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M. Philippe Froesch s’est fait une spécialité de « reconstituer » le visage de personnages historiques à partir notamment de « masques mortuaires ». Les guillemets s’imposent, tant ce genre d’objets est sujet à manipulations et copies de copies, pour cause de commerce.

 M. Froesch n’ignore pas la critique qui peut être faite à sa méthode, comme le note sportivement Le Parisien[1] :

« Le fait que l’on parte d’une copie peut faire perdre quelques détails. Mais on utilise un système d’équations mises au point par le FBI. À partir du volume des “cornets” sur les paupières, il est possible d’obtenir la position exacte des yeux et à partir de là reconstruire le visage », explique ce designer-enquêteur de l’Histoire.

Je suppose que la référence au FBI est destinée à convaincre les personnes ayant passé les cinquante dernières années sur la planète Mars (pour les messieurs) ou Vénus (pour les dames) de l’absolue fiabilité scientifique de la méthode…

Après Henri IV, et avant Beethoven, notre psycho-morphologiste s’est «attaqué» (c’est l’expression du Parisien) à Maximilien Robespierre.

 Or tenez-vous bien, non seulement Robespierre est mort « fatigué » (je jure que je n’invente rien), mais en plus il avait été atteint de la variole (on dira « petite vérole », ce qui vous a un arrière-goût libertin du meilleur effet, quoique parfaitement hors de propos concernant Robespierre).

 Bouleversant !

 Maximilien était-il sourd ? Dissimulait-il un onanisme compulsif ? — ceci expliquant cela. Croyait-il être faire de la musique ? C’est ce que nous saurons peut-être le 20 décembre prochain*, puisque M. Froesch annonce une nouvelle révélation à cette date.

 Ce que nous savons déjà, c’est que nous avions bien raison de ne pas trouver complètement rassurante la vision du monde de Maximilien. M. Froesch nous le confirme, dans un bel élan d’émotion contenue (pour être scientifique, on n’en est pas moins homme) :

Lorsque j’ai ouvert les yeux de Robespierre, son regard était glaçant, inquiétant. Pas de doutes cet homme faisait peur.

Le fait que le « nouveau » visage de Robespierre ne corresponde à aucun des innombrables portraits et témoignages[2], y compris de ses ennemis les plus farouches, dont nous disposons, sera retenu comme le signe d’un complot visant à sauvegarder ce(lui) que Le Parisien qualifie sans rire de « mythe républicain ».

 Pauvre « mythe » que pas une rue, pas une placette, pas une impasse, ne vient perpétuer dans Paris…

Attention ! Sur cette photo, Robespierre est censé être personnage de gauche.

Attention ! Sur cette photo, Robespierre est censé être le personnage de gauche.

 Mais il s’agit bien entendu de sensationnalisme, de marketing, et de « buzz ». Le moins que l’on puisse faire est donc de procéder à des « révélations », lesquelles sont censées s’opposer aux dissimulations perpétrées pour d’inavouables raisons idéologiques.

 La méthode de M. Froesch s’apparente par là à celle d’un autre grand « révélateur », je veux dire M. Michel Onfray, redécouvreur-thuriféraire de Charlotte Corday.

 Outre d’accroître encore la confusion dans l’esprit du plus grand public, le principal inconvénient de ces niaiseries est le risque de susciter en retour des réflexes de crispation « robespierriste » chez des historiens et historiennes exaspéré(e)s de voir les médias se faire l’écho de pareilles billevesées quand des études scientifiques, y compris sur Robespierre, sont passées sous silence.

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* La «révélation» promise a été publiée dans The Lancet et dans le supplément sciences du Figaro le 20 décembre 2013 : Robespierre «souffrait sans doute d’une sarcoïdose, une maladie auto-immune développée quatre ou cinq ans avant sa décapitation. […] C’est sans doute le plus ancien cas connu d’une sarcoïdose dans l’histoire» déclare Philippe Charlier «anthropologue et médecin légiste de la faculté de médecine de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines» (c’est moi qui souligne).

Bref, Robespierre était «en très mauvais état de santé». Pseudo-nouvelle qui n’apprend rien à personne. Sa tête, fausse ou vraie, valait-elle ce tapage médiatique ? Sans doute pas.


[1] Le Parisien, 13 décembre 2013.

[2] Ainsi que le fait judicieusement remarquer Guillaume Mazeau.