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Le débat autour de l’éventuelle panthéonisation d’Olympe de Gouges, puis de sa non-panthéonisation, a donné lieu à des polémiques, sur lesquelles je reviens. Olivier Blanc, biographe d’Olympe y a logiquement joué un rôle central, mais on y retrouve également Florence Gauthier, comme à son habitude en défenseuse officieuse de Robespierre, et — dans le rôle du raton laveur de l’énumération — un ancien situationniste rallié à l’historiographie contre-révolutionnaire. Je ne prétends pas faire ici un relevé critique exhaustif de leurs positions, mais il me semble instructif de noter, outre une erreur factuelle, sur quels points portent une polémique qui prétend déterminer qui a droit à figurer au paradis de la Révolution, de la démocratie (et des bons sentiments).

 

Erreur d’Olivier Blanc sur les clubs de femmes

En entretien avec Sylvia Duverger, pour un blog hébergé par Le Nouvel Observateur[1], Olivier Blanc répond à la question « Quels étaient les clubs de femmes au moment de la Révolution ; quel rôle Olympe de Gouges y a-t-elle joué ? »

Les premiers clubs majoritairement féminins apparurent en octobre 1790, et eurent une existence éphémère, à l’exception de la Société des Amies de la Vérité, où furent prononcés les plus beaux discours sur l’émancipation politique des femmes.

Puisque Blanc parle d’une « majorité féminine », il s’agit de sociétés mixtes ; il est donc probable qu’il veut faire allusion aux « sociétés fraternelles ». Pour ce qui concerne les clubs exclusivement féminins, son calendrier retarde d’un an sur la réalité puisque les premiers clubs de femmes apparaissent dès septembre 1789, comme je l’ai déjà rappelé sur ce blog.

 

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Un ex-situationniste glorifie Olympe… et Charlotte

René Viénet, jadis auteur de Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations (Gallimard, octobre 1968), préfère aujourd’hui la fraternité intellectuelle avec Michel Onfray à la fréquentation de Guy Debord (décédé, il est vrai). Il s’est inscrit au club des admirateurs de Charlotte Corday, meurtrière de Marat, à laquelle Onfray a consacré un livre d’hommage et dont Viénet recommande, parmi d’autres débaptisations, de donner le nom à l’avenue Mac-Mahon… Inoffensive activité pour ex-fan sénile des sixties que ce Monopoly idéologique ? Point tout à fait puisqu’il est une occasion supplémentaire de répandre une confusion théorique, dont Michel « la-manip-pour-tous » Onfray est devenu le recordman toutes catégories. Certes Viénet n’atteint pas ces hauteurs, mais ses efforts méritent d’être encouragés, comme en témoigne ces extraits d’une tribune[2] publiée par Rue 89 :

« Il était en effet évident que ce triomphe de Marie-Olympe – 215 ans après qu’on lui ait coupé la tête, enceinte, au terme d’un procès de quelques minutes sans avocat – conduirait à célébrer – logiquement et en même temps – Charlotte Corday (exécutée pour avoir poignardé Marat) et Roch Marcandier, guillotiné avec son épouse pour avoir expliqué et dénoncé les massacres de septembre dans sa brochure “Histoire des hommes de proye, ou Les Crimes du Comité de surveillance et des buveurs de sang, dénoncés à tous les peuples”. […]

 Il est temps d’expliquer aux enfants des écoles que les Massacres de septembre suivent la Saint-Barthélemy et préfigurent Oradour-sur-Glane, sans Alsaciens, mais avec des Marseillais et Avignonnais – ceux qui n’étaient pas aux frontières pour défendre la patrie en danger, mais aux ordres de Maillard (et de ses patrons au sein de l’Hôtel de Ville) pour effrayer durablement les Parisiens.

 Marie-Olympe est une pierre de touche qui permet de comprendre comment les Lumières ont sombré dans la Terreur, comment l’élan révolutionnaire de 1789 fut très tôt perverti par des personnages corrompus, criminels, d’authentiques précurseurs de Staline ou de Pol Pot. […]

Marie-Olympe de Gouges est l’objet d’un malentendu profond : sa vie et son œuvre intimement mêlées — ce qui en fait le grand intérêt — sont encore mal connus des féministes qui ont récemment attribué son nom à différentes crèches ou médiathèques sans comprendre qu’elle critiqua Robespierre, avec verve et perspicacité, et que c’est pour cela qu’elle fut exécutée. »

Le parti pris de polémique outrée de Viénet se retrouve dans un texte antérieur (19 mars 2013) hébergé par le site du Huffington Post :

 Je signale à notre Président que nos professeurs d’histoire ne sont peut-être pas encore prêts à accepter que “Mad-Maximilien”, l’Ayatollah de l’Être suprême (avec sa ridicule cérémonie au Champ de mars, mise en scène par Jacques Louis David, le 8 juin 1794), l’ancêtre de Staline, de Mao et de Pol Pot, soit remis en cause par l’irruption rue Soufflot des ombres de Marie-Olympe de Gouges et — fatalement — de sa sœur [sic] Charlotte Corday.

 

D’abord un mot sur la question de savoir si Olympe était enceinte, « détail » sur lequel Viénet insiste pour susciter l’indignation du lecteur (et de la lectrice). Était-elle enceinte ? Elle le prétendra, tandis que les deux médecins et la sage-femme chargé(e)s de l’examiner déclareront ne pouvoir fournir un « jugement positif », étant donné l’époque récente de la conception supposée. Il y avait donc un doute — qui subsistera toujours — et le tribunal révolutionnaire considéra qu’il n’y avait pas de raison d’en faire bénéficier l’accusée. Être reconnue enceinte, c’était échapper à la guillotine jusqu’à l’accouchement. Dans des temps troublés, neuf mois de sursis peuvent vous sauver la vie. La démarche d’Olympe de Gouges, enceinte ou non, était donc très rationnelle. Hélas pour elle, ses adversaires politiques voulaient l’éliminer et non seulement la mettre à l’écart.

Par ailleurs, qualifier Robespierre d’ « ancêtre de Pol Pot » est dérisoire. Je considère qu’aucune comparaison n’est à priori frappée de tabou, mais Viénet recoure précisément ici à l’effet facile de « violation du tabou ». Il serait peut-être intéressant de comparer la vision de l’action politique chez Robespierre (et beaucoup de révolutionnaires, ses ennemis y compris) et chez Pol Pot (et quelques autres), du point de vue de la conviction que la solution des problèmes sociaux et politiques passe par l’élimination physique des opposants et la terreur. Mais quel que soit le résultat de l’opération de comparaison — ignorant presque tout de l’un des termes, je n’ai pas de préjugé sur ce résultat —, il ne saurait se réduire à la formule d’une « paternité morale » sautant de siècle en siècle… Et comment ? mutation génétique ? montgolfière ? plagiat par anticipation ?

Signature Olympe B

Signature d’Olympe de Gouges

Un infime détail historiographique maintenant : Viénet affirme que les affiches éditées par Olympe de Gouges « sont des chefs-d’œuvre méconnus (conservés aux Archives de l’Assemblée nationale) qui attendent d’être réédités ». Ça n’est pas faux : une réédition serait en effet bien venue, si l’on parle bien d’une réédition sous forme d’images ou bien au format original, les textes eux-mêmes ayant déjà été édités par Olivier Blanc aux éditions Côté-femmes, en deux volumes (1993).

De surcroît une édition moderne de trois affiches a eu lieu, aux Éditions d’histoire sociale (EDHIS), après leur découverte à l’Assemblée par Claude Mazauric. Viénet l’ignore, et — plus curieusement — Olivier Blanc également, qui n’en fait pas mention dans sa bibliographie[3]. Les documents insérés dans le présent article sont des photographies de la réédition EDHIS. Les couleurs vives sont d’origine et l’on imagine le bel effet qu’elles pouvaient produire sur les murs de Paris, le collage étant assuré par l’imprimeur lui-même.

Olympe de gouges fut exécutée « parce qu’elle avait critiqué Robespierre » martèle Viénet. Voilà une affirmation bien nette, que je rapprocherai d’une autre, d’une plume autrement compétente et éclairée que la sienne, je veux parler de celle de Jacques Godechot. Qu’écrit-il dans sa préface au livre[4] d’Evelyne Sullerot Histoire de la presse féminine en France des origines à 1848 ? Ceci :

Pendant la Révolution parurent les premiers journaux féministes, ils engagèrent la lutte contre Robespierre qui assimila un peu trop rapidement le féminisme aux “factions”, qui le menaçaient sur sa gauche et sur sa droite. Une des premières femmes journalistes, Olympe de Gouges, paya de sa vie, sur l’échafaud, l’hostilité vouée par les Montagnards aux femmes qui s’occupaient de politique. (p. 6)

Historien et enseignant reconnu, Godechot a parfois cédé à la tentation de l’affirmation dépourvue de référence, interdisant par là toute vérification. Tantôt il affirme que Robespierre a défendu le droit de vote des femmes à l’Assemblée constituante (dans Les Institutions de la France sous la Révolution et l’Empire, e. o. 1951), mais personne, pas même les plus fanatiques robespierrolâtres, n’a pu retrouver la moindre trace d’une intervention de Robespierre en ce sens, tantôt il assure que des journaux « féministes […] engagèrent la lutte contre Robespierre ». Également dépourvues de « pièces justificatives », comme l’on disait autrefois, ces deux affirmations sont en outre contradictoires. Pourquoi les « féministes » auraient-elles « engagé la lutte contre Robespierre » s’il voulait étendre les droits des femmes ?

Si l’on admet que le terme « féminisme » désigne ici notamment la Société des Citoyennes républicaines révolutionnaires de Claire Lacombe et Pauline Léon, on peut comprendre le reproche fait à Robespierre de les avoir confondues, elle et les Enragés, avec les « factions » dont il a, en effet, poursuivi et obtenu l’éradication. Il parait cependant réducteur de dire qu’Olympe de Gouges paya de sa vie l’hostilité des Montagnards envers les « femmes qui s’occupaient de politique », même si ce facteur a très probablement contribué à la hargne avec laquelle elle a été poussée vers l’échafaud. Quant à l’hostilité de Robespierre lui-même, elle se déduit aisément de la lecture de l’extrait ci-dessous de la Réponse à la justification de Maximilien Robespierre, adressée à Jérome Pétion, par Olympe Degouges (novembre 1792, 16 p., sur Gallica). Ce qui laisse entière la question de savoir si Robespierre a souhaité et surtout s’il a eu l’occasion et les moyens de transformer en actes son sentiment.

 

OdG Réponse à la justif de Roro

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Florence Gauthier dresseuse de torts

Florence Gauthier, répondant[5] sur le site Le Canard républicain à un article de Myriam Perfetti publié dans Marianne (17-23 août 2013) conteste que de Gouges ait pu être guillotinée pour son « féminisme » et souligne, à juste titre, son engagement « girondin » :

«Dès le lendemain de la Révolution des 31 mai-2 juin 1793, Olympe de Gouges publia par affiches son rejet de la Constitution de 1793, de la République démocratique et de sa politique économique et sociale. Puis, en juillet, dans la période du référendum sur la Constitution, elle mena campagne contre la république démocratique et réclama une monarchie et une aristocratie des riches : elle fut arrêtée le 20 juillet, condamnée et exécutée. Imprudence, sans doute, car depuis le printemps 1793, la situation politique avait tourné à la guerre civile et les Girondins, battus, n’hésitèrent pas à y participer, elle s’y engouffra[6].

«Son procès ne mentionne aucune inculpation pour cause de son sexe, mais pour ses écrits politiques contre le principe de souveraineté populaire.»

Passons sur ce dernier argument, sans valeur, le Tribunal révolutionnaire ne s’étant jamais senti tenu de préciser tous les (vrais) motifs de la comparution de tel ou telle devant lui (et aucun autre tribunal politique, ni avant ni après lui).

Nous avons vu, dans l’extrait de 1792 ci-dessus reproduit, que la position d’Olympe de Gouges est plus complexe que ce que veut en retenir F. Gauthier. Il est exact qu’elle adresse dès le 9 juin 1793, c’est-à-dire immédiatement après la proscription des députés girondins, une brochure à la Convention, intitulée Testament politique d’Olympe de Gouges, dans laquelle elle interpelle les députés : « Vous avez sacrifié trente-deux de vos dignes collègues à des haines personnelles qui bientôt vous demanderont des actes d’accusation sans pouvoir citer un seul fait contre les accusés ». Dans la même brochure elle se défend d’ailleurs « d’être d’intelligence avec [les] Girondistes » dont elle assure ne fréquenter aucun.

Il est un peu rapide de prétendre qu’en juillet elle mène  campagne contre la république et « réclame une monarchie et une aristocratie des riches ». Ce qu’elle propose va certes à l’encontre du mouvement montagnard et sans-culotte, mais ça n’est pas, au moins, sans une habileté certaine et peut-être une grande naïveté, puisqu’elle réclame en somme pour trancher la question de la constitution de la France une procédure d’ « appel au peuple », que les Girondins n’avaient pas pu imposer dans le procès de Louis XVI :

Il sera enjoint à tous les départements de former la convocation des assemblées primaires : trois urnes seront placées sur la table du Président de l’assemblée, portant chacune d’elles cette inscription : Gouvernement républicain, un et indivisible ; Gouvernement fédératif ; Gouvernement monarchique[7].

C’est, au sens strict, une position réactionnaire, puisqu’elle voudrait revenir, en 1793, à la situation d’avant le 10 août 1792 et la déchéance du roi. Mais, habileté ou naïveté, c’est bien une procédure démocratique qui est suggérée, par la convocation d’assemblées primaires, dont rien n’indique qu’elles doivent revenir à un système censitaire abrogé après le 10 août, et encore moins exclure les femmes. Peut-être pense-t-elle (à tort ?) que la majorité des habitant(e)s du pays se prononceraient pour l’une ou l’autre des deux dernières formes de gouvernement. Peut-être souhaite-t-elle réellement et simplement s’en remettre à la volonté populaire ? Il est évidemment impossible à la Convention et à ses comités de risquer leur existence et celle de la Révolution dans une espèce de référendum, ce que la révolution n’est pas, non plus qu’un dîner de gala. Voilà qui ne justifie ni l’élimination physique d’Olympe de Gouges en 1793, ni la réécriture hâtive de son acte d’accusation en 2014.

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[1] « Olympe de Gouges : une résistante à la Terreur. Entretien avec Olivier Blanc », sur le blog Féministes en tous genres, 1er janvier 2014.

[2] « Olympe de Gouges n’ira pas au Panthéon : pessimistes, qu’aviez-vous espéré ? », 23 février 2014.

[3] O. Blanc recense vingt affiches d’O. de Gouges. Trois ont été rééditées dans le porte-folio « Les femmes dans la Révolution française » qui compte lui-même douze affiches.

[4] Publié chez Armand Colin en 1966, hélas introuvable.

[5] « Olympe de Gouges, histoire ou mystification ? », dimanche 15 septembre 2013.

[6] Cette phrase ne me semble pas très claire ; je n’ai pas voulu la supprimer ; elle est telle dans le texte.

[7] Les Trois urnes, ou le salut de la patrie, par un voyage aérien (affiche publiée le 19 juillet 1793.