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Dans la séance du soir du mardi 31 juillet 1792 de l’Assemblée législative, des citoyennes de la section de l’Hôtel-de-Ville sont admises à la barre. « L’une d’elles, après avoir déposé, dans le sein de l’Assemblée, une pique surmontée du bonnet de la liberté, demande la permission de s’armer, elle et ses compagnes, pour la défense de la capitale. »

Si j’excepte une allusion ambiguë, par Fernand Gerbaux, en 1904, à une pétition du 11 (sic) juillet 1792[1], c’est à ma connaissance Léon Hennet[2] qui met en lumière le premier, en 1919, cette manifestation des revendications féminines pour l’armement.

La démarche de ces citoyennes présente, à mes yeux, un triple intérêt. Elle est représentative — en dehors même des clubs légalement constitués — du fonctionnement « en clubs » de nombreuses militantes, soit sur une base sectionnaire (comme ici), soit sur une base paroissiale, soit encore sur une base corporative. Elle est, ensuite, un prolongement — tout-à-fait indépendant semble-t-il — de la démarche de Pauline Léon, cinq mois plus tôt, présentant une pétition pour l’exercice au maniement des armes par les femmes, signée par plus de 300 femmes. Enfin, il est remarquable que le texte de juillet 1792 est accueilli un peu différemment de celui de mars.

Léon Hennet a bien noté ce dernier point, même s’il en surestime peut-être les conséquences :

L’Assemblée législative passa à l’ordre du jour motivé sur ce qu’aucune loi n’interdisait aux femmes de porter les armes. (pp. 159-160)

Par la réponse de l’Assemblée législative à la pétition qui lui avait été présentée le 31 juillet 1792, l’entrée de la carrière était ouverte. C’est ainsi que plusieurs femmes purent courir aux drapeaux sans avoir à cacher leur sexe, et que à quelques-unes des grades d’officier même furent conférés. (p. 162)

 

Le 31 juillet, la réaction de l’Assemblée n’est pas sans ambivalence, même s’il nous est difficile de deviner les arrière-pensées des uns et des autres. En effet, au-delà de la réponse polie du président Lafon-Ladebat, qui accorde aux pétitionnaires les honneurs de la séance, un court débat s’engage.

Lecointe-Puyraveau demande « le renvoi au comité militaire ». C’est à la fois une manière habituelle d’ « enterrer » une pétition et accorder à celle-ci un statut respectable. Est-ce ce qui pousse Thuriot à s’opposer au renvoi et à demander l’ordre du jour ? Il faut en tout cas s’attarder sur le motif invoqué : aucune loi ne défend aux femmes de prendre les armes.

Autrement dit, à ces femmes qui proclament « Rendez-nous la justice que nous méritons en décrétant que nous serons armées en tant que vraies citoyennes », Thuriot fait répondre par l’Assemblée : « Armez-vous donc si ça vous chante, aucune loi ne vous l’interdit (mais fichez-nous la paix !) ». Certes, on peut voir là désinvolture et condescendance. Cependant, sur le fond, l’Assemblée souligne qu’au moins par défaut les femmes ont bel et bien le « droit » de s’armer et de concourir, en tant que citoyennes, à la défense nationale.

C’est aller, involontairement peut-être, bien plus loin qu’en mars.

Le 6 mars, alors que Dehaussy-Robecourt avait conclu, contre Pauline Léon, une diatribe essentialiste et misogyne («Gardons-nous d’intervertir l’ordre de la nature») par une motion de consolation, Thuriot l’avait formalisée et fait voter : « Je demande [son collègue venait de le faire] l’impression et l’insertion, avec mention honorable au procès-verbal. » Nulle référence alors au fait que les femmes n’avaient pas besoin de mendier un droit que rien ni personne ne songeait à leur interdire…

Sans aller aussi loin que Léon Hennet, on peut accepter l’idée qu’une telle réponse a pu être considérée comme un encouragement, et par les pétitionnaires de la section de l’Hôtel-de-Ville et par des femmes décidées à s’engager individuellement dans l’armée[3]. Je n’ai pas connaissance, au stade actuel de mes recherches, d’une référence explicite à cette position de la Convention, dans un journal, une brochure, ou un procès-verbal de réunion. Une telle référence n’aurait rien d’invraisemblable puisque les débats de l’Assemblée sont largement diffusés et commentés à travers le pays, et les comptes rendus de ses travaux lus dans les sociétés populaires.

Pétition Hôtel d eVille illustration

Archives parlementaires. Cliquer pour agrandir.

 

Jacques Alexis Thuriot de Larosière (1753-1829)

Mettons le projecteur un moment sur ce protagoniste particulier des séances des 6 mars et 31 juillet. Fils d’un artisan, devenu avocat, puis député de la Marne, « son hostilité résolue envers les émigrés et les prêtres réfractaires, écrit François Wartelle[4], contraste avec ses craintes des interventions trop directes du peuple dans la vie politique […]. » Élu encore à la Convention, il vote la mort du roi, mais ça n’est pas un partisan de la Terreur. Il démissionnera du Comité de salut public au bout de deux mois de présence.

Je le retrouve à plusieurs reprises dans mes notes, à propos des mobilisations de femmes et de son attitude vis-à-vis des Enragés.

Le 27 décembre 1792, il juge inutile d’admettre une délégation de 300 femmes qui réclament le jugement du roi (AP, t. 55, p. 728), mais se prononce, le 1er mai 1793, pour l’admission d’une délégation de citoyennes de Versailles qui demandent la taxation des grains (AP, t. 63, p. 679).

Lorsque la citoyenne Élisabeth Bourgé (ou Bourgès) se présente devant la Convention, explique qu’elle a servi cinq mois en tant que volontaire dans la 1re compagnie du bataillon de la Réunion, sous le nom de Nicolas Bourgé, que reconnue femme elle a reçu son congé et qu’elle sollicite un passeport pour regagner Reims, ainsi qu’une indemnité pour cause de maladie (elle a été blessée au sein), Battelier et Thuriot demandent pour elle une gratification de 150 livres (accordée[5]) [AP, t. 64, pp. 146-147. Coll. Baudoin, vol. 37]

Thuriot sera exclu du club des Jacobins, « à l’initiative des Hébertistes », écrit Wartelle. Il est également attaqué aux Cordeliers par Hébert, le 25 juillet 1793, lequel lui reproche d’avoir pris la défense du général Custines. Selon le compte rendu du Journal historique et politique[6], que je trouve chez De Cock, les « dames révolutionnaires » présentes s’écrient à plusieurs reprises : « La montagne aussi est contre nous ! ».

Lorsque Jacques Roux, le 25 juin 1793, lit à la Convention la pétition des sections Bonne-Nouvelle, des Gravilliers & du Club des Cordeliers, Thuriot l’attaque violemment : « Malgré toi, l’espoir des tyrans sera frustré ; nous sauverons Paris & la France, & les monstres qui te ressemblent en périront de rage. »

Je reviens à la notice de Wartelle pour signaler l’hostilité de Thuriot envers Robespierre au moment du 9 thermidor et le fait qu’il continue ensuite et à siéger avec les Montagnards et à fréquenter le club des Jacobins. Il poursuivra une carrière dans la magistrature, jusqu’à son bannissement comme régicide en 1816. Il meurt à Liège.

Un révolutionnaire, comme il en est beaucoup, dont le parcours ne se laisse pas réduire à une ligne ou à un clan politique. Et dont il est malaisé de discerner la position, à supposer qu’il en ait une simple et constante, vis-à-vis des femmes révolutionnaires.

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Détail d’un panneau éducatif. Coopération pédagogique, Montmorillon (Vienne) [années 1950 ?]

 

Quelques remarques sur le texte même de la pétition (dont j’ai respecté l’orthographe d’origine) :

Les citoyennes mobilisent, pour s’y identifier, trois figures héroïques. Deux sont féminines, des femmes helvètes et Jeanne d’Arc. L’autre masculine, Hercule, dont l’espoir de vaincre peut insuffler la force même à des femmes dont « l’apparence est faible ».

Contrairement à ce qu’affirme le compte rendu de l’Assemblée (repris par certains commentateurs par la suite), il ne s’agit pas d’une démarche visant la seule défense de Paris. Il s’agit bien d’étendre l’armement des vraies citoyennes — et non bien sûr de toutes les femmes indistinctement —, « dans tout l’intérieur du royaume ».

De plus, les pétitionnaires ne demandent pas d’armes, mais bien la reconnaissance de leur droit à être armées. C’est « à leur dépens » que les citoyennes patriotes entendent s’armer, sans grever en quoi que ce soit le budget de la défense nationale.

Enfin, j’y ai fait allusion plus haut, le déchiffrement à peu près certain (plus difficile encore sur microfilm que sur papier) de 46 noms de signataires sur 80, et ce que l’on peut distinguer des autres, permet de vérifier qu’aucune des futures militantes républicaines révolutionnaires — plusieurs ont signé la pétition de Pauline Léon en mars —, ne se retrouvent ici.

Faute de renseignements sur ces citoyennes, je dois me borner à reproduire l’information suivante sur leur section, qui allait prendre un mois plus tard, le 21 août 1792, le nom de « section de la Maison-Commune » : « [C’]était une des sections les plus populaires du centre de Paris, celle où la pression des indigent était la plus forte[7]. »

 

Pétition des citoyennes de la section de l’Hôtel-de-Ville

 

Section de l’Hôtel de ville

Législateurs

La patrie est en danger ; nous venons joindre nos efforts à ceux de nos frères d’armes qui se sont dévoué au soutien de la patrie ; nos perres, nos epoux, nos freres volent aux frontierres (repousser le farouche autrichien qui veut envahir et devaster notre territoire) tandis qu’ils exposent leur vie, resterons nous tranquille spectatrices des maux qui affligent l’interrieur du roÿaume ; non, il est de notre devoir d’être tel[les] que la constitution la dit ; cest à nous que la conservation en est confier ; cest à nous à répondre a la confiance des legislateurs.

Armons nous ; et soÿons dignes d’etre libres ; ymitons ces courageuses helvetiennes, qui seulles ont soutenue l’attaque d’une armée entière qui assiégoient leur ville, et ont demeuré vainqueur ; Janne d’arc sauva la France sous le règne du despote Charle sept ; aurions nous moins de courage nous qui sommes libres, et qui avons juré de mourir plutot que de devenir esclaves ;

Legislateurs

Cest a vous a nous rendre la justice que nous méritons en décrétant que les vrais citoÿenne seront armées pour la déffence de la capitale ; à leur dépens et ce dans tout l’interieur du roÿaume ; vous ne pouvez mieux confier la deffence de la patrie, qu’a des meres, des epouses, des sœurs, qui brulent du desire de seconder la valeur de ce qu’ils [sic] ont de plus cher ; en faisant rendre le dernier soupir aux monstres qui cherchent à annéantir la constitution, la liberté, et les droits sacrés de l’homme, et du citoyent.

Recevez de nos mains le signe de notre liberté, nous le déposons dans le sanctuaire de la nation ; il sera pour nous le temple de Janus[8] et nous jurrons toutes de mourir plutot que de souffrir qu’aucune ennemis viennent le prophaner.

Chez nous l’apparence est faible mais l’espoir de vaincre donne des forces d’Hercule.

[Signatures] 

De St Martin

Gibert

Tourcade

Grignard

Thoma

Cuissin

Catherine Grignard

du Cattole

Adelaide St Martin

Agathe St Martin

Salsaque

Cécile Hanait

Clausés

Fransoise de S. Martin

Le Moigne

Destavigny

Hanait

Genevieve Brienne

Guffroy

Charlier

Conbarron

Snieckers

Anne Elisabeth Gittard

femme Tasseaux

Ecambourd

femme Darnuet

Marie Louis Saulze

Avril

Reault

f. Chevillard

f. Ruc

fll Toinette Ruc

Poulin

f. Casset

femme Devaux

Evrar

Tellier

Vve Trubert

Sophie Trubert

Pechotot

femme Baudet

Veuve Ruffieux

Vincent

fille Bertin

Chasin

— Guÿot

[A N : MIC/C//154 d. 292/2]

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[1] Gerbaux, Fernand, « Les femmes soldats pendant la Révolution », La Révolution française, juillet 1904, pp. 47-61.

[2] Hennet, Léon, « Femmes soldats dans les Armées de la Révolution »,  La Nouvelle Revue, 15 mars 1919, pp. 157-167 (Gallica).

[3] Dominique Godineau connaît la pétition du 31 juillet, qu’elle cite dans son ouvrage de référence Citoyennes tricoteuses (1989, p. 119), avec la cote des archives nationales ; elle a donc eu accès au document. En revanche, elle ne s’intéresse pas à la réponse de l’Assemblée, ni non plus dans son article « De la guerrière à la citoyenne. Porter les armes pendant l’Ancien Régime et la Révolution française » (Clio, n° 20, 2004, pp. 43-69), dans lequel elle analyse la réaction à la seule pétition de Pauline Léon.

[4] In Soboul, Albert (dir.), Dictionnaire historique de la Révolution française, 1989, p. 1037.

[5] Cette citoyenne reprendra du service en Vendée, non pas armée, mais pour assister les blessés, ce qui lui vaudra une nouvelle gratification (voir décrets des 14 vendémiaire an III [5 octobre 1794] et 13 pluviôse an III [1er février 1795], coll. Baudoin, vol. 54 & 58).

[6] N° 26, 27 juillet 1793, reproduit in De Cock, Les Cordeliers dans la Révolution française, Lyon, 2002, p. 1274.

[7] Soboul, Albert & Monnier, Raymonde, Répertoire du personnel sectionnaire parisien en l’an II, 1985, p. 371.

[8] [Note C. G.] À Rome le temple de Janus, dieu des portes, était un enclos sur le Forum, dont les deux portes, à l’ouest et à l’est, n’étaient fermées qu’en temps de paix.

Nouvelles du blog (7 mai 2014) : La Révolution et nous vient de dépasser les 23 000 consultations.