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Annie K. Smart, Citoyennes. Women and the Ideal of Citizenship in Eighteenth-Century France [Citoyennes. Les Femmes et l’idéal de citoyenneté dans la France du dix-huitième siècle], University of Delaware Press, 259 p., 2011.

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Recueil de textes, dont certains ont fait l’objet de communications lors de journées d’études, l’ouvrage d’Annie K. Smart est composé de six chapitres :

Chap. 1 « En relisant l’Émile de Rousseau »

Chap. 2 « Concevoir un nouveau corps politique : la maternité civique dans L’An 2440 de Louis-Sébastien Mercier »

Chap. 3 « L’éducation des femmes : la vertu civique dans Adèle et Théodore de Félicité de Genlis »

Chap. 4 « Parler en tant que Citoyenne : la voix féminine civique d’Olympe de Gouge »

Chap. 5 « Représenter la Républicaine : art et politique de genre jacobine dans la Révolution française »

Chap. 6 « La mise en scène de la Citoyenne dans le théâtre révolutionnaire français, l’an II de la République »

Maîtresse de conférences en études françaises à l’Université de Saint Louis (Missouri), Annie K. Smart annonce d’emblée qu’elle n’offre pas « un livre d’histoire sociale qui étudie les actions des femmes réelles », mais qui ressortit (c’est moi qui l’ajoute) à ce qu’il est convenu de nommer cultural studies.

Je retiendrai ici les principaux thèmes qui recoupent mes propres recherches, en signalant que le soin mis par l’auteure à se situer par rapport aux autres auteur(e)s, de langue anglaise essentiellement, fait de nombreux passages d’utiles mémentos.

C’est ainsi que, contre Carole Pateman et Joan Landes, A. K. Smart considère que si on élargit la définition de la citoyenneté au fait « d’agir pour le bien public », alors les femmes étaient présentées durant la Révolution comme étant des citoyennes (p. 9).

S’appuyant sur l’étude des œuvres de David comme des gouaches des frères Lesueur, Smart affirme : « Si les recherches archivistiques récentes ont montré que les femmes ont agi en tant que citoyennes, mon objectif dans ce chapitre [chap. 5] est de montrer que les femmes ont été également représentées comme des individualités civiques. »

L’étude (chap. 6) de trois vaudevilles (L’Intérieur d’un ménage républicain, d’Armand-M.-J. de Chastenet ; La Discipline républicaine, d’Aristide Plancher de Valcour ; Les Épreuves du Républicain, ou l’amour de la patrie, de Marie Lugier) lui permet d’affirmer que les citoyennes n’y sont pas passives. Au contraire, « elles ont beaucoup à dire, et pas seulement à propos de la famille, des affaires domestiques ou des subsistances ». De plus, elles sont représentées comme des « défenseures de la République ».

L’une des positions réitérées au long de l’ouvrage — position que je partage — concerne l’importance du foyer domestique comme « siège à la fois de vertus domestiques et civiques ». Le foyer est certes le lieu de la vie de famille, mais aussi lieu de production des idées publiques (chap. 6), conception qui trouve origine partielle et confirmation chez Rousseau lui-même.

En effet, avec ou sans intentions cachées de renvoyer les femmes chez elles, les révolutionnaires mâles insistent sans cesse non seulement sur le rôle d’éducatrice de la femme/mère mais aussi sur sa bienfaisante influence sur son mari.

J’ajoute pour ma part que ce programmatisme domestique s’énonce — c’est au moins l’impression ressentie à la lecture d’innombrables déclarations — comme une volonté de contrôle. Le foyer domestique est certes un lieu de production politique, mais en tant que tel c’est une maison de verre, où les gestes et dits féminins sont prévus, prescrits et contrôlables. C’est d’ailleurs un argument supplémentaire pour renoncer à une opposition tranchée entre « espace public » et « espace privé » inspirée d’Habermas.

Pour ce qui concerne la décision d’interdire les clubs de femmes à la fin 1793, Smart considère « que la décision […] procède davantage de la tentative du principal parti de consolider son pouvoir que de sa misogynie constitutive. » (p. 166) L’intérêt de cette position est de s’articuler de manière cohérente avec les conclusions évoquées plus haut : militantisme des femmes, leur représentation comme citoyennes, et de s’opposer à la vision (peut-être envisagée de manière trop littérale) d’une Carole Pateman selon laquelle la Révolution s’est faite et la République constituée « contre les femmes ». Cependant, l’articulation entre l’opportunité politique et l’incontestable et agressive misogynie de certains Jacobins mérite d’être analysée plus finement, ce à quoi je m’essayerai dans mon travail en préparation.

Dans le même ordre d’idées, Smart cite Suzanne Desan pour insister, après d’autres, sur le paradoxe d’un pouvoir révolutionnaire interdisant la Société des citoyennes républicaines révolutionnaires amenée par Claire Lacombe et Pauline Léon dans la mouvance Enragée, et très vite tous les clubs de femmes, dans le même moment où il donne de nouveaux droits aux femmes, une nouvelle existence civile même, en matière d’héritage notamment. Sur ce point, il convient de se reporter aux textes classiques d’Élisabeth Guibert-Sledziewski : « Naissance de la femme civile. La Révolution, la femme, le droit (La Pensée, n° 238, mars-avril 1984, pp. 34-48), et « Une idée neuve de la femme », postface à l’ouvrage d’Annette Rosa, Citoyennes. Les femmes et la Révolution française, 1988, pp. 236-251.

Rédigé dans un langage clair, tout sauf « universitaire » au sens péjoratif, le texte d’Annie K. Smart est d’une lecture aisée y compris pour un lectorat non anglophone, d’autant que les nombreuses citations des textes français apparaissent d’abord dans leur langue originale avant d’être traduites en anglais.

Statut : Cadeau d’anniversaire à moi offert par une personne chère à mon cœur.