple et facile. Il suffiroit d’établir qu’à la mort de tout propriétaire actuellement vivant, son héritage en biens-fonds seroit divisé en portions de [p. 35] six ou sept arpens, suivant le nombre d’habitans et la quantité de terrain cultivable qu’on auroit trouvés dans le royaume, et distribué à autant de personnes privées de propriété qu’il y auroit de portions dans l’héritage. On formeroit, en attendant, avec les deniers de l’état, de nouveaux établissemens publics ; on ouvriroit des ateliers ; on multiplieroit les asiles,afin qu’il n’y eût pas dans le royaume un malade, un infirme, un vieillard qui ne trouvât une retraite paisible, commode et saine, et des soulagemens proportionnés à ses besoins ; pas un seul artisan qui, en travaillant, ne fût assuré, pour lui et sa famille, d’une raisonnable subsistance. Quels que fussent les moyens que l’assemblée nationale adoptât pour consommer lentement ou tout à coup le partage égal de toutes les terres du royaume, je dois prouver que, s’ils étoient appuyés sur les principes que nous avons démontrés, son exécution procureroit à la société et à chaque individu des avantages innombrables. Je me contenterai de rapporter les plus essentiels. [p. 36]

 

Avantages qui résulteroient du partage égal de toutes les terres du royaume.

Une lieue quarrée, partagée en huit cent cinquante portions, donnant environ sept arpens pour chaque individu, en supposant qu’une famille soit composée de six personnes, chaque famille, en France, posséderoit à peu près quarante-deux arpens de terre propres à la culture. Supposons qu’elle paie en argent ou en nature le tiers de son revenu, ou, ce qui vaudroit mieux, supposons, comme nous l’avons fait, qu’on donne à l’état, pour les frais d’administration, un tiers des terres du royaume, il résulte que chaque famille composée de six têtes possédera pour sa subsistance vingt-huit arpens de terre exempts de toute charge et de tout impôt.

Supposons que dix arpens, par an, se reposent et demeurent en jachères, il restera, pour six personnes, dix-huit arpens toujours en valeur, dont quatre environ peuvent être évalués en blé, sept en grains de mars, et les sept autres en différentes sortes de productions.

Les quatre arpens en blé donneront vingt [p. 37] setiers, semence prélevée ; les sept en grains de mars en rapporteront vingt-huit, et les autres terres à proportion.

Six personnes, parmi lesquelles se trouveroient des vieillards et des enfans, consommant au plus quinze setiers de blé par an, il restera pour les frais de culture, pour l’entretien des bestiaux, qui fourniroient eux-mêmes de si grandes ressources, enfin pour tous les autres besoins de la vie, le revenu de cinq setiers de blé, de vingt-huit setiers de grains de mars, et le rapport de sept arpens employés à divers genres de culture.

Il résulte de cet apperçu que chaque famille, en ne la supposant que de six personnes, posséderoit beaucoup au-delà de ses besoins, qu’elle jouiroit de l’aisance, et même d’un honnête superflu.

Il résulte qu’en partageant la France entre tous ses habitans, et en donnant à chacun une portion égale, il n’y auroit pas un seul individu dans le royaume qui, en cultivant sa propriété, ne vécût aussi heureux que la nature a permis à l’homme de l’être sur la terre (9).

Une infinité d’autres avantages se présentent à la suite du partage des terres.

D’abord, il détruiroit la mendicité, cet [p. 38] opprobre des nations civilisées, cette source de tous les vices et de tous les crimes, cet état affreux où l’homme, dans l’âge même de la force et du courage, ne trouve pas toujours dans son travail des ressources contre la misère, et se voit réduit à périr de faim, ou à ne manger que le pain de la douleur et de l’ignominie.

Il augmenteroit la population. Car un homme n’ayant que sept arpens pour sa portion individuelle, en auroit quatorze en se mariant, et accroitroit de sept arpens sa propriété à chaque enfant dont il seroit le père ; et comme les profits et les avantages augmenteroient avec le nombre d’individus réunis, dans une même habitation, la culture de quatorze arpens donnant, à proportion pour deux individus, beaucoup plus que sept arpens pour un, il suivroit de cette distribution que le premier vœu de l’homme seroit de se marier, et de devenir père d’une nombreuse famille. Car dans nos sociétés d’égoïstes et de célibataires, l’homme ne s’isole que pour être mieux. Il ne craindra plus d’être époux et père, lorsqu’il trouvera dans ces deux titres autant de douceur et d’avantages qu’il y rencontre aujourd’hui de chagrins et d’amertume (10). [p. 39]

Le même partage resserreroit le lien des familles, et tous les nœuds qui unissent l’homme à ses semblables ; car la quantité des portions et les produits de la culture augmentant avec le nombre d’individus dont une habitation seroit composée, les enfans, loin de quitter la maison paternelle dans la nécessité de travailler plus et de recueillir moins, resteroient unis au chef de la famille, pour y jouir en commun des biens et des avantages qui naîtroient d’une nombreuse société. D’un autre côté, chaque portion dépendant de la vie de chaque individu, et rentrant à sa mort dans la masse commune de l’état, les différens membres d’une même famille s’attacheroient les uns aux autres, et veilleroient à leur conservation mutuelle. Le vieillard ne mourroit plus seul, abandonné à ses infirmités, ou secouru par des mains étrangères ; mais chéri et respecté au milieu de ses enfans, il béniroit le ciel de voir ses jours conservés par leurs soins et prolongés par
leur tendresse. Au lieu de désirer et d’attendre la mort de ses proches, on ne craindroit que de les perdre, et pour la première fois peut-être l’intérêt seroit d’accord avec la nature.

Les mœurs enfin, ce nerf des empires, [p. 40] l’ame de la liberté, le germe des grands hommes, les mœurs sans lesquelles un peuple reste ou redevient nécessairement un peuple d’esclaves ; c’est dans les campagnes, c’est dans les travaux d’une vie active et toujours occupée qu’elles se forment et se conservent. Ainsi chaque homme étant obligé de travailler pour sa subsistance, et transmettant avec sa propriété la même obligation à son successeur, les mœurs peu à peu se régénéreront ; des enfans sains et robustes naîtront de pères sobres et laborieux : des citoyens libres, vertueux et éclairés, des hommes enfin prendront notre place et nous surpasseront.

Ainsi une seule opération régénérera dans
le royaume l’espèce et les individus ; elle fera
le bonheur de la génération présente, et assurera celui des générations les plus reculées :
tant il est vrai qu’il n’y a de bon et d’utile
que ce qui est fondé sur la nature et sur la
justice, et que leurs principes immortels doivent servir de base à toutes les loix et de guide à tous les législateurs.

C’est parce qu’ils s’en sont tous écartés,c’est parce qu’ils n’ont pas su conserver les droits de chaque individu dans la réunion des droits de tous, que les sociétés humaines, dont l’organisation devoit faire le bonheur général, [p. 41] n’ont été par-tout qu’un état d’anxiétés, de chagrins, de corruption et de misère pour la plupart des hommes. Il n’y a pas deux manières d’être bien. Là vérité est une et indivisible. Tant que le principe de l’inaliénabilité de domaine qui doit assurer à chaque homme la subsistance et la véritable égalité ne sera pas la base de nos institutions sociales, tous les systèmes de gouvernement seront faux, tous les plans de constitution vicieux et imparfaits. Les loix, au lieu d’être justes, ne seront qu’un instrument de tyrannie et une perpétuelle injustice. Les législateurs feront de très-beaux réglemens ; ils parleront avec chaleur des droits des hommes ; ils peindront l’oppression sous les traits les plus hideux, et le bonheur sous l’image la plus riante ; et cependant les trois quarts des hommes seront opprimés, abrutis, dépravés et malheureux. Une petite portion d’êtres privilégiés aura toutes les jouissances, et le lot de la multitude sera la peine, les privations et l’incertitude du bien-être, aussi affreuse souvent que le malheur même. Ils auront beau détruire des abus, il en renaîtra toujours d’autres à leur place. Ils multiplieront en vain les ateliers, les hopitaux, les établissemens publics, jamais la pitié, la charité même ne fera [p. 42] ce que doit faire la justice. Ils auront toujours dans leurs sociétés une inégalité qui ne sera pas celle du mérite, une dépendance arbitraire qui sera celle des hommes et non celle des loix ; ils verront toujours autour d’eux des malheureux qui n’auront pas mérité de l’être, des serviteurs, des mendians, des vagabonds, des prostituées, et le cortège de maux, de vices et de turpitudes que nos institutions sont forcées de tolérer, puisque ce sont elles qui les enfantent. Au lieu que dans le plan de la nature, de la raison et de l’équité, il n’y auroit de malheureux que le paresseux ou le méchant. Le mérite et la vertu seroient véritablement les seules distinctions. Tous les principes d’inégalité seroient abolis. Tout homme laborieux et juste pourroit être sûr  d’atteindre à la mesure de bonheur, et de perfection que lui destine la nature, et à laquelle les facultés plus on moins étendues dont elle l’auroit doué lui permettroient de parvenir.

Je ne puis mieux terminer cet article qu’en transcrivant ici un morceau de Voltaire sur les avantages de la propriété individuelle. C’est une excellente réponse aux objections qui suivent, et dont une grande partie sera tirée de ses ouvrages. [p. 43]

« Il est certain que le possesseur d’un terrain cultivera beaucoup mieux son héritage que celui dautrui. L’esprit de propriété double la force de l’homme. On travaille pour soi et pour sa famille avec plus de vigueur et de plaisir que pour un maître… Le possesseur désire une femme qui partage son bonheur, et des enfans qui l’aident dans son travail ; son épouse et ses fils sont ses richesses. Le terrain de ce cultivateur peut devenir dix fois plus fertile qu’auparavant sous les mains d’une famille laborieuse ». (Voltaire, Questions encyclopédiques) (11).

 

Réponse aux principales objections contre le partage égal des terres.

Ire Objection. Le partage égal des terres d’un empire est une de ces chimères dont quelques ambitieux ont de temps en temps flatté la crédulité des peuples pour mieux parvenir à leurs desseins. Mais l’absurdité de ce projet et l’impossibilité de son exécution sont si bien démontrées, que personne jusqu’ici n’avoit été assez fou pour le proposer sérieusement, et qu’on peut assurer que jamais législateur ne sera assez hardi pour vouloir l’entreprendre. [p. 44]

Réponse. Dans un temps où les riches étoient tout et pouvoient tout, il y avoit sans doute de la folie à proposer un plan que le pauvre même regardoit comme impossible, et qui ne pouvoit attirer à son auteur que des persécutions et des outrages. Le législateur étoit bien éloigné de vouloir en tenter l’exécution, parce qu’il trembloit lui-même de déplaire aux hommes riches et puissans, et qu’il étoit sous la main du despotisme dont l’influence enchaînoit toutes ses délibérations.

Mais aujourd’hui que le législateur est libre et maître de ses opérations ; aujourd’hui qu’il peut tout ce qui est juste, et que les intrigues de ses adversaires ne lui opposent qu’une faible et inutile résistance ; aujourd’hui que tout citoyen animé du zèle du bien public peut manifester librement sa pensée, et ne craint pas qu’on le punisse de vouloir faire du bien à ses semblables, nous n’avons pas craint d’élever la voix en faveur au pauvre, et nous osons répéter : Ou l’assemblée nationale doit déclarer que le partage des terres est impossible en soi, contraire à la raison, à la justice et à toutes les idées naturelles, ou, puisqu’elle le peut, elle est tenue de le faire exécuter.

Il suffit de parcourir les annales des  premiers [p. 45] âges du monde, de ces temps heureux où la voix de la nature retentissoit avec force dans le cœur de tous les hommes, pour se convaincre que le partage égal des terres n’est pas impossible, comme les propriétaires actuels s’efforceront de le faire croire. Presque tous les anciens législateurs ont pris l’égalité de fortune pour base de leurs institutions, et l’ont regardée comme le plus sûr moyen d’organiser les sociétés, de manière que tous les hommes y fussent bons et heureux. Sésotris en Egypte, Moïse chez les Hébreux,Minos en Crète, Cécrops à Athènes, Lycurgue à Sparte, Phaleas en Chalcédoine, Philolaüs chez les Thébains, et une infinité d’autres avaient fondé leur constitution sur la communauté ou l’égale distribution des biens. Platon, le disciple du plus grand des philosophes de la Grèce, qui avoit recueilli toutes les lumières d’un siècle où l’on avoit approfondi l’art d’organiser les sociétés et de gouverner les peuples, Platon étoit si convaincu de la justice et des avantages de cette constitution, que la ville de Mégalopolis l’ayant invité à lui donner un code de loix, il refusa de se rendre à ses instances, parce qu’il apprit que les habitans ne voudraient pas consentir au partage et à l’égalité des fortunes. [p. 46]

Mais, comme le remarque sagement Montesquieu, il ne suffit pas que le législateur fasse un pareil partage s’il ne donne pas des loix pour le maintenir, l’inégalité rentrera par le côté que les loix n’auront pas su défendre, et la république sera perdue. La ruine de ces états a été en effet plus ou moins prompte, selon que le législateur avoit su opposer plus ou moins d’obstacles à l’aliénation des propriétés. Aucune de ces constitutions n’a été constamment durable, parce que les législateurs n’avoient pas considéré l’égalité des biens comme une chose de nécessité indispensable et absolue, mais seulement comme un système de législation plus parfait que les autres, et celui qui convenoit le mieux au bonheur de tous les hommes. Aucun de ces fondateurs, si on en excepte peut-être Moïse (12), n’avoit regardé le droit de propriété comme inhérent à l’existence de chaque individu, et tellement inaliénable, que personne ne pouvait en être privé sans qu on eût violé, à son égard, les loix de l’équité naturelle. La vérité de ce principe n’étant pas reconnue et démontrée, peu à peu les biens s’aliénoient, l’inégalité s’introduisoit, la constitution étoit détruite, et l’état livré de nouveau à tous les maux et à tous les désordres [p. 47] qu’on remarquera toujours dans ces sociétés où une moitié des hommes est sacrifiée à l’autre. Il ne peut y avoir qu’une constitution inébranlable, c’est celle qui sera fondée sur cette vérité éternelle, que tout homme en naissant a un droit inaliénable sur la portion de terre qui doit le nourrir.

Seconde objection. *Une famille nombreuse 
a cultivé un bon terroir ; deux petites familles
voisines ont des champs ingrats et rebelles.
Il faut que les deux pauvres familles servent
la famille opulente, ou qu’ils l’égorgent, cela va sans difficulté. Une des deux familles
indigentes va offrir ses bras à la riche pour
avoir du pain ; l’autre va l’attaquer et est battue ; la famille servante est l’origine des domestiques et des manœuvres ; la famille battue
est l’origine des esclaves.

* Voltaire, Questions encyclopédiques. [Note en bas de page dans l’original.]

Réponse. Une famille n’a pu sans injustice s’approprier tout un terrain fertile qui lui fournissoit au-delà du besoin, tandis qu’une autre n’avoit qu’un champ ingrat et stérile qui la laissoit manquer du nécessaire. Toutes les portions d’un canton doivent être à peu près égales, c’est-à-dire, que chaque individu [p. 48] doit y trouver de quoi fournir aux besoins de la vie ; car un homme ne doit pas avoir de préférence sur un autre homme.

Si cette famille, qui s’est emparée d’un bon terroir, prétend l’avoir gagné par son travail,et que l’ayant cultivé et mis en valeur la première, elle a sur lui un droit exclusif, nous lui répondrons avec J. J. Rousseau. « Qui vous a donné les alignemens, et en vertu de quoi prétendez-vous être payé à nos dépens d’un travail que nous ne vous avons point imposé ? Ignorez-vous qu’une multitude de vos frères périt ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop, et qu’il vous falloit un consentement exprès et unanime du genre humain, pour vous approprier, sur la subsistance commune, tout ce qui alloit au-delà de la vôtre ? » (Discours sur l’inégalité des conditions).

Les serviteurs et les esclaves ne sont que des victimes de l’usurpation et de la force. L’état où les a réduits leur lâcheté ou leur impuissance, est une preuve, non du droit mais de la tyrannie des riches. Que répondre à un homme qui vous dit : — J’ai ta portion et la mienne, il faut que tu me serves ou que tu meures de faim ? — Le servir tant qu’il sera le plus fort, et reprendre ses droits si jamais [p. 49] il devient le plus foible, à moins qu’on n’eût la noble intrépidité de préférer la mort à la servitude.

Troisième objection. Tu viens, quand les lots sont faits, nous dire : Je suis homme comme vous, j’ai deux mains et deux pieds, autant d’orgueil et plus que vous, un esprit aussi désordonné pour le moins, aussi inconséquent, aussi contradictoire que le vôtre. Je suis citoyen de Raguse ou de Vaugirard ; donnez-moi ma part de la terre. Il y a dans notre hémisphère connu environ 50 mille millions d’arpens à cultiver, tant passables que stériles. Nous ne sommes qu’environ un milliard d’animaux à deux pieds sans plumes sur ce continent, ce sont cinquante arpens pour chacun ; faites-moi justice, donnez-moi mes cinquante arpens.

On lui répond : Va-t-en les prendre chez les Caffres, chez les Hottentots, ou chez les Samoyedes ; arrange-toi avec eux à l’amiable : ici toutes les parts sont faites. Si tu veux avoir parmi nous le manger, le vêtir, le loger et le chauffer, travaille pour nous, comme faisoit ton père ; sers-nous,ou amuse-nous, et tu seras payé, sinon tu serois obligé demander l’aumône, ce qui dégraderoit trop la sublimité de ta nature, et t’empêcheroit [p. 50] réellement d’être égal aux rois, et même aux vicaires de village, selon les prétentions de ta noble fierté.

Réponse. Si toute une contrée étoit divisée entre tous ses hahitans, de manière que les portions fussent égales, et ne fournissent à chaque individu que le nécessaire, il est certain que, si quelque nouveau venu demandoit sa part, on pourroit lui répondre, non avec cette dureté et ce mépris insultant que jamais un homme ne doit avoir pour son semblable, mais avec cet intérêt qui convient si bien à des êtres foibles et assujettis aux mêmes misères : — Mon ami, toutes les parts sont faites ici : parcourez la contrée, vous ne trouverez personne qui ait le superflu. Ce champ m’est nécessaire pour ma subsistance ; je ne puis en retrancher une portion, sans m’exposer au besoin. Mais ayez confiance, l’Eternel prendra soin de vos jours ; il vous a donné la vie, il doit vous donner de quoi la conserver. Allez chez le peuple voisin, peut-être y trouverez-vous une place où vous pourrez subsister. — Mais qu’un homme possède à lui seul l’héritage de cinquante individus, et qu’il en oblige une partie à le servir, et l’autre à mourir de faim ! c’est la plus injuste et la plus révoltante de toutes les [p. 51] barbaries. Tant qu’un homme, dans une société, possédera, en propriétés rurales, plus que le nécessaire, celui qui n’a rien sera toujours en droit de lui demander sa part, et d’employer, si on lui refuse justice, toutes les réclamations propres à se faire restituer ce qui lui appartient.

Quatrième Objection. Il est impossible,dans notre malheureux globe, que les hommes, vivant en société, ne soient pas divisés en deux classes ; l’une de riches qui commandent, l’autre de pauvres qui servent ; et ces deux classes se subdivisent en mille, et ces mille ont encore des nuances différentes.

Réponse. Ce tableau peint très-bien les sociétés, telles qu’elles existent, mais non pas telles qu’elles devroient exister : notre globe n’est malheureux que parce qu’elles sont mal organisées. Il est certainement impossible qu’avec nos institutions, il n’y ait pas la moitié des hommes qui ne soit opprimée et dépouillée par l’autre ; mais cet abus n’est pas dans la nature ; il est notre ouvrage, et il dépend de nous, en réformant nos loix d’en abolir la source.

Dans l’état de nature, l’homme ne connoît aucune espèce de dépendance : il n’est soumis qu’aux loix de la nécessité, qui commande [p. 52]  à tous les êtres. Il ne doit rien à personne et personne ne lui doit rien. La société établit, entre tous les hommes, une réciprocité de secours et de services qui multiplient les jouissances, et les rendent plus agréables. Un homme dépend alors de son voisin ; mais il n’en dépend ni plus ni moins que son voisin ne dépend de lui. Il donne autant qu’il reçoit ; et il n’a pas le droit d’exiger un service dont il ne voudroit ou ne pourroit pas rendre l’équivalent. Ainsi, dans la société, tous les hommes dépendent également les uns des autres, ce qui équivaut à ne dépendre privativernent de personne.

Ce n’est pas que dans la société tous les hommes doivent être égaux. Elle ne peut subsister, à moins qu’il n’y ait des hommes qui commandent, et d’autres qui obéissent, mais non qui servent. Encore, pour que l’empire soit juste, faut-il que ceux qui jouissent de l’autorité aient été librement élus par ceux qu’ils gouvernent, et que tel qui obéit eût pu être à la place de celui qui commande, s’il eût réuni plus de suffrages. Ce n’est qu’ainsi que la dépendance et l’inégalité sont légitimés. Tout autre empire est une usurpation et une tyrannie ; toute autre dépendance est une servitude et un outrage. [p. 53]

Cinquième Objection. Tout le monde ne peut pas être laboureur. La société a besoin d’une infinité d’autres professions, sans lesquelles l’agriculture elle-même ne peut subsister. Or, si chacun possède un champ, et se met en devoir de le cultiver pour vivre de ses productions, que deviendront tous ces métiers nécessaires à la vie, ou qui la rendent agréable ? On sera donc obligé de faire tout soi-même, ou de se réduire, comme les sauvages, à une peau de mouton pour habit, et à quelques vases de terre pour meubles. Que deviendront les sciences, les arts et les lettres ? Est-ce à la charrue que se forment les orateurs, les poètes, les peintres, les musiciens et tous les artistes ? Les villes seront remplacées par des chaumières ; la France retombera dans l’ignorance et dans la barbarie ; elle sera l’objet du mépris de tous les peuples de l’Europe, après avoir été long-temps celui de leur admiration et de leur envie.

Réponse. Je répondrai d’abord a cette objection, que je crois avoir présentée dans toute sa force : la loi de la nature est que chacun vive de son travail, et des fruits du champ qu’il a semé. Il ne faut pas confondre les besoins qu’elle nous donne avec ceux que le luxe enfante. Oui, sans doute, il vaudroit [p. 54] mieux que tous les hommes, bornés au seul
nécessaire, n’eussent que des meubles simples, ne bussent que dans des vases d’argile, et ne fussent vêtus que d’étoffes grossières, tissues de la laine de leurs troupeaux, préparées par leur industrie, ou travaillées par la main de leurs femmes et de leurs enfans, que de voir un seul individu privé de sa propriété, condamné à la servitude et réduit à périr de misère, ou à ne vivre que de l’humiliante pitié de son semblable. Périssent à jamais les sciences et les arts ! Périssent toutes les productions de l’esprit et tous les monumens du génie, s’il faut les acheter au prix de la liberté et du bonheur d’un seul homme ! (13)

Mais qu’on ne craigne pas de voir toutes nos villes abandonnées, et de manquer de bras pour les arts, les manufactures et les métiers. Quoique le goût de l’agriculture et des travaux champêtres soit le plus conforme au vœu de la nature, il n’est cependant pas le plus général, sur-tout parmi les peuples avancés et qui reviennent sur leurs pas. On trouvera toujours assez d’individus qui préféreront au séjour paisible des campagnes et à la simplicité des mœurs rustiques, le luxe, les plaisirs bruyans et la vie tumultueuse de nos [p. 55] cités. Mais, si les hommes persévèrent dans l’habitude de venir s’entasser et se corrompre dans les villes, quel heureux changement la propriété n’apportera-t-elle pas dans le sort du plus grand nombre de leurs habitans ! Quelle différence entre des ouvriers toujours dans la dépendance des riches, voués à une existence précaire, travaillant toute leur vie sans goût, mais par nécessité, et n’ayant souvent au bout de leur pénible carrière d’autre ressource que la mendicité, et d’autre asile qu’un hôpital ! Quelle différence, dis-je, entre ces victimes de nos usurpations et un propriétaire, retirant du fonds qu’il auroit affermé de quoi fournir au premier nécessaire, habitant les villes par choix, et pouvant, quand il voudroit, donner à son champ la préférence ; se livrant aux arts qu’il aime, exerçant la profession qui lui plaît, y employant toute son activité, tous ses moyens et toute son industrie, sans jamais craindre que des revers imprévus ou des pertes accumulées puissent le réduire à une entière indigence ! Comment comparer des hommes avides, moins occupés de la perfection de leur art que des moyens de s’enrichir en peu de temps, et d’échanger leur argent contre des terres et de vastes domaines, à des entrepreneurs mis par la loi [p. 56] dans l’impossibilité d’ajouter une portion de terre à celle qui leur est échue, forcés par là de s’intéresser à la gloire et au progrès de leurs établissemens, d’y verser toutes leurs richesses, d’y consacrer même leurs bénéfices, et laissant à leurs enfans, pour plus précieuse portion de leur héritage, de grandes entreprises avec de grands moyens pour les conserver et les étendre ?

Le partage des terres n’amenera pas nécessairement la destruction des villes. Peut-être même les manufactures, les arts utiles et le commerce n’en deviendront-ils que plus florissans. Car un peuple qui n’est pas sans activité, et à qui la liberté et la bonne opinion de soi-même donneront une nouvelle énergie, un peuple dont une partie est accoutumée à l’opulence et au superflu et qui ne pourra plus se les procurer par le revenu de ses possessions agraires, sera forcé, s’il n’a pas le courage d’y renoncer, de les acheter par son travail et par son industrie.

Mais alors les richesses deviendront le prix des talens, du mérite ou des longs services rendus à la société. Elles augmenteront les plaisirs de celui qui les possédera, et ne diminueront les jouissances de personne ; car le capitaliste n’est pas, comme le grand propriétaire, [p. 57] heureux par les privations et le malheur des autres. Mais alors le riche répandra véritablement autour de soi l’abondance et la vie. Les sciences, les lettres et tous les arts, enfans de l’opulence, continueront de charmer ses loisirs et d’embellir sa demeure. Il pourra avec son or mettre à contribution tous les talens. Et ces talens, fruit de l’inclination et non du besoin, seront alors ce qu’ils doivent être, une occupation noble, utile, et agréable. Ils seront exercés sans bassesse, employés sans tyrannie, et honorés à proportion de leurs difficultés et de leur nécessité. Mais alors le riche jouira sans remords et sans envie, puisqu’il devra tout à lui-même, et qu’en faisant son bonheur il aura contribué à celui d’une infinité d’hommes sans avoir pu faire un seul malheureux.

Sixième Objection. (14) Comment ! M. le duc, M. le marquis, M. le chevalier seront réduits à sept arpens de terres ! Ils cultiveront eux-mêmes leur champ, vivront de ses productions et demeureront dans un village ! Cette jeune comtesse, si délicate et si jolie, nourrira de son lait, habillera, élevera ses enfans ! Elle préparera de ses mains le dîner simple et frugal de son époux au retour des champs ! Elle traira la vache, battra le beurre, pressera [p. 58] les fromages ; elle distribuera soir et matin les graines aux volailles et le fourrage
aux bestiaux ! Quelles extravagantes rêveries ! Les gens de qualité ne sont pas faits
pour ces travaux abjects. On ne méprise
personne, mais on ne se sent pas fait pour
de pareilles occupations. Chacun doit se mettre à sa place etc. etc.

Réponse. Quand on m’aura prouvé qu’un duc, un marquis, un chevalier sont quelque chose de plus qu’un autre homme ; que les nobles et intéressantes fonctions de l’agriculture sont des travaux abjects et qu’il vaut mieux passer les jours dans l’oisiveté ou dans des occupations frivoles et ridicules, vivre consumé d’ennui, de vapeurs, de maladies, être un fardeau pour soi-même et pour les autres, que de remplir les devoirs d’homme et d’époux de femme et de mère ; je répondrai à cette objection.

Je me contenterai d’observer que Regulus, général des armées romaines dans une des guerres puniques, n’avoit qu’un champ de sept arpens qu’il cultivoit lui-même, et qui suffisoit pour le nourrir lui, sa femme et ses enfans ; et peut-être Regulus valoit-il bien un de nos feus marquis !

 Septième Objection. Quelle douleur ! quelle [p. 59] perte irréparable ! si, pour obtenir une égale division des terres du royaume, il faut détruire ces châteaux, ces parcs, ces jardins, chef
d’œuvres des Mansard, des la Quintinie, des le Nôtre, et où tous les arts se sont réunis pour enfanter et multiplier les prodiges !

Réponse. Je n’ai jamais vu de terres, de parc, de château, sans me dire avec douleur : vingt familles viveroient de ce qui sert à l’amusement d’un seul homme. Pour que ce riche se promène sous ces longues et fraîches avenues, pour qu’il foule mollement ces tapis toujours verts et que l’eau jaillisse dans ses bassins de marbre, il faut que cinquante individus meurent de faim, et que cinquante autres le servent. Ainsi l’idée de la servitude et de l’indigence accompagne toujours celle d’une terre, d’un parc et d’un château. Ce n’est pas-là de quoi les faire regretter.

Je pourrois ajouter beaucoup d’autres objections ; mais elles rentreroient toutes dans celles qui viennent d’être réfutées. Je ne crains pas qu’on me reproche de les avoir affoiblies, et je crois qu’on trouvera dans mes réponses des principes propres à résoudre toutes les difficultés qu’on pourroit proposer sur cet objet. [p. 60]

 

CONCLUSION.

J’ai prouvé que le droit de propriété est un des premiers droits inaliénables et imprescriptibles de l’homme. J’ai démontré que le partage égal de toutes les terres du royaume en est une suite nécessaire, et que l’exécution, loin d’être impossible, ne présente pas même en soi de très-grands obstacles à surmonter. Ceux qu’y opposera la cupidité des propriétaires actuels sont plus difficiles à vaincre ; ils seroient capables d’effrayer l’assemblée nationale elle-même, si quelque chose pouvoit ébranler sa constance, et si elle n’avoit prouvé que lorsqu’il s’agit des intérêts du peuple et de la cause de l’humanité, rien n’est au-dessus de ses efforts et de son courage. Elle peut tout oser et tout attendre de la confiance du peuple. L’excès de ses maux a fatigué sa longue patience. Les momens sont venus où l’homme ne portera plus d’autre joug que celui de la loi et de la nécessité. Le règne de la tyrannie n’a duré que trop de siècles ; il est temps que celui de la raison et de l’équité prenne sa place. Des circonstances imprévues, des événemens incalculables ont enfin amené cette époque unique [p. 61] dans l’histoire, où les nations pourront seules et sans obstacle prononcer sur leurs destinées. Dix millions d’hommes, que la nature sembloit avoir maudits à leur naissance, exposés à manquer de tout sous le plus beau ciel et sur la terre la plus fertile, opprimés par les usurpateurs de leur héritage, et avilis à force d’être méprisés, dix millions d’hommes vont rentrer dans tous leurs droits, et se mettre en possession de leur domaine. Non, les représentans du peuple n’abandonneront point sa cause ; non, ils ne trahiront point ses intérêts et sa confiance. Ils savent que c’est de lui qu’ils tiennent la force et la puissance, et qu’ils n’en sont que les ministres et les dépositaires. Ils se souviendront que, s’il attend avec patience les loix qu’ils lui rédigent, c’est qu’il espère qu’elles seront justes, et qu’elles lui rendront tous les droits et toutes les jouissances que l’ignorance et la tyrannie lui avoient fait perdre.

Le peuple, de son côté, n’oubliera pas que le nombre par lequel il peut tout, l’empêche de rien exécuter par lui-même ; que s’il essayoit de procéder au partage des terres du royaume sans l’aveu de l’assemblée nationale et sans le concours des administrateurs de département, le désordre le plus [p. 62] affreux, l’anarchie la plus complète, l’extinction peut-être du nom français seroient la suite de son aveugle et imprudente cupidité ; que cette question exige même de la part de l’assemblée un long examen et de graves considérations, et qu’il n’est permis au peuple que de demander à ses représentans de s’en occuper sérieusement et sans délai.

 

NOTES.

 (1) Le droit de prononcer sur la propriété, appartient incontestablement à l’assemblée. Ce n’est pas même pour elle seulement un droit, c’est un devoir, puisqu’elle est chargée, par la nation quelle représente, de donner à la Françe la meilleure constitution possible, et qu’il n’y aura jamais de bonne constitution dans un état, où l’égalité fondée sur l’inaliénabilité de propriété pour chaque individu ne sera pas invariablement établie.

Sitôt que le droit de propriété, dit J. J. Rousseau, est regardé comme commun à tous les citoyens, il est soumis à la volonté générale, et cette volonté peut l’anéantir. Ainsi le souverain n’a nul droit de toucher au bien d’un particulier ni de plusieurs ; mais il peut légitimement s’emparer du bien de tous, comme cela se fit à Sparte au temps de Lycurgue ; au lieu que l’abolition des dettes par Solon fut un acte illégitime. (Emile, liv. 5.)

(2) C’est ainsi que peu à peu sa condition est devenue plus misérable que celle des animaux que nous n’avons point asservis ; car, comme l’a dit un de nos plus grands poëtes. (Volt. Quest. encyclop.)

Un cheval ne dit point au cheval, son confrère,

Qu’on peigne mes beaux crins, qu’on m’étrille et me ferre ; [p. 64]

Toi, cours et va porter mes ordres souverains

Aux mulets de ces bords, aux ânes mes voisins.

Toi, prépare les grains dont je fais des largesses

 A mes fiers favoris, à mes douces maîtresses.

Qu’on châtre les chevaux désignés pour servir,

Les coquettes jumens dont seul je dois jouir.

Que tout soit dans la crainte et dans la dépendance ;

Et si quelqu’un de vous hennit en ma présence,

Pour punir cet impie et ce séditieux,

Qui foule aux pieds les loix des chevaux et des dieux ;

Pour venger dignement le ciel et la patrie,

Qu’il soit pendu sur l’heure auprès de l’écurie.

Je n’ai rapporté cette description énergique des vexations et des outrages dont l’homme est partout la victime, que parce qu’elle contraste admirablement avec plusieurs autres morceaux de Voltaire, que nous aurons occasion de citer dans la suite de cet ouvrage.

(3) Et si son champ, dira-ton, ne rapportoit précisément que le nécessaire, et qu’il ne se trouvât personne qui voulut prendre gratuitement la peine de le cultiver, il faudroit donc que l’homme infirme mourût de faim ?

Non. Cest à l’état, c’est à la nation que retourne la propriété de l’homme souffrant. C’est elle qui se charge de faire cultiver son champ, et de pourvoir à sa subsistance. Voilà l’avantage de l’homme en société sur l’homme de la nature.

(4) On sera peut-être étonné de voir mettre au nombre des usurpations, le droit de premier occupant ; [p. 65]  mais il n’y a qu’une circonstance où il peut
être compatible avec la justice.


Pour autoriser, dit Rousseau, sur un terrain
quelconque le droit de premier occupant, il faut
les conditions suivantes. Premièrement, que ce
terrain ne soit encore habité par personne ; secondement, qu’on n’en occupe que la quantité dont
on a besoin pour subsister ; en troisième lieu, qu’on
en prenne possession, non par une vaine cérémonie, mais par le travail et par la culture, seul signe de propriété qui, au défaut de titres juridiques, doive être respecté d’autrui. (Contrat social, chap. 9.)

(5) Il est évident que sept arpens de terre, dans certaines provinces de France, valent mieux que dix et même quinze dans une autre. En fixant à sept arpens la portion de chaque individu, nous n’avons voulu prendre qu’une mesure commune de propriété, comme dans l’estimation du produit des terres, nous avons tout évalué en bled et en grains de mars, parce qu’avec ces productions on peut se procurer les autres, et réciproquement. Ainsi il y a plusieurs cantons où il faudroit augmenter, et d’autre où il faudroit diminuer la quantité d’arpens dont seroit composée la portion, pourvu que chaque individu pût recueillir sur sa propriété la valeur de sept arpens d’une terre ordinaire.

J’observerai encore sur cet article qu’on avoit toujours porté de dix-neuf à vingt millions le  nombre d’hommes qui se trouvent en France. Ce n’est [p. 66] que depuis quelques années qu’on a tout-à-coup enflé sa population de près d’un tiers, et tous les ans nous la voyons s’accroître de quelques millions sous la plume féconde de nos écrivains. Par le dénombrement qui fut fait en 1700, on ne trouva en France que dix-neuf millions cinq cent mille habitans ; et il est évident que la misère, l’excès des impôts, le luxe, père du célibat et de la débauche, ne permettent pas de porter la population actuelle à plus de vingt un millions. On a cru que la population augmentoit, parce que, depuis un siècle, les villes sont devenues plus peuplées ; mais c’est precisément dans les villes que se fait une grande consommation d’hommes qui ne se reproduisent pas. Les  grandes villes sont une preuve de la désertion des campagnes ; elles doivent au contraire faire soupçonner que la population diminue.

L’Encyclopédie ne donne à la France que cent vingt-cinq millions d’arpens de surface, mais elle ne porte la population du royaume qu’à seize millions d’habitans, ce qui fourniroit une proportion semblable à celle que nous avons adoptée. Il est à croire cependant que ces évaluations sont au-dessous de la réalité. Voyez la note 8.

(6) Cet arrangement seroit préférable à l’imposition du tiers du revenu en argent ou en nature, en ce qu’il ne priveroit pas l’état d’une ressource très-importante, celle des gros fermiers capables [p. 67]  de former des établissemens considérables, d’entretenir de nombreux troupeaux, et de traiter l’agriculture en grand. En ne mettant que deux fermiers publics dans chaque lieue quarrée, il y auroit cinquante mille grosses fermes de plus de quatre cents arpens chacune, distribuées sur toute la surface de l’empire.

Outre les avantages qu’une telle disposition procureroit à l’état, il en résulteroit d’inappéciables pour les particuliers ; car dans un pays où chaque individu seroit pourvu d’une propriété, les domestiques et les manouvriers seroient très-difficiles, sinon impossibles à trouver dans les campagnes ; les fermiers publics, pour exploiter les biens de l’état, seroient en conséquence obligés de se réunir en familles ou sociétés très-nombreuses. Supposons qu’une ferme publique exige le travail et les soins de trente individus, qui joignent leurs propriétés individuelles à celles que le gouvernement leur afferme, et qui, cultivant le tout en commun, en partagent les avantages et les bénéfices ; voilà, dans le royaume qui contient cinquante mille fermes publiques, quinze cent mille hommes qui jouissent, par la seule agriculture, de cette abondance, de cette véritable richesse qu’on remarqua tous les jours dans une ferme de cinq cents arpens bien administrée. Et ce bonheur d’une partie de la nation seroit d’autant plus précieux qu’il ne diminueroit celui de personne, puisque tout le monde auroit plus que le nécessaire. [p. 68]

(7) Lycurgue, pour établir à Sparte une égalité plus parfaite, avoit résolu de faire tout partager ; les biens territoriaux, les meubles et l’argent. Il ne rencontra dans l’exécution du partage des terres que les obstacles que les riches opposeront toujours à une opération semblable, et que son courage et les principes d’équité naturelle, gravés dans le cœur de tous les hommes, lui firent enfin surmonter ; mais il ne put parvenir que par des voies détournées, à exécuter la seconde partie de son dessein, parce que la même équité disoit évidemment, que l’égalité qui règne d’homme à homme ne doit pas empêcher que chacun d’eux ne soit libre de développer toutes ses facultés, et d’employer ses talens et son industrie à améliorer, autant qu’il peut, son sort, et à se procurer toutes les jouissances qui peuvent le rendre heureux, sans nuire au bonheur des autres.

(8) Il est vrai que par cette méthode nous n’aurions pas à seize ans des hommes tout formés, qui, maîtres d’eux-mêmes dans un âge où l’on peut rarement marcher seul sans s’égarer, viendroient effrontément s’asseoir dans nos sociétés, s’y emparer des conversations, y parler de tout avec audace, y trancher, y décider avec ce ton dédaigneux et affirmatif qui convient si bien au demi savoir, et qui aujourd’hui n’étonne plus personne, parce qu’il est devenu celui de tout le monde ; mais ces petits hommes de seize ans sont de vieux enfans à quarante ; leurs corps flétris et [p. 69] leur ame hébétée sont incapables d’aucun effort dans l’âge où l’homme doit jouir de toute sa vigueur et de toute son énergie. Si nos élèves, d’après la plan de la nature, qui a fortement nuancé toutes les époques de la vie, n’étaient des hommes qu’à vingt-cinq ans, ils le seroient encore à quatre-vingt ; ils jouiroient de toutes leurs facultés jusqu’au terme de leur carrière, et ils ne cesseroient de vivre qu’en cessant d’exister : je crois que ni l’état ni les particuliers ne perdroient à cet échange. Je ne dois pas omettre une autre réflexion importante.

J’ai mis la pureté de langage au nombre des qualités qu’on exigeroit de l’homme à vingt-cinq ans, parce que cette pureté seroit facile à acquérir dans l’éducation publique, où l’enfant n’entendroit prononcer que des mots propres et justes, parce que d’ailleurs elle est essentielle, et qu’elle contribue plus qu’on ne croit à la noblesse des sentimens, et à cette sorte d’élévation qui donne la bonne opinion de soi-même, qu’un homme de bien ne doit jamais perdre. L’abrutissement du peuple dépend, en grande partie, du langage dur et grossier dont il a contracté l’habitude dès l’enfance. J’ai souvent remarqué d’ailleurs que la beauté et la bonté des idées tiennent beaucoup à celles de l’expression, et que celui qui parle peu et bien, est presque toujours un homme d’un grand mérite.

(9) Quand on voudroit absolument ne compter que 125 millions d’arpens dans toute l’étendue de [p. 70] la France ; quand on y admettroit, avec les calculateurs modernes, vingt cinq millions d’habitans ; quand on sépareroit enfin vingt-cinq millions d’arpens, c’est-à-dire, un cinquième pour les fleuves, les étangs, les chemins et les terres absolument stériles, il resteroit encore quatre arpens pour chaque individu. Ainsi une famille composée de six personnes auroit vingt quatre arpens pour sa subsistance. Otez un tiers pour les frais d’administration, elle jouiroit toujours de seize arpens libres de tout impôt, qui suffiroient, et au-delà, pour assurer une existence heureuse et paisible à tous les membres dont elle seroit composée.

(10) Ici se présente naturellement pour le royaume l’objection que M. Vallace, écrivain anglais, se fait à lui même, pour le gouvernement de l’univers, dans sa dissertation sur la population humaine dans les temps anciens et modernes. Après avoir proposé un plan de gouvernement dont l’égalité parfaite entre les citoyens, la communauté des biens, etc. formeroient les bases, il s’arrête tout à coup au milieu de ses espérances, en considérant l’inconvénient de l’excessive population que feroit éclorre un gouvernement si prospère. Quel effet déplorable, s’écrie-t-il du plus généreux de tous les systêmes humains ! Que les magistrats d’une telle république se trouveroient horriblement déconcertés à ce fatal période [sic] où il n’y auroit plus de place sur le globe pour fonder de nouvelles colonies ! où la terre épuisée ne pourroit plus produire aucun secours pour une population surabondante !… [p. 71] Dans une nécessité si cruelle, faudra-t-il promulguer une loi pour restreindre les mariages ? Faudra-t il, etc.

L’imagination de l’auteur s’échauffe tellement (dit M. de Mirabeau dans ses remarques sur l’ouvrage du docteur Price, imprimé à la suite des considérations sur l’ordre de Cincinnatus, p. 360) qu’il ne voit d’autre remède à la calamité de l’excès du bonheur, que la guerre et la mort. Cette idée l’afflige et le décourage ; il n’attend rien des utopies, des systêmes de gouvernemens parfaits qu’ont produits les anciens et les modernes. Il les abandonne tous ; il désespère de l’humanité.

Hélas ! (continue le même M. de Mirabeau) qu’on nous donne des gouvememens paisibles et prospères, fussent-ils imparfaits ; car rien de parfait ne sortira de la main de l’homme, et jouissons d’un long période de calme et de bonheur, en attendant l’époque fatale où la terre sera surchargée de ses habitans. Peut-être M. Vallace seroit-il rassuré, s’il eût réfléchi qu’à peu près les trois quarts du globe sont en friche, et promettent pour plusieurs myriades de siècles, des substances au plus prodigieux accroissement de population ; qu’il y a probablement plus loin de l’état actuel de l’agriculture jusqu’au degré de perfection que l’imagination humaine peut concevoir, que des premiers efforts de l’homme, lorsque ses ongles sillonnoient la terre, aux progrès actuels de l’agriculture.

On peut appliquer cette réponse de M. de Mirabeau aux difficultés qui paroîtroient venir de l’excès [p. 72] de population que le partage des terres ameneroit en France. Soyons justes, bons et heureux, en attendant que la Corse et nos forêts de l’Amérique regorgent des colonies que nous y aurons transportées.

(11) On ne verra pas sans surprise que, quelques lignes plus bas, le même auteur soutient qu’il faut, dans un état, beaucoup d’hommes qui n’aient rien que leurs bras et leur bonne volonté, parce que, dit-il, c’est une pépinière de soldats. Comme si la patrie ne devoit pas être mieux défendue par des citoyens qui combattroient pour leur champ, pour leurs femmes et pour leurs enfans, que par des hommes sans propriété, sans domicile, qui n’auroient rien à gagner, ni à perdre.

Il faut se souvenir que cet écrivain, si justement célèbre, avoit été élevé parmi les grands, et qu’il jouissoit, à la fin de sa vie, de plus de cent mille livres de rente. Les rares talens de cet homme supérieur, exigeoient que, pour détruire des erreurs doù dépend la cause du genre humain, nous prissions dans ses écrits les plus fortes objections qu’on puisse former contre nos principes.

(12) Chaque Israélite avoit son champ à cultiver,
et le même qui avoit été donné en partage à ses ancêtres du temps de Josué. Ils ne pouvoient changer
de place, ni se ruiner, ni s’enrichir excessivement :
la loi du jubilé y avoit pourvu, révoquant tous
les cinquante ans toutes les aliénations, et défendant d’exiger les dettes, non-seulement cette quarante-neuvième année, mais toutes les années sabatiques ; [p. 73] car comme on ne recueilloit rien des terres en ces années, il étoit juste d’avoir au moins une surséance [un délai]. Or, cette difficulté de se faire payer rendoit les emprunts plus difficiles, et par conséquent diminuoit les occasions de s’appauvrir, qui étoit le but de la loi. D’ailleurs, l’impossibilité de faire des acquisitions durables retranchoit l’ambition et l’inquiétude ; chacun se bornoit au partage de ses ancêtres, et s’affectionnoit à le faire valoir sachant que jamais il ne sortiront de sa famille. (Fleury, mœurs des Israélites). J’invite à relire ce petit ouvrage, plus philosophique qu’on ne croit, écrit avec une élégante simplicité, plein de goût, de sagesse et de raison.

(13) Cette société, que bien des gens trouveront si imparfaite et si grossière, seroit cependant beaucoup plus près de la perfection que les sociétés dans lesquelles nous vivons actuellement. Jetons en effet un coup-d’oeil sur les peuples dont on vante avec tant de complaisance la prospérité, la gloire et l’opulence. Prenons mille individus ; examinons leur situation, et voyons à quoi se réduit cet état si florissant des nations les mieux civilisées. J’observe que, sur mille personnes, il y en a tout au plus vingt qui, ne connoissant de frein que leurs caprices, nagent dans tous les plaisirs du luxe et de l’abondance. Encore sont-ils souvent moins heureux par les jouissances que les richesses leur procurent, qu’ils ne sont tourrmentés par les privations auxquelles leur ambition et leur insatiable cupidité les exposent. Il y en environ trente qui jouissent d’une honnête [p. 74] aisance, et qui, tant qu’ils modèrent leurs désirs, et ne veulent pas s’élever au-dessus de la médiocrité, mènent une vie agréable et paisible. Cinquante à-peu-près sont alternativement balottés entre l’opulence et le mal-aise ; tantôt au comble de la prospérité, tantôt dans la gêne la plus douloureuse, livrés sans cesse à des spéculations de vanité ou d’intérêt, voyant quelquefois réaliser une partie de leurs projets, et plus souvent déjouer toutes leurs espérances. Leur vie est une inquiétude et une agitation continuelles. Ce sont peut être, malgré les secousses passagères de plaisir qu’ils éprouvent, les hommes les plus misérables de la société. Cent environ se livrent à des arts difficiles et assujettisans qui leur  procurent une sorte de bien-être, mais qui abrègent leurs jours, et leur font acheter quelques momens de plaisir et quelques jouissances de luxe par des années de fatigues, d’anxiétés et de privations. Cent autres exercent des professions basses et flétrissantes, qu’un homme délicat ne peut adopter sans s’avilir, sans manquer sans cesse au respect qu’on se doit à soi-même, et qui ne sont estimées que parce qu’elles conduisent au seul but qu’on se propose dans nos sociétés ; celui d’avoir de l’or et d’en acquérir à quelque prix, à quelque condition que ce soit.

Le reste, c’est-à-dire, sept cents individus sur mille traînent une vie obscure, les uns dans la servitude, obligés à ramper devant leur semblable, à supporter ses dédains, ses caprices, ses injustes traitemens ; les autres consumant leurs [p. 75] jours dans les ateliers, dans les manufactures, dans les mines, dans les carrières, occupés en sous-ordre à des métiers plus ou moins pénibles et dégoûtans, qui les nourrissent aujourd’hui, et qui, leur manquant le lendemain, les laissent exposés,eux et leur famille, à toutes les horreurs de la misère.

Ce qui ne peut vivre par ces deux derniers moyens, compose la classe aujourd’hui très-nombreuse des mendians, des vagabonds, des prostitués et des prostituées, des espions, des joueurs, des escrocs, des M.… des… ma plume se refuse à nommer les êtres vils et dégradés d’où résultent la gloire, la richesse et la prospérité prétendues des nations.

Je ne parle pas de la différence que l’éducation met nécessairement entre ces mille individus. Il me seroit facile de prouver que plus de huit cents sont, malgré eux, condamnés à être toute leur vie le jouet de la superstition, de l’erreur ou du faux savoir, plus funeste qu’une entière ignorance.

Que les hommes accoutumés à penser comparent ces deux tableaux d’une société naissante et de nos sociétés dégénérées, et qu’ils adjugent la préférence.

(14) Cet ouvrage a été composé à la fin de 1789 ; la fermentation qui existoit à cette époque, et qui a long-temps continué dans le royaume, et la crainte que des personnes mal-intentionnées n’abusassent, contre la volonté de l’auteur, des principes qui y sont exposés pour exciter de nouveaux troubles, en ont fait différer jusqu’à ce moment l’impression : [p. 76] mais aujourd’hui que le calme dont jouit la France, et l’habitude que le peuple a contractée de lire avec sang-froid, et de méditer à loisir les sujets d’administration les plus importants, permettent de soumettre à la discussion les matières les plus
délicates, j’ai cru pouvoir, sans danger, rappeler aux législateurs les vérités hardies
dont je crois dans ma conscience la manifestation nécessaire au bonheur de l’humanité. D’ailleurs, les travaux de l’assemblée qui s’occupe maintenant des testamens et des successions, le décret qu’elle vient de porter, et ceux qu’elle continuera sans doute de rendre pour faite procéder au dénombrement des citoyens actifs et à l’élection des membres de la seconde législature, les rapports de ses comités d’éducation et de mendicité qui la mettront incessamment dans le cas d’effleurer au moins la question, tout m’imposoit la loi de ne pas en retarder plus longtemps la publicité. Si la législature actuelle ne croit pas qu’il soit dans sa sagesse de rien statuer sur cet objet, il convenoit au moins dele soumettre à l’opinion publique, afin qu’elle puisse s’en emparer, le livrer à l’examen le plus sévère, désavouer hautement mes principes, si je me suis trompé, les consacrer par sa force toute-puissante, s’ils sont justes et vrais, et préparer aux législateurs futurs les moyens de prononcer sans erreur sur le sort et sur les espérances de la classe des pauvres et des non-propriétaires de l’état, c’est-à-dire, de plus de la moitié de la nation.

 

FIN.

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