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Horace-Bénédict de Saussure (1740-1799), philosophe et botaniste, considéré comme l’un des créateurs de l’alpinisme, publie en 1774 un Projet de réforme pour le collège de Genève, qui suscite de nombreuses controverses. Il propose d’introduire dans l’éducation — des seuls jeunes gens ! — rien moins que ce qu’il appelle « Études historiques » (géographie, astronomie, antiquités, architecture, mythologie) et « Études physiques » (histoire naturelle, géométrie, physique, mécanique, arts, anatomie, économie domestique et rurale). Progressiste mais non révolutionnaire, il entend « que le but général d’une éducation nationale soit donc, non pas de rendre le peuple savant, mais de rendre les travaux des Savants utiles au peuple. » Une réforme inspirée de ses réflexions ne verra le jour qu’après 1830.

 Parmi les réactions immédiates au Projet, celle qui retient notre attention se présente comme une « Remontrance » rédigé par des jeunes femmes, qui se plaignent avec une belle ironie de l’oubli dans lequel le projet de réforme les tient. Elles ne se bornent pas à constater que la réforme de Saussure n’apporterait rien aux filles ; elles assurent qu’elle aggraverait l’inégalité entre les deux sexes dans le couple. La description de la vie calamiteuse des ménages déséquilibrés par l’excessif savoir des maris et l’ignorance entretenue des épouses n’est pas sans rappeler Les Femmes savantes de Molière, rédigé un siècle plus tôt. L’argument est ici inversé : ce sont les hommes que l’on nous montre se ridiculisant en étalant à tout propos leur culture. Puisqu’ils auront appris l’économie domestique, « la lessive même se fera à l’avenir par principes » !

J’ai trouvé pour la première fois des extraits de cette « Remontrance » dans un article d’Henri Duchosal intitulé « La genèse de l’enseignement public féminin à Genève », publié en 1922 dans l’Annuaire de l’instruction publique en Suisse (vol. 13, pp. 59-83). L’inconvénient pour une recherche ultérieure dans les catalogues de bibliothèques est que l’auteur indique un titre inexact : Remontrance des filles à l’auteur du projet de réforme du Collège. Heureusement, Thérèse Pittard, l’auteure de Femmes de Genève aux jours d’autrefois (Genève, s. d. [après 1942]), dont je possède un exemplaire, a été plus scrupuleuse. Une fois le titre exact connu, il est assez facile de trouver la référence dans la Bibliographie historique de Genève au XVIIIe siècle (t. I, p. 226, n° 1416), qui fournit, outre des précisions de format, une localisation : Genève, 28 avril 1774, In-8, 15 p., B. G. Gf341. Malheureusement, la Bibliothèque de Genève ne semble plus posséder cette brochure ; au moins m’a-t-il été impossible de la découvrir dans son catalogue, pas plus que dans une autre bibliothèque de Suisse. Le World Catalogue en connaît un exemplaire, dans une bibliothèque allemande, à Schwerin (land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale). Son personnel m’a aimablement communiqué une copie numérique du texte (Je renouvelle ici mes remerciements à Sigrid Kollin).

 Nous ne savons pas qui a rédigé la Remontrance. Comme c’est un texte plein d’esprit, et qu’il se présente comme un texte écrit par des femmes, beaucoup de commentateurs l’attribuent spontanément à un homme. C’est un à priori aussi navrant qu’il est commun. Henri Duchosal ne prend pas explicitement position, mais parle de « l’auteur », sans confronter ce masculin à la mention « des filles » dans le titre. Laquelle mention peut très bien être un artifice rhétorique. L’auteur aurait procédé dans son titre à l’élision de la mention « Remontrance au nom des filles ». Le texte s’inscrirait alors dans la longue bibliographie du débat de la querelle des sexes — on dirait aujourd’hui des genres — à laquelle de nombreux hommes ont contribué en publiant des textes en faveur des femmes. Thérèse Pittard, elle, en tient clairement pour un groupe de femmes ; elle parle des « Genevoises ».

En l’absence de toute documentation supplémentaire, la seule indication, si l’on suppose un auteur masculin, qui permettrait de l’identifier, se trouve peut-être dans la seule citation, d’ailleurs d’un féminisme mesuré, qui ne vienne pas de la brochure de Saussure : Femmes quand vous pensez vous pensez mieux que nous. L’auteur, l’auteure ou les auteures, prennent la peine de faire remarquer qu’une telle pensée est « rare de la part d’un homme ». Ce peut être un hommage féminin, ou une piste indiquée par l’anonyme auteur. Or, la formule se trouve dans l’ « Epitre à Armande » publié en 1740 à Londres dans les Epitres divers sur des sujets différents et sous la plume de Laurent Anglivieil, dit de la Beaumelle, qui la reprend en 1749 dans l’une des livraisons de sa feuille La Spectatrice danoise, qu’il publie sous le pseudonyme féminin d’Aspasie. Angliviel n’a que 18 ans en 1744, mais c’est un élève brillant que ses études au Collège de l’Enfant Jésus d’Alais n’ont pu détourner durablement du protestantisme. Je n’ai pu démêler si le jeune homme est à Genève dès avril 1744, mais il s’y trouve l’année suivante et y prend le pseudonyme de La Beaumelle. (Voir la notice par Claude Lauriol dans le Dictionnaire des journalistes.)

Disons quelques mots des répercussions éventuelles de la Remontrance. Pour Duchosal, elles sont nulles, Saussure ne s’étant pas abaissé à mentionner le texte dans ses réponses à ses critiques et détracteurs : « Dans les discussions, longues et nombreuses, du Projet de réforme du professeur de Saussure, pas une voix ne daigne faire la moindre allusion à la “Remontrance des Filles” et l’auteur de cette protestation si justifiée prêcha dans le désert. »

Thérèse Pittard affirme pour sa part qu’il y eut bien réplique, mais de la part des autorités : « Cinq jours s’écoulèrent [après la publication de la Remontrance] pendant lesquels Messieurs — qui ne souffraient pas que l’on dépassât leur autorité — épiloguaient. Il jugèrent, sans doute, la démarche des “filles” très audacieuses et les doléances injustifiées. Si bien que, le lundi 2 mai, au Magnifique Conseil des Deux Cents, “après la messe”, lorsque M. le Premier invita l’assemblée “à faire des propositions sur le bien public”, il fut demandé “que pour prévenir les abus de la presse, il soit défendu à l’avenir, à toute personne, indistinctement, de faire imprimer aucun ouvrage qu’il n’ait été vu par les seigneurs scholarques et qu’ils en aient permis l’impression”. »

Il me reste à évoquer l’ambiguïté de la formulation des deux derniers alinéas du texte et de sa dernière phrase. Voici ce qu’en disent Charles Magnin, et Marco Marcacci* :

« L’auteur [sic] de cette Remontrance est toutefois d’une opinion conservatrice au sens premier du mot, car sa conclusion est paradoxale. En effet, après avoir reproché à Saussure de faire l’apologie de l’égalité et du savoir, mais de vouloir en réalité accroître l’inégalité dans les ménages entre des hommes tous instruits et des femmes laissées dans l’ignorance, l’auteur conclut en affirmant qu’il vaut mieux “que toutes choses restent sur l’ancien pied”. »

L’avant dernier alinéa de la Remontrance s’ouvre sur une phrase on ne peut plus nette : « Que résulte-t-il de tout cela ? Une conséquence simple & évidente. C’est qu’il faut, ou qu’on nous élève au niveau des hommes, ou qu’ils redescendent jusqu’au nôtre. »

L’ambiguïté du texte semble bien être que le ou les auteur(e)s marquent en effet une préférence pour la seconde hypothèse, indiscutablement « conservatrice ». ce n’est pourtant qu’après avoir lancé un appel aux « Citoyennes » :

« Et vous Citoyennes, reveillez vous à la voix de l’égalité & de la liberté qui jettent les hauts cris du coup qu’on veut leur porter. Songez que ce sont vos filles, vos petites filles, celle de vos proches & de vos amis, toute cette génération croissante, si intéressante, si jolie, qui vous demande par notre voix, de n’être pas mise sous un joug accablant, d’être laissées en possession de l’égalité avec les hommes & de l’empire dans le ménage. Que toutes celles donc qui sont capables de sentir & désirer vivement ces grands & vrais biens s’unissent pour cet important objet, & qu’une réclamation générale & soutenue sollicite & obtienne, que toutes choses restent sur l’ancien pied. »

Ce qu’il y a de conservateur dans cette conclusion, c’est bien que le statu quo est paré des couleurs de l’égalité entre les genres, égalité toute relative sans doute puisqu’elle s’appuie sur l’illusion traditionnelle, et consolante, de « l’empire dans le ménage ». Certes, on peut déplorer qu’au moment de conclure le ou les auteur(e)s n’aient point pris le parti radical, si rapidement évoqué : « qu’on nous élève au niveau des hommes ». Faiblesse constitutive du raisonnement ou pusillanimité de dernière minute, cela ne peut faire oublier la pertinence des critiques adressées à un projet de réforme de l’enseignement qui n’oublie ni astronomie, ni géographie ni anatomie, mais pour lequel les femmes demeurent invisibles. Et pas davantage leur réjouissante impertinence.

 *« Le Projet de réforme du Collège (1774) : entre instruction publique, politique et économie », in Sigrist, René & Candaux, Jean-Daniel (éd.), H.-B. de Saussure (1740-1799) Un regard sur la terre, Chêne-Bourg/Genève, 2001, pp. 409-429.

REMONTRANCE DES FILLES,

À L’AUTEUR

D’UN NOUVEAU PROJET

D’ÉDUCATION.

 

 

MONSIEUR LE PROFESSEUR,

Dans un moment où votre Projet met tous les esprits, toutes les langues & toutes les plumes en mouvement, vous ne vous êtes pas attendu sans doute que nous garderions toujours le silence ? N’êtes-vous pas même surpris que nous ne l’ayons pas rompu plutôt ? C’est une de ces mauvaises plaisanteries familières à votre sexe que de nous accuser de ne pouvoir nous taire. Mais la crainte d’y donner lieu qui nous a long-tems retenue, doit cesser lorsqu’il s’agit de nos intérêts les plus chers. Oui Monsieur, quoiqu’on puisse dire nous parlerons, &, ce [p. 4] sera peut-être, pour faire rougir votre sexe de ses injustices. A quoi serviroit cette éloquence naturelle & abondante que le Ciel nous a donnée, la seule arme peut-être qu’on ne nous ôte pas, parce qu’on ne peut nous l’ôter ; & quand pourrions-nous mieux nous en servir, que quand nos droits sont ouvertement attaqués, quand on propose les nouveautés les plus dangereuses pour l’autorité & le bonheur de la moitié du genre humain ?

Nous avons tant de sujet de nous plaindre de vous Monsieur, & des sujets si graves, que nous ne commencerons pas par vous reprocher le silence dédaigneux que vous affectez dans votre projet sur tout ce qui nous regarde. Il est vrai cependant que nous ne pensions pas devoir nous y attendre. Nous avons le coup d’œil assez sûr, & nous ne voyons rien chez vous qui nous annonçât que nous pussions vous être si indifférentes. Mais c’en étoit du moins assez que de ne pas dire un mot des filles dans tout votre ouvrage, que de n’avoir pas la moindre chose à proposer pour les rendre aussi parfaites dans leur genre, que vous allez rendre les hommes parfaits dans le leur. Falloit-il encore que dans tout un système d’éducation pour les hommes, il n’y eut rien, mais pas une seule syllabe, qui fut en notre faveur, que tout au contraire y fut dirigé contre nous. Quoi ! seroit-il donc inutile pour nous & pour eux qu’ils soyent propres [p. 5] à nous plaire, & dignes de notre affection ? Est-il si peu important au bien public que nous soyons contentes de nos frères, de nos amis, de nos époux ? & leur bonheur indépendant du nôtre, est-il donc le seul objet digne des réformateurs de la société ?

Ce qui met le comble à notre surprise, c’est que vous n’êtes pas un de ces auteurs qui ne voyant que la superficie des choses sont incapables de remonter jusques à leurs principes. Votre projet est tout plein au contraire, à ce qu’on nous dit, des principes les plus beaux, les plus profonds. Vous avez fouillé jusques dans les replis les plus cachés du cœur humain, & surtout dans les mystères les plus secrets de la politique Républicaine.

Comment est-il possible que dans de si longues & de si vastes recherches, jamais la moitié du genre humain ne se soit présentée à vous ?

Vous nous avez donc cru Monsieur des êtres bien insignifiants dans le monde, vous avez donc pensé que nous n’étions faites que pour suivre le branle des opinions & des mœurs qu’il vous plairoit de donner à la société, & que contentes ou mécontentes du rôle qui nous seroit échu ce rôle étoit de si petite conséquence que la pièce seroit également bien jouée. Mais vous vous êtes trompé Monsieur le Professeur, & quoique nous n’ayons pas appris la logique, nous allons vous le démontrer dans les formes. Vous [p. 6] serez forcé d’en convenir si vous daignez nous entendre sans prévention. Mais surtout point de mauvaise plaisanterie, point de ris ironique. Vous allez voir que quand il nous plait nous savons aussi penser & disserter. Nous allons poser de grands principes tout comme vous, & vous aurez peut être plus d’une occasion de vous rappeler cet aveu si juste d’un grand Poète & si rare de la part d’un homme.

Femmes quand vous pensez vous pensez mieux que nous.

Nous allons tout ramener à seul grand principe, mais il est fondé sur le roc puisqu’il n’est que vos principes mêmes appliqués aux intérêts de notre sexe.

Quel est le grand but de toute votre reforme du Collège. L’égalité entre les Citoyens. C’est pour l’affermir, la perfectionner, la rétablir que vous voulez attirer dans le même Collège tous les enfants de la République en y faisant enseigner toutes les sciences possibles, tout ce que peuvent désirer de savoir les différens individus d’un Etat.

Par-là, dites-vous, (pag. 3 & 2.) la jeunesse recevra une éducation qui lui donnera l’unité d’intérêts, & l’esprit d’égalité : Par-là on verra cesser cette contradiction qui produit toujours des mécontentemens, des haines publiques & particulières, une défiance générale & des chocs dangereux dans l’administration.

Comment est-il possible Monsieur, que voyant [p. 7] si bien que le défaut d’égalité est la vraye cause de tous nos maux, vous n’ayez pas apperçu que vous ne la rétablissiez si efficacement d’un côté que pour la renverser de l’autre ? Pensez-vous donc qu’il suffise pour que tout aille bien que vous fassiez régner l’égalité entre les Citoyens, tandis que vous allez mettre une inégalité plus grande que jamais entre eux & les Citoyennes ?

Avez vous assez considéré combien cette inégalité sera immense, si votre projet est exécuté ? Quoi les femmes resteront ce qu’elles ont été jusqu’ici, presque réduites aux dons de la nature, privées de toute instruction qui s’étende au delà de leur aiguille & de leur ménage, sachant tout au plus un peu de musique & de dessein, & vous Messieurs qui appreniez déjà tant de belles choses au Collège vous saurez encore dès votre enfance outre le latin & le grec, la géographie, l’astronomie, la chronologie, les antiquités, l’architecture, la mythologie, l’histoire naturelle, la physique, la méchanique, les arts, l’anatomie, les principes de l’économie domestique & morale, les mœurs & les usages des nations étrangères, &c. &c.

Ce ne sera pas quelques-uns de vous seulement qui sauront tant de choses. Ce sera toute la jeunesse de Genève sans exception en quelqu’état que la fortune l’ait placé [sic], car vous arrangez si bien les choses que si cette génération croissante obtient l’éducation que vous proposez, il est bien à craindre [p. 8] pour nous qu’il ne reste pas ici un seul ignorant pour nous consoler de l’immense supériorité de votre sexe.

Ce qui nous rabaissera bien plus encore, c’est que vous voulez perfectionner l’entendement des garçons, & les exercer à raisonner avec justesse & avec précision. Ainsi nous n’oserons plus laisser échapper aucun de ces raisonnements tant soit peu inexacts que notre sexe s’est permis de tout tems. Il faudra se voir sans cesse exposées à scandaliser ces entendements perfectionnés, à faire hocher ces têtes toutes pleines de justesse & de précision.

Enfin ce qui achèvera de nous anéantir, c’est qu’au lieu de voir sortir du Collège comme ci-devant des hommes sujets à des faiblesses qui nous donnoient quelque prise pour les gouverner, bientôt par le moyen de vos exercices moraux, nous ne verrons plus que des hommes accomplis, pleins d’enthousiasme pour la vertu, (pag. 40) qui nous regardant du haut de leur perfection, dédaigneront de nous sourire & croiront nous faire un honneur infini en s’abaissant jusqu’à nous.

En vain compterions nous de les ramener à notre niveau en leur inspirant quelque passion qui pût jetter un heureux bandeau sur leurs yeux, & leur déguiser nos imperfections. Vous avez tellement pourvu à tout que cette dernière ressource nous est encore ôtée, (pag. 43) car par des traits historiques vous leur aurez appris de bonne heure comment les passions nous font tomber dans l’erreur, en [p. 9] s’emparant du cœur & de l’entendement, & quels sont les moyens de nous en préserver.

Ainsi voilà les Genevois préservés & guéris pour jamais de l’amour & des autres passions par le moyen des traits historiques, & les femmes qui ne savent pas l’histoire vont être réduites à soupirer toutes seules sans pouvoir défendre ni leur cœur, ni leur entendement, & qui pis est, sans trouver un seul homme qui réponde à leurs sentimens, à moins de le faire venir des pays étrangers.

Où que nous portions nos regards nous ne voyons après cela que de nouveaux sujets d’alarmes dans votre plan. Notre abaissement, disons mieux, notre anéantissement est écrit dans chaque ligne, dans chaque mot de votre système. Plus de ressources, plus de compensations, plus de traces de cette égalité qui vous est si chère. Que ferons-nous à l’avenir vis-à-vis des hommes ? Quel ascendant pouvons-nous prendre sur nos maris ? De quelque côté que nous nous tournions, nous ne rencontrons plus en eux que des êtres sublimes, dont le mérite brillant nous éclipse. Nous ne saurons plus même de quoi leur parler sans nous condamner au rôle humiliant d’écolières. Sera-ce de la Lune, du Soleil ? ils sauront l’astronomie. De la terre ? ils sauront la Géographie. Parlerons-nous de Paris, de Londres ? ils connaîtront les mœurs & les usages des nations étrangères. Voudrons-nous changer quelque chose à nos appartements ? ils sauront l’architecture. Serons-nous étonnées à la vue d’une [p. 10] plante, d’une pierre singulière ? Ils viendront disserter sur l’histoire naturelle. Parlerons-nous de la pluye & du beau tems ? les voila avec la Physique. Par le moyen de l’Anatomie nous n’aurons plus rien de secret pour eux. Voudrons-nous, comme c’est un de nos goûts favoris leur donner des conseils & des recettes quand ils seront malades ? autre ressource qu’on nous a ôtée en leur enseignant les moyens généraux de conserver leur santé. (pag. 42)

Enfin, direz-vous, il vous restera votre ménage qui est le véritable empire des femmes. Là vous triompherés sans peine & sans obstacles, & il n’y aura pas de mal que vous vous y teniez un peu plus assidument.

Mais c’est ici le dernier & le plus grand de nos malheurs. (pag. 20) Car les hommes auront aussi appris au Collège les principes de l’économie domestique & rurale, en sorte que la lessive même ; pardonnez-nous cette image peu relevée, oui la lessive même se faisant à l’avenir par principes, notre routine paraîtra ridicule aux yeux de nos époux. Et nous voilà forcées dans notre dernier retranchement.

Encore si on nous avoit laissé quelque supériorité, quelque empire sur les hommes dans le tems de leur enfance. Cette foible image, ce triste reste de notre grandeur passée eut pu servir à sécher nos pleurs. Mais vous nous avez envié jusques à cette consolation, & ce sera dès l’enfance même, au Collège même, c’est-a-dire avant que d’avoir quinze ou seize ans au plus que ces êtres déjà accomplis, vont nous accabler de tout le poids de leur mérite.

Non : Monsieur, il n’est pas possible que vous ayez apperçu ces conséquences si fatales au bonheur d’une moitié du genre humain que vous ne haïssez pas sans doute. Il n’est pas possible que vos principes si équitables quand il sagit des hommes, deviennent si injustes, si tyranniques quand il s’agit de nous. Et quand nous ne vous inspirerions aucun intérêt, quand à force de traits historiques vous auriez parfaitement préservé votre cœur & votre entendement du pouvoir de nos charmes, nous oserions compter du moins sur vos propres principes politiques, & les appeller à notre secours contre vous même.

En effet, & c’est ici votre langage que nous allons parler, n’est-il pas vrai qu’un ménage jouirait de toute la stabilité & de toute la tranquillité que peut lui procurer sa constitution intérieure si l’éducation tendait à préparer les époux & à disposer leurs esprits au gouvernement sous lequel ils doivent vivre ? (pag. 1)

Or nous vous le demandons Monsieur. Que faut-il pour accoutumer les esprits au gou­vernement démocratique du ménage ? car sans doute un Républicain comme vous n’entend pas d’établir la monarchie domestique au sein d’une République qui a pour baze l’égalité & la liberté générale & particulière.

Mais il est inutile de vous demander votre réponse : (pag. 3) Elle est dans votre ouvrage même. Il faut une éducation qui donne [p. 12] à la jeunesse l’unité d’intérêts & l’esprit d’égalité.

Belle unité d’intérêts ! Belle égalité sans doute que celle qui va régner entre deux époux dont l’un rampera terre à terre pendant que l’autre planera dans le Ciel à l’aide de l’astronomie ; l’un ne saura manier que son aiguille ou son fuseau, l’autre que les sphères & les planétaires, l’un mettra les conséquences avant les principes, l’autre sera tout entendement & tout logique. L’un voudra que la cuisine se régle sur la coutume, l’autre sur la chymie ; l’un aura encore de tems à autre quelques petites passions, quelque peu de préjugés ; l’autre leur défendra sans miséricorde l’entrée de son cœur & de son entendement. L’un voudra toujours parler de ses enfans, l’autre ne se souciera que des grandes familles de la nature, & des subdivisions générales de ces mêmes familles. Nous pourrions demander encore où sera l’unité d’intérêts entre une femme peu riche chargée du soin d’un ménage coûteux, & un savant époux qui aura passé sa matinée sur les caractères distinctifs des minéraux, les six grandes familles des animaux, les grandes chaînes des montagnes, les mers, les rivières, les différentes espèces de terre ; les habillements des peuples anciens & modernes, leurs armes, leurs divinités, temples, instrumens, cérémonies &c. &c. mais nous n’insistons pas sur cette difficulté qui n’a pour fondement que le soin du ménage & les moyens [p. 13] de subsister, objets trop vils & trop dégoutans pour s’en occuper.

Laissant donc de côté l’unité d’intérêts, revenons à l’esprit d’égalité. Comment subsistera-t-il entre des époux pétris d’un limon si différent ? Quel accord pourra-t-il y avoir dans leurs opinions, leur genre de vie ? Et cependant, vous en convenez, (pag. 2) si les opinions & le genre de vie des époux sont en contradiction avec l’esprit du ménage, tout est perdu. Voilà la porte ouverte aux mécontentements, aux haines. Voilà, comme dans les Républiques malades, une défiance générale, des embarras & des chocs dangereux dans l’administration. Des embarras ! des chocs ! avez vous pu, Monsieur, soutenir cette idée sans frémir ?

Que résulte-t-il de tout cela ? Une conséquence simple & évidente. C’est qu’il faut, ou qu’on nous élève au niveau des hommes, ou qu’ils redescendent jusqu’au nôtre. Il n’y a point de milieu. Toute inégalité entre les deux sexes est une source intarissable de division, de chocs & d’embarras. Vous l’avez reconnu vous-même Monsieur : car enfin, qu’est-ce qu’un ménage, si ce n’est comme nous l’avons déjà dit, une République démocratique en petit, un état par conséquent fondé sur l’égalité parfaite. Oui, nous ne craignons pas de le dire avec vos propres expressions. [p. 14] (pag. 73) [U]n ménage est une petite Isle, située entre des fleuves larges, profonds & rapides, & que des divisions intestines, si elles étaient profondes & répétées pourraient ouvrir… mais détournons nos yeux de cette image effrayante… reposons nous sur votre justice & sur votre prudence qui n’ont besoin que de prévoir un si grand mal pour le prévenir. Vous le préviendrez sans doute. Nous ne doutons pas même que vous ne vous vous en occupiez à l’instant avec toute l’activité possible. Mais si une lâche négligence vous fait différer de jour en jour cet important ouvrage, cette même génération de filles, vous demandera compte de son crédit & de son repos que vous lui aurez fait perdre, & viendra vous reprocher dans vos vieux jours tous les mauvais momens que vous lui aurez fait passer.

Et vous Citoyennes, reveillez vous à la voix de l’égalité & de la liberté qui jettent les hauts cris du coup qu’on veut leur porter. Songez que ce sont vos filles, vos petites filles, celle de vos proches & de vos amis, toute cette génération croissante, si intéressante, si jolie, qui vous demande par notre voix, de n’être pas mise sous un joug accablant, d’être laissées en possession de l’égalité avec les hommes & de l’empire dans le ménage. Que toutes celles donc qui sont capables de sentir & désirer vivement ces grands & vrais biens [p. 15] s’unissent pour cet important objet, & qu’une réclamation générale & soutenue sollicite & obtienne, que toutes choses restent sur l’ancien pied.

Nous sommes Monsieur, vos très-humbles &

très-obeissantes servantes &c. &c.

Genève 28 Avril 1774.

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Nota. Sur l’importance et les ambiguïtés de la conception de la famille comme une petite république, voir la thèse d’Anne Verjus, Les femmes, épouses et mères de citoyens ou de la famille comme catégorie politique dans la construction de la citoyenneté (1789-1848), 1997.