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J’avais, dans un billet intitulé « L’ “Ordre des Amazonnes” au XVIIIe siècle », signalé l’intérêt d’un document publié en fac-similé par Janet Burke & Margaret Jacob en annexe de leur ouvrage Les Premières Franc-maçonnes au siècle des Lumières. Ce document est, comme l’ouvrage ne l’indique pas, conservé dans le fond Georg Kloss de la bibliothèque du Cultureel Maçonniek Centrum Prins Frederick, à La Haye.

Travaillant il y a deux mois à la Bibliothèque municipale de Lyon Part-Dieu, aux riches collections, j’ai consulté un manuscrit appartenant à la Bibliothèque jésuite des Fontaines, laquelle comporte 500 000 documents, consultables à Lyon depuis 1999.

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Ce manuscrit concerne la maçonnerie d’adoption, c’est-à-dire admettant les femmes. Il inclut, à partir de la page 137, un texte intitulé « 7e grade. L’Amazonnerie anglaise ou l’ordre des Amazonnes » qui est, on l’aura compris, une version du même texte conservé à La Haye.

 Par commodité, je désignerai dans la suite les deux manuscrits par la ville où ils sont conservés.

On note, dès la première phrase du texte, tout empreinte de l’esprit guerrier qui le caractérise, d’infimes différences, entre la version lyonnaise et celle de La Haye. Par ailleurs, nous verrons que des passages entiers manquent d’un exemplaire à l’autre, le texte conservé à Lyon étant le plus complet (ou le plus long, si l’on préfère).

Sans vouloir trop m’avancer sur un terrain qui ne m’est pas assez familier, il me semble que l’orthographe de la version lyonnaise la situe chronologiquement avant celle de La Haye.

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On peut AGRANDIR l’image en cliquant dessus.

Revenons à la première phrase.

a) Version de La Haye : « Les dames arrêtent, avec deux rubans rouges, les deux côtés de leurs robes pour les soutenir à la hauteur de leurs poches, ce qui signifie qu’elles sont prêtes à marcher au combat. »

b) Version de Lyon : « Les Dames arrêtent avec des rubans rouges les deux cotés de leur robbe pour la soutenir à la hauteur des poches, pour signifier qu’elles sont prêtes à marcher au combat.

La seconde phrase (à la suite dans La Haye, en deuxième alinéa dans Lyon) présente également des différences :

 « Elles se découvrent une partie de la mamelle gauche et se voilent absolument la droite d’un nœud de ruban rouge et blanc. » (La Haye)

 « Elles se découvrent une partie du sein gauche et se couvrent le droit d’un nœud de ruban rouge et blanc. » (Lyon)

 Certaines indications sont absentes de La Haye, ou ajoutées par Lyon. Ainsi de la couleur — « écarlatte » — de la plaque de drap que les hommes présents ajoutent sur le côté gauche de leur habit.

 Certaines phrases sont absolument identiques. Par exemple celle-ci, au début du passage concernant la « Préparation et Réception des Aggrégés » (orth. Lyon) : « La Courageuse introductrice s’enferme dans une chambre avec la dame qui doit être reçue ; elle lui passe l’habit d’un homme sans lui faire quitter ses jupons, parceque les Gorgonnes combattaient ainsi, et non pas les amazonnes comme on l’a cru jusqu’à présent. »

 L’introductrice fait ensuite « quitter son argent et ses bijoux » à l’impétrante, et lui « met l’œil gorgonien, qui est une grande mouche au milieu du front, parceque les Gorgonnes portaient au combat une plaque de fer à jour devant les yeux, et cela faisait croire qu’elles n’avaient qu’un œil. Ensuite elle ajoute à sa coëffure des formes de serpens, parceque Méduse était Gorgonne » (orth. Lyon).

 On voit que l’agrégation des franc-maçonnes mobilise un répertoire mythologique très guerrier (*).

 L’exemplaire de La Haye place, après le serment prononcé par l’impétrante de ne rien révéler de ce qu’elle voit et entend, un discours dans la bouche du Patriarche orateur, qui est absent de la version lyonnaise[1]. C’est la première différence importante entre les deux versions, et la seule fois, sauf erreur de ma part, qu’à Lyon manque un passage existant à La Haye.

 La copie de textes à vocation ésotérique, plus encore que tout autre, expose évidemment à des divergences d’interprétation, qu’une lecture attentive pourrait cependant prévenir. Le texte parle d’un « passe-partout », un mot de passe, composé de quatre syllabes (les deux versions sont d’accord) : Bra-co-ma-pré.

 Chacune de ces syllabes « est la première du nom traduit en langue asiatique de chacun des quatre lords anglais qui découvrirent l’ordre qui vous est aujourd’hui conféré, dans les ruines de la ville Herculane, ou Herculaneum[2]. »

 Suivons la version de Lyon, seule cohérente nous l’allons voir : « La 1re [syllabe] signifie Braïn. La 2e Cointer. La 3e Madine. La 4e Prétemmev[3]. » Nous retrouvons bien Bra-co-ma-pré.

La version de La Haye donne : 1°. Brin, ce qui ne saurait correspondre à Bra ; 2°. Evinter, ce qui ne correspond pas à co ; 3°. Madine (cohérent avec ma) ; 4°. Prentenmev (cohérent avec pre).

 Le manuscrit lyonnais indique ensuite un exercice — on marche dans la salle en faisant les signes de reconnaissance maçonniques que l’on vient d’apprendre — qui est absent de La Haye.

 La partie suivante, la plus longue du texte, un jeu de questions et de réponses, est intitulée « Instruction » à La Haye, et « Catéchisme » à Lyon. J’en ai reproduit un passage (d’après La Haye) dans mon billet précédent sur l’ « Ordre des Amazonnes ».

 La version de La Haye s’arrête, assez logiquement, à la clôture de la séance. Mais le manuscrit lyonnais se prolonge par une partie intitulée « Exercice de table » (pp. 186-188), à la suite de laquelle est portée la mention : « Fin du grade ».

 Je laisse à plus compétent(e) que moi le soin de se livrer à une comparaison plus détaillée des deux versions de ce « grade », mais je souhaitais attirer l’attention sur cette version du texte, dont Janet Burke et Margaret Jacob ne font pas mention dans leur ouvrage.

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 (*) Ce répertoire mythologique féminin doit conduire, sinon à récuser, au moins à reconsidérer sérieusement la question/affirmation posée par Pierre Auréjac : « L’absente. Pourquoi les rituels maçonniques n’évoquent-ils aucun personnage féminin », La Chaîne d’union, [revue d’études maçonniques, philosophiques et symboliques publiée par le Grand Orient de France] n° 64, avril 2013, pp. 39-49.


[1] Voir pp. 175 et 176 des Premières franc-maçonnes au siècle des Lumières.

[2] J’ajoute les capitales aux noms de villes.

[3] J’avoue un doute sur la dernière lettre. N’est-ce pas plutôt un « r » ?