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Dans le cadre de la rubrique consacrée aux usages politiques des références à la Révolution française, je reproduis ci-dessous un extrait d’un entretien entre Jean-Paul Sartre et Michel-Antoine Burnier, paru dans le n° 28 du magazine Actuel (février 1973). Il porte sur la politique et les modes d’action de la Gauche prolétarienne, groupe « maoïste » français du début des années 70 du vingtième siècle, et sur la responsabilité et l’engagement de l’intellectuel dans le mouvement révolutionnaire. La conversation vient sur la peine de mort, et Sartre de citer la Terreur comme référence (insuffisament) positive.

 Cette  « analyse » sartrienne est caractéristique de l’intellectuel extérieur au mouvement réel, d’autant plus enclin à reconnaître la « nécessité » de meurtres collectifs qu’il est convaincu :

a) qu’il n’aura pas à y participer autrement que par son approbation théorique ;

b) qu’on risque de jauger sa fermeté révolutionnaire, pour ne pas dire sa virilité, et la sincérité de son engagement au tranchant de ses propos.

« Les révolutionnaires de 1793 n’ont probablement pas assez tué et ainsi inconsciemment servi un retour à l’ordre, puis la Restauration », estime Sartre. N’était le fait que cette proposition se présente comme une justification (certes vaguement désolée) de meurtres futurs, elle brille surtout par sa sottise, proférée non en 1793, où l’erreur peut se comprendre, mais — froidement — cent quatre-vingt ans plus tard. Accessoirement, elle trahit une ignorance des positions antiterroristes (certes tardives) prises à l’époque par certains de ceux qui avaient le plus chaudement soutenu la Terreur et demandé son renforcement (on aura reconnu les Enragés).

Quant à la question posée sur le ton de l’évidence (quasi badine, cette fois) « Conçoit-on l’indépendance de l’Algérie sans l’élimination du MNA par le FLN[1] ? », elle procure une sensation qui s’apparente probablement (mais on n’est pas pressé de vérifier) au courant d’air frais sur l’échine réputé constituer la seule et dernière impression du guillotiné. Encore s’agit-il, dans le cas de l’élimination du Mouvement national algérien, non du « rasoir national » inventé par le citoyen Guillotin, mais du rasoir à main, dont la lame se replie dans le manche. Cet instrument, qui présente l’avantage de tenir dans la poche, est de beaucoup préférable à la guillotine « qui pour les Français reste un symbole de la répression bourgeoise » (ingrats, les Français ont oublié les vertus de la Terreur).

On peut se demander combien de lectrices et de lecteurs du large public « contestataire » — selon le vocable alors en usage — touché par Actuel, ont été in petto dégoûté(e)s de toute perspective révolutionnaire par ces pontifiantes grand-guignolades. D’autant que le philosophe — c’est un comble ! — décline l’invitation à penser la question de la violence, que formule Michel-Antoine Burnier. Ce serait du temps perdu : « Pendant la révolution, chacun est déterminé par la révolution elle-même. »

Certes, je me défie de tout angélisme. Nul doute dans mon esprit que les temps de troubles — guerres, civiles ou non — et de révolution présentent aussi les meilleures occasions d’être obligé de faire le contraire de ce que l’on avait prévu ou souhaité faire. J’ai traité ailleurs de la nécessité de retenir des adversaires contre leur gré, c’est-à-dire, loin des effarouchements de langage, de se faire geôliers ; Sartre propose sa solution, radicale, à ce dilemme (solution qui fut mise en pratique par exemple en septembre 1792 dans quelques prisons parisiennes).

D’une manière générale, d’ailleurs, celles et ceux qui ne supportent pas l’idée d’être poussé(e)s à des contradictions feront bien de s’abstenir de toute action quelle qu’elle soit. On peut préférer le confort (parfois très relatif) d’être déterminé par l’action des autres… Il ne s’ensuit pas que, au-delà des premiers affrontements armés avec des forces de répression, l’élimination physique des dissidents ou des ennemis (ou des amis de la veille) soit une idée légitime et judicieuse, et encore moins une fatalité. Et c’est précisément à mon sens, l’un des intérêts de l’histoire, ici l’histoire de la Révolution, de fournir des éléments de réflexion sur l’usage collectif de la violence. Afin que la question demeure ouverte (et non béante), on préférera au rasoir la connaissance historique, la pensée critique, et la discussion. Lesquelles permettent et de souhaiter et de dire toujours plus.

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Entretien Sartre — Burnier

M.-A. Burnier : On aurait pu tenir cette position — qui est juste [dénoncer la justice de classe] — sans recourir aux outrances du vocabulaire utilisé par les maoïstes. Dans le même ordre d’idées, j’ai été choqué par le titre de La Cause du Peuple au lendemain de l’exécution de Buffet et Bontems : « La guillotine, mais pour Touvier ! »

 Jean-Paul Sartre : Ce titre a été critiqué dans le numéro suivant. Les maoïstes sont pour l’exécution des exploiteurs et des ennemis du peuple. Mais c’était une erreur de se référer à la guillotine, qui pour les Français reste un symbole de la répression bourgeoise.

 M.-A. Burnier : Sans parler de combats de rue ou d’action à force ouverte, vous restez personnellement un partisan de la peine de mort politique ?

 Jean-Paul Sartre : Oui. Dans un pays révolutionnaire où la bourgeoisie aurait été chassée du pouvoir, les bourgeois qui fomenteraient une émeute ou un complot mériteraient la peine de mort. Non que j’aurais la moindre colère contre eux. Il est naturel que les réactionnaires agissent dans leur propre intérêt. Mais un régime révolutionnaire doit se débarrasser d’un certain nombre d’individus qui le menacent, et je ne vois pas là d’autre moyen que la mort. On peut toujours sortir d’une prison. Les révolutionnaires de 1793 n’ont probablement pas assez tué et ainsi inconsciemment servi un retour à l’ordre, puis la Restauration.

 M.-A. Burnier : J’ai plutôt l’impression qu’ils ont trop tué, et qu’avant tout ils se sont massacrés entre eux. Aucune révolution n’est parvenue à fixer une démarcation nette entre les agissements contre-révolutionnaires et l’opposition politique. C’est toute l’histoire des révolutions française et soviétique : sous prétexte de réprimer la réaction, on finit très vite par tuer ceux que l’on considère comme les plus dangereux dans le feu de l’action et du sectarisme, c’est-à-dire les autres révolutionnaires avec lesquels on se trouve en désaccord. Ce fut le cas dans la France de 1793, dans la Russie des procès de Moscou, dans l’Espagne de la guerre civile où les communistes massacrèrent les anarchistes. Une fois déclenchée, la Terreur ne se divise pas : on frappe au plus proche de soi, les militants s’éliminent les uns les autres, le débat démocratique disparaît. Au bout du compte la révolution se détruit elle-même pour laisser place à la réaction thermidorienne, à l’oppression du stalinisme ou au fascisme…

 Jean-Paul Sartre : Je suis bien entendu opposé à tout ce qui pourrait ressembler aux procès de Moscou. Mais la révolution implique la violence et l’existence d’un parti plus radical qui s’impose au détriment d’autres groupes plus conciliants. Conçoit-on l’indépendance de l’Algérie sans l’élimination du M.N.A. par le F.L.N. ? Et comment reprocher sa violence au F.L.N., quotidiennement confronté pendant des années à la répression de l’armée française, à ses tortures et à ses massacres ? Il est inévitable que le parti révolutionnaire en vienne à frapper également certains de ses membres. Je crois qu’il y a là une nécessité historique à laquelle nous ne pouvons rien. Trouvez-moi un moyen d’y échapper et j’y souscrirai sur le champ. Mais je n’en vois pas.

M.-A. Burnier : Faut-il en prendre si facilement son parti ? On peut se poser le problème avant la révolution et chercher à échapper à cette nécessité.

Jean-Paul Sartre : Cela ne servirait pas à grand chose. Pendant la révolution, chacun est déterminé par la révolution elle-même. Tout au plus peut-il se trouver des héros qui soient capables d’intervenir pour faire respecter le débat démocratique entre les forces révolutionnaires et maintenir une libre discussion. On ne peut rien dire ni souhaiter de plus.

J’accompagne cet entretien d’un dessin de Chaval, qui exprime assez bien mon appréciation de la position sartrienne.

Chaval

« C’est mauvais, coupez ! »

À voir ci-dessous la photo d’une manifestation organisée à Grenade, en 2013, par la Confédération nationale du travail espagnole (CNT-AIT, anarcho-syndicaliste) contre les coupes claires pratiquées dans les budgets des services publics.

Le slogan inscrit sur la banderole (cliquez sur la photo pour l’agrandir) peut se traduire ainsi : « On a assez encaissé comme ça ! Nos coupes à nous se feront à la guillotine ».

Au moins ces militant(e)s font-ils preuve d’humour en se référant à la Terreur, dimension absente des propos du philosophe.

Manif Grenade BLOG


[1] Dans le genre expéditif, Simone de Beauvoir n’avait rien à envier à Sartre. Dans son pâteux plaidoyer pour le régime maoïste, La Longue marche (1957), elle écrit p. 231 : « Anarchistes, les taoïstes avaient toujours été hostiles à la fois à l’ordre et au progrès ; […] Quand il s’agit non plus de détruire l’ordre ancien, mais de construire un  monde neuf, l’anarchisme perd son ambiguïté [sic] : il devient une force rétrograde ; ces sectes devaient être liquidées. » (voir « Le paravent chinois », chap. VII de mon De la Révolution. 1989 l’inventaire des rêves et des armes, 1988.