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Le journal L’Humanité du lundi 3 juin 2013 titrait un article consacré aux manifestations du Front de gauche du week-end précédent : « Les bonnets phrygiens sont de retour ».

Si ce couvre-chef, censé rappeler, depuis la Révolution, le bonnet que portaient les esclaves affranchis dans l’ancienne Rome*, n’a jamais disparu, ni de l’iconographie (voyez Marianne et les caricatures) ni des manifestations de rue (on pense à certaines photos de manifestants de 1936), il est vrai que la mode récente du bonnet phrygien dans les manifestations a de quoi surprendre. D’autant, et L’Humanité n’en disait rien, qu’il n’est plus l’apanage des militant(e)s de gauche ou d’extrême gauche, mais se voit arborer par des catholiques manifestant leur attachement à des valeurs conservatrices…

Commençons par la caricature, dont une carte postale (non datée, probablement fin XIXe début XXe) offre un exemple original. Une jeune femme coiffée du bonnet, la mise juste assez négligée pour évoquer une Liberté guidant le peuple, s’apprête à lancer une bombe à main, avec peint sur le visage un air d’ennui et de contrariété qui mérite de figurer dans les annales. Comme l’unique légende de la carte l’indique, le bonnet phrygien est ici pour attester de la continuité « terroriste » entre la Révolution française et l’ « Anarchie ».

Capture d’écran 2013-07-20 à 14.40.33

Il va de soi que la Commune n’a pas été oubliée par les caricaturistes réactionnaires (ici en Angleterre). C’est un maillon inévitable entre la Révolution et la dite propagande par le fait. La « pétroleuse » a tout, cette fois, de la harpie, cheveux ébouriffés, yeux exorbités, un sein flasque pendant hors de la robe. Elle porte bien entendu le bonnet phrygien, rouge comme sa robe, couleur de feu, comme le sang répandu devant elle.

CommunePostcardMarch-May1871

[Pour les cartes postales ayant un rapport avec l’anarchisme, on peut se reporter à l’excellent site Cartoliste.]

Quant à Marianne, la récente publication du nouveau timbre qui s’inspire de sa figure fournit à point nommé un bel exemple de confusion. Le dessinateur Olivier Ciappa, dont la proposition a été retenue à la suite d’un vote de lycéens (finement baptisé « Mon premier vote pour la République »), s’est mordu les doigts d’avoir confié s’être inspiré — parmi plusieurs modèles féminins — d’Inna Shevchenko, dirigeante du groupe français des Femen, soulevant une tempête de protestations à droite.

Timbre Inna rouge

 Demandez aux personnes autour de vous à qui leur fait penser cette Marianne, écrivait O. Ciappa dans Le Monde du 19 juillet 2013. Les uns évoqueront la vierge Marie, certains Falbala dans Astérix, d’autres une princesse Disney, d’autres encore une héroïne de manga. Aucune réponse ne sera la même, mais chacune sera “vraie”. 

Quoique personnage légendaire et fantasmatique, la « Vierge » est évidemment l’intruse de cette énumération. Je doute qu’il se trouve un seul utilisateur à venir du timbre à qui cette Marianne évoque quelque représentation que ce soit dans l’art mondial depuis deux mille ans de la mère porteuse la plus connue de l’histoire. Mais n’accablons pas le malheureux dessinateur, empêtré dans ses justifications ! Ce petit mensonge est là pour atténuer la remarquable cohérence des références suivantes : bande dessinée, dessin animé et manga.

Et en effet, la nouvelle Marianne a des lèvres pulpeuses, évidemment entr’ouvertes dans une moue érotique à souhait, de grands yeux de biche, une inclination enfantine de la tête, que souligne le geste de la main… et un magnifique bonnet à cocarde. Bref, la République a l’air d’une gourde !

[Inna S. utilise, néanmoins (?), le timbre comme image de son compte Twitter].

18 mars 2012 Mélenchon

La première de ces photos (ci-dessus) est celle d’une manifestante du Front de gauche, le 18 mars 2012.

Capture d’écran 2013-04-28 à 00.33.07Les autres montrent des manifestantes de droite (au moins) endossant le costume de Marianne, bonnet phrygien compris. Certaines ont même tiré de leur nouvelle coiffure l’appellation de leur regroupement, supposé faire pièce aux Femen : les « Phrygiennes ». Elles apparaissent notamment lors de la manifestation contre l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, le 13 janvier 2013. Elles brandissent des drapeaux tricolores et le code civil, chantent « Ah ça ira, ça ira, la loi Taubira** on n’en veut pas ! », et scandent : « Ils [sic] ont les Femen, on a les Phrygiennes ! »

(Voir: « La manif des anti-mariage pour tous n’est pas tout amour », Rue89, 13-1-2013).

[Notons pour être complet, en sortant de notre sujet, que les Femen ont également suscité un autre regroupement féminin antagoniste : les « Antigones ».]

phrygiennes

La volonté de récupération est claire. Les manifestants empruntent à la gauche et à l’extrême gauche des modes d’action (à commencer par la « manif », les sit-in, etc.), des rythmes de slogans (« Première, deuxième, troisième génération… nous sommes tous des enfants d’hétéros***) et jusqu’à des comportements observés dans les mouvements lycéens de ces dernières années. Je pense au fait de manifester son approbation en agitant les mains silencieusement plutôt qu’en applaudissant (il semble que cette pratique ait été inaugurée à Act-Up ; elle permet à des personnes affaiblies de se manifester et constitue un antidote à la loi des « grandes mains », comme on dit les « grandes gueules »). Encore, dans ce dernier cas, s’agit-il peut-être davantage d’une assimilation que d’une récupération calculée (les lycéens sont devenus des étudiants).

Manifestation contre le droit au mariage pour les personnes de même sexe, avril 2013.

Manifestation contre le droit au mariage pour les personnes de même sexe, avril 2013.

D’autres manifestant(e)s de droite (à moins qu’il s’agisse des mêmes, sous une autre appellation), les Veilleurs, associent le bonnet phrygien à leurs veillées de rue, lors desquelles ils chantent et prient.

Paris, 17 avril 2013.

Paris, 17 avril 2013.

Il est piquant de constater que cet investissement massif (et soudain) par une génération nouvelle de militant(e)s de droite de symboles évoquant classiquement les origines révolutionnaires de la République bourgeoise coïncide avec la reviviscence programmée par le Front de gauche et surtout par son lider mediatico, Jean-Luc Mélenchon, d’un folklore révolutionnaire qui a longtemps été la marque du parti communiste, lequel y trouvait une combinaison commode — et d’ailleurs fondée historiquement — des thèmes de la « révolution » et du « patriotisme ».

Étrange configuration historique et symbolique que celle où la droite catholique française peut, au XXIe siècle, mettre dans les rues davantage de bonnets phrygiens que ne peut en arborer ce qui reste de la gauche stalinienne…

Je choisis d’y voir un signe (parmi d’autres ! voir par ailleurs la critique du livre d’Éric Hazan) de ce que la Révolution reprend une place de choix parmi les justifications idéologiques de l’action politique, à droite aussi, ce qui (sous réserve d’inventaire, dont je n’ai pas les moyens immédiats) semble nouveau. J’espère pouvoir, notamment (et modestement) par les documents et analyses mises en ligne sur ce blog, contribuer à ce que ce phénomène ne prospère pas au dépend de la vérité historique et des enseignements révolutionnaires que nous pouvons en tirer.

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* Probablement inspiré d’un bonnet courant en Phrygie, région occupant, en gros, la partie ouest du plateau anatolien.

** Nom de la ministre de la Justice.

*** Affirmation niaise, et par ailleurs présomptueuse.

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Je reçois d’Aude ces précisions :

«Les « applaudissements silencieux », que je pratique depuis presque quinze ans et qui avaient été introduits dans mon groupe via le mouvement squat et autonome européen n’ont pas vocation à simplement remplacer l’applaudissement ou expression « à vocation collective » d’un accord ou à le rendre accessible aux personnes faibles physiquement. Silencieux, ils constituent une forme d’expression non-perturbante, qui peut se mener en même temps qu’une parole (et pas seulement après dans le cas d’un applaudissement) pour signaler un accord individuel et donner une image immédiate de la réception de cette parole. Elle est accessible aux timides et permet à tout le monde de s’exprimer sans demander la parole à son tour pour une redite. Elle fait partie de tout un répertoire silencieux, ayant vocation à faire disparaître une bonne partie du bruit dans les groupes (de la fonction phatique au besoin de prendre la parole des bavard-e-s). Voici ce que j’ai pu trouver dans ma mémoire, un tableau sans Act Up qui est peut-être présent dans d’autres histoires…»