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Le numéro 371 de janvier-mars 2013 des Annales historiques de la Révolution française [AHRF] (15 €), revue de la Société des études robespierristes (SER) est consacré à Robespierre, et vient compléter le volume Robespierre Portraits croisés publié en septembre 2012 sous la direction de Michel Biard & Philippe Bourdin (Armand Colin).

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 Serge Aberdam & Cyril Triolaire évoquent avec chaleur et précision l’enthousiasme soulevé par la souscription nationale pour sauvegarder les manuscrits de Robespierre.

 Annie Geffroy, chargée par la Société des études robespierristes de la publication prochaine d’un volume douze de ses Œuvres complètes, démontre avec brio que l’on peut concilier esprit scientifique et humour dans un texte qui fait le point sur les manuscrits et inédits de Robespierre.

 Hervé Leuwers analyse douze factums, c’est-à-dire des mémoires imprimés, qui fournissent de précieuses indications sur la conception du droit, le discours politique et la stratégie de l’avocat Robespierre.

 Marc Belissa & Julien Louvrier s’intéressent aux publications — francophones et anglophones — consacrées à Robespierre depuis l’an 2000.

 Yannick Bosc repose la question de savoir si Robespierre est « faux socialiste ou vrai bourgeois », penchant — si je comprends bien — du côté de l’interprétation de Florence Gauthier qui considère que le leader jacobin a voulu mettre en pratique une « économie politique populaire ».

 Thibaut Poirot revient sur l’importance de la question de la guerre, intérieure et extérieure, et rappelle l’attention portée très tôt par Robespierre à l’armée et à la Garde nationale.

 Peter McPhee tente une relecture de la carrière révolutionnaire de Robespierre « caractérisée par la capacité d’articuler les buts principaux de la Révolution et un pragmatisme adroit » à la lumière de ses problèmes de santé.

Marisa Linton revient sur les attaques portées contre Robespierre, durant la Révolution et dans l’historiographie postérieure, à propos de l’authenticité et de la « pureté » de ses intentions.

 Le numéro contient encore des documents, sur la scolarité de Robespierre, boursier au collège d’Arras (Hervé Leuwers) et sur sa position à propos de l’esclavage (Jean-Daniel Piquet) ainsi que des notes de lectures. On notera une recension, longue et dans l’ensemble favorable du livre de Éric Hazan Une Histoire de la Révolution française, par Serge Bianchi.

 

Vous avez dit « robespierristes » ?

 

Dans l’introduction du numéro, Michel Biard, président de la SER, souligne avec raison que les sociétaires (dont je suis) ne passent pas leur temps à brûler des cierges devant les bustes du grand homme. Il rappelle l’assemblée générale du centenaire de la société, au cours de laquelle Michel Vovelle avait posé, dit-il, la question « Êtes-vous encore robespierristes ? ». Dans mon souvenir, la question était posée sous la forme « Sommes-nous encore robespierristes ? », ce qui revient au même si l’on considère comme Michel Biard, et j’en suis d’accord avec lui, que Vovelle répondait d’avance « oui » à la question qu’il posait. Contrairement à Biard, j’ai senti davantage d’amertume que de « provocation » dans la manière dont Vovelle s’interrogeait et nous interrogeait. Quant à la formule exacte, Vovelle lui-même nous met d’accord dans la préface du volume La Révolution française. Une histoire toujours vivante (Tallandier, 2009) :

Il me reste […] à formuler une dernière question, à vrai dire fondamentale. Celle que, dans un moment d’irritation — qu’on me le pardonne —, j’ai adressé voici peu à l’assemblée de la Société des études robespierristes : Sommes-nous, êtes-vous encore robespierristes ?

 Vous sortez de la question, m’objectera-t-on légitimement. Il n’est pas nécessaire d’être robespierriste pour faire avancer l’histoire de la Révolution, et même pour beaucoup est-il préférable de ne l’être pas*. La provocation qui se veut honnête a pour but de s’interroger sur le fait de savoir si, dans un domaine aussi sensible que celui de la révolution, il est possible d’aller de l’avant en toute sérénité, en s’affranchissant de toute arrière-pensée, de tout cadre référentiel. […]

 Pouvons-nous éviter de nous situer, aujourd’hui comme hier, dans ce contexte où la révolution française continue à interroger l’avenir à partir du passé ? C’est l’affaire de chacun d’entre nous, « seul devant son âme » comme disait l’Incorruptible. Mais cela n’empêche nullement de travailler ensemble à conquérir de nouveaux territoires.

* Il me semble que Vovelle parle ici des gens qui ne partagent pas son point de vue, bien davantage qu’il n’exprime le sien propre, comme semblent le laisser entendre Aberdam & Triolaire dans le numéro spécial Robespierre des AHRF (p. 26).

 Le même Serge Aberdam, secrétaire général de la SER, affirmait le 5 novembre 2011, devant une assistance de quatre cent personnes venues fêter à Ivry-sur-Seine le succès de la souscription pour les manuscrits de Robespierre, sa préférence pour l’étiquette de « jacqueroutin », du nom donné aux partisans du curé rouge Jacques Roux. Lectrices et lecteurs familiers de mes publications sur la Révolution comprendront que ladite étiquette me convient mieux que celle de « robespierriste » et que j’ai apprécié la valeur symbolique de l’affirmation d’Aberdam dans ces circonstances.

 Certes, « nous situer » philosophiquement et politiquement en tant que chercheuses et chercheurs intéressé(e)s à et par la révolution, comme y invite Michel Vovelle, est une nécessité que je reconnais volontiers. Je ne m’y dérobe d’ailleurs pas. Mais comment ne pas voir que la tâche serait infiniment plus simple pour la Société des études robespierristes et pour chacun(e) de ses membres… si la société décidait une bonne fois de changer d’appellation, non pour arborer le patronyme d’un autre révolutionnaire (qui sait ce que donnerait une enquête sur cette question parmi les sociétaires ?) mais pour adopter une appellation plus générale.

 Elle nous dispenserait d’avoir à répéter, année après année, livre après livre, polémique après polémique, que nous ne sommes pas ou plus ce que notre dénomination dit — au public le plus large — que nous sommes. Faut-il préciser que la première réaction de tous les interlocuteurs non avertis auprès desquels je suis amené à mentionner mon appartenance à la Société des études robespierristes est un mélange d’étonnement teinté d’ironie… Les mêmes personnes, unanimes à considérer l’étiquette « robespierriste » au moins désuète, voire ridicule, peuvent d’ailleurs avoir des appréciations variées, et nuancées, sur Robespierre comme personnage historique.

 Ce changement d’appellation est logique et pour tout dire inéluctable si l’actuelle SER veut mener à bien le travail moderne de société scientifique et de pensée qu’elle se propose pour l’avenir. J’espère que ni l’heureux succès de la souscription pour l’achat des manuscrits de Robespierre ni le revival d’un « robespierrisme de tribune » — signe à mon sens d’un repli et non d’un nouveau dynamisme — n’auront l’effet paradoxal de retarder le moment de cette mue nécessaire.

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Statut : Je suis membre de la Société des études robespierristes et abonné à sa revue, les AHRF.