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En complément au texte de Dolivier Essai sur la justice primitive (voir texte suivant), je reproduis ci-après un article de Mathiez sur le curé de Mauchamp, et quelques lignes du même, tirées de son ouvrage La Vie chère et le mouvement social sous la Terreur. J’ajoute la présentation que fait Robespierre dans son journal de la pétition rédigé par Dolivier.

 Deuxième d’une série de trois articles initialement publiés dans Le Réveil du Nord, puis repris dans les Annales révolutionnaires (1913), et dans le recueil Études sur Robespierre, publié aux Éditions sociales par la Société des études robespierristes (avec une préface de Georges Lefebvre) en 1958 (pp. 112-116).

ROBESPIERRE ET PIERRE DOLIVIER, CURÉ DE MAUCHAMP

 

À la Constituante, Robespierre n’avait abordé la question sociale que de biais à propos du droit de vote, du droit de porter les armes, du droit de chasse, de la loi martiale. C’est qu’alors le peuple ouvrier et paysan marchait encore d’accord avec la bourgeoisie contre le commun ennemi, le noble et le prêtre. Sous la Législative et sous la Convention, les choses changent. La scission se fait entre les alliés de la veille et la question sociale passe au premier plan.

Il fallut la misère menaçante, le travail et le pain prêts a manquer pour forcer les sans-culottes à sortir de leur indifférence politique, à revendiquer leur part dans le gouvernement, à inaugurer une tactique de classe. La chute du roi, l’établissement de la République, la prolongation de la guerre étrangère, qui s’aggrave bientôt de la guerre civile, apeurent une partie de la bourgeoisie, qui devient conservatrice et se retire de la Révolution. L’argent se cache. Les assignats sont émis en quantités croissantes pour subvenir aux dépenses démesurément accrues. Le papier tombe chaque jour. Il ne vaut bientôt plus que la moitié, que le tiers de son prix nomi­nal. Les denrées renchérissent d’autant, mais les salaires ne suivent pas la même progression. Les ouvriers murmurent. Malgré la loi Chapelier, qui leur défend de se concerter et de faire grève, ils s’attroupent, ils assiègent les municipalités, ils réclament du pain ! Les subsistances devenaient hors de prix juste au moment où les riches bourgeois affolés fermaient leurs manufactures, juste au moment où l’Angleterre, maîtresse des mers, arrêtait tous les convois, juste au moment où la récolte était insuffisante et où les paysans cachaient leurs grains et refusaient de les conduire au marché, juste au moment où il fallait nourrir les nombreuses armées poussées à toutes les frontières.

En octobre 1792, le prix du blé atteignait 45 francs l’hectolitre en moyenne. Dans le Midi, la hausse était encore plus forte. On mangeait des herbes cuites comme dans les plus mauvais jours du despotisme. De 3 sous la livre, le pain était monté à 5, 6, 7 et même 8 sous. Or beaucoup de journaliers agricoles et de manœuvres des villes ne gagnaient pas plus de 20 à 25 sous par jour ! L’agitation fut générale et violente. Dans tous les départements éclatèrent des troubles qui durèrent plusieurs mois. On arrêtait les envois de blé. Des foules armées s’emparaient des marchés, obligeaient les autorités à taxer toutes les denrées de première nécessité : le pain, le savon, la chandelle, le charbon, etc. Le mouvement était bien un mouvement de classe. Le peuple s’opposait comme classe, non plus à la noblesse qui avait émigré, au clergé qui était exproprié, mais à la bourgeoisie elle-même, aux propriétaires et aux employeurs. Les émeutiers d’Eure-et-Loir, rapporte le représentant Birotteau, disaient que «les bourgeois avaient assez joui, que c’était le tour maintenant des pauvres  travailleurs».

Girondins et Feuillants, profondément attachés au dogme de la liberté économique que Turgot et son école venaient de proclamer, ne surent opposer aux souffrances des travailleurs que la répression à outrance, la loi martiale. La taxation des denrées de première nécessité leur parut une mesure «anarchiste», une atteinte à la propriété, le prélude de la loi agraire. Ils firent défense aux autorités locales de céder aux réclamations des foules, ils leur ordonnèrent de défendre à tout prix la liberté absolue des transactions. Et partout, entre la garde nationale bourgeoise et le peuple des sans-culottes, ce furent des rencontres, des rixes, des batailles parfois sanglantes, dont la responsabilité fut mise par la Gironde sur le compte des manœuvres de l’aristocratie.

Le maire d’Etampes, Simoneau, ayant été tué dans une émeute pour avoir refusé de taxer les grains, le 3 mars 1792, la Législative décréta qu’un monument serait élevé en l’honneur de cette victime de la loi à l’endroit même où il avait succombé sur la place du Marché d’Etampes, et, dans toute la France, des fêtes de la Loi furent célébrées pour glorifier Le dévouement à la liberté économique.

Robespierre, qui ne passe pour un esprit abstrait, pour un idéologue, qu’aux yeux de ceux qui ne le connaissent pas, ne vit dans la glorification de Simoneau que le triomphe de la bourgeoisie possédante et une défaite de la sans-culotterie. Alors que les Jacobins eux-mêmes se laissaient entraîner, il réagit avec une grande vigueur dans Le Défenseur de la Constitution, qu’il venait de fonder, contre la légende qui représentait les troubles économiques comme des troubles factices excités par les ennemis de la Révolution. Les souffrances du peuple n’étaient que trop certaines et ses réclamations légitimes. Avec un beau courage, il protestait contre la fête de Simoneau et représentait le maire d’Etampes comme un négociant avide et brutal, un accapareur, qui avait péri victime de sa rapacité et des justes colères qu’il avait soulevées. À l’appui de ses dires, Robespierre publiait une pétition très précise, circonstanciée, que des citoyens de quarante communes voisines d’Étampes avaient signée, pour solliciter la grâce des malheureux arrêtés pour le meurtre du maire. Chose remarquable, la pétition avait été rédigée par le curé de Mauchamp, Pierre Dolivier, un curé démocrate dans le genre du curé Meslier, qui rédigera bientôt des écrits à caractère communiste.

Au milieu de L’année 1793, Pierre Dolivier publia son remarquable Essai sur la justice primitive où on pouvait lire des déclarations comme celle-ci : «La terre, prise en général, doit être considérée comme le grand communal de la nature où tous les êtres animés ont primitivement un droit indéfini sur les productions qu’il renferme. Chaque espèce d’animaux a son instinct qui le dirige ; l’homme a de plus la raison avec laquelle il se crée un nouvel ordre des choses, qui est l’ordre social : dans cet ordre social le droit indéfini doit cesser sans quoi la société ne pourrait subsister : mais, en échange, chaque individu doit y trouver son droit de partage au grand communal, sur lequel il a les mêmes prétentions à former que tous ceux qui l’ont précédé, ou que tous ceux avec qui il marche sur le même rang dans la vie ».

Dolivier établissait sa «justice sociale» sur deux principes immuables «le premier que la terre est à tous en général et n’est à personne en particulier ; le second que chacun a un droit exclusif au produit du travail», d’où cette conclusion qu’«en dernière analyse ou ne peut acquérir sur le fonds de terre qu’un droit de possession viagère, donc qu’il ne peut exister qu’une seule espèce de propriété transmissible qui est la propriété mobilière». Et Dolivier poursuivait une admirable critique de la révolution politique qui venait de s’accomplir. Il montrait avec une force irrésistible que l’égalité devant la loi n’est rien quand subsiste l’inégalité de fait. «Quoi ! de deux enfants qui viennent au monde, dont l’un est fils d’un riche propriétaire, et l’autre d’un infortuné manouvrier qui ne possède que ses bras pour subvenir à sa subsistance, le premier naît avec des droits immenses et le second n’a pas même celui de reposer nulle part sa chétive existence !

»… Où peut être la liberté quand le besoin causé par un dénuement général rend dépendant de tout ? et où peut être l’égalité quand les uns trouvent tout fait pour eux et les autres tout à faire ?… Ils peuvent acquérir, dit-on, ils ne sont exclus de rien. La loi nouvelle a banni toute acception de personnes et a ouvert à tous indistinctement les portes de l’avancement. Voilà donc ce qu’on entend par le mot d’égalité ? Comme on a besoin d’illusion, comme on s’en laisse imposer par des mots ! Ceux qui n’ont rien peuvent acquérir, mais d’abord pourquoi n’ont-ils rien ?

» C’est une grande vérité qu’a dite J.-J. Rousseau que la première pistole est plus difficile à gagner que le second million. Les riches se croient fort nécessaires au malheureux ; et lorsqu’ils en occupent un grand nombre à leurs terres ou à leurs ateliers, ils disent avec une sorte de jactance qu’ils font vivre beaucoup de monde. Ils devraient dire qu’il faut beaucoup de monde pour les faire vivre dans leur opulent loisir.» Et encore cette remarque si juste sur les bénéficiaires de l’expropriation du clergé : « On vient de vendre et l’on vend encore tous les jours beaucoup de biens nationaux, qui est-ce qui en a profité, et qui est-ce qui en profite ? Ne sont-ce pas les seuls riches, ou les seuls qui se sont emparés des moyens de le devenir ?»

N’est-il pas très significatif que ce théoricien du communisme ait été en relations cordiales avec Robespierre dès le mois d’avril 1792, qu’il se soit adressé au journal de Robespierre pour faire insérer sa pétition contre l’arrestation des malheureux inculpés pour le meurtre du maire d’Etampes, que Robespierre ait appuyé sa campagne sans réserve ? Dolivier et Babeuf se connaissaient [*]. On retrouvera dans les papiers de Babeuf au moment de son arrestation sous le Directoire l’Essai sur la justice primitive. Nous comprenons pourquoi Babeuf écrivait à son ami Coupé (de l’Oise) qu’il considérait Robespierre comme un allié, comme un combattant du combat pour la justice, mais comme un combattant prudent et habile qui, pour mieux faire triompher la bonne cause, la présente sans brusquerie, sans tapage, de manière à ne pas effaroucher l’opinion. Nous le comprendrons mieux encore quand nous étu­dierons la politique sociale de Robespierre sous la Convention.

 * À ma connaissance, ce point n’est pas établi. Maurice Dommanget est lui-même très prudent et laisse ouverte l’hypothèse sans trancher, faute de preuves. C. G.

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Dans La Vie chère et le mouvement social sous la Terreur (1927), Mathiez adresse à Dolivier (p. 74) une critique que j’ai du mal à comprendre, raison de plus pour attirer l’attention dessus. Transmettre à la nation, c’est-à-dire à l’ensemble du peuple, ce qui appartenait au monarque — la propriété de la terre comme la souveraineté — n’est-ce pas la nature même de la révolution, telle au moins que la souhaitent enragé(e)s et « curés rouges » ?

On trouvera singulièrement hardi ce langage du curé jacobin. On dira qu’il est socialiste et je n’y contredis point. Mais ce socialisme-là ne puise pas seulement sa source dans l’extrême philosophie et le droit naturel, il est en un certain sens très archaïque. Dolivier faisait-il autre chose que reprendre au profit de la nation le droit éminent que les anciens rois exerçaient sur toutes les terres de leur royaume ? Louis XIV disait lui aussi qu’il était maître de tous les biens de ses sujets. La nation succédait à Louis XIV. Le socialisme de Dolivier n’a d’ailleurs pour but que de justifier, en cas de disette seulement, le retour à la taxation et à la réglementation anciennes. Il est moderne, si on veut, par son accent, il est très ancien dans sa forme juridique, dans son esprit évangélique, dans son objet comme dans ses moyens.

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Présentation par Robespierre du texte de la pétition rédigée par Dolivier au nom de quarante habitants des communes de Mauchamp et avoisinantes, publiée dans son Défenseur de la Constitution, n° 4, pp. 188-190

Je suis loin de justifier aucune infraction à la loi ; mais le plus grand ennemi des loix, c’est le vil calomniateur qui ose s’en faire un prétexte pour accabler la foiblesse et écraser la liberté ; je connois un crime beaucoup plus grand que celui dont on accuse le peuple d’Étampes, c’est la lâcheté avec laquelle on a dénaturé toutes les circonstances de cette affaire, pour rendre le peuple odieux et répandre la consternation dans une contrée entière. Eh bien, je le déclare ; Simonneau n’étoit point un héros, c’étoit un citoyen regardé généralement dans son pays, comme un avide spéculateur sur les subsistances publiques, ardent à déployer contre ses concitoyens une puissance terrible, que l’humanité, que la justice, et même la loi défendent d’exercer légèrement ; il fut coupable avant d’être victime ; et les maux de sa patrie et la violence que l’on reproche à ses compatriotes furent en grande partie son ouvrage ; et ces faits sont aujourd’hui le prétexe de la plus atroce comme de la plus arbitraire proscription… Hommes justes, écoutez seulement la voix des patriotes de cette contrée ? Lisez, entr’autres, une pétition présentée le 2 mai à l’assemblée nationale par des citoyens estimables de quarante communes voisines d’Étampes (1), qui n’ont d’autre intérêt dans cette affaire que celui de la vérité et de la justice, au nombre desquels est un curé vénérable dont vous serez forcés de respecter le courage et la vertu ; lisez, reconnoissez le langage de la raison, de la probité, et prononcez.

(1) J’ai cru devoir imprimer cette pétition singulièrement intéressante, presqu’en entier*, à la fin de cet ouvrage.

* La formule serait-elle de simple précaution, ou bien Robespierre ne fait-il allusion qu’aux signatures, lesquelles ne sont pas reproduites. En tout cas, un examen rapide ne m’a pas permis de distinguer des coupes par rapport à la version de la pétition publiée dans Buchez et Roux, t. XIV, pp. 270 et suiv.