Mots-clefs

, , , , , , , , ,

Ce conventionnel qui prend clairement et à plusieurs reprises parti pour le droit de citoyenneté des femmes, et dont le nom commence par la lettre « R », comme je l’avais précédemment signalé, non sans quelque malice, dans un article consacré à David Williams, se nomme Rouzet, Jacques-Marie (23 mai 1743 à Toulouse — 25 octobre 1820 à Paris).

 Il ne s’agit pas d’une découverte. Dans une lettre du 20 janvier 1900, rédigée sur papier à en-tête de la revue La Révolution française, qu’il dirige, l’historien Alphonse Aulard écrit à Léopold Lacour, auteur entre autres d’une biographie de Claire Lacombe[1] : « Savez-vous que le conventionnel Rouzet (de la Haute-Garonne) fut un féministe décidé ? En avril 1793 et en messidor an III, il réclame le droit de vote pour les femmes. Voir ses Vues civiques sur la Constitution. »

Cette correspondance a été publiée par Christine Fauré en annexe d’un article sur l’origine du terme « féminisme »[2] ; elle se trouve dans les papiers de Lacour, à la Bibliothèque Marguerite Durand (voir lien dans la colonne de gauche), où je les ai consultés.

 Rouzet est élu en septembre 1792, député de la Haute-Garonne à la Convention, où il siège avec les Girondins. Lors du vote sur le sort de Louis XVI, il se prononce pour l’appel au peuple et la réclusion, c’est-à-dire contre la mort. Il sera incarcéré à la prison du Luxembourg après l’insurrection anti-girondine du 31 mai 1793, contre lequel il a signé une protestation. Devenu l’amant de la duchesse d’Orléans, rencontrée lors de leur commune détention[3], il la suit à Barcelone, avant de revenir à Paris avec elle sous la Restauration.

 Le titre complet de la brochure dont Aulard recommande la lecture à Lacour est le suivant : Vues civiques sur la constitution que les Français sont intéressés à se donner, présentées par J. M. ROUZET, député de Haute-Garonne à la Convention nationale, en messidor, l’an 3 de la République [juin 1795]. Imprimées par ordre de la Convention nationale.

Rouzet y publie sur deux colonnes, en vis-à-vis, à gauche le texte d’une première brochure sur le sujet, Projet de constitution française, présenté au mois d’avril 1793, par J. M. ROUZET, député de Haute-Garonne, et à droite ses Réflexions imprimées en messidor, l’an 3 de la République.

rouzet-j-m-projet-de-constitution-francaise-convention-nationale-livre-ancien-875919810_ML

La première brochure de Rouzet se situe donc en plein débat sur la Constitution de 93, et avant l’insurrection anti-girondine ; la seconde à peu près un an après la chute de Robespierre.

 Les titres, ou articles, du Projet de constitution concernant la citoyenneté des femmes sont les titres II & III (pp. 16 et 18 des Vues civiques). Le titre II consiste en une énumération des femmes ayant droit au titre de « citoyenne » et au plein exercice des droits y afférant, soit entre autres « à participer aux délibérations & élections dans les assemblées élémentaires… ; à pouvoir être appelé à la représentation nationale, & à disposer dans les mesures & les formes prescrites par la loi, tant par des actes entre vifs qu’à cause de mort, de ses propriétés, tant mobiliaires qu’immobiliaires. »

 Je reproduis ces titres II et III, en signalant immédiatement deux ajouts fait en 1795 par rapport à la première version de 1793 : les termes les majeures et depuis trois ans au moins (indiqués d’une couleur différente) :

Titre II

Jouissent des droits de citoyen, les mères qui ont ou auront eu des enfans citoyens… celles qui auront eu cinq enfans, ou qui en auront élévé trois jusques à l’âge de quatorze ans au moins… celles [les majeures] qui exercent [depuis trois ans au moins] des professions avouées*… celles depuis l’âge de 21 ans qui vivent avec leurs maris citoyens… celles qui auront eu des enfans d’un mari citoyen, & qui auront vécu au moins dix ans avec leurs maris… celles qui, sans avoir eu des enfans, auront au moins 20 ans de mariage avec un citoyen.

Titre III

Pour jouir de ces droits, les citoyennes en feront la déclaration aux dépôts civiques des communes, un an avant qu’elles puissent les exercer si elles sont Françaises, & trois ans avant si elles sont étrangères.

Deux remarques :

a) Sur la relative obscurité du terme « avouées », marqué par moi d’une astérisque. Il signifie « reconnues » ou « déclarées », avec probablement ici le sens supplémentaire d’« enregistrées », autrement dit : donnant lieu au versement d’une patente.

b) Sur l’emploi surprenant des points de suite. Ils ne marquent pas de coupures dans le texte, comme le montre le document photographique ci-dessous : le même passage dans la brochure de 1793.

 Rouzet titre II & III BLOG

On remarque que Rouzet considère les femmes « éligibles » au statut de citoyennes en fonction de leur statut de mères et d’épouses. C’est certainement déduire la citoyenneté féminine d’une supposée fonction « naturelle » de la femme (la reproduction[4]) et en faire une espèce d’annexe de la citoyenneté masculine, elle seule étant strictement individuelle. Cependant, si l’on reprend en détail la liste des femmes concernées, on constate que les femmes qui échappent à la définition sont relativement peu nombreuses.

Ne peuvent être citoyennes, en effet, les filles mineures, mais c’est un point commun avec les garçons mineurs ; et surtout les femmes célibataires, sans enfant, qui n’exercent pas une profession avouée, ou qui l’exercent depuis moins de trois ans (version 1795).

On notera que la citoyenneté est ouverte aux étrangères vivant en France.

La version de 1795 est donc légèrement plus restrictive que celle de 1793, sans que les restrictions soient signalées aux lecteurs et lectrices de 95, mais il me semble que le plus remarquable est bien que Rouzet persiste et signe en 1795. Il s’en explique dans les « réflexions » qu’il imprime en regard du texte initial :

Quelques personnes très raisonnables, mais en même temps trop peu attentives à rechercher les motifs de certaines propositions qui au premier apperçu peuvent prêter à la censure, ont trouvé très-extraordinaire, même assez bizarre, que j’aie voulu donner aux femmes les droits de citoyen. Cependant, dans le nombre des motifs qui m’y ont déterminé, j’en indiquerai un qui, suivant toutes les apparences, suffiroit pour me faire trouver grace auprès de mes censeurs.

Pour neutraliser les passions que la variété des opinions religieuses pourroit faire fermenter, j’aurois voulu établir, ainsi qu’on le verra plus bas, un culte politique auquel tous les Français de toutes les sectes se fussent réunis. La dangereuse influence des prêtres dans les affaires publiques, m’ayant porté d’ailleurs à leur interdire toutes fonctions politiques, je me persuade que j’aurois manqué mon but, si en éloignant les femmes des assemblées des citoyens, je les avois laissées exposées pendant les cérémonies civiques à se livrer au fanatisme religieux, & j’aurois également craint les manœuvres des prêtres auprès des femmes, si en les appelant aux assemblées publiques comme simples expectatrices, je ne les y avois pas attachées par un intérêt bien marqué. Sans doute que le lecteur judicieux n’exigera pas un plus grand développement de cette première idée pour en sentir l’importance. Du reste, on se persuadera sans peine que je ne tiendrai pas bien opiniâtrément à laisser aux femmes l’éligibilité aux fonctions publiques de quelques puissantes considérations que j’eusse à soutenir ce système, en même temps que je persisterai à regarder comme très impolitique de ne pas les faire participer à la faculté d’élire.

Il s’agit donc bien — n’en déplaise à Anne Verjus — d’ « inclure » les femmes, ou au moins la majeure partie d’entre elles, dans le corps social, afin, entre autres, de les soustraire à l’influence des prêtres.

Pas question d’en faire, dans les assemblées, comme le souhaitent tant de révolutionnaires mâles, de simples « expectatrices ».

Malgré ses allures de « mot-valise », le terme existe. Au XIXe siècle, Littré ne le connaît déjà plus qu’au masculin : expectateur, celui qui est en expectation. Nous dirions « en attente » ou « dans l’expectative ». Le terme est usité dans le langage religieux. Un prolixe prédicateur capucin du XVIIe siècle, Augustin de Narbonne, intitule le huitième de ses sermons[5] sur le personnage de la mère du Christ dans la légende chrétienne : « Marie expectatrice ».

Si elle n’est pas occupée à « pécher », la femme est spectatrice de sa propre vie ; elle attend que son destin lui soit octroyé d’en haut, au nom du père, du mari, ou du « Saint-Esprit ».

Le girondin Rouzet est en 1793, et demeure en 1795, préoccupé de substituer dans la société française un lien politique au lien religieux (religere). La société s’entend, selon lui, comme l’ensemble des êtres humains adultes des deux sexes. L’admission des femmes à la citoyenneté est un moyen et une étape de ce grand projet. C’est pourquoi elle figure en tête du projet de Constitution qu’il propose en 1793, imprimé par la Convention nationale, comme le sera la seconde version, en 1795.

Il n’est nul besoin, pour comprendre sa pensée, de se livrer aux acrobaties et contorsions auxquelles Florence Gauthier s’astreint pour faire ressortir du silence de Robespierre la légende selon laquelle il ne pouvait être que favorable au vote des femmes…

Certes Rouzet est moins brillant que Maximilien ; il écrit moins bien aussi. Il se situe, sur le plan social, à la « droite » de la Révolution. Insistons sur ce qui est aujourd’hui difficile à concevoir, tant les termes nous paraissent contradictoires : Rouzet est un révolutionnaire « de droite ». Il participe à la Révolution ; il n’en est pas « expectateur ». Fils d’un artisan, il devient avocat et enseignera le droit. En 1789, il a 46 ans. C’est un homme fait, qui exerce rapidement des fonctions officielles (procureur-syndic). C’est, comme beaucoup de députés, Girondins et Montagnards, un bourgeois qui souhaite mettre au plus vite un terme à la révolution sociale. Mais contrairement à bien des Montagnards, dont Robespierre, il souhaite — en 1795 au moins, c’est-à-dire deux ans après l’interdiction des clubs de femmes —poursuivre et prolonger la révolution politique.

Parce qu’il tient pour décisive la question de la citoyenneté des femmes, il s’en explique aussi clairement qu’il le peut. L’Assemblée à laquelle il appartient fait imprimer ses textes. Ses contemporains des deux sexes peuvent en prendre connaissance.

Par la suite, Rouzet ne se fera plus (à ma connaissance) remarquer par un « féminisme » particulier. Il se contente de vivre (vieux) et de prospérer. Rien chez ce bourgeois parvenu qui puisse alimenter une légende romantique. Il n’en demeure pas moins l’un des rares conventionnels à avoir pris explicitement et publiquement position, en tant qu’homme, en tant qu’élu du peuple, et en tant que juriste, pour la citoyenneté des femmes.

Cela s’est produit. C’était donc possible.


[1] Les Origines du féminisme contemporain. Trois femmes de la Révolution : Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose Lacombe, 1900. L. Lacour était connu comme « féministe », écrivain et conférencier.

[2] Fauré, Christine, « La naissance d’un anachronisme : “le féminisme pendant la Révolution française” », AHRF, n° 344, 2006, p. 193-198.

[3] Dans un plaidoyer pro domo, quoique anonyme, intitulé Analyse de la conduite d’un des membres de la célèbre Convention nationale (A Paris, de l’Imprimerie de Pillet, rue Christine, N° 5, 1814. 12 p.), Rouzet évoque sa liaison avec la dame dans des termes qui méritent de passer à la postérité : « M. de Folmon n’avait eu aucune sorte de relation avec cette princesse ; mais c’était le seul individu de l’auguste famille à laquelle il s’était voué d’une manière si éclatante, qui fût abordable à Paris. Il concentra sur cette intéressante victime les sentimens dont il était  pénétré, et auxquels il s’était livré avec tant de courage dans les circonstances les plus périlleuses. » C’est la duchesse d’Orléans qui nomme Rouzet son chancelier et obtient pour lui le titre de comte de Folmon.

[4] Bien que le rôle du sperme dans la reproduction soit déjà connu à l’époque, c’est aux femmes qu’est dévolu le rôle, et la charge, de « reproductrice ».

[5] Marie ou les mystères de sa vie, 2e éd., Toulouse,1694.