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Me voilà bien embarrassé pour rendre compte d’un livre dont j’ai été avisé de la publication par Patrick Bobulesco, amical et compétent libraire du « Point du jour » (58, rue Gay-Lussac 75005 Paris). Puisqu’il se trouve ici quelqu’un pour faire son travail efficacement et intelligemment, il est juste de le saluer d’abord.

Embarrassé, dis-je, parce que le sujet du livre concerne mes recherches et me tient à cœur — il s’agit de l’Enragé Jacques Roux — et que son auteur, dans sa conclusion, rend un hommage appuyé à mes travaux.

Je suis très réservé par principe sur l’intérêt des « biographies » dont les auteurs ne se sont livrés à aucune recherche nouvelle et se bornent à compiler, plus ou moins scrupuleusement, les travaux antérieurs. Certes, de tels livres peuvent éventuellement attirer l’attention sur des personnages jugés à tort secondaires, mais ils conservent un côté « fausse clef dans la serrure » qui peut décourager chercheurs — et surtout éditeurs ! — de revenir à nouveaux frais sur leur sujet. Un historien canadien a ainsi publié en 2005 une biographie compilatoire de Claire Lacombe[1], qui puise aux meilleures sources (Cerati, Godineau, Guillon) sans rien apporter de neuf, mais en fournissant un travail honnête, doté d’un index et surtout d’une bibliographie susceptible d’orienter les curiosités insatisfaites. Il est, de plus, d’une lecture facile et agréable.

Je suis navré de ne pouvoir en dire autant du livre que publie Dominic Rousseau chez Spartacus (août 2013). Je devrais dire plutôt : du livre de D. Rousseau que publient les éditions Spartacus. On sait, en effet, que le droit de la presse et de l’édition considère que c’est l’éditeur le premier responsable du contenu d’un livre, par exemple en cas de diffamation. À la lecture de Curé rouge. Vie et mort de Jacques Roux, on ne peut que s’interroger sur ce qui est passé par la tête des membres du collectif Spartacus, éditeur je le rappelle, sur le même sujet, d’un texte passionnant de Maurice Dommanget, pour envoyer chez l’imprimeur un manuscrit en l’état.

Dominic Rousseau a choisi de faire un récit biographique, sur un mode souvent lyrique, qui confine parfois au roman historique (voir notamment p. 148). C’est un choix infiniment discutable, mais l’enthousiasme de l’auteur ne peut qu’attirer la sympathie, et même une relative mansuétude du lecteur. Ne nous leurrons pas : les plateaux des émissions de télévision regorgent d’« auteurs » que l’on complimente sur la clarté de leur style, après que le directeur de collection ou le « réécrivain » de service ont sué sang et eau sur leur indigeste prose. Tout le monde n’est pas Michelet ! Nulle honte à en concevoir !

C’est pour cela qu’il existe des « éditeurs[2] », dont le travail ne consiste pas à mettre leur griffe sur une couverture, mais à préparer un texte, et des « correcteurs », censés non seulement corriger les fôtes, mais encore relever les incongruités.

Dans le cas d’espèce, ou bien aucun travail n’a été effectué sur le manuscrit, ou bien le premier jet était dans un tel état que les éditeurs ont renoncé à poursuivre (mais pas envoyer à l’imprimerie, hélas !).

Il ne s’agit pas, je le répète, d’accabler un auteur, lequel écrit comme il peut pour donner forme au texte qu’il porte en lui. Il eut été tout naturel — et charitable ! — de la part de l’éditeur de l’aider à améliorer son travail, plutôt que de l’envoyer à l’abattoir en lui fourrant du persil dans les narines. Qu’il s’agisse d’un éditeur associatif me paraît plutôt une circonstance aggravante.

On m’objectera peut-être que lectrices et lecteurs sont capable d’aller à l’essentiel et se soucient modérément des effets de style. Or, outre le fait que le confort de lecture est à mes yeux décisif dans un livre, la difficulté à maîtriser la langue amène souvent à écrire des choses fausses, voire le contraire de ce que l’on voulait dire. Le défaut de style altère le sens.

Un exemple : À propos des Enragés et de leur soutien à la politique de Terreur, on nous dit : « Ils tenaient ce discours sans savoir en mesurer les conséquences dans l’absolu ; l’Histoire s’en chargerait. » (p. 110) Hélas non, c’est dans la pratique qu’ils ne savaient pas mesurer les conséquences de la Terreur, avant de les voir de trop près. « Dans l’absolu », tout se passe toujours très bien !

 L’auteur a la manie de la paraphrase, souvent malheureuse. Cité par lui, Roux écrit, très simplement : « Les mesures les plus rigoureuses dégénèrent en abus ! Elles engendrent des révolutions fatales à la liberté. […] On ne fait pas aimer et chérir un gouvernement en dominant les hommes par la terreur. »

Introduction paraphrasante de l’auteur :

L’Histoire le démontrera pour tout pays et toute révolution : après que l’on ait décrété des lois qui résultent d’un rêve politique, même si elles sont intrinsèquement généreuses pour le peuple, quand leur application rigoureuse ne sait plus donner dans la nuance, la porte est ouverte à tous les abus, voire à la Terreur.  (p. 181)

D’un constat in vivo, qui se suffit à lui-même, l’auteur tire une conséquence moralisante et très discutable telle que formulée. Quelles sont ces lois « intrinsèquement généreuses pour le peuple » ? Mystère. De surcroît, l’ensemble rappelle fâcheusement l’idée que les utopies — le « rêve politique » — mènent au Goulag…

 Autre exemple. Après avoir écrit ceci, dont le sens n’est pas très clair et dont on ne sait pas sur quoi l’affirmation repose : « Leclerc devint très vite une figure de proue dans les milieux féminins, particulièrement au club des Républicaines révolutionnaires », on ne peut certainement pas écrire cela : « Il en tira profit dans sa vie intime car il en épousa, quelques mois plus tard, l’un de ses principaux membres, la chocolatière Pauline Léon. » (p. 115 ; je souligne).

(En l’état de nos connaissances Pauline Léon et Théophile Leclerc se sont rencontrés au plus tard le 2 février 1793, lors d’une séance de la Société fraternelle des patriotes de l’un et l’autre sexe, soit avant la création de la Société des citoyennes républicaines révolutionnaires.)

Dominic Rousseau, emporté peut-être par le style romancé/lyrique qu’il emploie pour retracer ce qu’il est convenu d’appeler un « destin », laisse percer une vision très fataliste des événements. Il est en effet question de « destin » (p. 24), d’heure « qui est presque venue » (p. 39). Et ailleurs : « En novembre puis en mars, Jacques perdit sa mère et son père. Désormais le destin allait l’éloigner définitivement de sa famille. » (p. 24) ; « Il semble écrit que Jacques Roux ne peut pas, ne doit pas s’en sortir. » (p. 187)

Le fil de la plume entraîne l’auteur à l’usage de poncifs. « Sur les frontières, nos troupes étaient en grande difficulté […]. » (p. 160) Nos troupes, vraiment ? « Alors que le bateau France prend l’eau de toutes parts » (p. 189), etc. J’en passe un bon nombre.

Il arrive cependant que l’auteur ait raison. Ainsi lorsqu’il écrit : « Occuper un poste de vicaire, au XVIIIe siècle, n’était pas une sinécure. » (p. 36) Sinécure signifiant « bénéfice ecclésiastique sans travail », la formule est plus exacte que son auteur ne s’en doute.

Parlons de méthodologie. Il est impossible de comprendre pourquoi telle citation est tirée de tel ouvrage (de médiocre intérêt), alors qu’elle se trouve évidemment dans le recueil rigoureux de l’historien Markov (dont je reparlerai plus loin) intitulé Jacques Roux Scripta et acta, que l’auteur cite par ailleurs[3]. Quelques références de la Bibliothèque nationale[4] sont indiquées, sans que l’on sache si elles sont tirées de Markov ou si elles signifient que l’auteur s’est reporté aux imprimés originaux. La pétition, à postériori baptisée par Mathiez « Manifeste des Enragés », qui se trouve chez Markov et dans Notre patience est à bout, est mentionnée sous une cote qui correspond à une brochure éditée en 1989, à propos de laquelle le catalogue précise : « absence constatée (après récolement) ». Empruntant, on ne sait pourquoi, une notation psychologique concernant Jacques Roux au romancier Robert Margerit, l’auteur estime que ce dernier rejoint les appréciations de Mathiez (p. 187). Que le travail du premier soit honorable n’est pas en question, mais tout semble mis sur le même plan, sans distinction de genre : roman, recherche scientifique, et sans ordre, de sorte qu’il est impossible de savoir quoi a été pris où. Dans ce désordre général, on s’étonnera moins de voir convoquer… François Furet (p. 169) pour juger « absurde » l’application générale du maximum et contester la « faisabilité », comme l’on dit aujourd’hui dans les ministères, de la politique économique prônée par Roux et les Enragés. Il est possible que le point de vue de Furet sur ce point soit pertinent, mais l’examen de la question exigerait davantage d’espace que les trois mots « souligne François Furet » (comme s’il s’agissait d’une évidence, y compris pour l’auteur), l’examen d’autres pièces et l’audition d’autres témoins.

Ce défaut de méthode rend incompréhensible (mais il l’explique aussi !) une erreur telle que celle commise à propos de Varlet. Lequel est censé avoir disparu de la scène révolutionnaire à la mi-septembre 1793 : « Varlet restera un nom porté par une jeunesse fougueuse, qui a traversé la Révolution comme une étoile filante. » (p. 185)

 C’est inexact, et d’autant plus que Varlet est celui des Enragés dont l’activité politique postérieure à la chute de Robespierre est la mieux connue et documentée. Je renvoie à la notice biographique figurant dans Notre Patience est à bout, que Rousseau est supposé connaître puisqu’il le mentionne à plusieurs reprises…

 Le défaut principal de cet ouvrage demeure à mes yeux ce qui précisément lui fait défaut : la bibliographie absente. Pour un livre de compilation qui ne prétend rien apporter de neuf, c’est un choix inacceptable, que l’éditeur n’aurait pas dû entériner. Peut-être aurait-elle trop mis en valeur les lacunes de lecture de l’auteur ?

Mais c’est le devoir de tout auteur vis-à-vis de son lectorat de se situer par rapport aux publications antérieures et de fournir des moyens de vérification et d’approfondissement. Il n’était guère difficile de s’inspirer de la bibliographie que j’ai publié dans Notre Patience est à bout.

Pas plus qu’il n’est surhumain d’envisager qu’un auteur rédigeant la biographie d’une figure du courant des Enragés lise tous, oui je dis bien tous les ouvrages et articles (au moins en français) sur le sujet. Je dois dire à ce propos que je commence à être excédé de voir des compilateurs pressés[5] utiliser mon recueil de 2009 sans juger utile de consulter Deux Enragés de la Révolution. Leclerc de Lyon et Pauline Léon (La Digitale, 1993), certes plus copieux, comme si leur appétit de connaissance se limitait aux formes courtes et « prêtes à l’emploi ». Encore D. Rousseau aurait-il pu facilement, je l’ai dit, faire un bien meilleur emploi des données fournies dans Notre Patience

 S’agissant toujours de bibliographie, il eut été utile et honnête de préciser que Markov n’est pas seulement l’auteur du recueil Jacques Roux. Scripta et acta (dont il aurait pu être rappelé qu’il a été publié en français à Leipzig), mais de deux articles en français dans les AHRF, et surtout de pas moins de trois ouvrages consacrés à Jacques Roux, dont une biographie, récemment rééditée en allemand Die Freiheiten des Priesters Roux (Les Libertés du prêtre Roux, Leipziger Universitätsverlag, 2009), avec une postface de Matthias Middell, dont la traduction en français eut évité bien de la peine à Dominic Rousseau, et un peu à nous aussi.

 De cela, certes, il n’est point coupable. C’est pour moi l’occasion de redire que la publication en français de la biographie de Roux par Markov serait à la fois une manière de combler le retard de connaissance sur Roux — 46 ans depuis la publication originale en allemand ! — et un hommage mérité, même si tardif, à un historien qui a consacré une partie de sa vie à un personnage jugé à tort et pour des raisons idéologiques presque négligeable par les historiens français (ou peut-être plus précisément, susceptible de faire un peu d’ombre au « vrai héros » : Robespierre). Ici, l’actuelle Société des études robespierristes a, me semble-t-il, un rôle à jouer et, pourquoi ne pas le dire, une abstention à rattraper.

 En attendant, nous voici contraints de « faire avec » un petit livre que nous aurions préféré pouvoir aimer et recommander.

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 Rousseau, Dominic, Le Curé rouge. Vie et mort de Jacques Roux, Spartacus, 215 p., 13 €.

 Statut : Livre acheté en librairie.

Nota. Je me ferai un plaisir d’offrir, s’ils le souhaitent, un «droit de réponse» à l’auteur et/ou aux éditeurs.


[1] Larue-Langlois, Françoys, Claire Lacombe citoyenne révolutionnaire, Punctum, 2005.

[2] On me passera, pour une fois, l’absence de parité. Il y a bien évidemment des éditrices, des correctrices, etc.

[3] Je précise que je ne me suis pas imposé un travail de vérification des citations.

[4] Et une des Archives départementales de Charente-Maritime.

[5] C’est aussi le cas d’Éric Hazan, lequel écrit infiniment mieux, et embrasse un sujet plus large.