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maq-couv-ludd_-150x219Devançant de quelques décennies les recommandations de Nietzsche, le mouvement luddite anglais (1811-1817) oppose aux « machines odieuses » qui volent le travail aux ouvriers et en dégradent la qualité, une fort lucide pratique de la philosophie « à coups de marteau ». C’est son histoire que Julius Van Daal raconte comme une épopée, dans une belle langue qui laisse toute leur place aux documents d’époques, largement cités. Il y a dans la verve parodique des innombrables proclamations et lettres de menaces adressées aux patrons une véritable (et mal connue me semble-t-il) littérature prolétarienne, que le livre de Van Daal, talentueux traducteur, permet de goûter pleinement.

Les luddites tirent leur appellation d’un imaginaire et mythique roi Ludd, dont la principale qualité est l’ubiquité, toujours prêt à rallier les révoltés et à tancer les affameurs. Lors d’une manifestation d’avril 1812, « l’effigie du roi Ludd caracole à nouveau en tête de la plèbe : c’est une sorte d’épouvantail coiffé du bonnet phrygien des sans-culottes et affublé d’une carotte entre les jambes. Son porte-étendard agite au vent un drapeau rouge. » (p. 159)

L’auteur évoque en fin d’ouvrage les sympathies que les luddites ont suscité chez des poètes reconnus comme Shelley, dont les éditions de L’Insomniaque ont publié les Écrits de combat. Concernant La Colère de Ludd, tout au plus regretterai-je le parti pris de ne livrer que parcimonieusement les références des documents utilisés (même si une bibliographe figure en fin de volume).

 

J’ai retenu deux citations. La première souligne le lien entre les sympathies pour la Révolution française, toute récente, et le mouvement ouvrier luddite.

 

Les admirateurs de la Révolution française ont été, tout au long des années 1790, nombreux dans les régions du nord de l’Angleterre. Leur agitation y a engendré maints tumultes et émotions populaires, le jacobinisme démocratique s’étant un temps substitué au protestantisme revendicatif parmi les artisans, les ouvriers les plus qualifiés et les petits bourgeois éclairés par la lecture de Rousseau et de Thomas Paine. Toutefois, la guerre sans fin contre la France — attisée par une fraction de la bourgeoisie qui goûtait davantage les préceptes réactionnaires d’un Burke — et la sanglante dictature de Bonaparte ont, avec le temps, ôté beaucoup de son attrait au modèle français parmi la plupart des réformateurs et mécontents anglais. Or voilà que le verbe luddite ressuscite sans détours l’idéal égalitaire commun aux sans-culottes de France et aux Niveleurs anglais, qui avaient eu l’audace de renverser des trônes dans le dessein de remettre le monde à l’endroit.

Cet emploi d’une phraséologie radicale quelque peu artificielle, déjà surannée, constitue paradoxalement une prise en compte du réel, de l’instant historique. De même que la Révolution française avait engendré des Enragés, des Exagérés et autres Égaux qui en dénoncèrent le caractère bourgeois et s’efforcèrent sans succès de lui faire prendre un cours plus populaire, la révolution industrielle se trouve, dès son début, confrontée au projet de son propre dépassement. Les entrepreneurs, les ingénieurs et les idéologues qui en sont les figures de proue sont souvent d’anciens artisans ou clercs s’étant mêlés de jacobinisme dans leur jeunesse. Ces renégats ont dévoyé les principes universalistes des Lumières et ne veulent transformer le monde qu’à leur seul profit ? Eh bien, les luddites ont beau être viscéralement attachés à certaines traditions, certains d’entre eux font, en appelant à l’insurrection généralisée au nom du bien commun, le choix d’un bouleversement nettement plus égalitaire — en rupture avec toute logique de la propriété privée. Tel est le progrès véritable qu’ils appellent de leurs vœux. (pp. 115-116)

 La seconde citation évoque les manifestations de femmes pillant les marchés.

Le 13 [août 1812], ce sont les femmes du bourg de Knottingley, à Test de Leeds, qui s’en prennent aux marchands de froment. Le 18, le marché de Leeds est livré au pillage d’une foule de femmes et d’enfants, conduite par une fille énergique qui se fait appeler « Lady Ludd ». Le même jour, Sheffield est elle aussi le théâtre d’une « émeute de la faim ». Les villes voisines de Rotterham et de Barnsley ne tardent pas à connaître d’autres émeutes, qui se soldent par quelques arrestations.

Mais les foules affamées qui laissent ainsi libre cours à leur rage sont désarmées et s’adonnent au pillage plutôt qu’au bris de machines ou à l’incendie d’usines. Dans cette confrontation avec le commerce et les forces de l’ordre, les femmes sont en première ligne pendant que ceux de leurs hommes qui sont luddites rechignent à saisir ces occasions, imprévues et isolées, pour se ranger en ordre de bataille et tâcher de bouter les troupes hors de leurs villes. L’issue de tels affrontements doit en effet leur paraître fort incertaine face aux forces pléthoriques qui occupent les régions industrielles.

D’autres émeutes au parfum luddite suivront à l’automne, notamment dans les Midlands. À Nottingham, le 11 septembre, c’est une autre Lady Ludd qui brandit l’étendard de la révolte, tandis que les femmes des tisserands et tricoteurs en chômage ravagent le marché au grain. Le même scénario se reproduira le 3 novembre suivant, sur le marché aux pommes de terre de la même ville. (p. 204)

Van Daal, Julius, La Colère de Ludd, L’Insomniaque, 286 p., 18 €.

Statut : Ce livre m’a été offert par son auteur.