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[Cet article d’avril 2006 était jusqu’ici consultable sur mon site.]

Le mot terreur vient du latin terror, qui signifie effroi (ou qui inspire l’effroi). Il est dérivé de terrere, effrayer.

Terrorisme et terroriste n’apparaissent qu’en 1794 et désignent une terreur institutionnelle.

En 1877 encore, le dictionnaire Littré donne : terrorisme, « système de la terreur pendant la révolution française » ; terroriste, « partisan, agent du système de la terreur ».

Chronologie sommaire

Durant la Révolution française, ce que l’on nomme la « première terreur » se situe durant l’été 1792. Le 17 août est créé le Tribunal révolutionnaire ; le 27 août, sont autorisées les visites domiciliaires, arrestations de « suspects », prêtres « réfractaires » (ils ont refusé de signer le serment civil qu’on exige d’eux), et autres « aristocrates ». Des députés sont envoyés en mission dans les départements pour organiser la même politique.

Du 2 au 6 septembre 1792, ont lieu dans les prisons de Paris les « massacres de septembre » qui font 1 400 victimes : prêtres réfractaires, prisonniers de droit commun (dont un certain nombre avaient pu servir d’hommes de main aux royalistes), prostituées, orphelines, gamins et jeunes filles « en correction » à Bicêtre.

Une seule des 48 sections de Paris désapprouve le massacre. Anarcharsis Cloots parle de « scrutin épuratoire », Sylvain Maréchal de « purger ».

Début mars 1793 : le Tribunal révolutionnaire se dote d’une procédure d’exception contre les crimes contre-révolutionnaires ; la peine de mort est étendue.

5 septembre 1793 : la Convention est envahie par les sans-culottes ; elle décrète la création d’une armée révolutionnaire, la réquisition des grains, l’arrestation des suspects, l’épuration des Comités de surveillance chargés de les rechercher.

La loi du 17 septembre 1793 permet l’arrestation de 500 000 personnes entre septembre 1793 et août 1794 (et autant d’assignations à résidence).

Contrairement à une idée reçue, le Tribunal révolutionnaire juge relativement lentement : 260 affaires en 6 mois ; un quart de condamnations.

À partir de septembre 1793, les mesures terroristes se renforcent, alors même que la République est victorieuse aux frontières et contre l’insurrection vendéenne.

La loi du 17 avril 1794 centralise à Paris tous les procès des conspirateurs. [Disposition que l’on retrouve — en farce — dans l’actuel dispositif «antiterroriste» qui impose aux policiers et aux magistrats de faire «remonter» à Paris le plus petit dossier de graffitis «anarcho-autonomes».]

La loi du 10 juin 1794 institue ce que l’on nomme la « Grande Terreur » : la nécessité de la preuve est supprimée, la défense est supprimée, il n’y a plus d’interrogatoire préalable…

Bilan : 1 376 guillotiné(e)s en 6 semaines, soit 26 par jour. La loi sera abrogée le 1er août 1794 après avoir servi à éliminer Robespierre et ses amis.

Sur les 16 594 peines capitales prononcées durant la Terreur, 80% visent des membres du Tiers état, 28 % des paysans, 31 % des travailleurs journaliers.

Couv Leclerc Blog

Si l’on prend comme baromètre du point de vue de la fraction radicale des sans-culottes le journal de l’enragé Leclerc L’Ami du peuple, on relève en trois citations concentrées en à peine un mois :

a) une critique de classe du Tribunal révolutionnaire (23 août 1793) :

Sous ce régime comme sous l’autre on respecte le vice en habits de satin ; on le pend s’il est en guenilles.

b) un appel réitéré à la purge par la Terreur (1er septembre 1793) :

Citoyens, avec douze tribunaux bien composés, vous pouvez dans quinze jours purger Paris des scélérats qu’il renferme ; votre intérêt vous commande de les faire mourir légalement.

[Leclerc s’oppose à de nouveaux massacres dans les prisons, car “ce qui peut être utile dans un temps devient souvent nuisible et pernicieux dans un autre”.]

c) une critique idéologique du Tribunal révolutionnaire (15 septembre 1793) :

On avait demandé qu’on mette la Terreur à l’ordre du jour, on y a placé le funeste esprit de vengeance et de haine particulière. Le fort écrase le faible et le met sous les verrous.

Autrement dit : spontanée, la terreur populaire est incontrôlable (et peut-être effrayante) ; pratiquée par les organes du gouvernement révolutionnaire, elle opprime le peuple. Et pourtant… il faut purger Paris par des assassinats légaux. Mais comment s’assurer que les tribunaux eux-mêmes seront assez purgés pour être « bien composés »… Dilemme insoluble, dans lequel les militants qui veulent dépasser la révolution bourgeoise et son terrorisme de classe perdent leur latin, quand ça n’est pas la tête, sous le « rasoir national ».

La politique terroriste — dont les sans-culottes ont compris trop tard qu’elle allait les réduire au silence —, la République a beaucoup de mal à l’assumer comme son origine historique.

L’historiographie monarchiste y voit la preuve que la Révolution mobilise les plus bas instincts de l’être humain, l’historiographie républicaine puis philosoviétique décrit la Terreur comme une réponse légitime aux « circonstances » (guerres extérieures, Vendée).

Éliminer une portion du peuple pour sauver (non plus la Nation mais) le Capital

On évoquera ici (trop) rapidement l’hypothèse d’un retour à une stratégie sociale de type terroriste — au sens où elle recommande ou au moins implique de retrancher une partie de la population — dans un pays industrialisé à forte histoire ouvrière comme la France.

Après l’utopie hygiéniste du XIXe qui espérait concilier moralisation, hygiène de vie et assujettissement des classes laborieuses, après les conquêtes sociales du mouvement ouvrier des XIXe et XXe siècle, on assiste au retour d’une tentation non de simple mise à l’écart sociale (connue sous le terme d’« exclusion ») mais d’extermination.

L’intensification du travail et des contraintes psychiques tenant lieu de management tuent différemment mais aussi sûrement que les accidents du travail (lesquels diminuent en chiffre absolu dans un pays comme la France dans le même temps où ils explosent en Chine). Exemple parmi d’autres : aux États-Unis, une enquête médicale estime que le harcèlement hiérarchique provoque une augmentation de 30% des maladies cardio-vasculaires (Archives of Internal Medecine, 24 octobre 2005.) De sorte que le diagnostic du Dr Richardson, médecin chef d’un hôpital londonien en 1863 que cite Marx dans Le Capital retrouve sa pertinence dans toutes les régions soumises au capitalisme : « Travailler à mort, tel est l’ordre du jour ». (Œuvres, Économie I, La Pléiade, p. 1258). La différence est qu’il ne s’applique plus seulement au travail des chantiers, des usines et des ateliers, mais au secteur tertiaire désormais dominant sous nos latitudes.

Les licenciements collectifs sont en général accompagnés, par crainte des réactions ouvrières, de mesures psychosociales. En revanche, c’est le cas de le dire, les centaines de milliers de radiations prononcées par les ASSEDIC comme les centaines de milliers de suppression du RMI sont des mesures « sèches ». Elles sont, même si l’on s’en tient à une rationalité gestionnaire de l’ordre capitaliste, dépourvues de bon sens. La privation des allocations n’efface pas immédiatement l’allocataire. Rayé de la liste des demandeurs d’emploi, il tentera d’obtenir le RMI, dont un député s’indignait que certains pauvres parviennent à « vivoter » avec en y ajoutant quelques travaux au noir (Claude Girard en 1996, cité in C. G., Économie de la misère, La Digitale, 1999). En effet, nul n’ignore qu’il est impossible de vivre avec le seul RMI, que beaucoup d’allocataires touchent à une adresse où ils n’habitent plus, parce qu’ils ont trouvé ailleurs une situation moins précaire et redoutent des démarches remettant en cause une allocation dépendante du bon vouloir des collectivités locales. Absents de l’adresse où leur est envoyé le courrier, ils sont considérés comme défaillants. De la même manière, les occupants de locaux insalubres en sont chassés, en application stricte de règlements, sans que leur relogement soit préparé ou même envisagé à des prix qu’ils sont en mesure de payer. Ces expulsés se retrouvent donc soit à la rue, soit chassés plus loin des centres urbains (multiplication des habitats en forêts dans la grande banlieue parisienne) ; les plus chanceux retrouvent un squat, dont ils risquent d’être chassés…

On sait que plus les individus sont désocialisés et moins ils prennent soin de leur santé : hygiène, alimentation, soins.

On ne rappellera que pour mémoire le sort réservé aux étrangers, cantonnés de force dans la clandestinité, corvéables à merci par les passeurs, les marchands de sommeil et les patrons.

Parfaitement connus, ces mécanismes ne peuvent passer pour des dysfonctionnements provisoires. Le nombre de gens qu’ils touchent est au contraire accru par la disparition progressive des garanties liées au salariat, prélude à l’abolition du code du travail que préconise le patronat.

Dans le dispositif des CNE-[ex-CPE], des milliers de licenciements sont légalement prononcés dès qu’une salariée déclare sa grossesse ou qu’un(e) autre réclame le paiement de ses heures supplémentaires.

Idéologue du patronat, M. Kessler déclarait (LCI, 23 nov. 2001) :

Je suis fier, en ce qui me concerne, de pouvoir contribuer, en tant que responsable du MEDEF, à faire en sorte qu’émerge un système nouveau correspondant au nouvel univers des risques dans lequel nous sommes, au nouvel univers technologique, au nouvel univers européen.

L’étroite collaboration MEDEF/CFDT a comme on le sait contribué à la réforme des retraites et à l’instauration du PARE ; elle sera demain mobilisée pour démanteler la sécurité sociale et le système de santé publique.

Il s’agit de faire sanctionner la précarité par les institutions conçues à l’origine pour en atténuer les effets.

L’ensemble de ces réformes dites « libérales » tendent à faire supporter aux pauvres et à une part toujours plus grande des salariés précarisés les risques (version Kessler-Seillière) et la précarité (version Parisot) supposés caractériser la nouvelle donne capitaliste.

Comme le soulignait Laurence Parisot, la vie et la santé sont précaires : cette précarité, elle ne le dit pas, a toujours été plus violente pour les pauvres. Ce qu’elle ne dit pas non plus, mais qui s’exprime en actes dans les dispositifs que nous venons d’évoquer, c’est que les plus démuni(e)s, les plus pauvres, les moins « employables », celles et ceux qui sont rédhibitoirement inemployables et inadaptables « au nouvel univers des risques » n’ont qu’à basculer dans la seule pérennité qui soit à leur portée : la mort.

Il s’agit bien de purger la population des éléments inadaptables à la nouvelle société.

Peine de mort supprimée, la « guillotine sociale » est d’un rendement bien supérieur à celui du Tribunal révolutionnaire. Plus hypocrite, elle prend le masque de la fatalité d’un monde à la nature économique cruelle.