Mots-clés

, , , , ,

Je vois rarement citée la brochure (40 p.) d’Yvonne Bruhat intitulée 1789-1939 Les Femmes et la Révolution française[1]. Certes, l’auteure, professeure dans l’enseignement technique, ne prétendait pas étudier à nouveaux frais le rôle des femmes dans la Révolution. Sa brochure est une honnête compilation sur le sujet. Mais, publiée l’année du cent-cinquantième anniversaire de la Révolution, elle mérite l’attention parce qu’elle est un des rares exemples d’une tentative militante d’établir un lien directe entre les femmes révolutionnaires et les femmes « modernes » — en l’occurrence les femmes françaises de 1939 — sur un format plus important que l’article de journal.

Cette brochure mérite aussi attention parce que c’est une des rares tentatives de vulgarisation par l’écrit de l’expérience des femmes révolutionnaires dans le public populaire et militant féminin.

On notera que le lien est établi avec la Commune, via la figure de Louise Michel, et avec l’Espagne, dont les femmes révolutionnaires sont qualifiées d’ « amies », et non de camarades.

Cette vulgarisation est justifiée dans des termes qui reflètent la ligne des organisations dans l’orbite du parti communiste. Les femmes sont d’abord des mères de famille, et c’est en tant que telles qu’elles accèdent à la conscience politique, s’engageant courageusement pour assurer « la paix des berceaux ». Pas de conscience de classe féminine donc ; c’est d’ailleurs la collaboration de classe dont les femmes de la Révolution sont censées avoir donné l’exemple : « femmes du peuple et femmes de la petite bourgeoisie, ouvrières, ménagères et intellectuelles luttèrent en commun dans les mêmes organisations contre les mêmes adversaires, pour le même idéal ». Cette dernière affirmation doit davantage à la nécessité idéologique qu’elle ne correspond à la vérité historique.

Né en 1906, Yvonne Bruhat, née Maugis, a épousé Jean Bruhat (dont on trouvera le résumé de la notice biographique à propos des Enragés dans L’Humanité). Dans la très courte notice que lui consacre Claude Pennetier dans le Dictionnaire Maitron, il est dit qu’elle adhère au parti communiste en 1936 dont elle reste membre « jusqu’à la guerre », soit assez peu de temps. « De juin 1936 à juillet 1937, elle dirigea la section nantaise du Comité mondial des Femmes contre la guerre et le fascisme, s’occupant particulièrement du Bulletin et se consacrant à l’aide aux républicains espagnols réfugiés dans la région. En 1937-1938, elle devint permanente du Comité mondial en tant que secrétaire administrative. » Il semble que la brochure sur les femmes soit son seul travail publié. Ni la notice de Pennetier ni le catalogue de la BN ne recense d’autre publication sous son nom.

Il est probable que la brochure fut imprimée sur un méchant papier, comme on en utilisait dans les années trente du vingtième siècle, ce qui explique au moins en partie la médiocre lisibilité de la reproduction sur microfiche seule disponible à la BN.

Collée au dos de la première de couverture, une étiquette attire l’attention :

Ouvrage ne pouvant être communiqué qu’avec l’autorisation de M. l’Administrateur général. Liste OTTO.

La liste OTTO, sans doute du prénom d’Otto Abetz, ambassadeur Liste OTTOallemand à Paris, a été — comme son appellation ne l’indique pas — élaboré par des éditeurs français, sur sollicitation des autorités d’occupation. Elle comptait, dans sa première version, 1 060 titres (*), et s’imposait aux éditeurs, aux libraires et aux bibliothécaires (d’où l’étiquette de la BN). S’agissant d’une brochure militante éditée par le Comité mondial des femmes, et non par une maison d’édition, il est probable que son titre a été ajouté à la liste par les nazis. Je reproduis à la suite des extraits de la brochure le préambule de la liste OTTO, dont je recommande la lecture à celles et ceux qui croient naïvement que des éditeurs seraient « par nature » ou par vocation du côté de l’esprit et de la pensée critiques.

* * *

AVERTISSEMENT

Nous avons essayé d’écrire pour les femmes de 1939 un bref récit de ce que les femmes ont fait pendant la grande Révolution dont on célèbre cette année le 150e anniversaire.

La masse innombrable des femmes du peuple : petites vieilles aux visages labourés de rides, glanant dans les chaumes les épis tombés des gerbes, jeunes et jolies bouquetières vendant les fleurs sous les arbres du Palais Royal, ménagères du faubourg Saint-Antoine “bonnes et vaillantes femmes dont le grand cœur maternel avait trop souffert de la plainte des enfants mal nourris”. (Jean Jaurès), femmes des Halles si spontanément dévouées, mais aussi si farouches quand les spéculateurs portent atteinte à la sécurité de leur foyer, toutes ont joué dans la Révolution française un rôle de premier plan.

Et cependant nous les connaissons bien mal. En dehors des plus célèbres, d’une Madame Roland qui combattit les Jacobins, elles n’ont laissé que peu de traces dans les archives. Les documents sont le plus souvent muets. Contre elles ont été déversés des monceaux de calomnies et de mensonges qu’il faut déblayer pour qu’apparaisse enfin le vrai visage de la femme française pendant la Révolution. “Poissardes”, “mégères”, “tricoteuses” — c’est ainsi qu’on les a appelées. Ne soyons pas surpris. Vous vous rappelez ce que Versaillais et Versaillaises ont pu écrire sur une Louise Michel et ses compagnes de la Commune. Vous avez été indignées des injures proférées contre nos courageuses amies d’Espagne.

Nous sommes les héritières des femmes de 1789. C’est pour nous un puissant encouragement de savoir que nous ne sommes pas les premières à lutter pour la sauvegarde de nos foyers, la liberté et la paix.

Y. B.

* * *

NOUS SOMMES LES HÉRITIÈRES…

Par leur action quotidienne, les femmes patriotes s’étaient attiré les haines des partisans de l’ancien régime. Ils prirent leur revanche après la chute de Robespierre (9 thermidor-27 juillet 1794). Ils recherchèrent partout “les Jacobines” pour les fouetter et les rosser. Voici ce qu’écrit à ce sujet Albert Mathiez :

“On ne se bornait pas à massacrer les hommes, on n’épargnait ni leurs femmes ni leurs filles. Les ‘Compagnons de Jésus’[2] n’ayant pas trouvé à son domicile le marchand de tableaux Richaud, s’emparèrent de sa fille âgée de 17 ans, la conduisirent en prison et l’égorgèrent[3]. Ils brûlèrent la cervelle de la femme Roux devant sa boutique. Ils firent périr de coups les femmes Taveau, Jouve et Jacob. Ils tuèrent jusqu’à une femme de 70 ans qu’ils jetèrent dans le Rhône parce qu’elle avait raillé les costumes des Muscadins[4]. Les cadavres étaient attachés à la première voiture qui passait, traînés dans les rues et jetés au fleuve[5].”

Quels exemples nous ont laissés ces femmes courageuses de la Révolution française ?

UN EXEMPLE DE DEVOUEMENT A LEURS FOYERS ET A LEURS ENFANTS. C’est le souci de leurs enfants qui brisa leurs timidités et qui les poussa à combattre pour une société meilleure. Quand Saint-Just disait : “Le bonheur est une idée nouvelle en Europe”, c’est aux jeunes que ces mères songeaient, à leurs filles et à leurs fils qu’elles voulurent élever dans l’amour de la liberté, de l’égalité et de la grande fraternité humaine. Elles qui souvent ne savaient pas lire furent reconnaissantes à la Révolution d’avoir travaillé à l’éducation populaire.

UN EXEMPLE D’INTELLIGENCE POLITIQUE : elles comprirent que la tyrannie était une menace pour la paix des berceaux et qu’on ne pouvait défendre la sécurité du foyer sans défendre dans le même temps la liberté et l’indépendance nationale.

UN EXEMPLE DE COURAGE : rien ne les fit reculer, ni les railleries, ni les calomnies, ni les violences.

UN EXEMPLE D’UNION : femmes du peuple et femmes de la petite bourgeoisie, ouvrières, ménagères et intellectuelles luttèrent en commun dans les mêmes organisations contre les mêmes adversaires, pour le même idéal.

Françaises et Républicaines de 1939 ! Jurons comme nos aïeules de 1791 d’élever nos enfants dans le respect de la Déclaration des Droits de l’Homme, dans laquelle se mêlent les conquêtes démocratiques du passé et les espérances de l’avenir.

Contre les tyrans modernes qui menacent la paix et la liberté nécessaires à nos fils, pour cet idéal de générosité et d’émancipation qui fut celui des femmes de 1789, pour la conquête de nos droits, UNISSONS-NOUS. RASSEMBLONS-NOUS.

Ce sera notre façon à nous — et la meilleure, semble-t-il — de célébrer le cent cinquantième anniversaire de la Révolution française.

* * *

Bruhat, Yvonne, 1789-1939 Les Femmes et la Révolution française, Édition du Comité mondial des femmes, 2, rue de Londres, 1939. BN : MFICHE LN17- 287.

(*) Parmi les titres de la liste OTTO, une «curiosité» : Mein Kampf d’Hitler, qui ne tenait pas à ce que l’on lise en 1940 un texte programmatique publié quelques années auparavant.

Préambule OTTO

Préambule de la liste OTTO. Dans le document original, le même texte, en allemand, figure en regard du texte français. (On peut AGRANDIR le texte en cliquant sur l’image.)


[1] Elle l’est par Élisabeth Roudinesco dans son livre sur Théroigne de Méricourt dans une note appelée p. 252.

[2] Note d’Y. Bruhat : Bande royaliste qui ravagea le Midi et la région de Lyon.

[3] Note de Mathiez (omise par Y. Bruhat) : Buchez et Roux, t. XXXVI, p. 413.

[4] Note d’Y. Bruhat : Les jeunes royalistes qui se faisaient remarquer par l’étrangeté de leurs costumes.

[5] Yvonne Bruhat ne précise pas dans quel texte de Mathiez elle puise cette citation. Il s’agit de La Réaction thermidorienne. On la trouvera p. 302 de la réédition du livre à La Fabrique (2010).