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Le projet de règlement de club féminin, d’ « aggrégation » comme l’écrit avec deux « g » l’auteure (l’auteur ?) de ce texte manuscrit, conservé aux Archives départementales de l’Eure[1], a été publié en 1909 par Robert Anchel (archiviste desdites AD) dans la revue d’Aulard La Révolution française[2]. Le manuscrit est disponible depuis 2007 sur Gallica [3]. J’ai procédé à quelques corrections mineures du texte donné par Anchel pour restituer l’intégralité, la construction et l’orthographe originales (en conservant quelques points-virgules ajoutés pour le confort de lecture).

Auteure ou auteur ? Si l’on s’en tient à la littéralité du texte, il est de la main d’une femme (« notre sexe »). En l’absence d’autre renseignements, il nous est impossible d’aller plus loin dans l’identification.

Nous n’avons pas connaissance d’autres traces d’une société féminine à Breteuil[4]. Cependant, la transcription sur le même manuscrit, à la suite du « règlement », d’une chanson satirique, et quelque peu égrillarde, écrite à l’occasion de l’offrande à la ville par les demoiselles d’un drapeau blanc, offrande à laquelle il est fait allusion dans le préambule du règlement, suggère le scénario suivant : l’une des femmes ayant participé à la collecte pour l’achat du drapeau et à l’offrande de celui-ci à la municipalité, touchée au vif par les moqueries distillées dans la chanson, a cru nécessaire et opportun de donner à l’« aggrégation » des « sœurs » une existence officielle, sanctionnée par le contrôle de « messieurs les officiers municipaux ».

Nous n’en voudrons à l’auteur de ses vers de mirliton, puisque c’est sans doute à lui que nous devons un texte fort intéressant par ailleurs, et l’information concernant l’offrande d’un drapeau.

La chanson se chantait sur l’air de La Meunière du moulin à vent (dont il est facile de retrouver la trace[5]). Elle est composé de six couplets, dont je donne les deux derniers :

Si vous eussiez au dieu galant, /Aimables fillettes, Confié ce gage charmant, /Il aurait bien sûrement /Mieux gardé, fillettes, /Votre drapeau blanc.

Mais ce dieu piqué justement / Contre vous, fillettes, /Vous harcèlera tant et tant, /Par derrière et par devant, / Qu’il prendra, fillettes, /Votre drapeau blanc.

Notons encore le caractère exceptionnel, au moins dans ma documentation, de l’offrande d’un drapeau à une municipalité, tandis que l’offrande de drapeaux à des régiments est banale. La lecture du règlement permet de mieux comprendre la différence. Lorsque des « dames citoyennes » offrent un drapeau à un district ou à un régiment, ce sont les armoiries du district ou du régiment qui s’y trouvent brodées. On y ajoute souvent une mention du genre : « Offert par les dames citoyennes ».

À Breteuil, il apparaît que c’est le drapeau de la société féminine, leur propre emblême, dont les demoiselles font le solennel dépôt entre les mains des officiers municipaux en gage d’obéissance aux lois. Il est explicitement prévu qu’elles viennent le récupérer les jours de « cérémonies publiques », auxquelles la société entend bien participer, avant de le confier à nouveau aux autorités.

Revenons au règlement.

Avant d’en analyser le contenu, il est important de souligner que son intérêt tient à ce qu’il reflète sans doute des pratiques déjà expérimentées dans le processus des réunions et des discussions qui ont nécessairement précédé la cérémonie d’offrande du drapeau.

Il manifeste un grand souci d’égalité, un attachement à la religion et aux valeurs morales (que l’auteur de la chanson brocarde).

Les demoiselles de Breteuil sont pauvres, et beaucoup sans doute sont mineures. C’est un point remarquable du règlement de prévoir l’adhésion dès l’âge de 12 ans, et de permettre aux jeunes filles en-dessous de cet âge d’assister aux séances avec voix consultative. J’utilise l’adjectif « remarquable » pour attirer l’attention sur une pratique surprenante au regard de nos propres attitudes à l’égard des mineur(e)s et non pour laisser entendre qu’elle serait exceptionnelle dans les clubs féminins durant la Révolution. C’est le contraire qui est vrai.

Les articles 1 et 2 définissent le but « politique » de la société. C’est un but moral : il s’agit de donner l’exemple d’une vie édifiante et harmonieuse, reposant sur l’égalité naturelle de toutes. La première phrase de l’article 2 nous indique que l’exemple de groupes d’Amazones armées, ou revendiquant de l’être, est déjà connu à cette date, et récusé : « Le maniement des armes n’étant pas convenable à notre sexe… ».

Le terme « demoiselles » doit être compris au sens strict : les sociétaires sont célibataires (mêmes si les mères des filles mineures peuvent assister aux séances). Se marier, c’est « se retirer de la société ». Mais non pas la désavouer ou être désavouée par elle. Au contraire, les futures mariées sont accompagnées à l’église en cortège par une députation de sœurs.

Peut-être est-il exagéré d’en déduire, comme le fait Christine Peyrard, que c’est là la « principale fonction » de la société. Relevons néanmoins son éclairant commentaire :

Ce rituel, tout en valorisant avec originalité une classe d’âge, apparente l’Agrégation des Filles citoyennes aux confréries, particulièrement répandues dans l’Eure. Le mariage, rite de passage célébré solennellement par une députation de la jeunesse féminine du canton, rangée sous la bannière virginale, met un terme à la consorité : au lendemain de ses noces, la nouvelle mariée est complimentée par ses ex-sœurs qui viennent lui offrir le bouquet[6] […].

Erreur de lecture ou de retranscription, ou plus probablement coquille lors de la composition de son livre, Christine Peyrard déforme le terme le plus original de ce projet de règlement. « Consorité », écrit-elle par deux fois (dans l’extrait ci-dessus, et p. 89), quand la rédactrice bretolienne a pris grand soin d’écrire très lisiblement à l’article 11, en caractères légèrement agrandis, et parfaitement détachés (cliquez sur l’illustration ci-dessous), le terme consororité.

 Consororité bis

Si ce n’est pas un néologisme, ce que je ne saurais affirmer faute d’avoir pu mener une recherche exhaustive, c’est au moins un terme rare[7], et qui n’a pas persisté. Cinquante-cinq ans plus tard, Jean Baptiste Richard de Radonvilliers le propose précisément comme néologisme dans son Dictionnaire de mots nouveaux, mais avec le sens de « réunion de personnes liées, unies, associées comme consorts[8] pour agir ensemble[9] », sans aucune connotation féminine particulière.

On peut penser que la proposition n’a guère rencontré de succès : Littré ignorera en 1877 et sororité et consororité. Il indique sororal ou sororial, « qui appartient à une sœur » (avec deux exemples tirés de Bernardin de Saint-Pierre). Il indique aussi sororicide, désignant logiquement le meurtre ou le meurtrier d’une sœur.

Sororité a désigné, au milieu du XVIe siècle la qualité de sœur (Dictionnaire historique de la langue française) avant de réapparaître dans les milieux féministes, dans les années 70 du XXe siècle, concurrencé par un terme inspiré de l’italien, jugé plus agréable à l’oreille : sorellité (de sorella, sœur). « Consœur » est l’équivalent féminin de « confrère », surtout employé dans les professions libérales.

 La « consororité » s’accomode à Breteuil — comme presque toujours dans les clubs féminins de la Révolution — de la présence masculine, obligatoire en l’espèce : celle du maire ou de l’un des officiers municipaux. Cependant, quel qu’il soit, ce représentant de l’autorité municipale n’a qu’une voix consultative, c’est-à-dire, au moins en principe, pas davantage de droits qu’une fillette de onze ans…

Règlement (8 août 1790)

Du dimanche huitième jour d’août mile sept cent quatre-vint-dix.

Les demoiselles de la ville et commune de Breteuil, qui se sont cotisées pour donner à la ville un drapeau blanc, assemblées pour délibérer entre elles sur ce qu’il convient faire à cet égard et celles qui sont mineures ou sous la puissance de leurs pères, mères, ou tuteurs avec leur consentement et agrément & encore à ce faire autorisées par messieurs les officiers municipaux de cette ville.

Prenants en considération que les circonstances de la Révolution actuelle de la france exigent de tous les membres de l’etat des secours proprotionnés soit à leurs facultés, soit à leur zèle, que ces secours doivent être entendus de toutes les manières possibles de soutenir cette heureuse révolution, que les bonnes mœurs peuvent surtout singulièrement influer sur le succès des sages lois des Représentants de la nation ; que la plupart de celles qui composent cette assemblée n’ayant à leur disposition aucunes propriétés elles ne peuvent rien offrir que les dons de leurs parents ou de leurs épargnes et que c’est de cette manière qu’elles contribueront au don qu’elles vont faire à la ville d’un drapeau blanc ; mais qu’elles ne se regardent pas par ce don comme quittes envers la patrie et que c’est principalement pour lui rendre un hommage plus durable de leur dévouement et de leur zèle qu’elles s’assemblent aujourd’hui ;

Sur quoi délibérantes, elle sont unanimement arresté les articles suivants.

Article premier.

Conformément à l’esprit de la constitution, toutes les filles composantes cette assemblée sont égales en droit et sœurs d’esprit et de cœur ; il n’y aura jamais d’autres distinctions entre elles que celles dues à l’âge et aux vertus.

Art. 2

Le maniement des armes n’étant pas convenable à notre sexe, nous jurons d’employer tous les autres moyens que la nature a mis en notre pouvoir pour maintenir la constitution décrétée par l’assemblée nationale et sanctionnée par le Roi, en conséquence, nous jurons obéissance aux loix, respect au Roi, aux magistrats, à nos pères, mères et parents préposés par les lois et par la nature à notre déffense et à notre conservation ; nous jurons de donner l’exemple de la pratique des vertus commandées à notre sexe, de nous aimer les unes, les autres et d’entretenir paix union et concorde entre tous ; ainsi Dieu nous soit en aide.

Art. 3

S’il arrivait (ce qu’à Dieu ne plaise) que quelques-unes d’entre nous s’écartât des engagements contractés par l’article 2 ci-dessus, elle pourra être excusée, si la faute est réparable, soit par son aveu et sa repentance non équivoque ou par tout autre moyen, mais si la faute ne peut être réparée elle sera rayée du tableau,

Art. 4

Les filles qui se retireront de l’assemblée pour se marier seront tenues de déposer le même prix qu’elles ont donné en entrant ; & si elles veulent que le drapeau blanc les accompagne à l’église, elles déposeront le double de cette somme.

Art. 5

Les filles qui se marieront et qui auront rempli les conditions de l’article 4 ci-dessus seront accompagnées à l’église par une députation de — filles qui seront choisies par le sort entre celles qui auront 20 ans accomplis et au-dessus, lesquelles y porteront le drapeau blanc ; cette députation et le drapeau ne resteront à l’église que jusqu’au moment où celle qui se marie aura prononcé la foi du mariage, après quoi lesdites filles sortiront et reconduiront le drapeau à l’hôtel de ville, et cependant une d’entre elles sera nommée pour aller complimenter le lendemain la nouvelle mariée et lui porter un bouquet de la part de l’assemblée ; dans cette visite, la fille députée sera accompagnée par son père ou sa mère ou par une des six premières des plus âgées de l’assemblée à son choix.

Art. 6

La doyenne d’âge aura seule le droit de convoquer les assemblées et de se concerter pour cela avec messieurs les officiers municipaux ; elle ne pourra se refuser de les convoquer quand elle en sera requise par 12 des filles aggrégées ; elle présidera de droit toutes les assemblées ; celle qui la suit d’âge proposera l’objet des délibérations et recueillera les voix ; en l’absence ou empeschement de l’une ou de l’autre, celles qui suivent rempliront les fonctions dans le même ordre.

Art. 7

Il sera loisible de choisir un greffier parmi les membres de l’assemblée ou de demander l’intervention du greffier de la municipalité.

Art. 8

Monsieur le maire ou un de messieurs les officiers municipaux assisteront toujours à nos assemblées et n’y auront que voix consultative ; les mères des demoiselles mineurs seront aussi les maîtresses d’y assister, si elles jugent que besoin soit, et pourront être consultées par leurs filles ; pour avoir voix délibérative, il faudra avoir au moins 12 ans ; celles au-dessous de cet âge n’auront que voix consultative ; et au surplus nulle délibération, même la présente, ne sera valable ni inscrite au registre qu’après qu’elle aura été approuvée par messieurs les officiers municipaux.

Art. 9

Les délibérations seront prises à la pluralité relative des voix par le scrutin, celles qui ne sauront ou ne voudront pas écrire leur billet le feront écrire par le greffier, lequel sera tenu de garder le secret.

Art. 10

Comme il est nécessaire de nommer une trésorière pour recevoir les deniers, il a été procédé à cette nomination, et, à la pluralité relative, Madlle —— a été nommée & a accepté & signé.

Art. 11

Toutes les filles résidantes dans les paroisses aggrégées au canton de cette ville, même les étrangères, de quelque district ou département qu’elles puissent être, seront admises à cette consororité en payant le double au moins de celles qui auront payé le moins, elles prendront rang dans les cérémonies à raison de leur âge, celles qui ne seront ni de la ville ni du canton, n’auront que voix consultative dans les assemblées et porteront le ruban ou ceinture d’une autre manière que celles de la ville ou canton, qui sera déterminée à la prochaine assemblée.

Art. 12

Il sera tenu un registre nominatif de toutes les filles ou sœurs de cette aggrégation, sur lequel et à la suite seront inscrites toutes les délibérations et les nouvelles réceptions.

Art. 13

Le serment sera prêté d’abord par la doyenne d’âge et en ses mains par les autres sœurs mettant leur main gauche dans la sienne et la droite élevée ; il sera envoyé une expédition du serment à messieurs les officiers municipaux avec prière de le déposer au greffe.

Art. 14

Messieurs les officiers municipaux seront priés de donner rang aux sœurs de la constitution dans les cérémonies publiques et de régler leur ordre et leur marche.

Art. 15

La sœur trésorière sera tenue de rendre bon et fidèle compte des deniers qu’elle recevra et de justifier de l’emploi sur pièces justificatives et ainsi qu’il aura été ordonné par l’assemblée.

Art. 16

Le drapeau dans les cérémonies publiques sera demandé à mmrs les officiers municipaux et porté ou par une des sœurs qui sera nommée dans chaque circonstance, ou par celui des garsons de la ville qui pourra être choisi par l’assemblée pour remplir cette honorable fonction, pour tout en autant de tems qu’elle le jugera à propos, en observant cependant que, s’il venoit à se marier, il en seroit nommé un autre par ladte assemblée.

Art. 17 et dernier.

À la prochaine assemblée qui suivra la bénédiction du drapeau ; il sera arêté une adresse à l’assemblée nationale, à l’effet de lui faire hommage de cette aggrégation des filles citoyennes de cette ville, laquelle sera signée par toutes les sœurs et envoyée à Mr Félix Omer-Gratien Levacher[10], député de cette ville près l’assemblée nationale, pour lui être présentée.

Robert Anchel signale une autre version du texte, sans doute un brouillon, version qui ne figure pas sur le document numérisé par Gallica.

Cette version est divisée en 16 articles numérotés de 1 à 15, le numéro 11 se répétant. Peu de différences dans les quinze premiers articles. Voici le dernier :

Art 15.

En exécution de l’article 8 ci-dessus, la présente délibération sera portée par une députation de douze sœurs à messieurs les officiers municipaux qui seront assemblés à cinq heures ; et ont été nommés pour cette députation, au scrutin les demoiselles dont les noms suivent ——.

La plus ancienne d’âge de la députation dira en arrivant : “Messieurs, nous sommes députées par l’assemblée des Sœurs de la Constitution pour vous apporter l’arrêté qu’elles viennent de prendre, vous prier d’y donner votre agrément et en ordonner le dépôt. Nous venons aussi, au nom de toutes nos sœurs qui composent cette assemblée, renouveler devant vous, tant pour nous que pour elles, le serment que nous avons prêté aux mains de notre présidente et inséré dans l’article 2 de la délibération que nous vous apportons”. [Allusion au serment de donner l’exemple des vertus et d’entretenir la concorde entre tous]


[1] Christine Peyrard indique la cote dans Les Jacobins de l’Ouest (voir réf. ci-après: AD Eure 236 L 8.

[2] Anchel, Robert, « Les Sœurs de la Constitution de Breteuil », La Révolution française, 1909, t. 56, pp. 531-534.

[3] Sous le titre Statuts des filles citoyennes de Breteuil. Le document n’est pas donné dans son intégralité.

[4] C’est sans doute pourquoi Danièle Pingué ne mentionne pas le document dans Les Mouvements Jacobins en Normandie orientale : les sociétés politiques dans l’Eure et la Seine-Inférieure, 1790-1795, CTHS, 2001.

[5] Chanson légère de Pierre Gallet (1698-1757) ; voir Choix de Chansons Galantes d’Autrefois (Paul Marion, 1911).

[6] Peyrard, Christine, Les Jacobins de l’Ouest, Publications de la Sorbonne, 1996, pp. 89 & 92.

[7] Je serais reconnaissant à tout(e) internaute susceptible de me signaler des occurences du terme durant ou avant la Révolution.

[8] Consorts signifie aujourd’hui « complices » ou désigne des plaiseurs ayant le même intérêt. Sens particulier, le « prince consort » est l’époux d’une reine qui n’exerce pas lui-même le pouvoir.

[9] Enrichissement de la langue française. Dictionnaire de mots nouveaux, 1845, p. 75.

[10] Le vacher, Félix Omer Gratien, est député à l’Assemblée Constituante, puis administrateur du district et membre de la société populaire de Breteuil. Christine Peyrard, Les Jacobins de l’Ouest, p. 96, n. 14.