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C’est une métaphore banale des mouvements sociaux — aussi loin que remonte ma propre mémoire militante, et sans doute au-delà — de dire qu’ «il reste des Bastille à prendre !». Il est facile d’imaginer, en ce 8 mars 2014, à quel point ce constat programmatique pouvait être vrai, et singulièrement pour les femmes auxquelles étaient déniée la citoyenneté, il y a cent vingt-cinq ans, alors que la Révolution ne datait « que » de cent ans…

1889, c’était à la fois l’année du centenaire et celle de l’Exposition universelle, à l’occasion de laquelle un industriel eut l’idée saugrenue… de reconstruire la Bastille. Cette extravagante (et commerciale) fantaisie et les discours d’une misogynie bonhomme qu’elle suscitât nous serviront de contrepoint aux articles d’une militante féministe, Hubertine Auclert, qui se réclamait de l’Enragée Claire Lacombe, présidente de la société des Citoyennes républicaines révolutionnaires.

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Hubertine Auclert en 1910.

Née en avril 1848, élevée au couvent jusqu’à l’adolescence, Hubertine Auclert sera éveillée à la cause des femmes d’abord par l’observation quotidienne de la brutale domination des hommes sur les femmes, puis par la propagande féministe de Léon Richer ou de Maria Deraismes. Cependant, contrairement à ces partisan(e)s de la réforme, elle fait découler les droits civils des femmes de leurs droits politiques. « J’ai compris, écrit-elle, la nécessité de ressusciter le programme des femmes de la Révolution et d’une partie de celle de 1848 ».

Elle fonde en 1876 la Société du Droit des Femmes. En 1878, elle est écartée, comme trop radicale, par Richer et Deraismes, de la tribune du Congrès international du droit des Femmes, bien qu’ayant fait partie de son comité d’organisation. Elle se rattrape l’année suivante en prononçant à la tribune du Congrès ouvrier socialiste de Marseille un discours sur l’égalité sociale et politique de la femme.

Elle fonde en 1881 le journal La Citoyenne, Journal pour la revendication du suffrage des femmes, dont je tire les articles publiés ci-après, où elle fait — à l’occasion du centenaire de la Révolution — de nombreuses références aux luttes des femmes de 1789 à 1793.

Elle prône la désobéissance civile, puisque « ce serait vainement que les femmes recourraient à l’illégalité masculine (dite légalité) pour conquérir leur place dans la société » (La Citoyenne, n° 19 19 juin 1881). Elle recommande notamment le refus du recensement. En effet…

Pour élire un député il faut cent mille habitants ; les femmes qui ne votent pas devraient naturellement être mises en dehors des habitants exigés pour conférer le mandat législatif. Eh bien ! on les compte, quoiqu’elles ne soient ni représentées, ni représentantes. On les fait servir passivement aux élections parce que leur nombre est utile pour multiplier les sièges législatifs.

(La Citoyenne, n° 44, 12 au 18 décembre 1881, p. 1.)

Après un long séjour en Algérie, dont elle tirera en 1903 un livre intitulé Les Femmes arabes en Algérie[1], elle poursuivra une campagne « suffragiste[2] », multipliant pétitions et opérations spectaculaires (brûlement du Code civil, par exemple). Elle meurt le 4 avril 1914.

Plusieurs années avant le centenaire de 1789, elle évoque l’action des femmes pendant la Révolution — notamment celle de Rose (sic) Lacombe —, et la manière méprisante dont « l’autocrate Chaumette » les renvoya dans leurs foyers :

C’est avec ces paroles injurieuses que l’on a tué chez nos mères l’amour de la liberté et, comme si cette faute n’avait pas été suffisamment expiée par un siècle de réaction, beaucoup de républicains d’aujourd’hui, suivant les races de Chaumette, ferment la porte de leurs réunions aux femmes pour s’épargner l’embarras de répondre à leurs réclamations.

(La Citoyenne, n° 95, avril 1885, p. 3.)

La préparation du centenaire donne à Hubertine Auclert l’occasion de moquer les politiciens de son temps et de réclamer une nouvelle déclaration des droits :

Pour que l’anniversaire de notre grande époque puisse réunir toute la nation dans les mêmes transports d’allégresse, il faut qu’avec la déclaration des droits de l’homme, la déclaration des droits de la femme soit célébrée en 1889.

(La Citoyenne, n° 123, août 1887, p. 1.) Je donne ci-dessous de larges extraits de cet article.

Enfin, l’année du centenaire, Hubertine publie un long article intitulé « Le Quatre-vingt-neuf des femmes » (La Citoyenne, n° 145, juin 1889, p. 1, dont je reproduis ci-après l’intégralité). Elle y dénonce « l’aristocratie de sexe qui s’est substituée à l’aristocratie de caste ». « Les femmes n’ont pas à fêter le 89 masculin, écrit-elle, elles ont à faire un 89 féminin. »

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La Fédération de 1889 et les femmes [extraits]

Des députés, sénateurs, conseillers généraux et municipaux ont adressé à tous les républicains de France (pas aux républicaines) un appel pour les engager à former des comités en vue d’organiser la Fédération de 1889. L’idée est en elle-même excellente ; mais comment cet appel peut-il affirmer — devant les dix-huit millions de Françaises esclaves — que la Révolution, “c’est la rupture de toutes les chaînes” ; que la révolution, “c’est la loi faite et consentie par tous”.

Non, non, non, la loi n’est ni faite ni consentie par tous pendant que les femmes qui forment plus de la moitié de la nation, ne sont ni électrices ni législatrices. Au lieu de vous mentir à vous-mêmes et de mentir aux autres, messieurs les législateurs, avouez donc que si la Révolution a émancipé l’homme et a fait œuvre de don-quichottisme à l’extérieur, elle a fait preuve à l’intérieur de despotisme maladroit, en conservant le servage pour les femmes. Vous, qui vous nommez “les fidèles à la révolution”, êtes-vous prêts à réparer cette faute qui entrave, depuis un siècle, la marche en avant de l’humanité ?

Les organisateurs de la Fédération qui se recommandent de Condorcet, qui a en 1789 réclamé les droits politiques pour la femme, ne se montrent pas, dans leur manifeste, meilleurs pour nous que le Code qui, au titre V, du Mariage, demande tout comme eux “la protection pour la femme”.

Nous savons ce que vaut la protection du maître pour l’esclave. Les femmes remplissent les devoirs, elles supportent les charges sociales ; ce qu’il leur faut, c’est le droit commun.

Les “fils de la Révolution” qui, après un siècle écoulé, n’osent pas même affirmer le principe d’égalité humaine proclamé par Condorcet, Sieyès, Marat, l’abbé Fauchet, etc. en 1789, sont des fils singulièrement dégénérés.

Pour obtenir le perfectionnement de la race chez les animaux, les hommes améliorent les conditions d’existence de la femelle ; mais, quand il s’agit de l’élévation morale de la race humaine, ils paraissent oublier que la femme entre en ligne de compte. Ils la laissent dans l’abaissement, et ils sont tout surpris que les fils de cette soumise demandent un maître. Comme si, pendant que la femme est assujettie, les enfants qu’elle met au monde pouvaient être des hommes libres. […]

Le plus sûr moyen de garantir la liberté de l’homme, la meilleure manière d’honorer nos pères de la révolution, c’est de faire des dix-huit millions de serves françaises dix-huit millions de citoyennes. […]

Pour que l’anniversaire de notre grande époque puisse réunir toute la nation dans les mêmes transports d’allégresse, il faut qu’avec la déclaration des droits de l’homme, la déclaration des droits de la femme soit célébrée en 1889.

* * *

Le Quatre-vingt-neuf des femmes

[in extenso]

Dans les fêtes multiples du Centenaire célébrant successivement les journées mémorables qui ont donné le droit et la liberté aux hommes, les femmes sont obligées d’avoir une singulière attitude. Peuvent-elles — elles encore assujetties — s’associer de cœur aux manifestations publiques faites pour honorer une Révolution qui est loin d’avoir, comme on le proclame, aboli les privilèges, rompu les chaînes, investi chacun de pouvoirs souverains, puisque la moitié de la nation — les femmes — est esclave et destituée de tous droits et avantages sociaux.

Les femmes n’ont pas à fêter le 89 masculin ; elles ont à faire un 89 féminin.

Il faut qu’elles mettent à profit les congrès pour se concerter, s’entendre, organiser le mou­vement féministe dans les départements en vue de poursuivre par tous les moyens l’émancipation de leur sexe.

Pendant que nous sommes hors du droit commun, qu’on ne nous parle pas de manifester ! L’ombre de nos aïeules qui ont, il y a un siècle, bataillé comme nous bataillons pour l’affranchissement des femmes, serait offensée si nous, leurs continuatrices, nous pouvions songer à célébrer une Révolution où les femmes furent, pour avoir réclamé leurs droits auprès du Conseil Général de la Commune, traitées par le procureur général Chaumette « d’êtres dégradées ».

Nous ne pouvons oublier que la Convention ferma les clubs des femmes et défendit insolemment aux femmes de se réunir pour s’occuper des affaires publiques.

Aux anniversaires d’une époque que les femmes ont contribué à faire grande, nous ne pouvons que protester contre l’aristocratie de sexe, qui s’est substituée à l’aristocratie de caste : aristocratie de sexe, qui a exclu la femme de l’organisation de cette Exposition[3], où son travail — dont les hommes s’attribueront le mérite — tiendra une si grande place.

Fêter la Révolution bâtarde, qui nous a mises, nous, moitié de l’humanité, hors l’humanité, serait un non-sens. A-t-on idée de Français patriotes s’unissant aux Prussiens pour célébrer l’anniversaire de Sedan ? Cette défaite matérielle a cependant eu sur la vie et la condition des Français bien moins d’influence que la défaite morale de notre sexe en 1789.

Si les femmes, qui demandaient avec tant d’insistance leur admission aux États Généraux, avaient été émancipées en même temps que l’homme, voit-on combien toute l’humanité, marchant de front, serait aujourd’hui plus avancée ?

L’homme n’a pu garder, en égoïste, pour lui seul, le bénéfice des conquêtes, faites de compte à demi avec la femme, sans se rendre impuissant à jouir de ces conquêtes. L’homme n’a pu exclure la femme des bienfaits de la Révolution sans stériliser l’œuvre de la Révolution.

La faute commise doit être réparée : nos gouvernants, qui n’ont eu ni le courage ni la générosité de compléter pour l’anniversaire de la Révolution l’œuvre de la Révolution, en faisant des dix-huit millions de Françaises esclaves dix-huit millions de Françaises citoyennes, doivent au moins manifester leur intention de réparer l’iniquité commise envers les femmes en leur donnant des gages de l’assurance qu’elles auront l’égalité légale prochainement.

Ainsi dans les fêtes du Centenaire, on va distribuer des croix à profusion. Nous n’attachons personnellement pas d’importance à ces hochets ; mais nous sommes obligés de reconnaître que, pour la généralité des humains, la décoration donne du prestige à qui l’obtient. La femme, ayant pour se faire sa place au soleil tant à lutter contre les préjugés, ne doit pas dédaigner de faire consacrer son mérite par une distinction honorifique.

Toutes nos femmes médecins qui ont dû surmonter des difficultés si grandes pour obtenir leur diplôme de docteur mériteraient d’être décorées, l’une d’elles au moins devrait l’être pour son dévouement aux pauvres, Mme Rosa Perrée.

Malgré sa nombreuse clientèle et ses soins gratuits aux malheureux, Mme Rosa Perrée étudie, cherche le moyen de soulager les maux humains ; ses efforts sont couronnés de succès ; elle a, à notre connaissance, ressuscité des malades condamnés par nos professeurs les plus distingués.

Beaucoup d’autres femmes méritent d’être décorées. Il sera de bonne politique, pendant cette année de fêtes pour l’homme affranchi, de donner aux femmes opprimées, avec quelques bribes de justice, la garantie qu’un soleil prochain éclairera une complète et véritable délivrance humaine : un quatre-vingt-neuf féminin !

* * *

Bibliographie

Outre la biographie en anglais, et le livre sur les femmes algériennes, déjà cités, des recueils ont été publiés : Hubertine Auclert La Citoyenne 1848-1914, présentation d’Édith Taïeb, Syros, 1982 (certainement épuisé), et Hubertine Auclert pionnière du féminisme, préface de Geneviève Fraisse et présentation de Steven C. Hause (le biographe), Bleu autour, Saint-Pourçain-sur-Sioule, 2007.

Les curieuses, chercheuses et étudiantes « de tout les sexes », comme l’on disait durant la Révolution[4], trouveront à la Bibliothèque Marguerite Durand (voir lien dans la colonne de gauche) une riche documentation sur Hubertine Auclert, et le mouvement féministe en général.

Il existe un Centre Hubertine Auclert, associé à la Région Ile-de-France. Il se définit comme un « espace d’information et d’expertise dont l’objectif est de promouvoir une culture de l’égalité entre femmes et hommes ».

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Une nouvelle Bastille

L’une des curiosités de l’Exposition universelle de 1889 est une reconstitution à l’identique de la forteresse de la Bastille et de la rue Saint-Antoine. Commencés le 5 avril 1887, les travaux durent deux ans. Il s’agit d’une construction en dur, et non d’un décor en bois. L’ensemble n’a pas trouvé place dans l’enceinte même de l’Expo, du fait de sa taille d’abord, et peut-être aussi à cause de difficultés « diplomatiques », la célèbre forteresse-prison rappelant fâcheusement aux yeux de certains exposants étrangers la concomitance entre l’Exposition et le centenaire de la Révolution. Pourtant, comme on en jugera par les détails donnés par la revue Les Chantiers de l’Exposition universelle de 1889 (n° 26, 15 au 31 mai 1888, p. 212), la coloration « sans-culotte », voire « patriote » est extrêmement ténue  :

L’intérieur de la Bastille a été transformée [sic] en salle des fêtes ; là sont représentés des ballets et des comédies du temps. Ces pièces, d’ailleurs très bien interprétées sont fort goûtées des spectateurs.

Le caveau, où l’on voit deux prisonniers enchaînées [sic], attire beaucoup de monde. L’un représente Tavernier qui resta enfermé pendant 28 ans dans l’horrible prison et qui, délivré le 14 juillet, devint fou et mourut à Charenton.

Au nombre des boutiques qui bordent la rue Saint-Antoine, nous devons signaler l’auberge du Lion d’or, la brasserie de Mayenne, la laiterie du Petit-Trianon, l’Auberge : Aux Enfants de Bacchus, l’échoppe du savetier carleux d’souliers, enfin la petite boutique : A la Pomponnette, où de jeunes et jolies marchandes vendent des gâteaux excellents.

L’établissement de la Levrette et celui de l’antiquaire Privé ne sont pas non plus les moins remarqués. […]

Nous recommandons aux personnes désireuses de prendre un peu d’exercice et de humer le grand air, de gravir les 116 marches qui conduisent au faîte de la Bastille : le regard s’étend à perte vue et plonge sur le Champ-de-Mars où se font en ce moment, les travaux gigantesques de la tour Eiffel et des galeries de l’Exposition.

Ajoutez à cela les divertissements en plein air : Évasion d’un prisonnier, chanson du temps, par M. et Mme Sans-Chagrin.

La même revue donnait dans son numéro précédent (n° 25, 1er au 15 mai 1888, p. 202) le compte rendu de l’inauguration de cette Bastille d’opérette, à l’occasion de laquelle le président du conseil, M. Floquet, prononça un discours qui mérite de passer à la postérité, mis en regard des articles d’Hubertine Auclert.

L’Inauguration de la Bastille

Mercredi dernier a eu lieu l’inauguration de la reconstitution de l’ancienne Bastille.

Un lunch était préparé, auquel assistèrent le ministre du commerce, des députés, des conseillers municipaux : après une allocution de M. de Douville-Maillefeu, M. Floquet, président du conseil, s’est levé et a prononcé les paroles suivantes :

Mesdames, Messieurs,

On était jadis entraîné à la Bastille par des lettres de cachet, aujourd’hui j’ai été amené ici par une aimable surprise. Je croyais visiter des cachots, et l’on m’a fait entrer immédiatement dans une salle de festin pleine de convives qui comptent dans les arts, dans les lettres, dans la presse, et de femmes gracieuses qui ornent cette assemblée. (Rires et applaudissements). C’est une surprise pour moi, non pas de voir de jolies femmes à Paris, mais de les trouver réunies à la Bastille. (Nouveaux rires).

Je ne veux prononcer qu’un mot. Je ne puis parler politique, car on aurait peut-être l’indiscrétion de donner quelque importance à des compliments de sincère cordialité que j’adresse à tous ceux qui m’entourent, et je n’ai pas eu le temps de réfléchir à ce que je ne devrais pas vous dire. (Nouveaux rires.)

Tout ce que je puis affirmer, sans crainte d’être démenti par l’événement, aux représentants de la presse qui sont ici, aux hommes de liberté que nous sommes tous, c’est que si l’art a reconstitué, avec la précision que nous admirons, la vieille Bastille, nul ne sera jamais assez fort, pour rétablir dans la France libre la prison que renversa 1789 : Nous sommes hostiles à toutes les restaurations. (Nouveaux applaudissements).

Nous ne voulons rien relever de ce que nos pères ont abattu. Ils ont renversé les idoles de quinze siècles ; aucun de nous n’est prêt à s’incliner devant les idoles de quinze jours. (Plusieurs salves d’applaudissements ; acclamations prolongées).

Le président du conseil a ensuite visité les différents établissements de la place de la Bastille et de la rue Saint-Antoine. De gracieuses bouquetières sont venues lui offrir de splendides bouquets, puis il s’est retiré en félicitant M. Perrusson et M. Colibert de leur œuvre.

Depuis le jour de l’inauguration, la Bastille ne désemplit pas ; les visiteurs abondent. Ces débuts font prévoir le succès qu’aura cette exposition rétrospective lors de l’Exposition [universelle].

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On distingue, en haut et à gauche du périmètre de l’Exposition, l’emplacement de la «Bastille».


[1] Réédité chez L’Harmattan.

[2] Qui justifie le titre de sa biographie, non traduite en français : Hubertine Auclert, The French Suffragette, de Steven C. Hause (Yale University Press, 1987).

[3] L’Exposition Universelle se tient à Paris en 1889. On peut y visiter un « village nègre » de 400 indigènes, et… une reconstitution de la Bastille (voir plus loin).

[4] Mais en conservant le masculin comme référence.