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Le texte que je donne ci-dessous constitue le huitième et dernier chapitre de la troisième et dernière partie de La Victoire en l’an II. Esquisses historiques sur la défense nationale, que publie Albert Mathiez en 1916 chez Félix Alcan.

Couv Mathiez Victoire an II

La guerre fait rage et Mathiez entend s’associer à l’effort national par un livre de combat, d’ailleurs dédié à ses étudiants « morts au champ d’honneur » :

Les conditions d’aujourd’hui sont très  différentes de celles de ces temps épiques. Mais l’homme et la nature, malgré tout, ont toujours un fond commun et identique. L’expérience d’hier peut éclairer l’épreuve d’aujourd’hui. L’histoire n’est pas seulement un jeu de dilettante, un amusement frivole de la curiosité, j’ai la conviction qu’il se dégage de son étude réfléchie sinon des leçons, du moins des indications qui ne sont pas sans profit pour qui sait les comprendre.

L’ouvrage, ni le plus connu ni le plus utilisé aujourd’hui de Mathiez, est de vulgarisation. Les sources sont rarement citées.

Accusant, surtout par facilité rhétorique, Michelet d’exagérer le rôle des femmes dans la Révolution, Mathiez ne donne pas lui-même l’exemple de la mesure en affirmant tout de go que Mme Roland était le véritable ministre de l’Intérieur « sous le nom de son mari » (il est vrai qu’il rejoint ici Robespierre). Sa répartition entre les femmes des clubs, nécessairement bourgeoises, et les femmes du peuple, épinglées une fois pour toutes sur l’almanach révolutionnaire aux dates des 5 et 6 octobre 1789, est inexacte (mais sur ce dernier point, très « robespierriste », encore).

La partie la plus étonnante du texte est sans doute la comparaison — ouvertement sympathique aux soldats-citoyens de l’an II, « à la vertu moins austère » — entre les effets des consignes données par le Gouvernement révolutionnaire en 1793 et ceux des consignes de l’état-major de Joffre pendant la Première Guerre mondiale à propos de la présence des femmes. Peut-être s’agit-il pour l’historien de clore son livre sur une note moins dramatique, voire « madelonnesque » (sinon frivole), ton auquel il n’a habitué ni ses lecteurs ni ses étudiants[1].

La dernière phrase du chapitre revient à l’histoire « sérieuse » dans une formule abrupte, qui présente l’avantage de souligner l’importance du sujet : « La présence des femmes est un des traits caractéristiques de l’armée révolutionnaire. »

LES FEMMES AUX ARMÉES

Michelet a dit, avec quelque exagération, que les femmes furent à l’avant-garde de la Révolu­tion. Il pensait à Mme Roland, qui fut ministre de l’intérieur sous le nom de son mari ; à Mme de Staël, à Mme de Condorcet, dont les salons exercèrent un rôle politique indéniable ; il pensait aux femmes de la bourgeoisie qui se réunissaient dans des clubs spéciaux pour discuter des affaires publiques ; il pensait aux femmes du peuple qui marchèrent sur Ver­sailles les 5 et 6 octobre 1789 et en ramenèrent le boulanger, la boulangère et le petit mitron. Il pensait aussi à ces héroïnes qui s’enrôlèrent aux armées et renouvelèrent dans un cadre plus restreint les exploits des Jeanne d’Arc et des Jeanne Hachette.

La guerre n’était pas encore commencée qu’une délégation représentant l’élite du féminisme parisien, venait demander à la Législative, le 6 mars 1792, l’autorisation de former un bataillon de femmes qui s’exerceraient sous la direction de gardes françaises, les fêtes et dimanches, au Champ-de-Mars[2]. L’Assemblée fit un accueil galant aux jolies pétitionnaires mais ne les prit pas au sérieux[3]. Les femmes patriotes ne se rebutèrent pas. Quand la patrie fut déclarée en danger, beaucoup revêtirent des habits d’hommes et s’enrôlèrent parmi les volontaires, avec la complicité parfois des autorités elles-mêmes. Les sœurs Félicité et Théo­phile de Fernig, filles du secrétaire-greffier de la commune de Mortagne, dans le département du Nord, s’engagèrent parmi les troupes du camp de Maulde. Dumouriez les remarqua, leur fit délivrer un brevet d’officier d’ordonnance et les admit dans son état-major. Elles firent avec lui la campagne de Belgique et se distinguèrent à Jemappes. Leur maison ayant été rasée par les Autrichiens, la Convention décréta, le 15 novembre 1792, qu’elle serait reconstruite aux frais de la République. Un peu plus tard, les sœurs Fernig se distinguèrent encore à Neerwinden, où elles rallièrent, sabre au clair, les fuyards de la brigade Chancel. Mais elles ternirent leurs lauriers en suivant Dumouriez dans sa trahison. Une bourguignonne,    Catherine Pochetat, âgée de 22 printemps et qualifiée de « jeune artiste » dans les documents, s’enrôla le 2 août 1792 dans le bataillon des Enfants-Rouges, à Paris. Le maréchal de camp Dampierre certifia, le 8 décembre 1792, qu’elle s’était comportée « avec la plus grande distinction » comme canonnière aux affaires de Bossut et de Jemappes. Elle fut nommée sous-lieutenant et la Convention lui accorda, le 26 juin 1793, une pension de 300 livres, avec les considérants les plus élogieux. Elle avait reçu plusieurs blessures et avait eu un cheval tué sous elle.

Trois Mancelles : Marie Savonneau, Magdeleine Manceau et Marie Trotté, réussirent, après bien des difficultés, à s’enrôler dans les volontaires de la Sarthe, au moment de la levée de 300 000 hommes, en mars 1793. Les municipalités de leurs communes avaient d’abord refusé leur engagement. Mais le district de Saint-Calais l’accepta avec des considérants curieux : « Considérant que le courage se rencontre chez la femme comme chez l’homme, que l’un et l’autre peuvent prétendre au devoir et au droit de voler au secours de la patrie et de se sacrifier pour elle… Considérant que Marie Savonneau est de bonne vie et mœurs, qu’elle a mené jusqu’à ce jour une conduite irréprochable et qu’elle s’est livrée et se livre journellement à des exercices mâles… » Le département de la Sarthe proposa ces héroïnes en exemple et l’ex-constituant Livré fournit à ses frais l’habillement à l’une d’elles.

Barbe Parent, fille d’un tonnelier de Valenciennes, s’enrôla en août 1792 dans le 9e bataillon des fédérés, fit sous Dumouriez la première campagne de Belgique, servit ensuite dans la 139e demi-brigade à l’armée du Rhin et obtint une gratification de trois cents livres que la Convention lui accorda pour récompenser « son zèle, sa bravoure et la décence de ses mœurs qui lui avaient mérité l’estime et la bienveillance de ses chefs et de ses camarades ».

Ces héroïnes n’étaient pas mariées. Elles avaient pris les armes, inspirées uniquement par l’amour de la patrie ou par l’esprit d’aventures. D’autres, non moins vaillantes, se laissèrent entraîner par l’amour conjugal. Mme de Saulanne, femme d’un capitaine de hussards des Ardennes, vêtue en officier, ne quittait jamais son mari, chargeait bravement avec les cavaliers et « pointait au visage avec un sabre droit parce qu’elle se défiait de la vigueur de son bras ». Rose Barreau, qui se fit appeler Liberté Barreau, âgée de 19 ans, servit comme grenadier à côté de son mari, François Leyrac, au 2e bataillon du Tarn, à l’armée des Pyrénées-Orientales. Les représentants Lefiot et Monestier signalèrent sa belle conduite à la Conven­tion. Le 13 juillet 1793,  dans l’attaque d’une chapelle crénelée défendue par les Espagnols, « cette héroïne, qui peut faire justement oublier cette pucelle dont le vil amour des rois nous a transmis le nom, disent-ils, contribua beaucoup à soutenir le courage des soldats. Son époux tomba blessé à côté d’elle. Elle aida à le relever, elle voulut l’enlever au champ de bataille. Ses frères d’armes ayant rempli cet office, elle se saisit des cartouches qui restaient dans la giberne de son époux, elle continua la charge la plus vigoureuse contre l’ennemi et ne quitta qu’après la retraite ». Elle entra la troisième dans le retranchement.

Rose Bouillon, mariée à Julien Henry, laissa ses deux enfants aux soins de sa mère pour suivre son mari au 6e bataillon de la Haute-Saône, à l’armée de la Moselle. Son mari fut tué à ses côtés.

Le procès-verbal de la Convention a conservé les noms d’une trentaine de ces héroïnes que l’Assemblée récompensa par des pensions ou des gratifications[4].

Entraînée par le courant, la Convention avait supprimé, le 8 mars 1793, l’article du vieux règlement de 1788 qui interdisait formellement aux officiers, sous-officiers et soldats de contracter mariage sans la permission de leurs supérieurs. Elle ne tarda pas à se repentir de son imprudence. Les mariages se multiplièrent dans  des proportions fabuleuses. Dès le 17 mars, l’inspecteur de l’artillerie Rostaing en faisait la remarque dans une lettre où il disait : « L’intention de la Convention a sûrement été de favoriser la propagation en admettant la liberté indéfinie des mariages de la troupe. Elle a complètement réussi, pour le soldat surtout. Car le citoyen Chapelle, nouveau commandant du bataillon du second régiment d’artillerie,  m’a mandé dernièrement qu’il y avait actuellement plus de vingt sous-officiers ou soldats par compagnie de mariés dans son régiment. Cela en annonce en tout quatre cents dont je sais que quelques-unes des femmes avaient déjà deux enfants de faits d’avance. Je m’abstiens de  toutes  réflexions à cet égard parce que je suis bien sûr qu’elles ne vous échapperont pas[5] ».  Les représentants en mission firent entendre des plaintes répétées. Carnot et Duquesnoy  écrivirent, le 20 avril 1793, qu’il y avait presque autant de femmes que de soldats à l’armée de Belgique. Elles remplissaient les casernes et les cantonnements, « elles énervaient les troupes et détruisaient, par les maladies qu’elles y apportaient, dix fois plus de monde que le fer des ennemis ». Delacroix, le 22 mars, leur reprochait de consommer beaucoup et d’occuper une quantité de chariots destinés aux bagages et provisions. Toutes ces plaintes furent groupées par le député Poultier dans un rapport qu’il lut à la Convention le 30 avril 1793. Le troupeau des femmes rendait les marches et les retraites pénibles et dangereuses. Elles étaient la source de querelles sans fin, elles semaient la terreur dans les camps Poultier leur attribuait en partie les désastres du printemps de 1793 : « Dumouriez traînait à sa suite des maîtresses, des chanteuses, des comédiennes, et son quartier avait beaucoup de ressemblance au harem d’un vizir. Cette contagion avait gagné les officiers et les soldats et le général n’avait garde d’empêcher ce qu’il faisait lui-même. » La Convention décréta que les généraux seraient tenus de faire congédier, sous huit jours, toutes les femmes inutiles au service des armées. On ne garderait plus dans chaque bataillon que quatre blanchisseuses munies d’une lettre du chef de corps et portant une marque distinctive Toutes les femmes mariées indistinctement furent renvoyées, même les femmes d’officiers généraux. Les voituriers ne recevraient plus sur leurs voitures que les femmes dûment autorisées. Mais le mal était trop profond pour qu’il putêtre déraciné d’un seul coup. En pleine Terreur le décret était violé par ceux qui avaient charge de l’appliquer. En frimaire an II, les représentants à l’armée de l’Ouest durent prendre un arrêté  pour exclure les femmes qui étaient revenues en grand nombre à cette armée. Un débat s’engagea à la Convention, le 22 frimaire. Romme se plaignit que l’armée du Nord fourmillait de femmes, qui amollissaient les soldats et les rendaient « incapables de servir avec vigueur la République ». Merlin de Thionville demanda que les femmes en contravention fussent emprisonnées pour trois mois. Bourdon de l’Oise dénonça les généraux qui donnaient l’exemple de la violation de la loi. « Rossignol est venu nous voir, Goupilleau et moi, accom­pagné d’une femme déguisée en aide de camp. Commençons  par  punir les  généraux. »  La Convention   vota   un   nouveau    décret. Les femmes qui se trouveraient dans les armées contre le vœu de la loi seraient livrées à la police correctionnelle. Les généraux et com­mandants de corps, qui seraient coupables de contravention ou seulement de défaut de sur­veillance, seraient destitués et regardés comme suspects.  Enfin  les  représentants  du  peuple eux-mêmes seraient rappelés de mission.

Nos ancêtres étaient moins respectueux de la loi et moins dociles aux autorités que nous le sommes devenus. L’impitoyable consigne dugénéral Joffre n’a été enfreinte qu’à de rares exceptions. Nos poilus sont restés une année sans revoir leurs femmes. Sous la Révolution, la vertu des sans-culottes était moins austère. Le décret du 22 frimaire ne fut guère mieux exécuté que celui du 30 avril précédent. Les femmes trouvèrent moyen, avec la complicité des chefs, de rester en nombre aux armées. Le 30 pluviôse encore, 18 février 1794, le Comité de Salut public était obligé de rappeler les prescriptions légales aux représentants près l’armée de l’Ouest. « Des femmes en très grand nombre, citoyens collègues, suivent l’armée de l’Ouest. Elles énervent les soldats et portent la corruption dans les camps. La plupart servent d’espions à l’ennemi et l’instruisent des différents mouvements de l’armée… Portez donc au plus tôt une main réformatrice sur un abus aussi contraire aux principes qu’aux bonnes mœurs. Le soldat ne doit voir que ses armes et l’ennemi ; tout ce qui peut l’en distraire doit être écarté de lui. » Je ne sais ce qu’il advint de ces exhortations, mais, pour qu’elles aient dû être si fréquentes, il faut bien croire qu’elles heurtaient l’opinion, sinon du public, du moins de l’armée elle-même dans sa masse.

La présence des femmes est un des traits caractéristiques de l’armée révolutionnaire.


[1] Sur Mathiez, voir Friguglietti, James, Albert Mathiez historien révolutionnaire (1874-1932), Société des études robespierristes, 1974.

[2] [Note C. G. : C’est la pétition rédigée et présentée par Pauline Léon.]

[3] Voir dans le Petit Comtois du 6 mai 1915 l’article intitulé : «Femmes soldats».

[4] Voir dans La Révolution française les articles de MM. F. Gerbaux, H. Monin, P. Foucart, Léon Deschamps, Camille Bloch.

[5] Arthur Chuquet, Lettres de 1793, p. 47.

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Nota [ajout du 27 juin 2014]

Ce texte d’Albert Mathiez a également été publié en deux parties, les 4 et 5 février 1916, dans le quotidien L’Heure, « journal républicain » du soir, imprimé à Paris entre décembre 1915 et juillet 1929.