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Albert Mathiez rapporte, dans son « Étude critique sur les journées des 5 & 6 octobre 1789[1] », par parenthèse l’un des épisodes les plus difficiles à appréhender de la Révolution, l’étrange attitude d’un député au soir du 5 octobre :

« A la séance du soir, un député fait sans rire la proposition d’admettre les femmes à voter avec les membres de l’Assemblée nationale. »

L’une des dépositions reçues dans le cadre de la procédure instruite au Châtelet sur les « crimes de lèse-nation » commis lors des journées des 5 et 6 octobre (déposition à laquelle Mathiez renvoie) nous éclaire sur l’ambiance créée par l’irruption des marcheuses de Paris à Versailles dans la salle des débats de l’Assemblée, et sur l’identité du député, que Mathiez ne nomme pas.

Déposition n° 220, reçue le 7 mai 1790.

Procédure criminelle instruite au Chatelet de Paris, sur la dénonciation des faits arrivés à Versailles dans la journée du 6 octobre 1789, Imprimé par ordre de l’Assemblée nationale, 1790, pp. 73-76.

 François Paul-Nicolas Antoine, lieutenant-général, civil & criminel du bailliage royal de Boulai, en Lorraine, âgé de trente-deux ans.

« Vers trois heures de relevé, un nombre assez considérable de femmes, ayant un jeune homme à leur tête, armé, inconnu à lui déposant, entrèrent dans la salle, & se présentèrent à la barre, en demandant au président la parole, ce qui leur fut accordé. Le jeune homme prit la parole, & demanda du pain, au nom du peuple de Paris. […] Qu’ensuite M. le président, qui étoit alors M. Mounier, mit aux voix, pour satisfaire le peuple, une délibération sur les subsistances ; que depuis l’époque de l’entrée de ces femmes dans l’Assemblée nationale, jusqu’à sept heures, le nombre des femmes & des hommes du peuple s’accroissoit progressivement ; que M. le président donna ordre pour distribuer du pain & du vin à tout ce peuple qui se disait exténué de besoin ; qu’ensuite le tumulte fut beaucoup plus grand, & qu’on fit asseoir & taire toute cette multitude, afin de pouvoir délibérer ; […] que M. de Gouy d’Arsy fit la motion de faire opiner toutes ces femmes avec l’Assemblée ; que cette motion fut rejetée par M. Goupilleau & par le déposant […]. »

Louis-Marthe Gouy d’Arsy, (1753-1794) est chevalier de Saint-Louis et administrateur de la compagnie des Eaux de Paris. Il est marié à une créole de Saint-Domingue et propriétaire de 500 esclaves. Élu député de Saint-Domingue, sans y avoir résidé, il fait parti des représentants des colons qui s’imposent quoique dépourvu de pouvoirs. L’Assemblée officialise leur présence au début de juillet 1789. Il sera nommé maire puis commandant de la garde nationale de Fontainebleau. Il sera emprisonné après avoir réprimé, sur ordre, une révolte contre la réquisition à Noyon et finalement guillotiné le 5 thermidor an II (23 juillet 1794)[2].

Dans L’Ami du peuple (n° 359, du mercredi 2 février 1791), Marat le traite de « paillasse* des conspirateurs ». Le 18 mai de la même année (n° 462), il le mentionne parmi les « colons, planteurs et propriétaires [qui s’agitent] pour pousser les pères conscrits à fouler aux pieds les droits des métis de nos colonies, sous prétexte de prévenir une scission des blancs avec la métropole, la ruine de notre commerce et de notre marine. » Et ce après avoir contribué à faire « consacrer l’esclavage des malheureux Africains transplantés dans nos colonies par la cupidité des Européens et asservis à la glèbe par la barbarie des colons. »

 *Paillasse, personnage du théâtre forain du XVIIe siècle, tire son nom de la toile à carreaux bleus et blancs qui couvrait les matelas et paillasses, dans laquelle il se taille un habit peu onéreux. C’est un pitre maladroit.

 Portrait Gouy d'Arsy

Selon la déposition du lieutenant-général Antoine, Gouy d’Arsy propose de « faire opiner » les femmes avec les députés.

Opiner : donner son avis, notamment dans une assemblée ; du latin opinor, opinari « être de tel avis » ; proche de opinio, opinionis, qui donne « opinion », « opiniâtre ».

On voit qu’« opiner » n’est pas nécessairement voter. Ce peut être « faire entendre sa voix », ou autrement dit : avoir voix consultative. Les femmes présentes à l’Assemblée à Versailles s’étant dispensées de toute autorisation pour donner fermement leur avis sur les problèmes de l’heure, et ce dans des conditions matérielles particulières — elles se sont mêlées aux députés, assises, pour une partie d’entre elles, sur les mêmes bancs qu’eux, et non dans les tribunes réservées au public —, proposer qu’elles « opinent avec l’Assemblée » peut signifier que celle-ci doit reconnaître leur droit à exprimer leurs opinions, et non pas à pratiquer un vote par tête où une femme égalerait un député.

Cette dernière proposition, dans la bouche d’un député de la noblesse, colon de surcroît, ne pouvait être formulée « sans rire », pour reprendre la formule malheureuse de Mathiez, mais au contraire avec ironie.

À moins que M. Gouy d’Asy, et le chaos armé dans lequel est plongée l’Assemblée — par des femmes ! — suffit à l’expliquer, ne formule sa proposition en riant jaune. Non pour souligner la dérision qui frappe les travaux des représentants de la Nation, mais pour donner à ceux-ci une chance de se tirer sans trop de mal d’un aussi mauvais pas.

Il faut imaginer l’effarement et la panique des députés conservateurs — même les députés « patriotes » ne cachent pas leur agacement à de certains moments — devant des femmes du peuple, sales et trempées par leur marche depuis Paris sous l’orage et par des chemins boueux, armées pour certaines, et peut-être par-dessus tout ignorant les convenances. Les moins agressives se comportent avec une familiarité qui aurait amusé dans l’une de ces rencontres traditionnelles entre la cour et les poissardes, mais qui dans une émeute fait froid dans le dos. Lorsque Antoine revient dans la salle des séances après avoir été se rendre compte par lui-même du « massacre du peuple par les gardes-du-corps » dont on venait d’avertir l’assemblée, « les femmes qui y étoient demandèrent toutes les cocardes des députés, & s’en parèrent ». Les récits ne manquent pas, dans la littérature d’époque et postérieure, qui décrivent en termes épouvantables le spectacle des manifestantes vautrées sur les bancs de l’Assemblée, y passant la nuit, épuisées de fatigue et de vin.

 Mathiez identifie[3] ainsi ceux qui perdent le plus au départ pour Paris du roi et de sa famille :

Les premiers vaincus des Journées d’octobre sont, en effet, Mounier, Malouet, Lally-Tollendal, tous les partisans de la constitution anglaise, toux ceux qui, depuis la nuit du 4 août, poussaient la cour à la résistance et lui firent commettre les fautes qui déchaînèrent l’émeute. Leurs idées politiques avaient déjà subi plus d’un échec, les deux chambres avaient été repoussées à une très grande majorité, le nouveau comité de constitution leur échappait, les députés se refusaient de plus en plus à adopter pour leur travail l’ordre méthodique qu’ils avaient proposé et abordaient de front toutes les questions ; mais, malgré ces échecs réitérés, ils gardaient encore une grande autorité sur l’Assemblée. […] L’émeute qui fut faite en partie contre eux vint ruiner leurs espérances. […] Ils ne doutaient pas que, lorsque l’Assemblée serait à Paris, elle ne devînt plus ou moins consciemment un instrument de la politique du parti patriote et ne se laissât aller au besoin naturel de plaire à la multitude. Mounier fit, le 5 au soir, une dernière tentative auprès de Louis XVI pour lui persuader de quitter Versailles. N’ayant pas réussi, il jugea la partie perdue et ne songea plus qu’à soulever les provinces contre Paris. Il fit décider par ses amis que tous les modérés quitteraient Versailles, se rendraient dans leurs bailliages, y protesteraient contre la violence faite à l’Assemblée nationale et au roi par les factieux de Paris et organiseraient la résistance*. C’est un plan analogue que la Gironde reprendra à son compte et tentera, de mettre à exécution après le 31 mai 1793. Mounier partit le premier et se rendit dans son Dauphiné, où il ne trouva que froideur et hostilité. Plus de deux cents passeports furent demandés par les députés de son parti. Mais lorsque Chapelier, qui avait succédé à Mounier au fauteuil présidentiel, demanda l’avis de l’Assemblée avant de les délivrer, les modérés reculèrent et il n’y eut que les amis intimes de Mounier, comme Lally-Tollendal, qui suivirent son exemple. Le mouvement échoua piteusement. La province resta parfaitement tranquille.

* J’ignore si Gouy d’Arsy envisagea ou tenta d’obtenir un passeport. Toujours est-il que le 6 octobre il fit partie des députés qui accompagnèrent la famille royale à Paris.

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On peut, à la réflexion, émettre une troisième hypothèse sur la proposition, évidemment saugrenue dans sa bouche, de Gouy d’Arsy. Il se peut que pressentant l’ampleur de la catastrophe en train de se dérouler sous ses yeux, le député-colon ait pensé non seulement ridiculiser, mais entacher de nullité les mesures à propos des subsistances votées par l’Assemblée, sous la contrainte populaire — et féminine !


[1] Revue historique, 1898, pp. 258-294, pour la partie qui nous intéresse ici. La citation se trouve p. 272.

[2] Je suis jusqu’ici la notice biographique rédigé par Philippe Royet et publiée sur le site Internet des Amis de Robespierre.

[3] Revue historique, 1899, pp. 52-53.