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Afin de prolonger et d’illustrer la remarque faite — dans la présentation du texte de Mathiez sur les femmes aux armées — à propos du statut social du travail de couture féminin au XVIIIe siècle, je reproduis le dernier texte officiel (1781) concernant la corporation des couturières-découpeuses avant la suppression légale des corporations par la Révolution, dix ans plus tard.

Outre la minutie des dispositions du texte, on notera la féminisation systématique des mots : maîtresses, syndiques, adjointes, aspirantes. On retrouve également « apprentisse », déjà rencontré dans les textes maçonniques.

Le texte est tiré de l’ouvrage de René de Lespinasse, Les Métiers et corporations de la ville de Paris (t. III, 1897, pp. 239-240). L’intégralité est disponible sur Gallica.

Nota. L’auteur résume en note certains des articles ; je les ai réintégrés dans le corps du texte en les indiquant entre crochets.

écusson couturières 

D’azur à des ciseaux d’argent ouverts en sautoir. (Mêmes armoiries que celles des tailleurs d’habits sauf la couleur du champ [fond].

 

Lettres patentes de Louis XVI portant nouveaux statuts pour les couturières-découpeuses, en 19 articles.

1781, 19 février. Versailles.

Louis, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre… Homologuons lesdits statuts et reglemens contenant 19 articles ; voulons qu’ils soient executés de point en point selon leur forme et teneur, ainsy qu’il suit :

1. Les maîtresses composant la communauté des couturières découpeuses de la Ville de Paris, créée et rétablie par édit du mois d’août 1776, jouiront seules, et à l’exclusion de tous autres, du droit d’entreprendre, tailler, coudre, garnir et vendre toutes sortes de robes et d’habillemens neufs de femmes, filles et enfans ; elles auront aussi, concurremment avec les maitres tailleurs-fripiers, le droit de raccommoder, retailler et recoudre les vieilles robes et autres vieux vetemens de femmes, filles et enfans, pour les personnes qui les leur commanderont et sans pouvoir en faire commerce.

2. Le droit de faire et vendre des dominos pour les bals, à l’usage des hommes et des femmes, appartiendra à ladite communauté, concurremment avec celle des tailleurs-fripiers et exclusivement à tous autres. Lesdites maitresses jouiront aussi, concurremment avec les maitres tailleurs-fripiers, du droit de faire les corps, corsets et paniers baleinés, ainsi que les robes de chambre d’hommes ; et enfin du droit d’appliquer toutes sortes de garnitures sur les robes et dominos, et ce, concurremment avec les marchandes de modes, lorsque les garnitures ne seront pas de la même étoffe que la robe ou le domino ; comme aussi de faire toutes découpures à ce nécessaires et généralement tout ce qui concerne l’état du découpeur.

[3. Défense aux personnes sans qualité de s’associer avec une maîtresse.

4. Défense aux maîtresses couturières de tenir et vendre en leurs boutiques des étoffes en pièces.

5. Les maitresses seront responsables des malfaçons ou infidélités.

6. Les députées chargées de représenter la communauté seront choisies parmi celles qui ont dix ans de maîtrise.

7. Les arbitres seront choisies parmi les maîtresses députées.]

8. La communauté étant composée d’un très grand nombre de maitresses, elle sera régie et administrée par trois syndiques et trois adjointes, lesquelles seront élues de la manière portée par l’edit du mois d’août 1776.

9. Les syndiques et adjointes seront tenues de se trouver les mardis de chaque semaine au bureau de la communauté pour y expédier les affaires courantes ; les délibérations seront portées à l’assemblée des députées le premier jeudi de chaque mois de relevée.

10. Les délibérations qui seront prises dans lesdites assemblées ne seront valables que lorsqu’elles auront été signées par la moitié au moins des représentantes.

11. Il sera distribué pour honoraires et droits d’assistance aux assemblées ordinaires, sçavoir : à chaque syndique et adjointe, deux jetons d’argent de la valeur de quarante sols et à chaque députée un jeton de pareille valeur. Celles qui ne se trouveront pas à l’assemblée à l’heure indiquée ou qui se retireront avant qu’elle soit finie, ainsi que celles qui ne signeront pas les délibérations qui y auront été prises en leur présence, seront privées desdits jetons, lesquels seront partagés entre les présentes.

12. Les maitresses seront tenues, lorsqu’elles changeront de demeure, d’en faire dans la huitaine leur déclaration au bureau.

[13. Les syndiques feront chaque année trois visites, pour chacune desquelles il leur sera dû dix sols par chaque maîtresse.

14. Les syndiques et adjointes choisiront entre elles une syndique-receveuse.

15. Celle-ci devra tenir un registre exact des recettes et des dépenses parafé par le lieutenant de police et vérifié chaque mois par les syndiques.

16. La receveuse rendra compte des deniers et présentera les pièces de dépenses ; le tout sera mis

dans une caisse, sous deux clefs différentes.

17. La receveuse ne fera aucun payement que sur mandement de deux de ses collègues.]

 18. Les aspirantes à la maitrise seront tenues de justifier de leurs bonnes vie et mœurs et capacité pour l’exercice de ladite profession, par le témoignage de deux maitresses non suspectes, et elles ne pourront être reçues qu’à l’âge de vingt deux années accomplies ; pourront néanmoins être reçues dès l’âge de seize ans celles qui auront travaillé en qualité d’apprentisses. A l’égard des filles de maitresses de Paris qui auront travaillé de la profession pendant deux ans chez leur mère, depuis sa réception à la maitrise, elles pourront pareillement être reçues dès l’âge de seize ans, sans brevet d’apprentissage[1].

19. Les brevets ou actes d’apprentissage seront enregistrés au bureau de la communauté, et il sera payé aux syndiques et adjointes trois livres pour ledit enregistrement… Après l’expiration des deux années, les maitresses d’apprentissage seront tenues de certifier au bas desdits brevets ou actes qu’ils ont eu leur entière exécution, sans qu’elles puissent faire remise d’aucune portion dudit temps d’apprentissage, sous peine de 5o livres d’amende.

Donné à Versailles le 19e jour du mois de février, l’an de grâce 1781 et de notre règne le septième.

[Source : A. N., Coll. Rondonneau, AD, XI, 16, pièce 64 impr.]


[1] Nulle part il n’est question de chef-d’œuvre. [Note de René de Lespinasse.]