Étiquettes

, , ,

democratie-site

Francis Dupuis-Déri, Démocratie Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France, Éditions Lux, Montréal, 2013 (diffusion en France : Harmonia Mundi), 446 p., 22 €.

 Issu d’une thèse de doctorat en sciences politiques rédigée entre 1994 et 2001, néanmoins restitué dans une langue simple, le travail de Francis Dupuis-Déri s’intéresse, comme son titre l’indique, à l’histoire politique du mot « démocratie », et plus précisément, ce que le titre n’indique pas, à la haine de la démocratie véritable. L’auteur nomme « agoraphobie politique » la peur de la démocratie directe dont font — et on fait — preuve tant d’idéologues et de politiciens, révolutionnaires compris (la « démocratie pure » disait Robespierre pour la récuser).

 Cette peur a quatre fondements : 1) le “peuple”, poussé par ses passions, serait déraisonnable en matière politique et ne saurait gouverner pour le bien commun ; 2) conséquemment, des démagogues prendraient inévitablement le contrôle de l’assemblée par la manipulation ; 3) l’agora deviendrait inévitablement un lieu où les factions s’affrontent et la majorité impose sa tyrannie à la minorité, ce qui signifie généralement qu’en démocratie directe, les pauvres, presque toujours majoritaires, opprimeraient les riches, presque toujours minoritaires ; 4) enfin, la démocratie directe peut être bien adaptée au monde antique et à une cité, mais elle n’est pas adaptée au monde moderne, où l’unité de base est la nation, trop nombreuse et dispersée pour permettre une assemblée délibérante. (p.35)

C’est probablement à propos de la révolution américaine et des débats théoriques qui l’ont fondée que Dupuis-Déri a le plus à nous apprendre (à moins que je projette ici sur mon lectorat ma propre ignorance…) depuis la position « privilégiée » qu’il occupe, universitaire francophone à Montréal. Je donne un extrait substantiel, tiré des pages 231 et 232 :

 Les débats constitutionnels [en 1787] sont l’occasion de réaffirmer le lien entre la richesse et la supériorité morale, intellectuelle et politique. Dans son célèbre ouvrage An Economic Interpretation of the Constitution of the United States, l’historien Charles Austin Beard démontre que le but premier des fédéralistes était de protéger les droits de propriété contre un esprit égalitariste “démocratique” qui prenait de l’importance parmi les fermiers et les travailleurs manuels, soit le prolétariat émergent. Cela dit, les fédéralistes n’étaient pas des capitalistes au sens strict, mais le plus souvent des politiciens élus qui avaient reçu une formation en droit et qui disposaient d’une certaine fortune, et parfois d’esclaves. Pour leur part, les participants aux rébellions et aux émeutes après l’indépendance étaient parfois des pauvres, mais aussi des fermiers possédant leur propre terre. Les partisans de Shays, par exemple, étaient pour la plupart des fermiers en colère contre les règles financières et fiscales qui avaient entraîné leur faillite pour cause de dettes.

 Néanmoins, plusieurs sources de l’époque révèlent sans ambiguïté aucune que les pères fondateurs des États-Unis modernes étaient conscients et convaincus que leur société était divisée en classes sociales. De plus, ils croyaient que les riches doivent être responsables des affaires politiques, alors que la “démocratie” était associée soit au régime où les pauvres gouvernent, soit à la classe des pauvres elle-même (comme l’aristocratie peut à la fois désigner un régime politique et une classe sociale, la noblesse). Le 18 juin 1787, Alexander Hamilton prononce un discours à la Convention de Philadelphie qui exprime très bien cet état d’esprit :

 “Toutes les communautés se divisent entre les peu nombreux et les nombreux. Les premiers sont les riches et les biens nés, les autres la masse du peuple. La voix du Peuple est dite être la voix de Dieu ; et même si cette maxime a été si souvent citée et crue, elle est fausse en réalité. Le peuple est turbulent et changeant ; il ne juge et ne reconnaît le juste que rarement. Il faut donc donner à la première classe une part distincte et permanente dans le gouvernement. Les riches et les biens nés vont contrôler l’instabilité des seconds, et comme ils ne peuvent obtenir un quelconque avantage d’un changement, ils vont donc nécessairement toujours maintenir un bon gouvernement. Est-ce qu’une assemblée démocratique, qui annuellement se déroule dans la masse du peuple, peut supposément être stable dans sa poursuite du bien commun ? Rien d’autre qu’un corps permanent peut freiner l’impudence de la démocratie. Cette disposition turbulente et hors contrôle requiert des contrôles”.

Dans la conclusion de l’ouvrage, l’auteur indique des pistes précieuses, et peu connues me semble-t-il, sur des pratiques de démocratie directe, en Afrique notamment.

Regrets

 Dans un livre de belle tenue, dont la mise en page et la « main » sont fort agréables, on regrettera quelques maladresses.

 Une coquille typographique transporte en 1794 (p. 177), le discours, le « Manifeste des Enragés », prononcé par Jacques Roux à la Convention le 25 juin 1793. Concernant le même Jacques Roux, l’indication selon laquelle « il meurt en prison » (p. 176, n. 46) paraît un peu sèche, quand il s’y est poignardé à mort, en s’y prenant à deux reprises.

 Quelle fâcheuse inspiration a conduit l’auteur à consulter, pour illustrer le militantisme des femmes, un recueil édité en 1989 par les éditions Côté-Femmes ? ! Intitulé Réclamations de femmes 1789, il rassemble — sans aucune indications d’origines ! — des textes dont certains sont des satires misogynes. Le Discours des Mesdames les citoyennes actives des rues du Pélican et Saint-Honoré, malencontreusement choisi par Dupuis-Déri en est un bel exemple. Jurer de « n’épouser aucun aristocrate » est effectivement un cliché des serments féminins de l’époque. Mais, précédé de la formule « nous formons dès aujourd’hui le vœu de ne plus confraterniser qu’avec les révérends pères Jacobins », il ne constitue même pas un leurre, tout au plus un clin d’œil. Dans la suite du texte, dont je préfère imaginer que Dupuis-Déri ne l’a pas consulté (mais alors il fallait indiquer la source de la citation), les prétendues « citoyennes actives » (ce syntagme, dans le titre, suffit à signaler la satire paillarde) s’offrent aux Jacobins pour perpétuer la race « des Barnave, des Maillard, des Dubois de Crancé ».

 Parmi bien d’autres, le recueil 1789 Cahiers de doléances des femmes et autres textes, publié par Paule-Marie Duhet et Madeleine Rebérioux aux Éditions des femmes offre d’autres garanties.

______________

Statut : Livre reçu en service de presse.