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Pour cette présentation sommaire, je suivrai, pour l’essentiel, le texte que Maurice Dommanget a consacré à Pierre Dolivier et que l’on trouve dans le petit recueil publié aux éditions Spartacus : Enragés et curés rouges en 1793. Jacques Roux — Pierre Dolivier (présentation de Michel Vovelle, 1993, 13 €).

 Pierre Dolivier est né le 21 octobre 1746 à Neschers, près de Clermont-Ferrand. On ne sait rien de la formation qui le mène à la prêtrise et peu de choses de lui dans sa jeunesse. À cinquante-quatre ans, en 1798, il est décrit dans un document de l’administration municipale de Versailles, comme ayant « le visage ovale, le nez ordinaire, la bouche moyenne, le menton rond, les yeux bleus et les cheveux châtains ».

 C’est, semble-t-il, Jean Jaurès qui attire le premier, en 1902, dans le tome II de son Histoire socialiste de la Révolution française (La Législative), puis dans le tome VI (Le Gouvernement révolutionnaire) l’attention sur Dolivier, citant de longs passages de ses textes.

À propos de la Pétition de quarante citoyens des communes de Mauchamp, Saint-Sulpice-de-Favières (etc.), dont Dolivier est le rédacteur, Jaurès écrit :

 Quand Dolivier, parlant au nom des paysans et ouvriers de l’Ile-de-France, démontre que les plus pauvres sont les vrais interprètes, les vrais gardiens des Droits de l’Homme, parce qu’ils ne sont en effet que des hommes, et qu’en eux aucun privilège d’aucune sorte ne fait obstacle à l’humanité, il oriente la Déclaration des Droits de l’Homme vers la grande lumière socialiste qui n’a pas encore percé, qui se lèvera avec le babouvisme […].

Histoire socialiste de la Révolution française, t. II, p. 410 de l’édition revue et annotée par Albert Soboul aux Éditions sociales, 1970.

 Mentionnons également, pour ne jamais manquer de rappeler l’apport des historiens soviétiques délibérément non traduits en français par les historiens philosoviétiques français, deux textes plus tardifs de J. M. Zacher, le premier biographe des Enragés Roux et Varlet : P’er Doliv’e, Leningrad, 1925 et P’er Doliv’e nakanune i v nacale burzuaznoj revoljucii XVIII veka vo Francii, Moscou, 1938, pp. 149-175 [on excusera la transcription approximative de ce second titre russe].

 Dolivier n’est pas athée, comme son confrère Meslier, bien qu’il ne se réfère pas à une divinité dans le texte que l’on va lire, mais il fait connaître ses positions de son vivant, et de vive manière ! Invité par un curé voisin à prêcher pour l’installation d’un nouveau — et présumé rémunérateur — culte à « saint Clair », censé, par association d’idées, guérir les maladies des yeux, Dolivier prêche bien, mais contre le charlatanisme et le mercantilisme de l’Église. Son discours ne passe pas inaperçu : un synode diocésain rassemblant pas moins de 1 200 prêtres est réuni pour le juger, et le condamner.

 En 1790, Dolivier fait paraître le Vœu national ou Système politique propre à organiser la Nation dans toutes ses parties…, dans lequel, rapporte Dommanget, il « se prononce […] pour la forme républicaine », position peu commune à cette date.

 C’est en 1792, à l’occasion de « l’affaire Simoneau », qu’il rédige la pétition dont nous avons vu l’intérêt que Jaurès y porte. Simoneau, riche propriétaire d’une tannerie, et maire d’Étampes, fait proclamer la loi martiale pour réprimer une manifestation sur le marché aux grains. Il est assassiné. L’affaire divise jusqu’aux Jacobins, qui envoient une lettre « au fils de l’infortuné maire d’Étampes ». Robespierre, de son côté, publie la pétition et les notes de Dolivier dans le n° 4 de son Défenseur de la Constitution [voir par ailleurs le texte de Mathiez sur la position de Robespierre].

 Dolivier se marie le 21 octobre 1792, un an après l’abbé de Cournand (dont on peut lire sur ce blog De la propriété ou la cause du pauvre). Dommanget estime d’ailleurs que le premier prêtre marié n’est pas Cournand mais, Rémi Vinchoy, curé d’Herbise, district de Bar-sur-Aube, marié le 11 mai 1790.

Comme beaucoup de ses confrères, Dolivier fait de son mariage avec Marie Chosson, sa bonne, une cérémonie de propagande. Outre un cultivateur et un imprimeur, trois autres curés lui servent de témoins (Henri Salmon, curé de Champigny ; Pierre-François Lavau, curé de Chauffour ; Charles Ruffier, curé de Notre-Dame d’Auvers). Le discours qu’il prononce est envoyé aux Jacobins, à Paris, où il est lu en séance le 21 novembre 1792. Dolivier en profite pour reconnaître comme son fils Pierre Camille, né à Paris neuf mois plus tôt.

 Dommanget écrit, à propos de l’Essai sur la justice primitive, de juillet 1793 :

 La brochure de Dolivier se rattache à la série impressionnante des productions idéologiques suscitées par le grand débat sur la Constitution, que la nation française devait adopter. Ce débat fit entrer en lice sur le plan politique nombre de patriotes capables de tenir une plume et plus ou moins travaillés par des aspirations sociales. […] Il en fit hommage au conseil général du département de Seine-et-Oise, lequel le mentionna à son procès-verbal. La brochure fut aussi proposée à quelques sections de Paris et à des sociétés populaires, et son auteur eut la joie d’apprendre que des citoyens d’Auvers, district d’Etampes, réunis librement et spécialement se prononcèrent unanimement en faveur de son plan.

Le texte n’aura pas, néanmoins, le succès qu’escompte Dolivier, qui a prévu de publier une suite, comprenant un feuillet intercalaire qui rendrait compte des réflexions et suggestions des lecteurs. Ce supplément ne verra pas le jour.

 Bien qu’il paraisse s’être inspiré d’un titre de William Godwin de février 1793 (An Enquiry Concerning Political Justice ; Une enquête sur la justice politique), Dolivier ne se veut ni prédécesseurs ni inspirateurs. Il ne trouve d’ailleurs à citer que Jean-Jacques Rousseau et saint Jérôme.

 La doctrine  de Dolivier, qui affirme « Je ne suis point homme à merveilles », est en effet bien simple :

 1) les riches sont inutiles. Son propos a conservé une parfaite actualité :

 Cependant ces riches se croyent fort nécessaires aux malheureux ; et lorsqu’ils en occupent un grand nombre à leurs terres ou à leurs ateliers, ils disent, avec une sorte de jactance, qu’ils font vivre beaucoup de monde. Ils devroient dire plutôt qu’il leur faut beaucoup de monde pour les faire vivre dans leur opulent loisir.

2) la terre est à tout le monde. Elle ne peut être ni appropriée ni transmise en héritage. Cependant, une loi du 18 mars 1793 punit de la mort quiconque prône la « loi agraire ». Cet inconvénient contraint le curé de Mauchamp à quelques acrobaties pour distinguer, tant mal que bien, le « partage agraire » que les pauvres convoitent (ils ont tort !) et la propriété commune de la terre à laquelle les riches s’opposent (ils ont tort !).

 Le fond de la pensée de Dolivier n’échappera pas à Babeuf, qui l’a lu. Le comité babouviste compte même le prêtre parmi les députés de l’assemblée provisoire dont la réunion suivra la prise du pouvoir (Dolivier est pressenti pour représenter la Seine-Inférieure). Cet honneur, dont on ne sache pas qu’il en ait été informé, lui en vaudra un autre, heureusement non suivi d’effet : un mandat d’arrêt signé du Directoire en date du 24 floréal an IV (13 mai 1796).

Le 16 juin de la même année, Dolivier est nommé professeur d’histoire à l’École centrale de Versailles, poste qu’il occupera jusqu’en 1805, signe qu’il n’est poursuivi d’aucune vindicte officielle.

 Dommanget estime que Dolivier « n’a pas joué un rôle à sa taille », considération toujours problématique me semble-t-il.

Souhaitant « à des tems de perversité et d’horreur, [faire] succéder les beaux jours de l’âge d’or », Dolivier annonce peut-être autant, si l’on tient à lui attribuer une postérité, un christianisme social et les prêtres ouvriers qu’une doctrine « communiste ». Il n’en demeure pas moins que, comme un Jacques Roux, il s’est mêlé activement au courant de la révolution, et que ses textes ont été lus, appréciés, et certainement compris par des publics divers, depuis ses ouailles de Mauchamp jusqu’aux lecteurs du Défenseur de la Constitution de Robespierre.

ESSAI SUR LA JUSTICE PRIMITIVE,

POUR SERVIR

De principe générateur au seul ordre social qui peut assurer à l’homme
 tous ses droits et tous ses moyens de bonheur.

 

Par  Pierre DOLIVIER,

Curé de Mauchamp, District d’Étampes.

 

A PARIS.

1793.

 

NOTA.

Il y a plus de six mois que j’ai composé ce petit Ouvrage. Je m’empressai dès-lors de le proposer dans quelques Sections de Paris et dans plusieurs Sociétés populaires ; mais, outre qu’il y avoit à braver les menaçantes alarmes de l’Aristocratie propriétaire, les événemens funestes qui survinrent dans le même tems, et qui mirent la République dans un péril imminent, appellèrent trop ailleurs toute l’attention. Il falloit bien s’assurer du sol avant de songer à la forme de l’édifice qu’il devoit porter.

Aujourd’hui c’est le moment de publier cet Ecrit, ou ce moment n’arrivera jamais. Notre Révolution est parvenue à ce période [sic] qui laisse entrevoir le règne de la justice ; j’en présente les bases. Malheur au Peuple s’il laisse échapper une si belle occasion de les mettre en œuvre.

Quoique nous ayons maintenant une Constitution généralement acceptée, je préviens que je laisse subsister mon Adresse telle qu’elle a été faite. Le Lecteur voudra bien se transporter au tems où je l’ai écrite.

 

ADRESSE AU PEUPLE FRANÇAIS

 

PEUPLE,

Te voilà enfin entièrement dégagé de ta vieille et mauvaise existence morale ; te voilà enfin parvenu à la dissoudre, et tu attends maintenant qu’une constitution quelconque vienne te donner un nouvel être. J’ignore si les élémens qui la composeront, cette constitution, seront d’un bon choix, et si elle-même sera bien propre à remplir le but que l’on se propose ; mais, à en juger par nos idées politiques, à coup sûr elle ne sera pas exempte du vice originaire de la société entière ; ainsi, ce sera de mode que tu changeras, et non d’essence. Tu te retrouveras à peu près le même sous une autre forme qui, à la vérité, fera disparaître une partie des abus, des vices de l’ancienne, mais qui, elle-même, donnera naissance à des abus, à des vices nouveaux qui ne différeront de ceux que tu auras perdu que par le plus ou le moins d’inconvéniens ; et cela, parce qu’on n’aura fait que pallier la cause du mal, parce qu’on n’aura fait que s’enter [se greffer], en quelque sorte, sur le même principe corrupteur. Veux-tu te créer de grandes et belles destinées ? Aies le courage de t’élancer au-delà de ce cercle d’erreurs et de vices dans lequel la société humaine semble avoir été circonscrite par le génie maléfique qui présida à sa naissance. Fraies-toi une route neuve et telle que te l’indiquera le sentiment intime de la justice primitive. Ses principes sont simples et ne présentent qu’une seule combinaison, comme il n’existe qu’une seule voie pour parvenir à la vérité ; le tout est de la bien saisir : au lieu que l’injustice, la fausseté offrent mille faces diverses, mille tortueuses issues qui ne présentent par-tout que difficultés et qu’incertitudes pour le choix.

C’est donc à cette combinaison unique du vrai, du juste, que nous devons nous élever, si nous voulons ouvrir les véritables sources de notre bonheur public ; et il s’en faut beaucoup qu’on ait pris, jusqu’ici, la direction qui y conduit. On paroît bien, de tems à autre, vouloir faire quelques efforts pour y parvenir ; mais presqu’aussitôt on se détourne et on s’égare en chemin, faute d’être remonté au principe d’où il falloit partir.

Eh ! quel est-il, ce principe ? où le trouver ? Peuple, dont le sort doit aussi régler le mien, j’en ait fait le sujet de mes recherches dans le silence de ma solitude, loin du tumulte des passions, loin des vagues fougueuses de l’opinion, et je te propose ce que ma raison et mon sentiment intime m’ont fait reconnoître comme tel. Si ce premier aperçu parle à ton cœur comme au mien, s’il te fait entrevoir en perspective toutes les idées heureuses qu’il renferme, et s’il te fait soupirer après l’ordre de choses qui en émaneroit,  je m’offre à le suivre dans tout son développement, et à lever toutes les vaines difficultés que le préjugé ou l’égoïsme pourroient y opposer. Plus d’une fois j’ai tenté les moyens de te faire parvenir mes idées ; mais les tiennes étoient alors dans une agitation trop contraire, et repoussoient trop loin d’elles tout ce qui ne partoit pas du tourbillon qui t’entraînoit. Aujourd’hui que, par un nouveau mouvement, tu te trouves ramené à toi-même ; aujourd’hui, qu’instruit par une dure expérience, tu as à prononcer sur ce qui doit déterminer l’ordre social dans lequel tu veux vivre, c’est le moment de te trouver attentif et disposé à l’intérêt que doit t’inspirer l’amour réfléchi de ta propre félicité.

J’entends dire quelquefois qu’il faut se hâter d’avoir des loix, bonnes ou mauvaises. L’essentiel, dit-on, est que nous en ayions. Oui, sans doute, il nous faut des loix, mais il ne nous en faut que de bonnes, et qui le soient tellement, qu’elles puissent porter dans l’esprit de la postérité l’excuse de tous les malheurs qu’elles nous ont coûté. Gardons-nous de tout gâter par une imprudente précipitation. Beaucoup de mal est fait ; sachons au moins en faire ressortir tout le bien possible, et à des tems de perversité et d’horreur, faisons succéder les beaux jours de l’âge d’or.

 

Illustration originale Dolivier

 

ESSAI SUR LA JUSTICE PRIMITIVE

 

Nous en sommes à chercher les bases qui doivent fixer nos nouvelles destinées et celles de notre postérité : nous sondons, en quelque sorte, le sol sur lequel nous puissions les jeter ; mais nous ne trouvons par-tout que bases incertaines et sol perfide. Je le crois bien. Ce n’est que sur l’immuable justice que peut s’élever le véritable édifice de la félicité publique : et vainement la chercherions-nous, cette justice, dans le monde moral que nous habitons ; elle ne s’y trouve point. Nous n’en avons que le fantôme qui se prête à toutes les formes que l’on veut qu’il prenne ; chacun le façonne à son gré, et prétend ensuite nous le donner pour la justice elle-même. A entendre les différent partis qui se l’approprient exclusivement, chacun est sûr de l’avoir pour soi. Il me semble voir des vendeurs d’orviétan [drogue inventée par un charlatan d’Orvieto, Italie, au XVIIe siècle] crier, chacun de son côté : Venez, c’est moi qui vend le baume souverain ; c’est moi qui ai trouvé l’unique remède à tous les maux. Chaque classe de citoyens ne voit que d’après le prisme de son intérêt particulier, et soutient que ce qu’il voit est essentiellement la justice. Les riches possesseurs la font consister dans ce qu’ils appellent leurs propriétés ; les pauvres, dans un partage agraire qu’ils convoitent : les uns et les autres ont tort. La justice est toute autre chose : mais, pour la trouver, quittons ce monde d’erreurs et d’illusions qui nous fascinent les yeux, et transportons-nous dans celui qu’elle habite. CONCITOYENS, ayez le courage de m’entendre, je vous dirai des choses qui vous paroîtront peut-être neuves, mais je ne vous proposerai rien qui doive vous alarmer, rien qui doive faire le malheur de personne. Quelqu’un pourroit-il avoir à redouter l’empire de la justice ?

Pour ne point abuser de son nom, commençons par nous en former une idée exacte et précise. Qu’est-ce que la justice ? (Je n’entends parler ici que de celle qui doit lier les hommes entre eux.) C’est la jouissance pure et simple des droits inaliénables que chaque être de notre espèce reçoit de la nature. Les loix civiles peuvent bien les modifier, ces droits, et en régler l’usage pour le plus grand bien de tous ; mais elles ne peuvent pas en disposer arbitrairement, et faire que nul en soit frustré.

Muni de cette définition, j’entre dans mon sujet : il s’agit de remonter à ce qui doit constituer l’essence de la propriété. C’est pour s’y être mépris que l’on est tombé dans une horrible confusion de tous les droits.

 

DE LA PROPRIÉTÉ.

 

Qu’est-ce que la Propriété ?

Combien y a-t-il de sortes de Propriétés ?

Qu’est-ce qui peut donner le droit de Propriété ?

 

Grandes et importantes questions qui renferment seules la solution de tout le problème politique, et qui, seules, n’ont pas même encore été agitées ; questions néanmoins sur lesquelles nous n’avons que de fausses notions, d’où résulte cette immense complication de difficultés et d’erreurs dans laquelle nous nous perdons.

Nous prononçons ce mot de Propriété sans en connoître la juste valeur : nous lui donnons une extension tellement abusive, que la chose se trouve comme noyée dans l’abus que l’on fait de son nom. Tâchons d’en rappeler le sens à son exacte précision.

 

Première Question.

 

Qu’est-ce que la Propriété ?

C’est ce qu’on peut appeler sien, fondé sur un droit exclusif. Ce droit peut être simple ou composé, autrement dit, personnel, ou réel : comme simple, il est inaliénable ; comme composé, il peut s’aliéner, mais de manière que le possesseur ne fasse qu’aliéner son droit, et jamais celui d’autrui. Chaque être doit trouvée le sien libre, et doit être le seul maître d’en disposer.

 

Seconde Question.

 

Combien y a-t-il de sortes de Propriétés ?

 

De la définition précédente, il suit qu’il y a deux sortes de propriétés ; la propriété naturelle et la propriété civile. La propriété naturelle ne s’étend pas au-delà de la personne de chaque, individu ; c’est le droit qu’il a de jouir de son être et de ses facultés. La propriété civile est celle qui naît d’un droit commun et illimité, devenu droit particulier et exclusif : ceci s’éclaircira par la troisième question. C’est en ne restreignant pas dans ses justes bornes le droit de cette dernière propriété, qu’elle est devenue une source intarrissable de perversités et de malheurs pour les peuples. En effet, la manière dont nous le trouvons établi n’est propre qu’a perpétuer le brigandage légal, qu’à accumuler la fortune sur quelques têtes privilégiées, au détriment de la multitude, et qu’à exciter les trop justes murmures et la convoitise de celle-ci. De là ces tiraillemens, ces combats d’intérêt divers entre les citoyens ; de là toutes ces passions exaltées qui les agitent et qui les tourmentent si cruellement : c’est donc à cette dernière propriété que je m’attache dans ce moment, comme étant celle qui entraîne avec elle les plus grandes et les plus essentielles conséquences.

 

Troisième Question.

 

Qu’est-ce qui peut donner le droit de Propriété ?

 

On sent bien qu’il ne sauroit être ici question de la propriété simple ; chaque individu la porte avec soi. Il ne s’agit donc que de la propriété composée : or, la terre, prise en général, doit être considérée comme le grand communal de la Nature, où tous les êtres animés ont primitivement un droit indéfini sur les productions qu’il renferme. Chaque espèce d’animaux a son instinct qui la dirige : l’homme a de plus la raison avec laquelle il se crée un nouvel ordre de choses, qui est l’ordre social : dans cet ordre social le droit indéfini doit cesser, sans quoi la société ne pourroit subsister ; mais, en échange, chaque individu doit y trouver son droit de partage au grand communal, sur lequel il a les mêmes prétentions a former que tous ceux qui l’ont précédé, ou que tous ceux avec qui il marche sur le même rang dans la vie. Nulle loi, nul pacte antérieur n’ont pu l’en dépouiller : c’est sa légitime de rigueur, dont il a seul le droit de disposer. En user autrement à son égard, c’est annuller envers lui la sanction du partage ; c’est lui rendre, dans toute sa latitude, son droit indéfini sur le communal. Que l’on médite sur les suites de cette dernière conséquence, elles ne souffrent aucune restriction.

Cette vérité est tellement incontestable, qu’elle vient d’être hautement reconnue et consacrée dans la déclaration de la souveraineté populaire. Une génération, a-t-on dit, n’a pas le droit de faire la loi à la génération suivante, et de disposer de sa souveraineté ; à combien plus forte raison n’a-t-elle donc pas le droit de disposer de son patrimoine ?

De ces principes, contre lesquels je ne vois rien à objecter, il suit évidemment que les nations seules, et, par sous-division, les communes, sont véritablement propriétaires de leur terrein, parce qu’elles sont au droit des copartageans, toujours subsistans, et que les générations n’en sont que les usufruitières, ou, autrement dit, qu’elles n’en ont que la propriété viagère : ainsi les hommes ont bien pu régler entr’eux cet usufruit, et faire des loix de partage qui en assurassent à chacun la part qui devoit lui revenir, mais ils ont dû s’arrêter là. Jamais ils n’eurent le droit d’entreprendre sur le fonds, de s’en investir et d’en transmettre le domaine sur le même pied dont ils peuvent disposer de leur usufruit. C’est transiger au-delà des bornes, et sur ce qui n’est point à soi ; c’est s’arroger un pouvoir, une jurisdiction que rien ne donne ; c’est, par conséquent, faire un acte nul, à moins qu’on ne prétende qu’une génération ait pu, dans certain tems, s’ériger en dominatrice absolue de tous les peuples ses successeurs, et réunir en elle seule toute leur souveraineté. Eh ! comment les hommes auroient-ils pu acquérir un pareil domaine sur ce qu’il leur plaît d’appeler leurs propriétés foncières, eux qui ne l’ont pas sur leur propriété simple, sur leur propre personne ? Assurément rien ne leur appartient mieux que leur propre existence, rien n’est plus à eux, et plus exclusivement à eux, que ce qui compose leur être ; cependant, lorsqu’ils meurent, ils le rendent tout entier à la Nature ; leurs membres dissous rentrent dans la masse commune, et vont servir à la formation d’autres êtres qui n’ont rien de commun avec eux. Par quelle vertu secrette, par quel art magique ont-ils donc imprimé un caractère indestructible sur ce qui ne fût qu’en leur possession externe ? Comment se fait-il que, tandis qu’eux-mêmes rentrent dans le grand communal, leurs biens s’en trouvent pour toujours séparés ? C’est que ce droit n’est qu’une violation manifeste de tous les droits, un acte de félonie contre le légitime empire de la nature, pour amener celui de la fortune : divinité fatale que les hommes se sont créée contre la teneur même du pacte social, et qui est aussi devenue la cause funeste de tous leurs maux sociaux.

En effet, ce ne fut que pour se prêter de mutuels secours, et pour multiplier leurs moyens réciproques de bonheur, que les hommes s’unirent en société. Cette première disposition éloignoit d’eux toute fortuité, et supposoit la convention expresse ou tacite que chaque associé, partant de ses droits de nature qu’il feroit valoir selon son talent, seroit tenu de porter dans la ressource commune son genre d’utilité, s’il en vouloit retirer l’intérêt proportionnel du produit. Mais, dès que le droit de propriété foncière, tel que nous l’avons, vint à paroître, la convention fut annullée par le fait, les droits de nature disparurent, pour faire place à ceux de la fortune, et la chose commune devint une source de brigandage que se disputent, non ceux qui y mettent constamment le plus du leur, ils en sont trop éloignés, mais ceux que le sort placera à portée du pillage, ou qui savent s’y frayer une route par toutes sortes de moyens. Ainsi, par cette infraction des premières intentions du pacte social, il arrive que tel qui ne porte dans la mise commune que le poids de sa personne, ou, ce qui est encore pis, qu’un faux tribut, qu’une mise nuisible, en retire beaucoup ; tandis que tel autre qui y consacre toute une vie laborieuse et pénible, n’en retire rien, si ce n’est une surcharge de peines. Ainsi, tandis que la riche oisiveté, l’intrigue, l’imposture, l’audace dévorent tous les avantages de la société en la déchirant, c’est pour réparer leurs dommages, et pour les alimenter, que la probité laborieuse et condamnée à une pauvreté imméritée, se consume. Je sais bien que le mal est universel, et que notre espèce policée, divisée par troupeaux diversement conduits, offre, à peu près par-tout, le même scandale d’hommes victimes d’autres hommes. Qu’en conclure ? que c’est le malheur inévitable de la société ? Non ; c’en est le crime, et il est tout entier dans notre abusif droit de propriété foncière.

Pour le légitimer, ce droit, on le fait remonter à celui de premier occupant. J’y remonte aussi, et je ne vois pas qu’un pareil droit ait jamais pu en transmettre aucun. Pour m’en bien convaincre, je me figure une île déserte où une famille se trouve jetée par le hasard. Elle en devient seule occupante ; rien ne lui en conteste la jouissance, si ce n’est les animaux qui s’y trouvent, et avec lesquels notre espèce est en guerre. D’abord elle se renferme autour d’elle. C’est une cabane qu’elle construit pour se mettre en sûreté et pour se garantir des injures du tems ; ensuite c’est le soin de sa subsistance qui l’occupe toute entière. Elle la cherche dans les différentes productions que renferme l’île ; et, dans la découverte qu’elle en fait, elle remarque celles qui lui paroissent meilleures, ou qui peuvent lui procurer uns plus abondante et plus sûre ressource : celles-là, si elles sont lointaines ou rares, elle tâche de les rapprocher de la cabane et de les y multiplier. A mesure que la famille augmente, de nouvelles cabanes s’élèvent dans le voisinage, et chacun ajoute autour de soi ce que l’expérience et de nouvelles découvertes font faire tous les jours de progrès à l’industrie. La facilité qu’ils ont tous de se procurer les mêmes avantages, sans se nuire, doit éloigner d’eux les contestations. Lorsque les premiers chefs meurent, leur cabane n’excite la  cupidité de personne,  parce que chacun est pourvu, et qu’on n’envie que le besoin ; elle reste au patrimoine public, et le premier qui en a besoin peut s’en emparer. Si, par circonstance, elle devient un sujet de dispute, le plus fort l’emporte, et le plus foible en est quitte pour aller se loger ailleurs. Ainsi, c’est le droit de force qui succède à celui de premier occupant ;  car nul n’a plus de droit qu’un autre à telle portion de terre qu’occupa un être qui n’est plus : il la laisse au même titre qu’il l’avoit reçue.

Or, loin de légitimer ce droit de force, peu oppressif lorsque tout est encore dans l’état simple de nature, mais qui devient une tyrannie insupportable lorsqu’on en est sorti ; loin de le transformer dans ses institutions, la justice sociale ne sauroit le souffrir nulle part et sous quelque forme que ce puisse être. Elle impose, pour première condition, qu’il sera pour toujours exclus de son empire qu’elle établit sur deux principes immuables ; le premier, que la terre est à tous en général, et n’est à personne en particulier. Le second, que chacun a un  droit exclusif au produit  de son travail. Hors de là, ce n’est plus la justice, c’est le droit de force qui revient, non pas individuel ou physique, comme auparavant, mais collectif ou moral ; c’est-à-dire, ce n’est plus l’individu qui l’exerce, mais la loi : ce qui rend la condition du foible bien autrement pire qu’elle n’étoit. Sous le  régime  de la nature, s’il est obligé de céder devant un plus fort que lui, il trouve ailleurs de quoi se dédommager ; mais sous celui de la loi, il ne lui reste de recours nulle part, il est forcé de subir toute la rigueur de la force que l’on a sur lui ; et ainsi, au lieu de n’être soumis qu’à la fatalité de la nature, il se trouve encore avoir à gémir sous une autre fatalité bien plus dure, celle de la loi ; ce qui est précisément l’énorme contresens social sur lequel se sont bâtis tous nos systèmes politiques, qui ne présentent par-tout que des devoirs faux ou problématiques, et, qui, par-tout, n’imposent au peuple que de fâcheuses destinées. Voilà pourquoi tout n’y va que difficilement et avec violence ; voilà pourquoi l’on s’y trouve toujours mal à l’aise. Le génie a beau créer de moyens pour en prévenir les maux, tous les jours il en renaît de nouveaux, et la vertu elle-même n’y apporte que des remèdes palliatifs.

Pour rentrer donc dans le vrai sens social, et pour en saisir tout l’ordre, toute l’harmonie qui en feroient un tissu de bienfaits, il nous faut laisser-là tout notre échafaudage politique, et remonter à cette justice primitive que nous devons faire éclore au sortir de l’état de nature, pour la substituer au droit de force qui doit y rester à jamais relégué.

Or, des deux principes sur lesquels nous avons dit qu’elle portoit toute entière, il suit de l’un, que si la terre est à tous en général, et n’est à personne en particulier, nul ne doit en posséder en propre, ou tous doivent avoir le même avantage ; de l’autre, que si chacun a un droit exclusif sur le produit de son travail, il doit être libre d’en disposer à son gré, moyennant toutefois que la chose publique n’en souffre pas. De là il suit encore que la portion de terre répartie à chacun, ayant été tirée du droit commun, doit y revenir après lui, et qu’au contraire, ayant sur le produit de son industrie un domaine absolu, il peut le transmettre à sa volonté ou dans l’ordre de succession que la loi établit. Donc, en dernière analyse, on ne peut acquérir sur les fonds de terre qu’un droit de possession viagère ; donc il ne peut exister qu’une seule espèce de propriété transmissible, qui est la propriété mobiliaire.

C’est de la combinaison de ces deux principes et de leurs conséquences que l’on verroit naître un ordre de choses vraiment admirable, vraiment conforme aux vœux du sage, et vraiment propre à faire le bonheur de tous. Rien n’y seroit gêné, parce que tout s’y lieroit, tout s’y rangeroit de soi-même à sa place. Nul ne pourroit s’y trouver lésé, car tous partiroient du même degré de moyens pour arriver au point où les talens, l’industrie, le mérite propre de chacun lui donneroit droit d’atteindre, et nul n’auroit à gémir sous un sort immérité, autre que celui qui résulteroit de l’inévitable nécessité des choses ; car chacun en seroit soi-même le propre artisan. La loi ne feroit que lui conserver ses droits et lui en remettre le dépôt entre ses mains, lorsqu’il en seroit tems. Dès qu’une fois elle se seroit acquittée envers lui, c’est-à-dire, dès qu’elle l’auroit pourvu de toute sa légitime et des moyens de la faire valoir, elle s’en tiendroit rigoureusement là ; car elle ne pourroit ajouter à l’un, sans retrancher à l’autre, comme il arrive dans notre monstrueux régime, où la loi est toujours utile aux uns et nuisible aux autres ; ce qui prouve visiblement qu’elle est mauvaise. Pour que tout le monde ait le sien, il faut que chacun reçoive strictement ce qui lui appartient, et rien de plus.

Comment n’est-on pas indigné, révolté de voir le sort politique des hommes abandonné au hasard de la naissance ou de quelques circonstances particulières, et de voir que le bonheur ou le malheur est le partage d’êtres qui n’ont rien fait pour mériter l’un plutôt que l’autre ? Quoi ! de deux enfans qui viennent au monde, dont l’un est fils d’un riche propriétaire, et l’autre d’un infortuné manouvrier qui ne possède que ses bras pour subvenir à sa subsistance, le premier naît avec des droits immenses, et le second n’a pas même celui de reposer nulle part sa chétive existence ! L’un se trouve tout porté au sein des commodités, des honneurs, des plaisirs ; et l’autre, réduit au plus triste abandon, se trouve condamné aux privations de toute espèce, à la douleur et à la peine ! Ne sont-ils pas tous les deux également enfans de la nature et de la société ? Que leur a donc fait celui-ci pour en être si cruellement disgracié, si totalement déshérité ? et que leur a fait celui-là pour en recevoir de si grandes faveurs et pour en être si avantageusement pourvu ? Se peut-il que cette violation criante des premiers, des plus réels droits de l’homme, n’ait encore frappé personne ? Et nous osons parler de liberté, d’égalité ! Quel est donc le sens que nous attachons à ces mots-là ? Où peut être la liberté quand le besoin, causé par un dénuement général, rend dépendant de tout ? et où peut être l’égalité, quand les uns trouvent tout fait pour eux, et les autres tout à faire, ou pour m’exprimer plus exactement, quand tout est pour les uns, et rien pour les autres (1) ?

 (1) Ils peuvent acquérir, dira-t-on, ils ne sont exclus de rien. La loi nouvelle a banni toute acception de personnes, et a ouvert à tous indistinctement les portes de l’avancement. Voila donc ce qu’on entend par le mot d’égalité ? Comme en se berce d’illusions ! comme on s’en laisse imposer par des noms ! Ceux qui n’ont rien, peuvent acquérir ; mais, d’abord, pourquoi n’ont-ils rien ? pourquoi n’est-ce qu’au prix de l’acquisition qu’ils peuvent parvenir à quelque chose, tandis que d’autres trouvent gratuitement accumulé sur leur tête ce que la fortune a pris soin d’y placer ? En second lieu, c’est une grande vérité qu’a dit J. J. Rousseau, que la première pistole est plus difficile à gagner que le second million. En effet, tout est avantages pour celui qui peut au-delà ; mais tout devient difficultés, obstacles pour celui qui est en arrière de ses besoins. Si ceux d’un jour lui laissent quelque chose de reste, ceux du lendemain le lui absorbent, et souvent même au-delà. Sans cesse maîtrisé par les circonstances, il est obligé, d’en subir toutes les variations, sans pouvoir jamais en prévenir aucune ; et tandis qu’il donne à profiter sur lui, il ne trouve à profiter sur personne : c’est lui qui séme, et ce sont les riches qui recueillent ; ce sont ceux qui l’emploient qui retirent le bénéfice de sa main-d’œuvre. Ainsi, c’est toujours pour la fortune d’autrui qu’il travaille, non pour la sienne. Cependant ces riches se croyent fort nécessaires aux malheureux ; et lorsqu’ils en occupent un grand nombre à leurs terres ou à leurs ateliers, ils disent, avec une sorte de jactance, qu’ils font vivre beaucoup de monde. Ils devroient dire plutôt qu’il leur faut beaucoup de monde pour les faire vivre dans leur opulent loisir.

On parle quelquefois de la roue de fortune ; mais qui ne sait qu’elle ne tourne guère que dans la classe des gens aisés ou des intrigans ? C’est presqu’un prodige qu’un honnête homme de rien parvienne à se faire un sort ; il faut pour cela un concours de circonstances qui se rencontrent difficilement ; et de pareils exemples ne sont que des exceptions a la règle ; la masse infortunée du peuple n’en est pas moins condamnée a se traîner comme elle peut dans sa misère. On vient de vendre, et l’on vend encore tous les jours beaucoup de biens nationaux ; qui est-ce qui en a profité, et qui est-ce qui en profite ? Ne sont-ce pas les seuls riches ou les seuls qui se sont emparés des moyens de le devenir ? Les pauvres, les hommes dénués et éloignés des intrigues voyent tout passer devant eux sans qu’on les ait mis à portée d’atteindre a rien. Eh ! comment seroient-il en état de faire les avances nécessaires, eux qui peuvent à peine se procurer un misérable grabat pour y reposer leurs membres harassés ? Il est vrai que, pour les consoler, on leur dit qu’ils ont droit à tout, que la loi n’exclue personne des avancemens qu’elle offre. Oui, elle n’en exclue personne formellement ou par le droit ; mais, par le fait, la multitude s’en trouve nécessairement exclue. Que seroit-ce si j’en prenois une nouvelle occasion de me récrier, et ai je prouvois que la plupart de ces avancemens, pour être ouverts à plus de monde, n’en sont pas moins des attentats contre les droits réels de cette même multitude, et qu’ils ne font que multiplier les moyens d’en abuser ? Mais je ne puis pas tout dire à la fois.

 Que j’aurois un vaste champ, si je voulois suivre, dans son enchaînement, toute l’iniquité de nos loix qui se jouent du sort des humains, et qui leur distribuent à tort et à travers les biens ou les maux ; qui, sur les uns, perpétuent la peine de l’inconduite, de la foiblesse ou du malheur de leurs pères ; et, sur les autres, accumulent, consolident les fruits de l’usurpation, de la fraude ou des circonstances heureuses (2) ! Mais il faudroit entrer dans un trop grand détail, et ce que j’en dis ici doit plus que suffir pour prouver à tout homme sensé et impartial que nous sommes gouvernés par le plus faux, le plus tyrannique, le plus funeste des principes, le droit de propriété foncière ; droit qui tend sans cesse à dépouiller la multitude pour enrichir le petit nombre, ce qui la met nécessairement dans sa dépendance ; droit qui stérilise la ressource commune, en ne laissant pas à chacun le moyen de la féconder ; qui crée des besoins fantastiques qu’on ne peut satisfaire   qu’aux dépens des réels, et qui, pour faire le bonheur artificiel de quelques-uns, exprime toute la substance de celui des autres ; droit, enfin, qui nous plonge dans cet abîme de confusion et de désordres dont nous nous plaignons, et dont il est seul la source intarissable. De là, cette complication de ressorts dans la machine politique, et qui en nécessitent tous les jours de nouveaux ; de là, tous les vices, tous les crimes qu’enfantent la pauvreté d’un côté, et la richesse de l’autre ; de là enfin, cette corruption générale que l’on attribue mal-à-propos à la nature humaine, et qui ne naît que de notre fausse politique.

 (2) Ce qui a fait dire à quelqu’un de la moyenne antiquité, qui, pour être saint, n’en a pas moins dit en cela une vérité très-philosophique : « Tu es riche ? donc tu es un fripon, ou l’héritier d’un fripon ». Dives es ? ergo aut iniquus es, aut hœres iniqui. S. Jérôme. Paroles qui trouvent ici leur entière application.

 Sous l’empire de la justice, toutes ces causes de perversités et de malheurs n’existeraient pas. Les sources de la richesse ne pouvant plus se concentrer dans un petit nombre de familles flueroient nécessairement pour tout le monde, et du bien être particulier résulteroit une abondante ressource commune. On y remarqueroit bien, sans doute, différentes nuances dans le plus ou le moins d’aisance, mais on n’y verroit jamais les révoltans contrastes de la misère et de l’opulence ; et, avec eux, disparoîtroient tous les vices qu’ils engendrent, pour faire place aux vertus qu’ils étouffent. Des mœurs simples et franches, des goûts naturels nous rendroient le sentiment du vrai bonheur que nous cherchons en vain dans tous nos coupables raffinemens.

Un riche de 600,000 livres de rente disoit qu’il ne concevoit pas comment un honnête homme pouvoit vivre avec un pareil revenu. Cet honnête homme avec tant de richesses n’étoit donc pas encore heureux ! Je le crois. Ni moi non plus, je ne le serois pas. Que me faudroit-il donc ? Ah ! toute autre chose : il me faudroit un petit bien que je saurois cultiver moi-même, et dont le produit suffiroit à mes besoins ; une maison simple, mais propre et commode, qui renfermeroit dans son enceinte un jardin, qui me produiroit de bons légumes et de bons fruits ; une basse-cour bien peuplée qui me fourniroit abondamment d’œufs, et qui garniroit de tems en tems ma table de quelques pièces de volailles ; différentes étables où j’aurois deux ou trois vaches pour me donner du lait, et du beurre ; un petit troupeau de brebis pour avoir de la laine et des agneaux ; et enfin je n’oublierois pas le cochon pour mettre dans mon saloir. Au milieu de tout cela, une digne et vertueuse épouse qui disposeroit habillement de ces ressources domestiques, dont le superflu seroit porté au marché voisin, pour en rapporter ce qui manqueroit dans le ménage, et qui me donneroit des enfans que je chérirois. De plus, je demanderois à savoir un art ou un métier qui ajouteroit encore à mes moyens d’aisance, qui rempliroit le vuide que me laisseroient mes travaux champêtres ou les mauvais tems, et banniroit loin de moi toute espèce d’ennui. Dans tout ce que feroit ma femme, sa main industrieuse sauroit toujours y mettre un nouveau prix, et mes repas, préparés par elle, pris avec elle, et entourés de nos enfans, me paroîtroient délicieux. Les jours de fêtes nous nous réunirions plusieurs familles voisines, tantôt chez l’une, tantôt chez l’autre : le plaisir de nous voir au sein d’une douce et franche amitié nous rendroient tous gais, et nous marquerions ces jours-là par une joie commune qu’animeroit un repas un peu extraordinaire et quelques bons verres de vin. Après le dîner, on iroit se promener au rendez-vous commun : cest-là que tous les citoyens se rencontreroient avec plaisir, qu’ils s’entre-communiqueroient ; et c’est-là qu’une rejouissante jeunesse donneroit l’innocent, le touchant spectacle de ses jeux et de ses ébats. Au déclin du jour, chacun se retireroit le cœur joyeux, et le mien se trouveroit pleinement satisfait : il ignoreroit même tout désir qui pourroit troubler sa jouissance. Mais si je suis homme à cent mille livres de rente, ou davantage, adieu tout mon bonheur : rien de ce qui le composoit ne m’intéresse plus. Il me faut des possessions immenses, des châteaux, des équipages brillans, des laquais, des cuisiniers, des mets exquis, des meubles sans fin, des complaisans, des flatteurs, etc. Ces désirs satisfaits, d’autres me viennent, et je n’y trouve jamais que satiété et dégoût. C’est que j’ai perdu le bonheur du cœur, pour courir après celui de l’imagination qu’elle n’atteint jamais, parce qu’il fuit toujours devant elle. C’est bien la peine de faire une foule de misérables, pour l’être moi-même ! Ce n’est donc que sous cet empire de la justice, tel que je le propose, que l’homme, sans nuire au bonheur de personne, peut être véritablement heureux, et valoir tout son prix.

Belle chimère qu’il faut renvoyer aux imaginations romanesque[s], diront, sans doute, certaines personnes ; opinion exaltée qui ne sauroit nous convenir ni servir de fondement à aucun pacte social ! Vraiment c’est bien en effet une chimère, tant que nous nous obstinerons à ne vouloir  considérer les choses que sous notre faux point de vue, que nous ne voudrons prendre conseil que de nos vieilles erreurs, et que nous nous contenterons de composer avec elles. Mais cette chimère s’évanouiroit bien vite devant l’ordre simple que j’envisage, ou plutôt ce seroit alors que les difficultés que l’on voudroit y opposer deviendroient elles-mêmes des chimères. Comme dans cet ordre tout y prendroit une marche facile ! comme tout y concourroit à rendre l’homme bon ! Mais parmi les nombreux avantages que j’y découvre en perspective, il en est un qui a droit de frapper, sur-tout dans les circonstances présentes, c’est celui de rétablir pleinement la fortune publique, quelque désespérée, quelqu’encombrée qu’elle puisse être, d’en faire une abondante ressource commune, fournissant à tout, même à une pleine éducation nationale, et cela, sans aucune espèce d’impôts. Ceci, je le sens bien, a trop de quoi heurter nos idées financières, pour n’en être pas accueilli comme un de ces secrets merveilleux qui promettent au-delà du possible. Citoyens, je ne suis point homme à merveilles : tous mes moyens sont simples, pris dans la nature, et résultent du seul enchaînement des choses ; mais, pour les développer, il faudroit que je pusse développer mon plan, dont cet Essai ne présente que la principale base.

Du reste, je crois devoir rassurer les posssesseurs actuels, en prévenant que je suis loin de proposer que l’on mette toute la rigueur de mes principes en exécution à leur égard. Cette mesure ne seroit pas seulement trop sévère, elle seroit encore injuste sous beaucoup de rapports, et elle ne feroit que punir les hommes du crime de 1a loi ; ce sont des malades dont le tempérament a été gâté par un mauvais régime, et qu’il faut traiter avec ménagement. Détruisons la cause du vice, mais conservons ceux qui en sont atteints ; laissons-leur les moyens de vivre comme ils sont, puisque le malheur de leur existence leur en fait un besoin, et contentons-nous de cerner, en quelque sorte, le mal autour de leurs personnes, afin qu’il finisse avec elles : aussi bien nous-mêmes, avons-nous besoin de nous façonner par degrés à cet état de justice que j’envisage. Tout   ce que  nous pouvons faire, c’est d’en établir le principe, et c’est au tems à l’amener insensiblement à son entier développement. Quant à présent, il ne doit être question que de moyens provisoires, tels que peut les comporter la situation actuelle des choses. Un de ces moyens, qui seul pourroit même suffire, seroit de détruire les corps de fermes, et de diviser, à un prix modéré, la terre labourable entre les citoyens qui en voudroient cultiver. Cette division de la terre, telle que je l’entends, concilieroit parfaitement tous les ménagemens à garder envers les possesseurs actuels, et rendroit à la masse du peuple tout le service instant qu’elle a droit d’attendre.

On a bien parlé de diviser les fermes, c’est-à-dire, de ne pas souffrir qu’un seul en occupât plusieurs ; on a même agité de restreindre la quantité d’arpens qui doivent composer une ferme ; mais tout cela n’est bon qu’à multiplier le nombre des fermiers, et non à venir au secours de la multitude, non à lui procurer les moyens de se suffire elle-même. C’est l’entière dissolution des corps de fermes qu’il faut ; c’est, comme je viens de le dire, la division de la terre entre tous les citoyens qui n’en ont point, ou qui n’en ont pas suffisamment. Voilà l’unique mesure adéquate qui ranimeroit nos campagnes, et porteroit l’aisance dans toutes les familles qui gémissent dans la misère, faute de moyens de faire valoir leur industrie. La terre en seroit mieux cultivée, les ressources domestiques plus multipliées, les marchés, par conséquent, plus abondamment pourvus, et l’on se trouveroit débarrassé de la plus détestable aristocratie, celle des fermiers.

Pour parvenir à cette division, et pour en éloigner tout inconvénient, il y auroit un moyen facile à prendre, qui seroit de charger chaque conseil de commune de faire un relevé de toutes les terres à loyer qui se trouvent dans son enceinte, avec le nom de leurs propriétaires, et de former un tableau des citoyens qui se présenteroient pour en avoir. Ces citoyens seroient tenus de déclarer s’ils tiennent de la terre en propre, et quelle en est la quantité ; s’ils ont les facultés nécessaires pour faire valoir, et, en cas de doute, ils seroient tenus de donner une garantie, etc. Cette opération faite, il ne s’agiroit plus que de calculer ce qu’il en reviendroit à chacun, et de faire des lots, d’après cet aperçu, en observant que ceux qui ont de la terre en propre ne pussent en obtenir que ce qu’il leur manqueroit pour se trouver égaux avec les autres. Je n’entre point dans d’autres détails sur cet objet ; il me suffit de montrer le bien essentiel et la possibilité de l’opérer. D’après cela, toutes les petites difficultés doivent céder.

Néanmoins, je le sens bien, la suppression totale des corps de fermes, si elle avoit lieu tout-à-coup, ne manqueroit pas d’entraîner avec elle de très-grands inconvénient, soit pour la culture, soit pour l’engrangement ; qu’il importe de prévenir. Sans doute, c’est bien à cette suppression totale qu’il faut tendre ; mais même encore, pour cet objet, l’intérêt du bien exige qu’il ne s’opère que par degrés. Aussi voici à quoi je restreins le moyen provisoire que je prépose :

I°. De laisser subsister jusqu’à fin de bail, et même d’en renouveller un pour trois ans, si le bail étoit prêt à expirer, tout corps de ferme qui ne surpasse point le labourage d’une charrue.

2°. De réduire au labourage d’une charrue toutes les Fermes qui en ont davantage, et ce surplus devra être divisé, dès-a-présent, et au même prix qu’en fait le fermier, entre les citoyens des communes où cette disposition aura lieu.

3°. Dans les fermes trop éloignées des villages, d’y établir autant de familles qu’il y a de labourages d’une charrue, en laissant au fermier actuel le droit d’y établir de préférence ses enfans.

4°. Enfin, après trois ou quatre ans, à mesure que les baux finiront, de diviser les fermes entre les citoyens, en commençant par ceux qui n’auront pas pu participer à la première division, faute de facultés, et qui les auront acquises depuis.

Avec ces précautions, je ne vois pas quels inconvéniens on pourroit encore avoir à craindre. Je sais bien que l’on m’objectera que ce seroit multiplier prodigieusement les frais de culture. Un fermier, dira-t-on, avec cinq à six chevaux, fait valoir plus de deux cents arpens de terre, tandis que, pour la même quantité, divisée par portions, supposons de dix ou douze arpens, il en faudra au moins seize. Voilà donc une multiplication d’animaux consommateurs à pure perte et qui nécissitent [sic] à plusieurs dépenses, telles que celles de fer, de harnois, etc. ce qui deviendroit une surcharge publique. D’ailleurs, combien peu de ceux en faveur de qui cette mesure seroit prise, pourroient en profiter par la difficulté qu’ils auroient de pouvoir s’acheter un cheval et d’en supporter la dépense ? Ceux qui raisonnent ainsi ne connoissent, sans doute, que la culture du cheval, et n’en imaginent point d’autre. Elle est, en effet, seule en usage dans les pays de grande culture, parce qu’elle est la plus commode, la plus propre pour faire valoir un grand terrein avec peu de bras ; mais, loin que la division des fermes nécessita la multiplication du cheval, elle invite, au contraire, à celle du bœuf et de la vache. Un cultivateur de 10 à 12 arpens de terre peut aisément les faire valoir avec une paire de vaches, comme il est d’usage dans les pays de petits culture. Par-là, non-seulement il évite la dépense du bourrelier et du maréchal, il ne lui faut qu’un joug et un soc de charrue : mais outre le tribut du travail de ses vaches, il en retire encore le tribut journalier de leur lait, et le tribut annuel de leur veau ; et enfin, lorsqu’elles deviennent vieilles, il les vend encore pour aller fournir la boucherie. Ajoutez à cela qu’en diminuant le nombre des chevaux, vous diminuez la quantité de terre à ensemencer en avoine, et par conséquent autant de rendu à la subsistance de l’homme. Ainsi, cette division des fermes ne feroit qu’ouvrir de nouvelles sources d’abondance ; et quand ce ne seroit point la justice qui l’invoqueroit, la politique seule devroit la conseiller.

Qu’on se figure, maintenant, combien cette mesure seroit un puissant véhicule pour répandre dans le peuple l’ardent amour de la République et le zèle de la défendre ! C’est alors qu’il en sentiroit tout le prix et qu’il s’identifieroit réellement avec elle : mais quel intérêt veut-on qu’il y prenne, tant qu’on ne s’occupera que du sort de ceux qui ont, et jamais du sort de ceux qui n’ont rien. Eh ! comment ce peuple se passionneroit-il pour une république dans laquelle il ne se voit qu’environné de malheurs, sans aucune perspective qui l’encourage ? A la vérité, à force de plaintes et de murmures, il a enfin obtenu la fixation du prix des subsistances ; mais cette mesure, commandée par les circonstances, est elle-même un mal, et entraîne avec elle une foule d’inconvéniens. Il faut viser au moyen de n’en avoir jamais besoin.

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 Peut-être ai-je à craindre qu’un premier apperçu de cet Essai ne fasse naître l’idée de la loi agraire, dont il paroît que l’on a voulu faire un instrument de troubles ; mais, pour ne pas les confondre, il suffit de les comparer entre eux et dans leurs conséquences. Tout mon raisonnement porte sur un principe permanent de justice qui assure successivement à chacun ses droits, (modifiés) de nature, que j’appelle sa légitime de rigueur, et qui lui garantit la jouissance pleine de ses acquets, fruit de son travail et de son industrie ; en un mot, je remonte à l’essence même du droit de propriété devenu, par une fausse application, la cause fatale des abus énormes, des malheurs sans fin dont nous sommes tantôt coupables et tantôt victimes, et je le rétablis dans ce qu’il doit être pour devenir une source féconde de toute espèce de biens. La loi agraire, au contraire, loin d’établir quelque principe, ne fait que les renverser, les briser tous. C’est purement un partage des terres, brusquement provoqué par la convoitise de ceux qui n’ont rien, n’importe comment, et qui laisse subsister le même vice qui l’a amené. Ce n’est point à ce qui doit constituer le droit de propriété que cette loi remonte, c’en est un qu’elle se fait elle-même et sur lequel elle s’établit sans façon. — Dans mon système, nul ne peut être lèsé, car nul, en venant au monde, n’y ayant plus de droit qu’un autre, nul par conséquent n’a celui de se plaindre de n’y trouver que sa juste part au droit commun, sauf à lui à la faire plus ou moins valoir ; mais la loi agraire, pour établir une apparente égalité, encore qui ne sauroit être que momentanée, blesse à tort et à travers, sans égard même pour les différences que les droits d’acquêts de chacun doivent y mettre. Ainsi, l’homme dont les possessions sont le fruit de ses talens, de ses services, du bon emploi de sa jeunesse, s’en trouveroit tout-à-coup dépouillé et réduit au niveau (3) de celui qui n’auroit rien mérité, ou même qui n’auroit fait que dissiper. — Enfin, de mon principe de justice émane un ordre de choses préservatif de tout abus quelconque, tandis que la loi agraire n’en offre qu’une nouvelle chance. Je laisse maintenant à juger de l’immense distance qu’il y a entre l’un et l’autre.

 (3) Encore faut-il observer qu’il ne se trouveroit au niveau que pour l’objet territorial, et non pour les facultés ; car, tandis que le journalier auroit toutes ses facultés pour cultiver sa part, celui qui auroit usé les siennes dans un autre genre, se trouveroit n’en avoir aucune pour celui-ci ; en sorte qu’il aurait plus de besoins et moins de moyens pour y pourvoir.

 Ceux qui n’envisagent qu’une prompte jouissance, sans s’embarrasser de ce qui est juste, me demanderont peut-être quels sont les avantages réels que j’offre aux malheureux de la génération actuelle. Oh ! beaucoup et de très-grands qui sa presseroient à naître de toutes parts, non pas uniquement pour une classe de citoyens, mais pour tous ; car je prétends bien que, dans mon systême, tout y gagneroit, hormis les seules prétentions injustes qui, chaque jour, y perdroient de leurs moyens, et finiroient bientôt par s’y perdre elles-mêmes. Mais, pour pouvoir donner une idée de tous ces avantages, il faudroit les faire éclore chacun à leur place. Néanmoins, on peut déjà se figurer ce qu’il résulterait de la seule admission du principe. Comme, dès cet instant, l’ambition, l’envie de tout envahir, de tout, accumuler, perdroient de leur funeste activité ! chaque jour verroit disparaître un abus pour aller se fondre dans l’ordre de la justice, et en attendant que tout fût rentré sous son désirable empire, la division des fermes que je propose, comme un moyen provisoire, produiroit d’excellens effets, et ne tarderoit pas d’amener l’abondance en tout genre. La fortune publique, au lieu de s’engloutir de plus en plus dans l’abîme immense où elle se trouve précipitée, en sortiroit avec dignité, et cela (cette considération mérite d’être pesée) non-seulement sans aucune augmentation d’impôts, mais en les réduisant progressivement jusqu’à ce qu’ils devinssent totalement nuls, etc., etc. — Mais la paternité… eh bien ! la paternité ! si c’est une douce jouissance pour celle qui est riche, de transmettre de grands héritages à ses enfans, combien ne doit pas ajouter à l’infortune et à la misère de celle qui est pauvre ; combien ne doit-il pas lui être poignant de n’avoir à transmettre aux siens que sa peine et sa misère ! Après tout, que se propose le sentiment paternel, n’est-ce pas le bonheur de ses enfans ? Or, en est-il un plus grand que celui d’avoir à vivre sous les auspices d’une patrie juste et vraiment digne de ce nom ?… Je m’arrête sur cette seule réflexion. Cet article mérite quelqu’étendue, et il sera le premier que je traiterai, comme devant faire suite à cet Essai, si toutefois mes efforts ne sont pas vains.

Concitoyens, j’ai levé l’étendard de la justice ; que ceux qu’elle intéresse viennent s’y rallier autour, et, tous ensemble, formons une force imposante qui la fasse triompher de ses ennemis. C’est pour rester isolés et sans point d’union que nous devenons victimes des factions, et la proie des ambitieux, des hommes pervers qui se jouent de nos malheurs et qui se plaisent tous les jours à nous en crier de nouveaux. Que le parti de la justice, qui doit être celui de la multitude, se montre enfin, qu’il se coalise sous cette enseigne non équivoque, et bientôt il dissipera tous les complots de la perfidie et toutes les manœuvres du vil intérêt.

Plein de ce sentiment, je ne crains pas de dire que la tentative que je fais a droit d’être accueillie, et qu’elle doit même inspirer cet intérêt vif qui prépare le succès. Si je me trompe, c’est l’amour de l’humanité ; c’est le désir pur de notre bonheur commun qui me séduit ; et, en cela, mon erreur m’est chère ; quoique vaine, je ne m’applaudirai pas moins de ma démarche, et dans ma douleur amère, je me dirai : hélas ! ce n’est donc point pour arriver au règne fortuné de la justice que la France fait, depuis cinq ans, des efforts inouïs, et que tant d’hommes sacrifient généreusement leur vie ! ce n’est donc point à son feu sacré que les cœurs s’enflamment, puisqu’il laisse froids ceux qu’elle détroit uniquement intéresser !…

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 EXTRAIT DU PROCES-VERBAL

D’une assemblée de plusieurs citoyens de la commune d’Auvers, district d’Etampes, tenue le 21 juillet, l’an 2 de la république.

 

Aujourd’hui 21 juillet, l’an 2 de la république, nous, citoyens du la commune d’Auvers, district d’Etampes, nous étant librement assemblés, en forme de société rurale, pour délibérer sur un écrit qui nous a été communiqué, et qui a pour titre : Essai sur la Justice primitive ; par PIERRE DOLIVIER, curé de Mauchamp, citoyen qui s’est acquis plus d’un titre à notre estime : après avoir nommé pour président le citoyen Georges Vénard, et pour secrétaire Louis le Grand : tous, d’une voix unanime, avons d’autant plus applaudi à l’ouvrage du curé de Mauchamp, qu’il nous a paru présenter le véritable but que l’on cherche, et offrir les uniques bases sur lesquelles peut s’élever une république propre à assurer à chacun, tous ses droits et tous ses moyens de bonheur.

Assurément, nous ne nous flattons pas d’avoir bien saisi tous les raisonnemens de l’auteur. Nous avouons qu’ils sont, en partie, au-dessus de notre portée. Mais, si ses principes exigent de plus grandes lumières que les nôtres, il ne nous a fallu que notre bon sens ordinaire pour sentir vivement certaines vérités qui en découlent, et qui ont laissé dans notre ame une impression bien autrement profonde, que tout ce qui ne parle qu’à l’esprit. Telle est cette vérité éternelle, qu’il est souverainement injuste que nos loix humaines disposent à perpétuité du champ de la nature ; qu’elles fassent que les uns y trouvent gratuitement de grands droits, et les autres aucun ; que celui-ci naisse riche, et celui-là pauvre. Comme si chacun ne devoit pas mériter soi-même son sort par ses talens, son travail, son industrie ; en un mot, par le bon ou le mauvais emploi de ses facultés ! Combien cette seule vérité, si elle étoit bien sentie, ne serviroit-elle pas à nous retirer de l’état de contradiction, dans lequel nous sommes, et à nous garantir de toute funeste erreur politique !

Quant au moyen provisoire que propose l’auteur, nous ne balançons pas de dire qu’il doit être adopté dans tout état de cause. En effet, si la multitude doit continuer d’être dépouillée de son droit réel au champ de la nature, à titre de co-partageant, au moins doit-elle y trouver un droit de culture à titre de colon.

Nous avons aussi remarqué, dans cet Essai, l’assurance avec laquelle l’auteur annonce un moyen de former une abondante ressource commune, fournissant pleinement à tout, même à une éducation vraiment nationale, c’est-à-dire, à l’éducation de toute l’élève (4) citoyenne, ce qui diffère essentiellement des projets dont on parle, et qui ne sont que des projets d’instruction publique ; et, cela, sans aucune espèce d’impôt. Qu’on se figure combien ce moyen simplifieroit la machine politique et en faciliteroit tous les mouvemens !… Nous l’avouons, ceci nous a paru, au premier abord, trop merveilleux pour oser y croire ; mais quelques explications, dans lesquelles le curé de Mauchamp est entré, nous en ont fait non-seulement concevoir la possibilité, mais sentir la justesse qui flue comme nécessairement de l’ordre de choses qu’il établit sur son principe de justice.

 (4) Mot en usage dans nos campagnes pour exprimer la jeunesse d’un troupeau que l’on élève.

 Enfin, l’auteur propose de développer son plan et d’en présenter tout le système, si l’opinion publique ne lui oppose pas un obstacle invincible. Nous, pour le seconder de tout notre pouvoir, nous nous empressons de souscrire pour l’impression de cet Essai, dont nous desirons qu’il soit fait hommage d’un exemplaire à la Convention, et qu’il en soit envoyé, autant qu’il sera possible, aux Sections et aux Sociétés populaires. Nous les invitons à le prendre en considération d’autant plus spéciale, que son objet paroit devoir réunir tous nos vœux. Enfin, nous le recommandons, cet écrit, à tout homme qui se sent quelque zèle pour la justice, sentiment qui seul nous anime.

Suivent les signatures au nombre de plus de vingt.

Signés V É N A R D, président. LOUIS LEGRAND, secrétaire.

 

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 AVIS.

Pour donner à cet Essai tout le développement qu’il exige, je propose une Souscription par laquelle je donnerai successivement, feuille par feuille, la suite de mes idées. Ceux des souscripteurs qui auront des objections, des observations plus étendues, des vues neuves à proposer, voudront bien me les faire passer. J’en formerai une feuille intercalaire qui présentera le résultat d’une discussion méditée dans la silence de la réflexion. Je ne m’arrête pas à faire valoir cette idée. Je me contente d’observer que c’est peut-être l’unique moyen de former un vœu commun et réfléchi sur un systême politique, combiné dans toutes ses parties, et qui soit réellement un ; car jusqu’ici nous n’avons rien de semblable. Aussi n’avons-nous qu’un amas confus de principes, tantôt vrais, tantôt faux, et de conséquences souvent contradictoires.

Comme j’ignore jusqu’à quel point ce travail me conduira, je ne m’engage d’abord que pour vingt feuilles, qui paraîtront à la suite l’une de l’autre tous les huit ou dix jours.

Le prix de la Souscription sera de 6 liv.

On pourra s’adresser, pour la Souscription, au Citoyen BOUGON, Garçon de Bureau des Jacobins, rue S. Honoré, à Paris ; ou au citoyen DUPRÉ, Imprimeur à Etampes, ou directement à moi, à Mauchamp par Etrechy.

Dès que j’aurai un certain nombre de souscripteurs, je m’empresserai de faire paroître la feuille qui doit suivre. J’observe que tout envoi doit être réciproquement franc de port.

 

Chez J-B. HÉRAULT, Imprimeur des Subsistances Militaires, rue de Harlay au Marais, N° 15.

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L’illustration reproduite plus haut figure dans la brochure originale de Dolivier.