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David Williams (1738-1816), est un écrivain anglais, déiste, ami de Benjamin Franklin. Ses Lettres sur la liberté ont été traduites par le girondin Brissot. Il fait partie des quelques étrangers auxquels l’Assemblée nationale offre la citoyenneté française le 26 août 1792.

On lit sa réponse positive du 26 octobre 1792 à l’Assemblée, le 13 novembre 1792 (AP, t. 53, p. 381).

Les obstacles que pouvaient lui opposer [à la Convention] la royauté et l’aristocratie héréditaire sont écartés, et la France a l’avantage de se trouver placée la première dans des circonstances où la philosophie pourra faire entrer dans les éléments d’une Constitution politique les vrais principes de la raison et de la vertu.

Il est officiellement invité à venir en France participer à l’élaboration de la nouvelle constitution, en publiant ses critiques sur la précédente.

Dans ses Mémoires[1], Brissot écrit de lui :

David Williams est de tous les hommes de lettres anglais celui qui me paraît avoir une philosophie plus universelle, plus dégagée de tous préjugés nationaux.

Son travail est publié en brochure : Observations sur la dernière Constitution de la France avec des vues pour la formation de la nouvelle Constitution, par David Williams. Traduit de l’anglais par le citoyen Mandru. A Paris, Chez les Directeurs de l’Imprimerie du Cercle Social, rue du Théâtre-François, n° 4. 48 p.

Il est évoqué à la Convention lors d’une séance de discussion sur les projets de constitution le lundi 29 avril 1793 (voir AP, t. 63, pp. 585 et suiv.).

Williams défend une position « féministe » d’autant plus intéressante qu’elle n’a rien d’une proclamation « utopiste ». Elle est au contraire fort bien située en temps et en lieu, puisque l’auteur prend la peine d’énumérer les préjugés soit avec lesquels il compose, soit auxquels il s’oppose.

Le premier d’entre eux est la prétendue « nature » physique particulière des femmes, qu’il ne récuse pas, mais à laquelle il ne semble pas non plus attacher une très grande importance : « Quoique » le physique des femmes, etc.

Le second est d’autant plus précieux dans sa mention que Williams l’attribue à « l’opinion publique », marquant ici qu’il n’y adhère pas complètement, et d’autre part que c’est précisément la thèse — au sens ordinaire et au sens universitaire — soutenue par Anne Verjus[2]. Selon elle, en effet, il est inapproprié de parler de « misogynie » des législateurs révolutionnaires puisqu’à l’époque on considère les femmes « naturellement » représentées par les hommes.

Outre que l’on peut considérer, en retour, que cette manière de voir épuise la définition de la misogynie, le texte de Williams est un exemple remarquable d’un raisonnement tenu par un homme, qui prend acte d’une « opinion publique » pour y opposer le droit individuel des femmes à la citoyenneté.

Admettons, nous dit-il en substance, qu’une femme mariée puisse être représentée par son mari (situation qu’il n’analyse pas plus avant), au moins les célibataires et les veuves ont le droit de vote.

Ce « droit de voter », si rarement précisé à l’époque, que ce soit par des hommes ou par des femmes, est donc un droit naturel de chaque femme, qu’elle peut éventuellement perdre par le mariage.

L’auteur en est-il conscient ? La remarque sur le fait que la privation du droit de vote condamne fâcheusement les femmes à « opérer par l’intrigue une influence indirecte » vaut tout aussi bien pour les femmes mariées, tentées d’influencer leurs maris — ce qui est d’ailleurs logique puisqu’ils sont censés les représenter…

Autant le fait de considérer une veuve comme « héritière » de droits — politiques ou commerciaux — exercés par son défunt époux est dans la continuité des pratiques du XVIIIe siècle (au moins), autant l’attribution du droit de vote aux femmes célibataires, et ce sans condition, est à proprement parler révolutionnaire.

Voici, pp. 16-17 de la brochure, le passage (souligné par moi) concernant les conditions d’attribution et d’exercice de la citoyenneté ; en l’occurrence, le sexe :

Quoique le physique des femmes, leur destination et leur emploi, les éloignent d’un grand nombre des devoirs de citoyens actifs ; quoique, suivant l’opinion publique, l’homme et la femme unis par le lien du mariage puissent être envisagés comme un être moral dont l’opinion est une ; il n’en est pas moins vrai que, là où ce cas n’existe pas, lorsque les femmes restent filles ou qu’elles deviennent veuves, elles ont incontestablement le droit de voter, droit dont la privation, en réduisant leurs talents à opérer par l’intrigue une influence indirecte, est une injustice de laquelle il résulte de nombreux inconvénients. Dans toutes les disputes de femme à femme, le juré doit toujours être du même sexe, et dans toutes celles qui naissent entre homme et femme, ainsi que dans tous les cas qui ont rapport au mariage ou au divorce, le juré doit être de l’un ou de l’autre sexe par moitié. L’éducation des femmes, celle qui leur est convenable, les mettra également en état de reprendre le rang et les fonctions dont les ont exclues de mauvais gouvernements et des coutumes vicieuses.

Observons que cette position, certes exprimée par un proche des Girondins, n’est ni soutenue ni reprise (ni d’ailleurs critiquée), et par personne, dans l’état de notre documentation. Personne pour dire : « Williams a raison : les femmes doivent avoir le droit de vote ». Et pas non plus : « Bien que Williams ait tort sur (presque) tout, accordons-nous avec lui pour affirmer que les femmes doivent avoir le droit de vote ».

Personne ? Et pourtant si. Il se trouve en effet un conventionnel qui prend position pour la citoyenneté des femmes, et comme Williams dans le débat sur la nouvelle constitution, même si c’est sans se référer au littérateur d’outre-manche.

Je suis navré de devoir ici imposer à mes lectrices et à mes lecteurs un intolérable suspens, qui m’est presque mécaniquement imposé par la forme même du blog. On retiendra simplement que le patronyme de ce conventionnel — dont il sera question dans un prochain article —, commence par la lettre R.

À suivre, donc…

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Bibliographie 

Williams, David, « The Missions of David Williams and James Tilly Matthews to England (1793) », The English historical Review, vol. 53, n° 212, octobre 1938, pp. 651-668. Consultable ici.


[1] Mémoires de Brissot, membre de l’Assemblée législative et de la Convention nationale, sur ses contemporains et la Révolution française, t. 3, 1830, pp. 72-73.

[2] Qui la réitère sur la page de l’une des émissions* récemment consacrées par La Fabrique de l’histoire, sur France Culture, à Olympe de Gouges (page sur laquelle j’ai moi-même posté un message sur la chronologie des clubs de femmes).

*Troisième émission sur quatre, du 18 septembre 2013 (navré ! impossible d’installer un lien, pour une raison technique qui m’échappe).