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L’abbé Sieyès a, au moins dans l’historiographie — peut-être davantage dans celle du droit que dans celle de la Révolution — une réputation de « féministe ». Je rappelle brièvement sur quels documents s’appuie cette interprétation.

 Sieyès Couv 1

Dans son texte le plus célèbre, la brochure intitulée Qu’est-ce que le Tiers-État ? (janvier 1789), il écrit :

Il ne peut y avoir, dans aucun genre, une liberté ou un droit sans limites. Dans tous les pays, la Loi a fixé des caractères certains, sans lesquels on ne peut être ni électeur ni éligible. Ainsi, par exemple, la Loi détermine un âge au-dessous duquel on sera inhabile à représenter ses Concitoyens. Ainsi les femmes sont par-tout, bien ou mal, éloignées de ces sortes de procurations. Il est constant qu’un vagabond, un mendiant, ne peuvent être chargés de la confiance politique des Peuples. Un domestique, et tout ce qui est dans la dépendance d’un maître, un étranger non-naturalisé, seroient-ils admis à figurer parmi les Représentans de la Nation ? La liberté politique a donc ses limites comme la liberté civile. [pp. 37-38]

À ce stade, Sieyès, par la formule « bien ou mal », qu’une lecture trop rapide peut aisément manquer, se borne à réserver son jugement sur une pratique dont il ne souhaite pas, par un complet silence, paraître soutenir la légitimité.

 Sieyès Couv 2

Toujours en 1789, mais cette fois dans son Préliminaire de la Constitution françoise : reconnoissance et exposition raisonnée des droits de l’homme, c’est encore une formule très mesurée, mais un plus claire que la précédente, qui préserve l’avenir :

Tous les habitans d’un pays doivent y jouir des droits de citoyen passif : tous ont droit à la protection de leur personne, de leur propriété, de leur liberté, &c ; mais tous n’ont pas droit à prendre une part active dans la formation des pouvoirs publics : tous ne sont pas citoyens actifs. Les femmes, du moins dans l’état actuel, les enfans, les étrangers, ceux encore qui ne contribueroient en rien à soutenir l’établissement public, ne doivent point influer sur la chose publique. [pp. 36-37]

L’avenir est préservé, certes, mais le présent assumé : « Les femmes, du moins dans l’état actuel, […] ne doivent point influer sur la chose publique. » [Je souligne.]

C’est dans un troisième texte, encore de 1789, Observations sur le rapport du Comité de Constitution concernant la nouvelle organisation de la France, précisément au début de son article III, intitulé « De la composition & des fonctions des Assemblées primaires », que l’auteur prend la position la plus nettement critique :

Dans l’état présent des mœurs, des opinions & des institutions humaines, on voit des femmes appellées à porter la couronne ; &, par une contradiction bizarre, on ne permettroit nulle part, de les compter parmi les Citoyens actifs, comme si la saine politique ne devroit pas toujours tendre à accroître de plus en plus le nombre proportionnel des vrais Citoyens, ou, comme s’il étoit impossible à une femme d’être jamais d’aucune utilité à la chose publique. D’après un préjugé qui ne se permet pas même le doute à cet égard, nous sommes donc forcés de retrancher au moins la moitié de la population totale. Vingt-six millions d’ames se réduisent, par ce seul acte, à douze millions cinq cent mille. Il faut maintenant faire une nouvelle déduction, c’est celle des enfans ; elle est du tiers de la population totale ; & celle des jeunes gens au-dessous de 21 ans, que l’on peut porter au sixieme : déjà il ne reste guère que six millions d’individus. Mais est-il permis de regarder comme Citoyens les mendians, les vagabonds volontaires, ou les non domiciliés ; ceux enfin qu’une dépendance servile tient attachés, non à un travail quelconque, mais aux volontés arbitraires d’un maître [?] […]

Voilà bien des considérations pour réduire en dernière analyse les 6,000,000 d’individus qui nous restoient, au nombre seulement de 4,400,000 ; c’est le sixième de la population totale ; ce rapport est admis communément par les arithméticiens politiques les plus estimés. Le Comité a eu raison de l’adopter, en attendant les leçons de l’expérience. [pp. 19-20, 22]

Position critique, disais-je, mais non programmatique. Certes, on ferait bien de questionner tel préjugé, mais le Comité de Constitution a eu raison de s’en tenir aux outils reconnus. Une fois, encore, c’est dans une mince formule — « en attendant les leçons de l’expérience » — que se niche la perspective d’un progrès.

Sieyès le constate : la citoyenneté, ce que nous appelons aujourd’hui la démocratie, a un avantage qui est aussi un inconvénient, elle produit un effet de… démocratisation. « Nous sommes tous égaux par la protection de la Loi, & c’est la bonne politique », mais « il reste donc chez nous une classe d’hommes [plus question des femmes !], Citoyens par le droit, & qui ne le sont jamais par le fait. […] Sans doute c’est à la Constitution, c’est à de bonnes Loix à réduire de plus en plus, cette dernière classe, au moindre nombre possible. »

Quel genre de « bonnes lois » peut permettre de réduire le nombre des « citoyens passifs » ? Peut-être un « tribut volontaire & civique », mais aussi ce qui « n’est pas encore [:] une éducation nationale ». [Je souligne.]

L’argument fort de Sieyès dans ce texte est l’affirmation que la démocratie (au sens actuel) qui réduit le nombre d’individus qui contribuent à son fonctionnement s’affaiblit d’autant. Au contraire, plus elle mobilise un nombre important d’individus et plus elle se renforce.

Ce faisant, Sieyès apporte une contribution très paradoxale au débat sur la citoyenneté des femmes. Concevable dans son principe (voyez les reines), concevable mais non posée en principe, elle ne peut de toute manière être envisagée dans l’état actuel (1789), tant qu’une éducation nationale n’a pas comblé, pour elles et pour les hommes « étrangers à toute idée sociale », les lacunes de la naissance et de la culture.

Il n’est pas encore temps. Mais avec du temps et beaucoup d’éducation… Or c’est précisément l’argument que l’on opposera aux femmes, aux féministes et aux suffragistes, au long des 150 années qui suivent !

 Je mentionne par principe un point de vue divergent, sur ce texte et sur Sieyès, dont l’ « optimisme » ne me paraît fondé sur rien, celui de Jacques Guilhaumou, dans L’Avènement des porte-parole de la République (1789-1792). Essai de synthèse sur les langages de la Révolution française, 1998 (p. 108) :

 « Au-delà de la volonté délibérée des Constituants d’exclure les femmes de l’espace de la représentation politique, faut-il voir, dans l’incise “du moins dans l’état actuel”, la virtualité d’une citoyenneté active ? L’échange entre Condorcet et Sieyès en ce domaine peut permettre de répondre par l’affirmative. À l’égal de Condorcet qu’il côtoie quotidiennement au sein de l’Assemblée nationale et de la Société de 1789, Sieyès pense que “l’égalité est entière entre les femmes et le reste des hommes” (Condorcet). Les femmes devraient donc pouvoir devenir citoyennes actives, exercer un jugement civique, s’ajoutant à leur utilité civique en tant que citoyennes passives Seuls les préjugés dominants sur la nature féminine et le manque d’instruction des femmes en général empêchent cette égalité proclamée dans les principes[1] de devenir effective. »

Le même Guilhaumou a publié en 1996 un texte manuscrit de Sieyès intitulé « Sur l’amour du vrai », datant probablement, d’après lui, de l’été 1790, c’est-à-dire postérieur aux extraits reproduits ci-dessus[2].

 Je redonne la parole à Jacques Guilhaumou, ici plus réservé :

« Sieyès argumente alors, dans le texte ci-après, sur les raisons pour lesquelles les femmes doivent être exclues de telles discussions savantes, tenues en particulier au sein de la Société de 1789 [le club] qui ne comprend, nous le savons, aucune femme. Sieyès reprend la discussion sur un “motif d’utilité”, “l’influence des femmes sur les hommes”, selon les propres termes de Condorcet. À la lecture de ce texte, il apparaît qu’il juge cette influence particulièrement néfaste dans la quête de la vérité. » [pp. 108-109]

Sur l’amour du vrai (par Sieyès)

 Les femmes n’ont pas en général le sens du vrai. C’est par la finesse, par la dissimulation qu’elles mènent les hommes. Elles étudient les causes et les effets sur l’homme, et ne sortent pas de cette ligne. Elles ne sortent pas des liens sociaux les plus privés. Tout ce qu’elles saisissent dans cette sphère, c’est pour en grossir leur tourbillon. L’amour du vrai n’est pour elles qu’une métaphysique idéale. […]

Les femmes croient un peu trop qu’on est toujours en action sérieuse, et que rien n’est indifférent dans les mouvements de l’homme. La puérilité, l’indifférence, le besoin même de déraisonner, et de jouer avec elles produisent des propos, des réponses, un bavardage que les femmes attachent aussitôt à la chaîne de vos attentions, de votre conduite, etc. Et elle se trompent, car tout cela était momentané et tout à fait extérieur. Elles s’égarent par trop d’observation et d’adresse.

De manière inattendue, Sieyès retourne donc, mais contre les femmes, le cliché de leur futilité, de leur puérilité, de leur étourderie. Elles ne sont nullement « légères », mais trop sérieuses au contraire, elles qui ne veulent pas comprendre qu’on entend simplement « jouer avec elles »…

En un mot, comment prendre au sérieux, et accueillir en politique, des êtres assez horripilants pour vous apprécier en fonction de ce vous dites et de ce que vous faites ?

Ici, Sieyès fait montre, dans un texte inédit et dont nous ignorons s‘il était destiné à la publication, d’une ambivalence à l’égard des femmes assez répandue chez les hommes les plus « progressistes » de son époque (je pense à Robespierre). Il offre un mélange de remise en cause théorique de certains préjugés machistes et de certains de leurs effets, et dans le même temps la persistance de traits de caractère misogynes archaïques.

D’autres hommes, d’autres députés révolutionnaires, peut-être tout aussi ambivalents dans leur privé, ont pris position publiquement et sans ambiguïté pour la citoyenneté et le droit de vote des femmes (plusieurs exemples sont donnés sur ce blog), ce qui doit amener à relativiser le « féminisme » ou le « progressisme » d’un Sieyès.

Bibliographie.

Outre les travaux de Jacques Guilhaumou, déjà cités, on peut consulter (en bibliothèque) le gros livre de Paul Bastid : Sieyès et sa pensée, 1939.


[1] Pour Sieyès au moins, ça n’est précisément pas le cas, comme je l’ai souligné. [C. G.]

[2] Guilhaumou, Jacques, « Sieyès, les femmes et la vérité un document inédit », Annales historiques de la Révolution française, n° 306, 1996. pp. 693-698. Sur Persée.