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Pour faire suite au chapitre de Mathiez, republié sur ce blog, intitulé « Les femmes aux armées », je donne ici l’introduction et la conclusion d’un article du même auteur, intitulé « Femmes soldats ».

Tout comme la La Victoire en l’an II, dont était tiré le chapitre, le présent article est publié en pleine guerre, le jeudi 6 mai 1915, dans Le Petit Comtois, « Journal républicain démocratique », imprimé à Besançon.

J’ai découvert cet article grâce au remarquable travail de numérisation entrepris par la ville de Besançon. Je remercie particulièrement Pierre Emmanuel Guilleray et Bérénice Hartwig qui ont eu l’amabilité de me transmettre le fichier numérique du numéro du Petit Comtois, qui avait précisément, par un malencontreux hasard, échappé à la numérisation. Cette lacune a été comblée depuis.

 Comme on va le voir dès le second alinéa de son article, Albert Mathiez a choisi de republier intégralement la pétition du 6 mars 1792, rédigée et présentée à l’Assemblée nationale législative par Pauline Léon. Cette pétition étant déjà publiée sur ce blog, dans l’article intitulé « Aux armes citoyennes ! » (accès par le lien « Pauline Léon »), je ne la reproduis pas. Notons que c’est la deuxième occurrence (re)découverte par moi d’une diffusion « grand public » de ce texte, dans l’article de Mathiez (publié en « une » du Petit Comtois) et sous forme d’une carte postale (que je suis incapable de dater, pour l’instant).

Petit Comtois Blog

FEMMES SOLDATS

À l’heure où les suffragettes anglaises s’enrôlent pour former un régiment et où Mme Arnaud[1], à Paris, brûle de suivre leur exemple, il ne sera pas inutile de replacer sous les yeux de nos lecteurs un document qui leur prouvera qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

Le 6 mars 1792, une demoiselle Pauline Léon, très jolie[2] chocolatière parisienne, se présenta à la barre de l’Assemblée législative, et, au nom de 300 de ses émules en patriotisme, prononça le discours suivant, que je reproduis d’après le procès-verbal officiel :

[Ici se place la reproduction de la pétition lue par Pauline Léon.]

Un député, du nom de Dehaussy-Robecourt, attaqua le fond de la pétition. Les soldats étaient assez nombreux, dit-il, pour qu’on n’ait pas besoin des services de ces dames : « Gardons-nous d’intervertir l’ordre de la nature ; elle n’a pas point destiné les femmes à donner la mort ; leurs mains délicates ne furent point faites pour manier le fer ni pour agiter des piques homicides. »

Mais le capucin Chabot, qui menait joyeuse vie depuis qu’il avait quitté la clôture de son couvent et dont on n’était plus à compter les bonnes fortunes, se montra plus galant que ce député inconnu. Il insista pour que la pétition de la belle chocolatière fut prise en considération et il demanda qu’elle fut renvoyée au comité militaire.

Intervention inutile et plutôt malheureuse. Des voix diverses s’écrièrent : « Le renvoi au comité de l’ordinaire des finances ! Le renvoi au comité de liquidation ! » et ces cris humoristiques provoquèrent des « rires prolongés ». L’Assemblée passa à l’ordre du jour.

Les temps n’étaient pas encore mûrs. Les femmes jouèrent pendant la Révolution un rôle politique considérable. Elles eurent leurs clubs spéciaux. Celui de Besançon fut fréquenté par la meilleure bourgeoisie[3]. Mais l’entrée de l’armée leur resta interdite. Celles qui voulurent quand même faire le coup de feu se déguisèrent en hommes[4], comme ces demoiselles Fernig, qui servirent d’aides de camp à Dumouriez et qui combattirent à Jemmapes.


[1] Si une partie des militantes anglaises pour le droit de vote des femmes étaient sur des positions pacifistes, la Women’s Social and Political Union (WSPU) d’Emmeline Pankhurst défendait une ligne belliciste, germanophobe et quasi raciste. Je n’ai pas trouvé trace à l’époque d’une militante féministe nommée Arnaud (Angélique Arnaud, une saint-simonienne connue, est morte en 1884).

[2] Albert Mathiez laisse ici parler son imagination…

[3] Bibliographie : Perrin, Henriette, « Le club de femmes de Besançon », Annales historiques de la Révolution française, 1917, pp. 629-653 ; 1918, pp. 37-62, 505-672 (texte d’un mémoire dirigé par Mathiez) & Boillot, Yann, L’Engagement politique des femmes à Besançon sous la Révolution française, mémoire de maîtrise sous la direction de Danièle Pingué, Université de Franche-Comté, année universitaire 2000-2001. À Paris, ce mémoire est consultable à la Bibliothèque Marguerite Durand (voir lien dans la colonne de gauche).

[4] Cette affirmation mérite d’être nuancée. Certaines femmes semblent être connues — et acceptées — comme telles, sinon dès leur engagement, au moins à partir d’un certain moment de leur présence dans l’armée. Jean-Clément Martin a recensé, dans ses propres recherches et chez d’autres auteurs (Dominique Godineau, par ex.) environ 80 femmes soldats. J’en ai retrouvé à peu près autant, ce qui mène à un total assez modeste, même si sous-estimé. Cependant, certaines de ces soldates se font connaître et féliciter des sociétés populaires, au moment de leur démobilisation.