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Aberdam, Serge, et Tchoudinov, Alexandre (dir.)

Écrire l’histoire
 par temps de guerre froide. Soviétiques et Français autour de la crise de l’Ancien régime, Collection études révolutionnaires n° 15, Société des études robespierristes, diffusion Sodis, 25 €.

 

Version revue et augmentée des communications
 du colloque de Vizille (Isère), septembre 2006, 
Version russe dans l’Annuaire d’études françaises, Moscou, 2007 numéro publié avec le soutien de la Fondation 
maison des sciences de l’homme (Paris).

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Le public russe a eu la chance de disposer dès 2007 des actes du passionnant colloque organisé à Vizille en 2006 ; ils sont édités aujourd’hui par la Société des études robespierristes.

 

Le livre sera disponible en librairies à l’automne 2014 (reportez-vous à l’offre de souscription à la fin du présent texte).

 

Pour la lectrice et le lecteur curieux d’historiographie, de la manière dont l’histoire s’écrit et dont l’écriture de l’histoire passée interfère — combien violemment parfois ! — avec l’histoire en train de se faire, comme pour celles et ceux qui s’intéressent particulièrement à l’histoire de l’Ancien régime et de la Révolution, cet ouvrage dense est une mine de renseignements, et je pense, pour beaucoup, de découvertes.

 

L’Union soviétique est sans doute, dans le monde, après la France elle-même, le pays dans lequel la Révolution française et ses enjeux politiques ont été le plus étroitement mêlés à la vie politique. On retrouvera ainsi au fil des interventions, non seulement les positions de Marx, celles de Kropotkine, la stratégie de Lénine (auquel je laisse mon correcteur mettre un accent aigu), mais encore la Perestroïka.

 

Donner une vision synthétique et complète d’un recueil aussi riche me paraît une gageure. J’indiquerai donc, après un extrait de l’introduction de Serge Aberdam, les passages qui ont particulièrement retenu mon attention — lecture subjective, s’il faut rappeler ce pléonasme. En effet, l’aspect politique de l’historiographie, qui est celui qui m’intéresse ici, n’est pas le seul traité et je renvoie pour les apports proprement historiques au sommaire complet, en fin d’article.

 

Je laisse d’abord la parole à Serge Aberdam :

 

« Les contributions présentées ci-après portent donc sur des transferts et des controverses, sur des chantiers majeurs de l’historiographie des XVIIe et XVIIIe siècles français, et elles ont été conçues dans le but de s’éclairer mutuellement. Ainsi les textes russes révèlent-ils les féroces polémiques internes au monde soviétique dont, à l’époque, rien ou presque ne filtrait. Les textes français qui leur font pendant informent les lecteurs russes des effets dynamiques qu’ont eus les ouvrages traduits en français, même s’ils étaient très critiqués en URSS. Dévoilements il y a donc, et d’ampleur, mais aussi périodisation et élucidation car les décennies successives ont vu évoluer les modes de contrôle et les buts poursuivis.

» L’asymétrie des points de vue, encore apparente lors de la rencontre de 2006, n’est pas récente. Depuis cent cinquante ans au moins, la crise de l’Ancien régime français et la Révolution qui y mit fin sont en débat dans les relations entre historiens des deux pays. Dès le milieu du XIXe siècle, les membres de ce qu’on a ensuite appelé l’école historique russe travaillent sur l’histoire agraire de la Révolution française — avec comme perspective évidente la comparaison avec les évolutions possibles en Russie : réforme ou révolution ? Le débat ainsi initié s’intègre ensuite dans les discussions théoriques des partis, en pleine expansion, de l’Internationale sociale- démocrate. Celle-ci est d’ailleurs fondée formellement en 1889, l’année du Centenaire d’une révolution qui avait marqué son siècle comme le nouvel internationalisme socialiste doit marquer celui qui s’annonce. Pour ceux qui commencent alors à se réclamer du marxisme, la Révolution française est le modèle d’une révolution bourgeoise qui a su radicalement régler la question agraire, tâche dite démocratique qui intéresse au premier chef les révolutionnaires d’Europe centrale et orientale. Autour du Centenaire, ces questions sont analysées par Karl Kautsky ou Piotr Kropotkine puis, dans un sens encore différent, par Jean Jaurès comme par une cohorte d’historiens et de publicistes désireux de contribuer à l’éducation politique des travailleurs. Jean-Numa Ducange[1] a récemment montré l’ampleur de ces actions de formation, particulièrement dans la social-démocratie allemande, cadre où, faut-il le rappeler, se formaient aussi de nombreux émigrés politiques russes. […]

» La mécanique des comparaisons concerne dès le départ, et jusqu’à nos jours, des domaines tellement variés qu’il est difficile d’en faire le tour : les parallèles entre les règnes de Louis XVI et de Nicolas II, leurs personnalités et leurs entourages, comme les comparaisons entre les actions de la contre-révolution aux deux époques en font partie intégrante, jusqu’à la banalité. Les rapprochements s’imposent également dans des domaines beaucoup plus techniques, comme la formation des armées, de l’an I ou bien Rouge, ou les politiques agraires, ou les façons de financer l’action de l’État révolutionnaire, avec les parallèles entre assignats et sovznaks qui culminent dans le recours à l’hyperinflation[2]. Mais, en URSS, et à chaque réorientation politique des années 20 et 30, comme l’a bien montré Tamara Kondratieva[3], les analogies avec l’épisode “thermidorien” de 1794-1795 se révèlent particulièrement évolutives — et meurtrières. La discussion sur la Thermidorchina ou même le simple emploi de la notion de Thermidor se transforment finalement en piège mortel pour ceux qui s’y laissent aller… Ces polémiques débouchent sur un véritable martyrologe d’historiens de la Révolution française, exécutés ou déportés dans les années 30. »

Après cette présentation, je vais entreprendre une lecture, forcément rapide, de quelques-unes des contributions (dans les citations, je n’ai pas replacé toutes les notes ; on se reportera au livre).

Dans « France-Russie :
“rencontres du troisième type” dans l’historiographie
 de l’Ancien régime et de la Révolution », Alexandre Tchoudinov traite, outre de la répression directe contre certains historiens, des campagnes de dénonciation réciproque auxquelles ils sont contraints, au gré des variations idéologiques du régime. Dans l’extrait ci-dessous, il évoque notamment le sort de Zakher (que l’on trouve parfois orthographié Zacher), auteur de plusieurs monographies et d’un ouvrage de synthèse sur les Enragés, textes jamais publiés en français.

« Iakob Zakher (1893-1963), l’un des derniers élèves de Kareev, professeur à l’Université de Leningrad, tente d’éviter “l’honneur” de se prononcer contre Tarlé. Un de ses collègues le dénonce et Zakher lui-même doit se repentir en public. Bien qu’il soit un vétéran de la Guerre civile, où il a combattu au sein de l’Armée Rouge, il est exclu du Parti communiste et privé de son emploi à l’Université. Cet interdit professionnel dure jusqu’à son arrestation en 1938. Zakher passera 15 ans en prison et au Goulag. Il ne reviendra à l’Université qu’en 1956, à l’époque du Dégel. […]

» Pendant la Grande terreur de 1937-1939 beaucoup d’historiens marxistes-léninistes de la Révolution française sont persécutés. Loukine, leur chef de file, est arrêté en 1938 et meurt en prison en 1940. Grigoriï (Tsezar) Friedland (1897-1937) est fusillé. Sofia Lotté (1901-1962) et Victor Daline (1902-1985), les élèves de Loukine, sont envoyés au Goulag où ils passeront presque deux décennies. Albert Manfred (1906-1976), autre élève de Loukine, passe un an en prison et n’est libéré que grâce à l’honnêteté d’un juge d’instruction, lui-même ensuite fusillé. »

 

Tchoudinov souligne aussi que, du fait des interdictions de sortie du territoire, « Plusieurs générations d’historiens soviétiques de la Révolution française ont dû se former sans pouvoir travailler sur des documents d’archives ». Même dans le cas où des archives se trouvaient sur le territoire soviétique, par exemple celles concernant Babeuf conservées à l’Institut Marx-Engels-Lénine, elles n’ont été ouvertes qu’à quelques rares chercheurs jusqu’à la fin des années 80 du XXe siècle (parmi les exceptions, Victor Daline, auteur de Gracchus Babeuf à la veille et pendant la Révolution française 1785-1794, Éditions du progrès, en fr., 1987).

 

Quant à l’impossibilité d’accéder aux archives, la réciproque pouvait être vraie, comme le note Igor Filippov dans sa contribution intitulée « Boris Porchnev 
et l’économie politique du féodalisme », dans laquelle il évoque notamment la réception de l’œuvre de cet historien soviétique connu pour son ouvrage Les Soulèvements populaires en France de 1623 à 1648, (Paris, SEVPEN, 1963), dont une version abrégée a été publiée dans la collection Champs Flammarion.

 

« L’œuvre de Porchnev eut une destinée singulière. À l’étranger on connaît surtout son livre sur les insurrections populaires à la veille de la Fronde, grâce aux traductions allemande (1954) puis française (1963). L’intérêt pour ce livre en France et à l’Ouest en général tint d’abord à son objet, peu abordé dans l’historiographie occidentale, puis à ses sources, les archives de Leningrad étant alors pratiquement inaccessibles aux chercheurs étrangers. Même ceux qui ne pouvaient souscrire à l’apologie de la lutte des classes comme moteur de l’histoire apprécièrent l’attention portée aux soulèvements populaires. En URSS, au contraire, le livre de Porchnev fut accueilli froidement. Certaines exagérations et imprécisions de traduction furent relevées comme des perles dont plaisantaient entre eux les historiens soviétiques qui étaient déjà las de son approche méthodologique ainsi que de la banalité du thème. Par la suite, Les Soulèvements populaires furent considérés comme une copieuse monographie sur des événements survenus dans la France du second quart du XVIIe siècle, pas plus. Du moins le livre ne tomba-t-il pas dans l’oubli. »

 

La complexité des jeux de pouvoir, parfois « à contre-emploi », que j’ai évoqués dans ma préface à la réédition du livre de Daniel Guérin, Bourgeois et bras-nus (Libertalia, 2013), se trouve illustrée dans la communication d’Alexandre Tchoudinov « Les considérants implicites du débat soviétique sur la dictature jacobine (1960-1980) », lorsqu’il évoque la figure d’un professeur de Leningrad, Vladimir Revounenkov. Connu pour ses travaux sur l’histoire moderne de l’Allemagne et les relations internationales au XIXe siècle, ce dernier publie en 1966 Le Marxisme et le problème de la dictature jacobine, dans lequel il critique la plupart des historiens soviétiques de la Révolution française pendant les années 1920-1930 pour leur incompréhension du marxisme véritable, et — dans une certaine mesure — jusqu’à Lénine lui-même, tandis qu’il assurera avoir été inspiré par les travaux de Soboul…

 

A. Tchoudinov écrit :

 

« L’attitude de Revounenkov vis-à-vis les idées de Lénine était ambiguë. D’un côté, il acceptait entièrement sa conception de la dictature révolutionnaire démocratique et croyait possible de l’extrapoler aux réalités de la Révolution française. D’un autre côté, il ne partageait pas son analyse de la dictature jacobine comme une “dictature des travailleurs”, analyse qu’il attribuait pour partie à la lecture de travaux de jeunesse de Marx et Engels mais surtout à l’influence d’une “historiographie sociale-réformiste” dans laquelle il associait Plekhanov, Kautsky, Jaurès, Cunow et même Kropotkine. Pour Revounenkov, c’était la “démocratie sans-culotte” des sections et de la Commune de Paris qui avait formé l’“embryon” de la dictature révolutionnaire démocratique des couches inférieures de la société, tandis que la Convention personnifiait la “dictature bourgeoise”. Autrement dit, on observait dans la France d’alors un “double pouvoir”, semblable à celui qui s’était établi en Russie en 1917, pendant la coexistence du Gouvernement provisoire et des Soviets. Pour Revounenkov, les faits présentés dans la thèse d’Albert Soboul confirmaient pleinement ce schéma. Il est intéressant de noter qu’en soulignant sa solidarité avec Soboul, un chercheur marxiste et membre éminent du PCF, Revounenkov se démarquait drastiquement de l’historien trotskiste Daniel Guérin, alors que sa propre interprétation du Gouvernement révolutionnaire ressemblait beaucoup à la sienne. »

 

On peut même dire que le résumé de la position de Revounenkov que fait ici Tchoudinov convient très bien à celle de Guérin (ce que ne manqueront pas de lui reprocher, dans leur réplique, certains historiens soviétiques). Tchoudinov explique, dans la suite de sa communication, que Revounenkov critique la centralisation du gouvernement révolutionnaire « à laquelle il oppose la “démocratie directe” des sections comme un “type supérieur du pouvoir révolutionnaire” de l’époque. » Ce faisant, il s’appuie sur deux historiens, futurs partisans de la Perestroïka, Uriï Kariakine et Evgeniï Plimak, lesquels condamnent — dans un livre sur Raditchev, écrivain radical du XVIIIe siècle — « la tentation de tout pouvoir révolutionnaire de “s’appuyer sur l’appareil terroriste d’État, et non sur les organisations plébéiennes de masse”. »

 

Pour se faire une idée supplémentaire de la difficulté, toujours actuelle, de démêler les positions idéologiques des uns et des autres, on notera que la dernière citation, que n’auraient probablement pas reniée les Enragés Varlet et Roux, est considérée par Tchoudinov comme illustrant la « réputation nettement libérale, même dans les années 60 [vingt ans avant la Perestroïka] » des deux auteurs, Kariakine et Plimak. On suppose que « libéral » doit s’entendre ici comme équivalent de « contestataire » vis-à-vis de l’orthodoxie stalinienne.

 

Sous toutes les latitudes, la vie universitaire n’a pas besoin d’une bureaucratie policière pour être un enfer pavé de chausse-trappes ! Mais cela aide grandement, comme le montre Alexandre Gordon dans sa communication, intitulée « Les historiens soviétiques
 et les “scientifiques occidentaux progressistes” ».

 

Un colloque consacré à Babeuf était organisé, par Albert Soboul et Walter Markov (ce dernier par ailleurs spécialiste de Jacques Roux), à Stockholm, en 1960, à l’occasion du XIe Congrès international des historiens. Zakher devait y présenter une communication sur « Enragés et babouvistes : Varlet pendant la réaction thermidorienne ». Naïvement, Soboul écrivit à Zakher en lui demandant de transmettre le programme du colloque Babeuf à ses collègues historiens soviétiques, ce qui à ses yeux valait invitation. Or les noms desdits collègues ne figuraient pas sur le programme ! Manfred, auteur notamment de La Grande Révolution française du XVIIIe siècle (Moscou, 1961, en fr.), fit savoir à Zakher que puisque les Français s’étaient dispensés de « prendre conseil » auprès de lui, Manfred, et de ses collègues, et même de les mentionner dans le programme, il serait « déplacé » que lui, Zakher, acceptât l’invitation à venir lire sa communication à Stockholm… Il fut fermement invité à faire savoir à Soboul et Markov qu’il avait « changé d’avis ». Zakher ne vint pas ; sa communication fut résumée par Soboul à la tribune, « en cinq minutes », dûment autorisé par les représentant soviétiques officiels au colloque : Porchnev et Ionnissian.

 

Zakher sut mettre à profit ses contacts avec des historiens du monde entier, pour contourner la censure académique et policière, en recevant d’eux de nombreux ouvrages et revues, impossible à se procurer en URSS :

 

« Ses contacts avec Soboul, Rudé, Cobb, Markov et d’autres savants français (Marc Bouloiseau), anglais (Barrie Rose), norvégien (Kare Tönnesson), des États-Unis (Morris Slavin) qui lui envoyaient des revues, des tirages de leurs articles, des livres, permirent a Zakher de revenir rapidement dans le monde de la recherche, et à ses collègues et étudiants d’utiliser avidement cette littérature importée. C’est de cette manière individuelle mais efficace qu’était contournée la disette de littérature scientifique nouvelle en URSS : depuis la fin des années 30 et surtout dans les années de lutte contre le “cosmopolitisme”, les bibliothèques ne recevaient plus de livres scientifiques étrangers. Certainement, les deux côtés avaient besoin de communiquer et les collègues étrangers de Zakher prenaient souvent l’initiative en ce sens. Il ne fait aucun doute que l’historien de Leningrad acquit, dans les années 1950-1960, une autorité internationale plus grande que tout autre historien soviétique spécialiste de la Révolution française. »

 

Ces échanges ne devaient profiter qu’indirectement au public français, lequel n’a jamais eu le loisir de lire les monographies de Zakher sur Jacques Roux, Jean-François Varlet, Théophile Leclerc et Claire Lacombe, ni sa somme plusieurs fois rééditée sur les Enragés, jamais traduites en français. Certes Albert Soboul proposa à Zakher de publier dans les Annales historiques de la Révolution française (par exemple la fameuse communication sur Varlet prévue pour Stockholm), mais lorsqu’il lui écrit, en septembre 1957, à propos d’une traduction de son livre sur les Enragés, c’est pour lui apprendre… qu’elle est réservée à son usage personnel[4] :

« Je vous connais depuis longtemps par vos travaux sur les enragés (j’ai fait traduire quelques chapitres de votre ouvrage pour ma documentation personnelle). »

 

L’examen des correspondances entre Zakher et ses correspondants historiens, auquel se livre Gordon, est très éclairant, tant sur l’évolution des positions de Soboul, se déclarant, en 1958, « pas du tout mathieziste », que sur celle de Cobb, auteur notamment de The Police and the People (1970 ; La Protestation populaire en France (1789-1820), 1975) :

 

« Je deviens tous les jours un peu plus antirobespierriste et je ne suis plus du tout d’accord avec la position des Annales. Robespierre est bien un petit pape, c’est surtout un monstre d’orgueil et de “self-righteousness*”. Kropotkine l’a bien jugé, je trouve. Il est difficile de lui pardonner l’Être suprême, et, SURTOUT, ce procès INIQUE des hébertistes. C’était un véritable assassinat judiciaire ».

[*autosatisfaction]

 

La mention par Cobb de Kropotkine n’est pas anecdotique. Il le considérait comme « l’historien le plus perspicace de la Révolution française » (lettre à Zakher, novembre 1959).

 

Alexandre Gordon ajoute à ce propos :

 

« On peut trouver dans la méthode quasi kropotkinienne de Cobb les causes de son éloignement des historiens soviétiques et même de Soboul. Kropotkine était en toute objectivité le fondateur des études de la Révolution “par le bas”. Son apport fut d’ailleurs reconnu par Lénine lui-même. Néanmoins, dès le début, les historiens soviétiques reçurent Kropotkine de manière contradictoire et, à l’époque du “culte de la personnalité”, c’est-à-dire du culte du pouvoir absolu [années 30-50], seule sa position purement nihiliste était retenue. En retravaillant sa monographie sur les enragés, Zakher se vit demander par le directeur de sa maison d’édition de “réduire la partie sur Kropotkine au minimum et écrire plutôt : Le plus grand des représentants de l’anarchisme russe P. A. Kropotkine fit une évaluation des “enragés” tout aussi infondée scientifiquement et nuisible ». [passage souligné par Gordon]

 

Ces analyses sont également illustrées par le témoignage d’un historien vivant, Claude Mazauric. Dans « Péripéties :
comment j’ai rencontré les historiens de Moscou, à propos de la Révolution française (1960-1993) », il raconte n’avoir pu obtenir de travailler dans le Fonds Babeuf (évoqué plus haut) « malgré une demande en bonne et due forme transmise par le Bureau politique du Parti communiste français sous la plume du philosophe et directeur des Éditions sociales, Guy Besse, qui en était membre. Autre exemple : ni mon intervention, ni celle du PCF n’ont pu permettre que Victor Daline puisse obtenir le visa qui lui aurait permis de recevoir à Besançon, en 1984, le diplôme de docteur honoris causa que l’Université de Franche-Comté […] lui avait décerné. »

 

L’ouvrage est enrichi de deux annexes et d’un lexique des personnages, institutions
 et revues russes ou soviétiques cités.

 

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Table des matières

 

Partie 1

Présentations

Serge Aberdam (Paris)

Des relations si particulières.

Alexandre Tchoudinov (Moscou)

France-Russie : « rencontres du troisième type »
dans l’historiographie de l’Ancien régime et de la Révolution.

Tamara Kondratieva (Paris-Moscou)

Paris-Moscou. L’historiographie de la Révolution française :
science et politique.

 

Partie 2

Autour de Boris Porchnev, débats dans deux univers

Sergueï Kondratiev & Tamara N. Kondratieva (Tioumen)

Boris Porchnev dans le débat sur le rôle de la lutte des classes
dans l’histoire (1948-1953).

Françoise Hildesheimer (Paris)

Les archives du chancelier Séguier,
entre Paris et Saint-Pétersbourg.

Zinaïda Tchekantseva (Moscou)

La réception de Boris Porchnev en France et en URSS.

Christian Jouhaud (Paris)

Raconter la révolte : récits porchnéviens et récits mousniéristes.

 

Partie 3

Catégories et classes sociales en question

Christophe Blanquie (Paris)

L’impossible histoire de l’Ormée.

Ludmila Pimenova (Moscou)

La noblesse française, de l’Ancien régime à la Révolution, 
à travers l’historiographie soviétique

Guy Lemarchand (Rouen)

Féodalité, féodalisme et classes sociales en France au XVIIe siècle. 
Le débat dans l’historiographie, 1960-2006.

Igor Filippov (Moscou)

Boris Porchnev et l’économie politique du féodalisme.

Roger Dupuy (Rennes)

L’historiographie française et les résistances paysannes
 à la Révolution dans la seconde moitié du XXe siècle.

 

Partie 4

Contrôles, transferts, médiations et traductions

Alexandre Tchoudinov (Moscou)

Les considérants implicites du débat soviétique
 sur la dictature jacobine (1960-1980).

Alexandre Gordon (Moscou)

Les historiens soviétiques 
et les « scientifiques occidentaux progressistes ».

Andreï Gladychev (Saratov)

Trois historiens soviétiques du communisme français :
Volguine, Porchnev, Koutcherenko.

Michel Vovelle (Aix-en-Provence)

Victor Daline admirateur de Braudel.

Dmitri Bovykine (Moscou)

Anatoliï Ado : l’évolution de son point de vue
 dans le contexte de notre histoire contemporaine.

 

Partie 5

Un demi-siècle plus tard, témoignages et prolongements.

Claude Mazauric (Nîmes)

Péripéties : comment j’ai rencontré les historiens de Moscou,
 à propos de la Révolution française (1960-1993).

Yves-Marie Bercé (Paris)

Réflexions sur un moment d’écriture de l’histoire.

 

Partie 6

Annexes

Note inédite de Boris Porchnev

Comment j’ai élaboré, en URSS, 
un livre sur l’histoire de la France au XVIIe siècle.

Extrait d’un ouvrage d’Alexandra Lublinskaïa

Sur Porchnev et l’absolutisme français.

Lexique des personnages, institutions
 et revues russes ou soviétiques cités dans le texte.

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[1] Jean-Numa DUCANGE, La Révolution française et la social-démocratie. Transmission et usages politiques de l’histoire en Allemagne et en Autriche (1889-1934), Rennes, PUR, 2012. [Note de S. A.]

 

[2] Le travail de thèse de S. A. Fal’kner sur les assignats (Petrograd 1916-1919) est évoqué en détail par Laure DESPRÈS, « Des assignats aux sovznaks — La théorie de l’économie d’émission de S. A. Fal’kner », Économie et société, Cahiers de l’ISMEA, Grenoble, PUG, n° 7-8-9-10, 1990, « La pensée économique pendant la Révolution française », p. 619-639. [Note de S. A.]

 

[3] Tamara KONDRATIEVA, Jacobins et Bolcheviks, itinéraire des analogies, Paris, Payot 1989 ; je n’ai pas eu accès à : Gabriel SCHOENFELD, Uses of the Past, Bolshevism and the French Revolutionnary tradition, Harvard UP, 1989. [Note de S. A.]

 

[4] Cette traduction partielle doit se trouver aujourd’hui dans le fonds Albert Soboul à la bibliothèque du Musée de la Révolution française, à Vizille (Isère). Il existe à la BN, sous la cote 4-LB41-5636, un document dactylographié qui est la traduction de certains passages du livre de Zakher, dont j’ignore s’il a été donné par Soboul.

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[Statut du livre : reçu en service de presse.]

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OFFRE DE SOUSCRIPTION

 

Vous pouvez obtenir cet ouvrage en souscription, au prix de 22 euros, frais de port inclus (au lieu de 25 €, prix en librairie), par chèque à l’ordre de la Société des études robespierristes, adressé à :

 

Société des études robespierristes, 17, rue de la Sorbonne, 75231 Paris cedex 05.

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Bibliographie

Je rappelle pour mémoire un ouvrage collectif difficile à trouver aujourd’hui, n’était en bibliothèque ou dans le circuit des librairies d’occasion : La Révolution française et la Russie, Éditions Librairie du Globe (Paris) & Éditions du Progrès (Moscou), 1989, en français. Avec, entre autres, des articles de A. Tchoudinov, V. Revounenkov, A. Ado, A. Soboul, Cl. Mazauric, V. Daline…

On trouve sur Gallica, dans la Revue d’histoire moderne, 1931, t. VI (pp. 369-389), un article de N. Karéiev portant sur «Les études sur l’histoire de France en Russie [sic] depuis vingt ans (1911-1930)».

Je répare une omission : N. Loukine, «La Révolution française dans les travaux des historiens soviétiques», Annales historiques de la Révolution française, 1928, pp. 128-138.

Ajouts (oct. 2014)

On peut consulter en ligne l’article d’Antonino de Francesco, «D’une révolution à l’autre: Alphonse Aulard face aux événements russes de 1917».  

On lira aussi avec profit la communication de Michel Vovelle au colloque de décembre 1992 sur la Terreur organisé par l’université de Stanford, intitulé «1789-1917» et repris dans le volume Combats pour la Révolution française (La Découverte/Société des études robespierristes, 1993, pp. 161-193).