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On trouvera ci-dessous, pour inaugurer la rubrique « Usages militants de la Révolution » le texte d’un tract appelant à une manifestation — également convoquée par un Comité des sans-cravates (libertaire) —, qui se déroula devant la prison de la Santé le 14 juillet 1989, année de commémorations officielles et formolesques, dont cette démonstration se voulait l’antithèse.

L’auteur du tract et l’auteur de ces lignes ne font qu’un (il a été republié dans Pièces à conviction. Textes libertaires 1970-2000, Éditions Noésis/Agnès Viénot, 2001).

Les manifestants dispersèrent à coup de pétards, et sous les acclamations des détenus aux fenêtres, les policiers qui interdisaient l’accès à l’entrée de la prison, devant laquelle on put se réjouir de quelques déprédations (j’inverse ici, à dessein, le style « journaliste »). Le cortège infligea aussi de menus dégâts à l’annexe culturelle de l’ambassade de Chine, déjà occupée quelques semaines auparavant, après le massacre de la place Tiananmen, par le Comité « Pékins de tous les pays, unissons-nous ! »

Je m’en voudrais de laisser accréditer l’idée que tous les libertaires détestent les prisons et se réjouissent, quasiment par nature, d’une déconfiture policière et d’une heureuse récréation offerte à des taulards. La dite Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL), devenue aujourd’hui Alternative libertaire, publia un communiqué horrifié, paternaliste et pontifiant, que je reproduis à la suite du tract.

14 juillet 1989 : Prenons la Santé !

Quand la Bastille est tombée, il n’y avait à l’intérieur que six prisonniers à libérer. Ils sont aujourd’hui 2 000, rien qu’à la Santé !

Les politiciens et tous les clowns démocrates prétendent célébrer la chute d’une prison. Ils en ont plein la bouche des « drouâââts deux l’hôôôme » mais les Bastilles d’aujourd’hui ne les gênent pas ! Nous, si !

Savoir que des êtres humains croupissent derrière des barreaux rend notre vie de liberté surveillée plus insupportable encore.

Comme disaient les massacreurs de 1871 : les révoltés, c’est la canaille ! Eh bien nous en sommes !

ILS VEULENT DE LA COMMÉMORATION, ON VA LEUR EN FOUTRE !

Pendant que les pauvres vont en taule, les politicards RPR et socialistes financent leurs partis à coups de fausses factures amnistiées. Ces porcs vont claquer 61 milliards de centimes pour le carnaval du Bide-centenaire et la grande bouffe des chefs d’État réunis à Paris.

 À PROPOS DE DETTE, ÇA FAIT PAS MAL DE COMPTE À RÉGLER !

C’est pas la dette qu’on veut annuler, c’est l’économie et l’argent !

Mitterrand va réduire quelques peines ; nous c’est le malheur organisé qu’on veut liquider ! Commençons par ouvrir les prisons !

Le jour anniversaire de la Révolution de 89, Paris sera couvert de flics. Raison de plus pour montrer notre colère ! Depuis que nous avons vu un de nos frères chinois arrêter à lui seul une colonne de chars, nous n’osons plus avoir peur !

 CONTRE TOUTES LES PRISONS, DE PARIS À PÉKIN, PRENONS LA SANTÉ LE 14 JUILLET !

 RENDEZ-VOUS À DENFERT-ROCHEREAU — 18 H

Des Enragés en pétard.

Tract 89 réduit BLOG

Communiqué de l’UTCL

(publié dans sa lettre hebdo Lutter ! Clash, n° 128, juillet 1989).

 « Derrière la banderole “Ne fêtons pas la révolution, faisons-la !”, le cortège s’est alors dirigé vers la prison de la Santé, les organisateurs passant outre l’interdiction préfectorale. Mais là n’est pas la question : les organisateurs n’avaient pas organisé grand chose, en particulier pas de service d’ordre. Cette inconséquence politique n’est pas sans effet : arrivés à l’angle du boulevard Arago et de la rue de la Santé, la plupart des manifestants sont restés face à la dizaine de CRS qui bloquaient le passage. C’est alors l’affrontement : guérite incendiée, drapeau tricolore brûlé, vitrines cassées, puis une fois partie la camionnette des organisateurs, une trentaine de manifestants interpellés, et des prisons bien sûr toujours aussi pleines… Le comité des sans-cravates a ainsi fait preuve d’une grand irresponsabilité politique, aussi bien vis-à-vis des manifestants (ceux interpellés, ceux qui auraient pu être blessés) que des prisonniers, dont le sort reste inchangé… C’est pourquoi nous ne pouvons que nous désolidariser d’une telle initiative, de sa logique politique, de son déroulement. [Signé :] Fidel Calypso. »