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La bibliothèque nationale de Tolbiac a été conçue par un architecte réellement doué, pour les maquettes.

Hélas ! pas pour la vie réelle, matérielle, un peu décevante parfois, où il faut absolument parvenir à mettre un pied devant l’autre pour avancer.

Lui pense (assez bien, d’ailleurs) grands espaces, pénétration de la lumière, etc. Il y pense tellement, à la lumière comme élément d’architecture, qu’il ignore sa nocivité pour la peau humaine et les reliures des livres, et qu’il « oublie » de prévoir un système de stores pour les immenses baies vitrées qui donnent sur les salles de lecture. Personne n’a jugé utile depuis de réparer cette bévue.

Je parlais de mettre un pied devant l’autre. Ne croyez pas, vous qui n’avez jamais abordé le parvis de la très grande bibliothèque, que ce soit chose évidente par temps de pluie, pour ne rien dire du gel et de la neige. L’espèce de parquet qui constitue le sol se transforme, à la première averse, en patinoire géante. Il a fallu — après combien de fractures ? la BN ne communique pas — bricoler de (certainement coûteux) aménagements en déposant les planches, en les rainurant et en y incluant des bandes supposées antidérapantes, dont un bon tiers sont déjà ressorti de leurs rainures. Il faut donc, par temps de pluie, et pour peu que l’on n’ait plus vingt ans et que l’on ne soit pas équipé(e) de chaussures de montagne, avancer lentement, avec d’infinies précautions, ce qui ne met pas pour autant à l’abri des glissades.

Jusqu’ici les deux entrées disponibles étaient constituées chacune par un système de deux tapis roulant inclinés, des «travelators» (pas des escaliers mécaniques), un pour la descente, un pour la montée. Le premier s’est rapidement avéré plus adapté au bobsleigh qu’à la marche à pied. On a donc immobilisé et recouvert le tapis d’un épais caoutchouc, ce qui ne suffit pas à rendre la descente agréable, la pente étant assez forte. Quand il n’est pas en panne comme tout équipement extérieur qui se respecte, le tapis « montant » fonctionne encore.

Je soupçonne que c’est davantage dans un souci de visibilité que d’amélioration des conditions d’accès que la direction de la BN a décidé de réaliser une nouvelle entrée, monumentale cette fois, à l’échelle de l’ensemble architectural. Après de longs mois de travaux, la chose est désormais en service en décembre 2013.

Il s’agit d’un très large escalier, aux marches extraordinairement étroites, et ajourées. Une sorte d’échelle de meunier en dentelle, dont la largeur de l’ensemble fait encore ressortir l’étroitesse des marches. J’ignore quel est l’effet recherché ; je peux vous dire quel est l’effet obtenu : une sensation de vertige, auquel pourtant je ne suis pas particulièrement sensible (on est contraint de regarder ses pieds, qui flottent dans le vide, pour ne pas rater la marche suivante). Ajoutez que l’étroitesse combinée à l’ajourement font de chaque marche un très efficace « piège à talons », et vous pouvez distinguer les catégories probablement détestées et en tout cas fermement écartées par l’architecte : les femmes en talons, les drag queens, et les êtres humains en général. Ici j’exagère, par omission ; en effet je doute qu’un chien, et peut-être même un chat, s’aventure de bon cœur dans cet absurde hachoir. Mais suis-je bête ! l’idée me vient au fil du clavier… oui, ça crève les yeux : c’est un escalier à oiseaux ! Je suggère donc de le condamner immédiatement « à vie », en y installant nichoirs et mangeoires, qui permettront à la BN d’être au moins accueillante pour une espèce vivante.

Il serait injuste de ne pas mentionner l’existence d’un (très petit) ascenseur, d’humeur déjà passablement lunatique, et qui nous réserve sans doute de belles et longues pannes à venir.

Que dire ? Sinon qu’une telle persistance dans la gabegie, l’incurie et la connerie bureaucratique finit par susciter une forme d’étonnement qui confine au respect.

Telle ou telle des personnes qui me font l’amitié de me lire s’étonneront peut-être de voir ce billet d’humeur, dont je ne doute pas qu’elles partageraient la noirceur si on les obligeait à emprunter ledit escalier, figurer dans la rubrique de ce blog intitulée « Conditions matérielles de la recherche ». C’est que, en bon (et vieux) matérialiste, je sais que pour travailler dans de bonnes conditions au milieu des livres, il importe de les atteindre vivant(e), et sans étape — toujours longue et pénible — par le service des urgences le plus proche.

P.-S. Un ami lecteur me fait remarquer — et ça n’est pas pour s’en réjouir — que la conception du nouvel escalier offre de surcroît un poste d’observation idéal aux mateurs et une contrariété supplémentaire aux femmes en jupes.

Nota bene. Lire également sur ce blog «Le sens de la marche».