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Dans la cacophonie suscitée par la question de l’existence — ou de l’inexistence — d’une théorie du genre, je relève quelques déclarations et prises de position qui m’amènent à conclure et contre le Vatican et contre les dénégateurs et dénégatrices.

Karen Offen a judicieusement rappelé qu’elle avait, dans un article de 2006, identifié des sources françaises au genre, sinon comme théorie, au moins comme concept opératoire[1]. Elle fait notamment allusion à une brochure de 1789 intitulée Requête des dames à l’Assemblée nationale, dans laquelle on peut lire le passage suivant :

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On peut cliquer sur les illustrations pour les AGRANDIR.

 On note que le genre est bien dissocié du sexe biologique.

On notera encore que ladite brochure n’est jamais publiée que 55 ans avant que Marx ne travaille aux fameux « manuscrits de 1844 ». Quel rapport ? penserez-vous. La réponse est donnée — assez étrangement — à la fois par une historienne féministe, Joan W. Scott, et par un politicien français, M. Jean-François Copé.

 Accordant un entretien à la revue Vacarme[2], J. W. Scott réaffirme fermement l’inexistence d’une « théorie du genre ». Saluons au passage le courage de l’universitaire : c’est en effet son gagne-pain, dont elle réfute l’existence. Attardons-nous sur son argumentation :

 Quoi qu’en disent les catholiques qui, en France, ont lancé la controverse, il n’y a pas de “théorie du genre” — la “théorie du genre” est une invention qui a remplacé le communisme dans la rhétorique du Vatican. Il y a des études de genre, c’est-à-dire des questions.

L’on sait que les papes successifs ont, depuis 1891 et l’encyclique Rerum novarum (combattant la « théorie socialiste »), pris partie dans la lutte des classes, en en réfutant le principe même.

On doit à Pie XI le plus beau fleuron de la rhétorique qu’évoque J. W. Scott : l’encyclique Divini redemptori, publié en mars 1937, en pleine Révolution espagnole, contre le « communisme athée ». Les deux alinéas que je reproduis s’en prennent au « Matérialisme évolutionniste de Marx[3] ».

La doctrine, que le communisme cache sous des apparences parfois si séduisantes, a aujourd’hui pour fondement les principes du matérialisme dialectique et historique déjà prônés par Marx ; les théoriciens du bolchevisme prétendent en détenir l’unique interprétation authentique. Cette doctrine enseigne qu’il n’existe qu’une seule réalité, la matière, avec ses forces aveugles ; la plante, l’animal, l’homme sont le résultat de son évolution. De même, la société humaine n’est pas autre chose qu’une apparence ou une forme de la matière qui évolue suivant ses lois ; par une nécessité inéluctable elle tend, à travers un perpétuel conflit de forces, vers la synthèse finale : une société sans classe.

Dans une telle doctrine, c’est évident, il n’y a plus de place pour l’idée de Dieu. Il n’existe pas de différence entre l’esprit et la matière, ni entre l’âme et le corps : il n’y a pas de survivance de l’âme après la mort, et par conséquent nulle espérance d’une autre vie. Insistant sur l’aspect dialectique de leur matérialisme, les communistes prétendent que le conflit, qui porte le monde vers la synthèse finale, peut être précipité grâce aux efforts humains. C’est pourquoi ils s’efforcent de rendre plus aigus les antagonismes qui surgissent entre les diverses classes de la société ; la lutte des classes, avec ses haines et ses destructions, prend l’allure d’une croisade pour le progrès de l’humanité.

Ainsi donc, si nous suivons Mme Scott, le Vatican invente la « théorie du genre » comme nouvel épouvantail, remplaçant avantageusement celui du « Marxisme athée ». Comme il importe de ne pas tomber dans les panneaux, même lorsqu’ils sont tendus par des anges, nous nous devrions de démentir immédiatement l’existence d’une « théorie du genre ». Outre l’aspect incohérent et infantile de cette réaction, que j’ai déjà abordé ici dans un article précédent, le parallèle proposé par Scott pose un autre problème. Si je pousse ledit parallèle dans ses ultimes conséquences, ne faut-il pas conclure que la « théorie marxiste », indiscutable ensemble de concepts (lesquels ne le sont pas tous), est elle-même une de ces inventions vaticanes, baudruches à dégonfler par de vigoureux démentis ?

Une « théorie marxiste » ? Il n’a jamais existé de théorie marxiste… Tout au plus des concepts, des questions, des trucs mnémotechniques, autant dire des pense-bêtes…

Et voilà quelques centaines de milliers de tracts et brochures, de journaux, de livres, de thèses, de cours et programmes scolaires, de lois et décrets, de jugements — certain(e)s détestables — renvoyé(e)s au néant. Pour la plus grande satisfaction de qui ? à votre avis… Du Vatican, dirais-je.

Or voici que l’excellent M. Copé nous apporte aimablement sur un plateau le lien entre hier et aujourd’hui, le genre et Marx. Revenant sur sa critique d’un livre pour la jeunesse (dont il aura au moins fait grimper les ventes) intitulé Tous à poil ![4], le nonce François explique doctement :

C’est le résultat d’une production idéologique parfaitement connotée. Marx est mort mais comme vous le voyez il a fait des émules.

La citation reproduite conclut une analyse de texte dans laquelle M. Copé remarque que tous les personnages dont les auteurs proposent la dénudation incarnent l’autorité. Signalons au passage à M. Copé (c’est une figure de rhétorique) qu’en qualifiant de « marxiste » cette démarche typiquement antiautoritaire, il se situe dans les pas de Daniel Guérin et Maximilien Rubel, soit dans une conception minoritaire — et libertaire — du marxisme.

L’essentiel n’est pas là, à mes yeux, mais dans la paradoxale convergence entre ces propos et ceux de Mme Scott, les deux intervenants antagonistes s’accordant pour considérer que le genre est une espèce de substitut du matérialisme historique et de la lutte des classes.

À quoi sert une théorie ?

Je rends grâce à M. Copé (autre figure de rhétorique) sur un point : il met sans le vouloir l’accent sur une confusion qui pourrait bien avoir joué un grand rôle dans les dénégations unanimes concernant la « théorie du genre ». Il parle d’une production « idéologique ».

Les dénégateurs et dénégatrices offusquées de la théorie du genre ne confondraient-ils-elles pas théorie et idéologie ? Les propos de Mme Scott semblent bien aller dans ce sens. « Il n’y a pas de théorie, dit-elle en substance, il y a des questions ». Comme si une théorie n’était pas un outil permettant d’organiser des questions ! Alors qu’une idéologie, c’est en quoi je l’oppose à la théorie, est un ensemble de concepts figés qui se construit et subsiste contre tout questionnement critique.

S’il existait, assez forte pour être revendiquée par celles et ceux qui s’en servent tous les jours, une « théorie du genre »… Si celles et ceux qui l’emploient se moquaient une fois pour toutes de l’imprimatur ou des anathèmes du Vatican… Si le genre n’était pas qu’un mot, il serait plus difficile de l’effacer tout bonnement comme ça a été le cas dans un sauve-qui-peut général ces dernières semaines, ainsi que Lucie Delaporte en fait le récit sur Mediapart.fr[5].

La parution d’un livre de Hugues Demoulin, intitulé Déjouer le genre – Pratiques éducatives au collège et au lycée, prévu pour servir d’outil de formation pour les enseignants est retardée par le Centre national de ressources pédagogiques, lequel dépend du ministère de l’Éducation nationale.

Un rapport, commandé par Mme Vallaud-Belkacem, initialement intitulé Luttez contre les stéréotypes de genre a perdu un mot de son titre et s’est trouvé présenté à la mi-janvier 2014 sous le titre : Luttez contre les stéréotypes garçons-filles.

On est bien ici devant un problème théorique, disons réellement théorique. Ça n’est pas un mot qui a disparu, lequel serait avantageusement remplacé par deux autres (on y gagne !), c’est même le contraire. À la place du concept de genre, on utilise deux termes qui renvoient immédiatement aux stéréotypes que le genre sert à déconstruire !

Autrement dit, si vraiment il n’existe rien aujourd’hui qui ressemble à une « théorie du genre » — et après tout, pourquoi ne pas croire un instant ses praticien(ne)s naturel(le)s ? — cela ne peut être considéré que comme une lacune à combler.

Soit ! La « théorie du genre » n’existe pas (encore).

Donc : au travail !

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Ajout (3 mars 2014). On me signale un article qui recense des positions voisines de celle exprimée dans le texte ci-dessus. Didier Eribon, notamment, a «décidé de donner pour titre à son séminaire, qui se tient à l’École doctorale de l’Université d’Amiens à partir de mars : “Faire la théorie du genre”.»


[1] Offen, Karen, « Le gender est-il une invention américaine ? », Clio. Femmes, Genre, Histoire, n° 24, 2006.

[2] « History trouble », entretien avec Joan W. Scott dans Vacarme n° 66, hiver 2014.

[3] Tous les extraits des encycliques sont tirés du site Internet du Vatican.

[4] On trouvera une liste de livres pour la jeunesse traitant du genre en annexe de mon billet « À poil l’haineux ! ».

[5] « Circulaires, manuels, livres: les ministères censurent le mot “genre” », 
article publié le jeudi 6 février 2014.