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Pour clore (provisoirement) la série d’articles publiés cet été 2013 à propos du bonnet phrygien, je donne ci-dessous une pièce signée de deux « représentants en mission près les armées du Nord » les députés Roger Ducos[1] et Jean-Baptiste Lacoste[2]. Elle est reproduite à l’origine dans une brochure intitulée Mémoire historique des événements qui ont précédé, accompagné et suivi le siège de Landrecy, [s. d. ; 1794], Paris, Imprimerie de Guffroy. (BN : 8-LB41-1929)

Notons au passage que le nom de cette ville du Nord-Est de la France s’orthographie aujourd’hui Landrecies. Place-forte proche de la frontière, la ville constitue un enjeu stratégique qui lui vaudra, en 1794 notamment, d’être occupée par les troupes autrichiennes, puis reprise par les françaises.

Le document nous éclaire sur les efforts consentis par deux personnages instruits (deux avocats) pour « recycler » certaines superstitions populaires, non seulement au service de la République, mais plus largement d’une nouvelle ère, à la fois « naturelle » et scientifique. Elle nous dit aussi quelque chose des contradictions de la politique révolutionnaire à l’égard des femmes.

 Précisément, le rédacteur de la brochure ne manque pas de souligner le rôle important qu’ont joué les habitantes lors du siège de la ville. Pour rendre cet hommage plus lisible il choisit et le terme et les caractères qu’il utilise : CONCITOYENNES.

 Nos CONCITOYENNES, dès l’instant de l’attaque, et sur l’invitation de la municipalité, se placèrent derrière les rangs, avec de[s] civières, matelats et chaises, et rapportoient nos blessés ; plusieurs d’entr’elles l’y furent [blessées ?] ; comme elles étoient fatiguées, on leur fit donner du vin, elles coururent aussi tôt à travers le feu, le distribuer aux cannonniers. (p. 15)

Ces faits d’armes — il en est de signalés dans d’autres situations similaires (sièges) à travers la France — établissent, aux yeux de l’auteur, un rapport particulier de familiarité entre les femmes/citoyennes et la liberté, qui s’incarne — littéralement — sous la forme d’un empreinte de bonnet phrygien sur la peau d’un nouveau-né :

Les citoyennes de Landrecy furent toujours si fideles ami de la liberté ; elle paroît elle-même [la Liberté] les chérir si singulièrement, qu’un enfant y est né avec l’empreinte du bonnet de la liberté, et d’un père et d’une mère natifs de cette commune ; on en lira la preuve dans l’arrêté que le même représentant a rendu avec son collègue J B. Lacoste, et que nous faisons aussi imprimer à la suite. (pp. 30-31)

Il pourrait s’agir d’une « légende urbaine » avant la lettre, mais la suite nous montre que non seulement la mère de l’enfant a adressé à ce sujet une pétition au Comité de Salut public, mais que ledit CSP l’a transmise aux représentants en mission Ducos et Lacoste, lesquels ont mené leur enquête, dont le résultat fait l’objet de l’arrêté que voici :

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ, OU LA MORT.

À Valenciennes, le 13 nivôse, l’an 3 de la République une et indivisible. [2 décembre 1794]

Les Représentants du Peuple près les armées du Nord, de Sambre et Meuse, et départemens frontières.

Vu la pétition de la citoyenne Madeleine Bouche, épouse de J. B. Mercier, volontaire au premier bataillon du Nord, chargé de plusieurs enfans, qui n’échappa qu’avec beaucoup de peine à la férocité des Autrichiens, lors du premier siège de Valenciennes ; laquelle vient d’accoucher, à Landrecy d’une fille, portant sous le sein gauche le BONNET DE LA LIBERTÉ, en couleur et en relief, dont la pétition nous a été renvoyée par le Comité de Salut public.

Vu le rapport du général divisionnaire JACOB, qui a été par nous chargé de vérifier ce dernier fait.

Considérant qu’il résulte du rapport du général Jacob, qu’il est constant que la fille dont vient d’accoucher la citoyenne MERCIER ; porte sous le sein gauche le BONNET DE LA LIBERTÉ, en couleur et en relief.

Considérant que le Peuple françois n’a brisé ses antiques idoles que pour mieux honorer les vertus ; que le jour de la liberté en dissipant les ténèbres mensongères du fanatisme, rend tout leur éclat aux œuvres de la Nature, qui s’est plue, pendant le cours de notre révolution, à nous prodiguer ses bienfaits ; que si les miracles inventés par l’imposture sacerdotale, étoient accueillis par l’ignorance et la sottise, il n’appartient qu’aux esprits éclairés et à la Raison, d’observer attentivement les prodiges variés du moteur secret de l’univers.

Considérant que le phénomène, dont la fille de la citoyenne MERCIER offre le premier exemple, prouve non-seulement que la Nature aime à marquer de son sceau le règne de l’indépendance, mais encore atteste l’attachement intime que la mère de cette enfant porte aux signes sacrés de la Liberté.

Arrêtent que, sur le vu du présent arrêté, le receveur du district du Quesnoy payera à la citoyenne MERCIER la somme de quatre cents livres, à titre de secours provisoire.

Arrêtent en outre que le présent arrêté sera adressé aux comités de Salut public et d’Instruction publique de la Convention nationale.

Le présent arrêté sera imprimé et affiché.

Signé, ROGER DUCOS ET J. B. LACOSTE.

Pour copie conforme.

                                               GROSLEY ; secrétaire.

Ainsi, les députés, ayant constaté de visu le phénomène[3], peuvent attester de sa véracité : empreinte il y a bien d’un « bonnet de la liberté, en couleur et en relief » sous le sein gauche d’un bébé dont nous découvrons qu’il est de sexe féminin, preuve supplémentaire, s’il en était besoin, de l’affinité entre la liberté et ledit sexe (à Landrecy au moins).

 La mention en couleur et en relief nous permet, via le Larousse médical, d’identifier l’un de ces « angiomes tubéreux, ou angiomes fraise, [qui] forment des saillies plus ou moins volumineuses, bien délimitées et de couleur rouge ». Nous apprenons du même coup que le prodigieux bonnet aura probablement disparu, puisque dans la majorité des cas, ces angiomes régressent spontanément, contrairement aux angiomes matures, ou angiomes plans — populairement désignés comme « envies » ou « taches de vin » — qui au contraire s’étendent au long de la vie de l’individu.

 Revenons aux considérants de Ducos et Lacoste. En faisant la révolution que l’on sait, c’est-à-dire en « brisant ses antiques idoles », « en dissipant les ténèbres mensongères du fanatisme », le peuple a répondu aux vœux de la Nature, laquelle, reconnaissante, s’est montré prodigue de ses bienfaits. Sous l’Ancien Régime de la superstition, « l’imposture sacerdotale » inventait des miracles. Chacun s’en souvient et chacun est invité à en rire. Les ténèbres une fois dissipés par les « esprits éclairés », il est loisible au peuple « d’observer attentivement les prodiges variés du moteur secret de l’univers ».

Un miracle s’observe bouche bée ; un prodige naturel s’observe avec attention, et peut-être avec un instrument d’optique. Cette observation-là est scientifique (même si le mot n’est pas dit). Son objet est un mécanisme, un moteur, précisément. Ce moteur mérite encore d’être qualifié de « moteur secret », tant nous ignorons nombre de ses engrenages et mécanismes. Mais ne serait-il pas contraire à la Raison de réfuter le témoignage de nos sens — nous avons vu le bonnet phrygien, en couleur et en relief sous le sein gauche de l’enfant— et de ne pas reconnaître le lien nécessaire entre ce « prodige » et le grand mécanisme de l’univers ?

On n’avait jamais entendu parler jusqu’alors d’un bonnet phrygien de naissance ? La belle affaire ! La fille de la citoyenne Mercier en offre « le premier exemple ». On ne serait pas étonné d’en découvrir d’autres. (Au fait, y en eut-il ? voilà ce que j’ignore.)

Le prodige une fois établi, que prouve-t-il ?

« Que la Nature aime à marquer de son sceau le règne de l’indépendance, mais encore [il] atteste l’attachement intime que la mère de cette enfant porte aux signes sacrés de la Liberté. »

La première conséquence est de portée générale. La « Nature » appose son cachet de cire (de chair), en couleur et en relief, sur une enfant née sous « le règne de l’indépendance ». Elle peut ainsi « marquer » tel ou telle selon sa volonté, tout comme le doigt de dieu désignait à sa guise un mortel.

La seconde est plus restreinte, mais il faut bien revenir à l’heureuse et méritante pétitionnaire, dont l’intime attachement aux signes sacrés de la Liberté sera équitablement récompensé par un secours provisoire de quatre cents livres.

Et comme l’histoire est édifiante, on enverra l’arrêté non seulement au CSP, mais au Comité d’Instruction publique de la Convention qui s’emploie à en recueillir de (presque) semblables.

 Au-delà de la naïveté, au fond assez touchante, de l’anecdote, il faut remarquer que cet éloge des citoyennes participant à la guerre aux côtés des hommes, cette reconnaissance (tarifée) de l’intimité d’une citoyenne mère de famille avec la Nature et la Liberté, et encore l’enregistrement sans étonnement que ce soit une petite fille que la Nature a choisi de distinguer de la sorte pour la première fois, tout cela se produit en décembre 1794. Soit un peu plus d’un an après que l’on a interdit aux femmes de se réunir en clubs, et cinq mois avant que deux décrets de prairial an III (mai 1795) leur interdisent d’assister à aucune assemblée politique et de se trouver attroupées « au-dessus du nombre de cinq ».

L’événement dont nous avons reproduit un compte-rendu — officiel — semble détonner dans le calendrier politico-législatif qui aggrave sans cesse l’exclusion des femmes de la vie publique. Pourtant ! Que font les députés Ducos et Lacoste, sinon de la politique, et de la « politique de terrain » encore !

Il y a là un signe, parmi d’autres, d’un décalage entre la politique de l’État à l’égard des femmes et la mémoire vive des éléments révolutionnaires et du rôle que des femmes y ont joué. Certes, on peut et on ne s’en privera pas, cantonner les femmes aux commémorations, mais ce qui se dit dans l’arrêté de Ducos et Lacoste concerne la nature même d’une femme/citoyenne, non pas disqualifiée par la Nature — et du fait de sa « nature », c’est-à-dire de son sexe génital —, mais distinguée par elle en tant que femme. C’est sous la bénédiction d’une trinité révolutionnaire et féminine, Nature, Liberté, Raison, que les deux députés placent, au nom de la Convention, la citoyenne Mercier et sa fille. Sans doute ne se rendent-ils pas compte eux-mêmes de la portée « féministe » d’un arrêté (parmi tant d’autres) qu’ils rédigent au fil de leurs missions. Il y a dans cette inconscience même, comme dans le décalage évoqué plus haut, matière à réflexion pour qui cherche à comprendre comment l’extraordinaire somme d’expériences collectives féminines révolutionnaires peut sembler avoir été « effacée » par le Directoire et plus encore par les régimes suivants.

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Nota. Dans L’Intermédiaire des chercheurs et des curieux (n° 53, 10 mars 1866, 158-160), un certain H. De l’Isle assure que, soixante-douze ans plus tard, la mémoire de l’incident demeure vivace chez les anciens. Il indique que le nom de la mère doit se lire « Boucher », et que sa fille, Marie-Anne-Josèphe Mercier, née le 1er ventôse an II (19 février 1794), s’est mariée en Belgique « et n’a point donné de ses nouvelles à ses parents de Landrecies ».


[1] Pierre Roger Ducos (25 juillet 1747-17 mars 1816), avocat à Dax en 1789, puis procureur de la commune ; élu à la Convention. Quoique siégeant avec la Plaine, il vote la mort du roi. Considéré comme un politicien assez terne, il fit néanmoins (ou grâce à cela !), après la Révolution, une longue carrière, du Directoire aux Cent-Jours, sur des positions de gauche modérées. Il sera proscrit après les Cent-Jours et mourra à Ulm.

[2] Jean-Baptiste Lacoste (1756-1821), avocat élu par le Cantal ; il vote la mort du roi. Souvent envoyé en mission, notamment en Alsace, il est considéré comme terroriste et décrété d’arrestation début juin 1795. Il reprendra pourtant une carrière sous le Premier Empire comme préfet de l’actuel Luxembourg.

[3] Ou plus exactement après l’avoir fait constater par un général (!), le général Jacob.