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Je reproduis un article, dont le titre figurant ci-dessus dit assez l’intention ironique. Il est tiré d’une publication royaliste, La Feuille du jour (n° XXX, du jeudi 30 décembre 1790, pp. 235-237). Son rédacteur-directeur, Parisot (parfois orthographié Parisau) est un écrivain monarchiste qui a fait faillite comme directeur de théâtre et connu quelques succès comme auteur de pièces. La publication de sa Feuille sera violemment et définitivement interrompue par l’insurrection du 10 août 1792. Lui-même sera arrêté, et exécuté deux ans  plus tard.

De la misogynie, qui s’exprimera avec une grande violence au moment de l’interdiction des clubs de femmes, Parisot offre le versant galant. Plus précisément, il présente la galanterie comme un préservatif contre la tentation des femmes de politiquer. Il ne s’agit pas, au moins n’est-ce pas dit, de renvoyer les femmes aux soins des marmots et du ménage. D’ailleurs, il s’agit ici de femmes de qualité, qui en emploient d’autres à ces basses besognes. Mais si ces dames se veulent femmes d’état [sic], c’est évidemment parce que les hommes les délaissent. Leur intérêt, surjoué, pour la chose publique est une marque de dépit : « On ne leur auroit pas reproché de semblables torts dans un siècle de galanterie. »

Affectant de reconnaître, au nom des hommes, une part de responsabilité dans le dérèglement des rapports sociaux de genres, Parisot brode sur l’ancien stéréotype idéologique qui veut que ce soient les hommes qui fassent venir, par leurs attentions — galantes et érotiques, c’est-à-dire platoniques ou non — l’esprit aux filles. Esprit qu’il leur revient de droit (aux hommes) de contrôler puisqu’ils en sont à l’origine. Toute préciosité d’expression abandonnée, c’est le même raisonnement qui mènera plus tard à qualifier les militantes féministes de « mal baisées ».

J’ai essayé, à la suite du texte, de proposer quelques références pour imaginer ce que pouvaient évoquer aux lecteurs et lectrices d’époque les prénoms choisis par Parisot pour incarner ses « types » de dames démocrates : Céphise, Elmire, Zulmé. Ce jeu d’associations d’idées littéraires n’a évidement pas la prétention d’être une reconstitution scientifique.

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Des Dames qui se croient démocrates

Je me demandois ce qui pouvoit porter à la démocratie quelques dames de ma connoissance, et je me suis répondu : « Céphise est encore très-jolie ; la grace ne vieillit point ; celle de Céphise a tout son charme ; mais son esprit l’avertit que l’instant de quitter la jeunesse est arrivé. Ce cruel passage du printemps à l’automne est l’époque la plus difficile dans la vie d’une coquette. Hommages à vingt ans, estime à trente, considération à quarante, dévotion pour la vieillesse, ce seroit pour une femme une progression bien douce, et qui ressembleroit assez au bonheur. Mais, cette justice distributive pourroit être un don, et n’est jamais un choix. Les femmes obligées de renoncer à la gloire ont doublé leur amour-propre, disoit ingénieusement une d’elle ; mais j’ajoute que l’esprit l’accroît encore.

Céphise aime-t-elle ?… Non. Est-elle aimée ? Non. Occupe-t-elle ?… un peu. Veut-elle toujours occuper ? Sans cesse. Etoit-elle bien traitée à la cour ? Non. L’homme qui jouit du plus grand crédit sur elle est-il du côté gauche ? Oui, voilà Céphise démocrate de position.

Le supplice le plus cruel pour les femmes et les ambitieux, c’est l’oubli. L’oubli leur paroît être une mort anticipée. « J’aime mieux, s’est dit Céphise, rappeler mon nom par de légers torts, que de l’ensevelir dans une sagesse obscure. »

Ce siècle est celui des systêmes.

Plus on y réfléchit, plus on reconnoît que l’esprit de faction est une brillante retraite pour une coquette réformée. Quelle ressource intarissable d’occupation et d’intérêt ! Être femme et mener les affaires ! c’est un lien qui rapproche encore une fois des hommes ; ils échappoient sous un rapport, on les retient sous un autre ; et d’ailleurs que sait-on ? ce pays-ci peut parvenir au point de félicité de n’être déchiré que par deux partis. Quel poids ! quel éclat acquereroit alors celui de l’opposition ! Il n’y a guères moins à risquer, que de jouer le rôle de la duchesse de Devonshire en Angleterre, de la duchesse de Longueville, dans le siècle dernier.

Mais Elmire est aussi démocrate ? oui sans doute, par des raisons différentes. Élégante sans beauté, grande dame sans naissance, à la mode, sans esprit, on lui reprochoit continuellement de briller par tout ce qui n’étoit pas d’elle. Le moderne systême a dû la séduire : graces à lui, tout est égal ; on n’ira plus scruter, avec une impertinente curiosité, d’où l’on vient ; les succès de tout genre dans la société seront nuls ; il faudra tout simplement être une femme et cela… plusieurs personnes attesteront qu’on ne peut le lui disputer.

Zulmé, démocrate aussi célèbre, pouvoit être fière de ses ayeux ; soit par elle-même, soit par son nom de femme, tout devoit l’élever assez haut, pour faire craindre que dans toutes ces disputes d’opinion, sa vanité ne choquât les principes du moment. Mais, un jour, l’insuffisance d’esprit et de caractère lui fit changer de systême sans s’en douter. Après avoir été coquette de désœuvrement avec les chefs des Jacobins, on lui persuada qu’elle avoit adopté leurs idées ; elle en convint, par douceur, ou par insouciance, et s’y livra sans remords et sans zèle.

Finissons pourtant par avouer que les femmes sont excusables. On ne leur auroit pas reproché de semblables torts dans un siècle de galanterie. Celles qui se font femmes d’état sont négligées, ou prêtes à l’être.

Au lieu d’en dire du mal, cherchons à leur plaire, et soyons assurés qu’alors elles mettront plus de prix à nos soins, que d’ardeur au travail de la constitution.

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Céphise

 L’Académie royale de musique représente pour la première fois à Versailles « le Jeudy 18 novembre 1751, à l’occasion de la naissance de Monseigneur le duc de Bourgogne, [une] pastorale héroïque » de Jean-Philippe Rameau, composée sur un livret de Jean-François Marmontel, et intitulée : Acanthe et Céphise ou la sympatie [sic]. La pièce comporte un prologue et quatre actes.

Un génie malfaisant tente de séparer Acanthe et la jeune Céphise, dont il dit, résumant d’une formule le machisme fanatique : « Plus elle a d’appas, / Plus elle est coupable » (acte 3, scène 2). Le chœur final est une proclamation monarchiste, qu’il ne déplaît sans doute pas à Parisot d’évoquer : « Vive la race de nos Rois/ C’est la source de notre gloire/ Puissent leurs règnes & leurs loix/ Durer autant que leur mémoire ».

Je trouve une autre Céphise, « jeune veuve, donnant dans la littérature », dans une comédie en un acte et en prose intitulée : Céphise, ou l’erreur de l’esprit, par M. Mars… des V… (pseudonyme de Nicolas Dalayrac ; Neuchâtel, 1788). Ses derniers mots clôturent la pièce : « Mon pere, Mon cher Solange [l’homme qu’elle va épouser], puisse ceci vous prouver qu’il ne faut point désespérer de l’empire de la raison sur mon sexe, & qu’on doit toujours en appeler à son cœur, des erreurs de son esprit. »

 Elmire

 Elmire est, me semble-t-il, mieux connue, puisqu’elle est un personnage du Tartuffe de Molière. Honnête mais non prude, Elmire est une femme cultivée, dont le Grand Larousse du XIXe siècle écrira bientôt : « Elle n’a point de ces indignations au premier mot, de ces effarouchements au premier geste, qui donnent parfois à la plus honnête femme les apparences et les allures d’un tartufe en jupon. Elle sait discerner le mal, certaine de n’y point tomber. » On conçoit qu’elle puisse agacer un misogyne et susciter chez lui l’envie de rabaisser.

 Zulmé

 Les Zulmé ne sont pas rares dans la littérature. Agenor & Zulmé, paraît en 1768, à Nancy, chez Hyacinte, imprimeur-libraire, et à Paris, chez Merlin, rue de la Harpe. C’est un roman d’amour pastoral auquel le Mercure de France trouve beaucoup d’invraisemblances.

Pierre Louis Guinguené, qui collaborera à la Feuille villageoise pendant la Révolution, publie en 1779 La Confession de Zulmé, pièce légère, à peine pollissone.

Enfin, Jacques-Antoine-Hippolyte, comte de Guibert, rédige vers 1786 Zulmé, pièce traduite du grec*, qui est un portrait — un panégyrique — de la fille de Necker, futur ministre de Louis XVI. Elle-même est une jeune fille précoce et fort brillante, élevée dans la fréquentation des intelligences de son temps (Buffon, Grimm, etc.), future Mme de Staël.

Guibert est mort en 1790 et Mme de Staël a rédigé son éloge. Ni ce dernier texte ni Zulmé n’ont été publiés à l’époque, mais il n’est pas improbable que le portrait par Guibert de Germaine de Staël, rebaptisée par lui Zulmé, ait circulé dans les milieux littéraires et mondains que fréquentait l’auteur de théâtre Parisot, bientôt directeur de La Feuille du jour.

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* On peut consulter le texte intégral et les commentaires de son éditeur dans : Isbell, John, « Comte de Guibert : Zulmé, morceau traduit du grec », Cahiers Staëliens, n° 47, 1995-1996, pp. 5-15.