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Je donne ci-dessous, après la réunion du Conseil d’administration de la Bibliothèque nationale, des extraits du blog Do you bnf ? Histoires du Rez-de-jardin, dont je recommande la consultation non seulement aux lectrices et lecteurs de la BN mais à celles et ceux qui s’intéressent aux conditions matérielles de la recherche, en grande partie créées par l’incapacité des architectes à concevoir des lieux de vie, et non de jolies maquettes grandeur «nature».

Les toilettes, d’abord. Le CA a été l’occasion de découvrir que la direction engagera en 2014 un programme de travaux pour faire face aux problèmes de conception initiale (merci Monsieur Perrault), en commençant par le Haut-de-Jardin. Pour éviter que ne se reproduisent des fuites et inondations comme celle qui a eu lieu récemment et qui a touché des magasins situés sous des toilettes du Haut-de-jardin, la BnF commencera donc cette année des travaux d’étanchéification de tous les WC du Haut-de-Jardin. Les dépenses prévues pour l’instant pour cette tranche de travaux sont de 700 000 euros, sachant que l’étanchéification d’un seul WC coûte à elle seule environ 60 000 euros. Les travaux du Rez-de-jardin ne débuteront qu’ensuite, en 2015 et pour les années suivantes. […]

Au sujet du nouvel escalier de l’entrée Est, la proposition que j’avais avancée de le sécuriser en ajoutant une rampe centrale supplémentaire n’a pas été retenue. La direction envisage de faire procéder au bouchage des trous qui ajourent les marches, afin de tenter de remédier en partie à l’effet de vertige qu’elles peuvent provoquer. Dans tous les cas, il faut d’abord obtenir l’autorisation de Monsieur Perrault, notre architecte préféré qui n’a décidément pas l’esprit d’escalier. Espérons qu’aucun accident grave ne survienne d’ici là. Quant aux ascenseurs régulièrement arrêtés, là encore pour des raisons de mauvaise conception, la direction envisage d’aller jusqu’au contentieux avec l’entreprise Thyssen, responsable de ces disfonctionnements…

 

Et pendant ce temps, à Pierrefitte-sur-seine…

Quelques remarques maintenant sur le nouveau site des Archives nationales, à Pierrefitte, que j’ai beaucoup fréquenté ces dernières semaines.

Là encore, l’architecte (ça n’est pas le même qu’à Tolbiac) a conçu un lieu abstrait, peu accueillant aux êtres humains. Espérons qu’il est plus doux aux documents qu’il doit conserver que la BN ne l’est à ceux qu’elle contient… La salle de lecture étant de plain-pied, le piège de l’escalier assassin nous est épargné (même s’il faut accéder à une mezzanine pour consulter les microfilms).

C’est l’occasion de reconnaître et de signaler une supériorité écrasante de Pierrefitte sur Tolbiac. Là-bas, on a inventé les stores, technologie toujours inconnue à Tolbiac (et ne figurant pas, semble-t-il, au programme des travaux pharaoniques évoqués ci-dessus).

J’ajoute, parce que c’est loin d’être un détail, que les sièges offerts aux lectrices et lecteurs sont d’excellents fauteuils (de la marque Klöber), confortables, respectueux de l’anatomie, et qui plus est d’une esthétique plaisante.

Pourquoi avoir songé (merci tout de même pour nos lombaires !) que les chercheuses et chercheurs ont bien un corps pour les considérer par ailleurs comme de purs esprits… L’architecte des AN n’avait manifestement pas imaginé que celles et ceux qui seraient amené(e)s à venir travailler là pendant des jours, des semaines, voire des années, auraient besoin de reconstituer leur force de travail intellectuel. En un mot, de manger. Manger. Avec la bouche, oui. C’est assez dégoûtant, je n’en disconviens pas. Mais l’être humain est ainsi fait, on ne gagne rien à l’oublier…

Cette basse nécessité physiologique s’étant rappelée (il serait amusant de savoir comment) à l’esprit des concepteurs, on a posé dans un hall immense une espèce de charrette de marchande de quatre saisons (le modèle avec réfrigérateur intégré, tout de même). On l’a coincée dans un angle, le moins en vue possible, et de manière à boucher l’accès aux ascenseurs qu’utilise le personnel des Archives… Je vous passe les détails sur la gestion — certainement difficile — des commandes. Ainsi, on ne prévient pas la personne idoine de l’existence tel jour d’un colloque réunissant 80 personnes, ce qui a pour conséquence qu’à 12h 15 il ne reste, littéralement, rien à manger. Les Archives sont situées dans un cadre banlieusard bucolique (petites maisons bricolées, coqs divagants et s’époumonant dès le matin), le long (très long!) de la faculté de St Denis. Il existe en tout et pour tout, à 5 mn à pied, une espèce de cafétéria, que je qualifierai de peu engageante. Bref, quand la marchande du hall n’a plus le moindre quignon de pain à vous offrir, vous vous arrangez avec votre hypoglycémie.

Elle est étrange cette sensation de se trouver au centre d’un bâtiment hypermoderne, connecté au monde entier, disposant de vestiaires électroniques, de portes automatiques (impossible, semble-t-il, de faire en sorte qu’elles n’émettent pas des grincements stridents) et d’être plus menacé d’y mourir de faim que dans la plus déshéritée des stations de métro…

Je n’ai pas pris la peine de vérifier la capacité d’accueil maximale de la salle de lecture ; elle n’est, pour l’heure, jamais atteinte, bien que l’on constate un accroissement de la fréquentation, probablement appelée à s’amplifier encore. Disons que les jours «pleins», une grosse quarantaine de personnes travaillent là.

Heureusement qu’elles ne pissent pas avec le même ensemble… En effet, les toilettes prévues par l’architecte ne dépassent pas la capacité d’accueil de celles d’une grande brasserie parisienne (dont les usagers passent moins de temps sur place). Pour chaque sexe : deux toilettes. Auxquelles s’ajoute, côté hommes, un urinoir. Dont se retranche, hélas, toujours côté hommes, l’une des deux toilettes, hors d’usage et fermée depuis des mois… Le personnel doit disposer de toilettes dans les étages.

Manifestement, ces toilettes n’ont pas été pensées comme étant destinées aux chercheuses et chercheurs ; ce sont des toilettes pour visiteurs. On admet que l’hypothèse qu’un être humain se trouvant pour quelque obscure raison dans ces bâtiments puisse avoir un besoin pressant à satisfaire ne puisse être écartée. Point. Personne n’a pris une calculette pour mesurer le nombre de toilettes indispensables en fonction (c’est le cas de le dire) du nombre prévisible et possible de vessies et d’intestins. Littéralement, et une fois de plus, les architectes ne pensent pas leurs réalisations en fonction des êtres humains réels qui devront s’en accommoder. Il existe des normes de sécurité contraignantes sur les sortie de secours, par exemple (et c’est heureux). Pas sur les toilettes. Cette architecture est hostile au corps. Pire, elle l’ignore. On est prié de n’avoir envie ni de manger ni de chier. On est là pour penser…

…Jusqu’à 16h 45.

Probable résultat d’une négociation liée au déménagement en banlieue nord, ces horaires ahurissants rendent les recherches plus longues et plus pénibles (les fermetures du samedi sont fréquentes). Une bonne raison pour ne pas perdre de temps à aller manger à l’extérieur (et où ? voir supra). Une fermeture à 16h 45 signifie en réalité 16h 30. Il faut refermer son carton, le reporter au guichet, faire prolonger la fiche, ranger ses affaires, ouvrir son casier électronique, transvaser ses affaires, etc. Les plus téméraires envisagent un passage aux toilettes, ne serait-ce que pour se laver les mains, très sales après avoir manipulé des documents tout l’après-midi. Or, on ferme ! Tout ferme ! Pas question de s’attarder à boire un café avec un(e) collègue, ce qui, dans une conception humaine et intelligente de la vie réelle fait partie du travail. Mais la marchande est partie, et on vous pousse (gentiment) dehors, c’est-à-dire dans le désert. Reste à se hâter vers le terminus du métro en croisant celles et ceux qui en sortent pour courir vers les autobus qui les emmèneront dans des banlieues plus lointaines. Peu d’endroits résistent plus efficacement à la définition d’un lieu de vie.

On voit que personne n’a pensé ni cette gare routière, ni cette université, ni ce centre d’archives. Tout cela s’accote au hasard, dans une succession hétéroclite et heurtée, un peu comme les baraques de jardin avec télé, les garages surélevés, les poulaillers, tout ce désordre bricolé caractéristique de la banlieue, pour lequel tous les architectes de la terre professent un égal mépris.

Ils en reproduisent le pire, le charme de la vie en moins. Sans même un accès garanti pour tous au tout-à-l’égout…