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Je donne la deuxième partie de l’article de Mathiez intitulée « Un Enragé inconnu, Taboureau de Montigny », publié dans les AHRF (n° 40, juillet-août 1930, pp. 305-322)1.

Mathiez souligne encore ici l’intérêt des propositions « économiques » de Taboureau, ainsi que son dédain pour la « politique », ce deuxième aspect ne me paraissant pas pouvoir être porté au crédit de l’Enragé d’Orléans, le dédain en question confinant à la simple naïveté, comme Mathiez le note bien

Il est vrai que l’auteur veut surtout conclure… contre les Enragés Roux, Leclerc et Varlet ! Contre eux, il brode sans vergogne sur les calomnies utilisées par Robespierre, leur donnant ainsi a posteriori une pseudo « caution scientifique », exercice déshonorant pour un historien. On peut raisonnablement douter que, parisien, Taboureau eût bénéficié de la sympathie ou même de la mansuétude de Maximilien ! Mais orléanais, il n’est pas suspect d’avoir fait de l’ombre au phare de la Révolution…

Comme dans la première partie, j’ai créé quelques alinéas pour aérer le texte et accroître la lisibilité des citations. J’ai revu et actualisé les cotes des Archives nationales indiquées par Mathiez. J’ai ajouté, en illustration, l’image d’un extrait de texte cité par Mathiez, et — quand c’est possible — des liens vers les versions numérisées des documents qu’il utilise.

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Quand Taboureau reparaît à nos yeux, près d’un an plus tard, en septembre 1793, la Terreur a été mise à l’ordre du jour ; la levée en masse décrétée ; la loi des suspects votée ainsi que le maximum général des denrées et salaires. Autrement dit, le programme qu’avait exposé Taboureau dès la campagne électorale de 1789 entrait en réalisation. Le représentant Laplanche, un ancien prêtre qui siégeait sur la Montagne, venait d’arriver dans le Loiret pour y mettre en vigueur les lois révolutionnaires. Il dépouillait les églises de leurs cloches et de leur vaisselle précieuse, frappait sur les riches des taxes extraordinaires pour venir au secours des hôpitaux et des indigents, révoquait les fonctionnaires fédéralistes et les remplaçait par des Sans-Culottes que lui désignaient les clubs, ordonnait qu’on ne fabriquerait plus qu’une seule espèce de pain, le pain unique ou de l’Egalite, qui se vendrait au prix uniforme de 28 sous les 9 livres, mettait enfin le maximum en vigueur2. Taboureau venait d’être élu par sa section, qui s’appelle maintenant la section Le Pelletier, membre adjoint au Conseil général de la Commune. Il était un membre influent du club, qui l’appela à sa présidence. Il ne pouvait passer inaperçu aux yeux de Laplanche. Si nous l’en croyons, Laplanche lui aurait destiné une place d’administrateur du département. Le maire d’Orléans lui avait annoncé sa nomination, et il recevait de toutes parts des témoignages de félicitations, quand des intrigants, à l’en croire, le « noircirent dans l’esprit de ce respectable mais trop crédule député ». « Un jour, dit-il, en allant rendre compte au citoyen Laplanche d’une mission dont il m’avait chargé, il m’annonça une disgrâce inattendue. Aussitôt je lui proposai de confondre mes calomniateurs en sa présence. Il a refusé de l’entendre, et le lendemain, voyant qu’il était inaccessible à toutes mes réclamations verbales, je pris le parti de lui écrire une lettre à laquelle j’espérais toujours une réponse lorsque, trois semaines après, le nouveau département fut installé. Je suis définitivement rayé du nombre des élus, au grand étonnement du public, et trop heureux si j’en eusse été quitte pour la privation d’une place à laquelle je n’avais jamais aspiré, mais il m’en a coûté successivement l’honneur et la li­berté ! » Et Taboureau, qui écrit en prison, explique au Comité de Sûreté générale la raison de ses nouveaux malheurs :

« Ma section (celle dite Le Pelletier), dont j’avais toujours bien mérité au point d’avoir été nommé par elle depuis deux mois comme membre officiel au Conseil général de la Commune, prit à mon insçu l’arrêté de députer douse de ses membres auprès du représentant Laplanche pour lui demander raison d’un changement si inconcevable dans sa détermination. D’autres personnes lui en marquèrent aussi leur surprise. Irrité de cette démarche, à laquelle je n’ai eu certainement aucune part, il m’a rendu responsable des murmures que ma déchéance avoit occasionnés, il est venu me diffamer dans le sein de la société populaire que je présidois alors et a conclu pour lui conseiller un nouveau scrutin épuratoire pour en venir à la radiation de mon nom sur le tableau. J’ai été subitement étouffé par une douzaine d’adulateurs qui s’emparèrent successivement de la parole, et, n’ayant pu l’obtenir à la même séance, je ne fus admis à me justifier que deux jours après le départ du citoyen Laplanche pour Bourges ; mais, à son retour, ayant appris que j’avais repoussé avec chaleur et au milieu des applaudissements les calomnies atroces qu’on lui avait suggérées, il m’a fait enlever de chez moi, à l’instigation de mes détracteurs, qui ont jeté un jour odieux sur le style de ma justification, et conduire à l’abbaye, où je suis annoncé sur le registre d’écrou comme soupçonné d’être l’auteur de plusieurs troubles et émeutes populaires qui ont eu lieu tant dans les murs d’Orléans que dans mon district 3»

Grâce aux extraits de procès-verbaux des séances du département publiés par Lottin, nous pouvons contrôler et compléter le mémoire de Taboureau, dont je viens de citer des fragments.

Le 14 octobre 1793, 23e jour du premier mois de l’an II, un membre du département signale à ses collègues réunis en séance « qu’il y avoit des mouvemens dans la ville relativement à Martin Bigot et à Moulinot, son agent, [ces deux hommes achetaient des grains pour le compte du ministère de la Marine] ». Le membre susnommé ajouta « que ces mouvemens avaient commencé à se manifester sur la section de la Loi, qu’ils avaient pour motif apparent les subsistances, mais qu’on ne pouvoit pas se dissimuler qu’il n’y eût de la malveillance contre les administrations ; qu’à peine régénérées par le représentant du peuple, le citoyen Taboureau, par une diatribe lue à la société populaire4, avoit cherché à jeter de la défaveur sur les administrateurs et sur la représentation nationale, en attribuant à un mauvais entourage les choix faits par le représentant et confirmés par le peuple d’une manière non équivoque ; que ce même citoyen s’étoit permis de faire passer au ci-devant marquis de La Tour du Pin, détenu dans la maison des Minimes comme noble suspect dénoncé par sa commune, une pétition pour le Comité du Salut public de la Convention, dans laquelle il a insinué que le Comité de Surveillance d’Orléans n’ose pas prononcer la liberté pour ne pas se compromettre avec le représentant du peuple, comme si le Comité pouvoit composer avec la loi qui ordonne l’arrestation des nobles suspects, dont le citoyen Taboureau se déclare par sa lettre le défenseur officieux, tandis qu’il n’est pas question de procédure, mais d’une mesure de Sûreté générale contre laquelle il n’y a pas de défenseur officieux ».

Ayant entendu cette dénonciation et le réquisitoire du pro­cureur général syndic contre Taboureau, le directoire du département, sans prendre la peine d’interroger celui-ci, dé­cida de le mettre en arrestation. Son arrêté est précédé des considérants suivants :

« Le Directoire, considérant que le représentant du peuple, ayant rendu la liberté à Martin Bigot [l’agent chargé d’acheter des grains pour la Marine], il paraissait étonnant qu’on menaçât ce citoyen, agent du ministre de la Marine et réclamé par celui de l’Intérieur ;

» Considérant que, dans différentes occasions, le citoyen Taboureau a fait des motions relatives aux subsistances, que ses projets toujours difficiles dans l’exécution ne tendoient qu’à alarmer le peuple et à l’animer contre les administrations et leurs agens, dont l’occupation constante est de procurer les subsistances nécessaires à leurs concitoyens ;

» Considérant qu’en se constituant le défenseur officieux d’un ci-devant noble détenu dans la maison d’arrêt comme suspect, le citoyen Taboureau s’est immiscé dans des fonctions absolument inutiles, puisque l’arrestation est prescrite par les lois contre cette classe dangereuse ;

Considérant enfin que la malveillance, dont les subsistances sont le prétexte, se manifeste depuis quelques jours d’une manière inquiétante et qu’il est temps de faire connaître au peuple qu’il est trompé et de l’éclairer sur le compte de ceux qui, par des motions incendiaires, écartent les subsistances en alarmant le cultivateur,

Est d’avis de faire mettre en arrestation le citoyen Taboureau comme suspect par ses relations secrètes avec les ci-devant nobles et par ses écrits sur les subsistances, pour être ensuite ordonné par le représentant du peuple ce qu’il jugera convenable pour la sûreté de la ville d’Orléans. »

Il est facile de se rendre compte que les motifs mis en avant pour se débarrasser de Taboureau n’étaient que des prétextes. Quand il apprendra, en prison, qu’il était accusé d’avoir agité le peuple contre les agents des subsistances, il s’écriera dans sa défense : « J’en appelle au représentant Laplanche lui-même, s’il veut écarter de son âme généreuse les traits empoisonnés sous lesquels on m’a secrètement dépeint à lui ; il faut au moins qu’il y ait eu un trouble ou une émeute quelconque avant qu’on puisse m’en soupçonner l’autheur et j’invoque à l’apuy de la preuve contraire les au­torités constituées et ma section et la société populaire elles-mêmes5 !… » Au reste, l’arrêté du département ne cite pas un fait et se borne à faire allusion, en termes vagues, à une fermentation due à la malveillance. Mais il est remarquable qu’il vise « les motions incendiaires » de Taboureau sur les subsistances, sans spécifier quand et où il les aurait faites, de sorte qu’on peut supposer qu’il lui était fait grief, en 1793, de ses écrits de 1789 et de 1792.

Quant à l’intervention de Taboureau en faveur du noble La Tour du Pin, frappé par la loi des suspects, ce ne fut aussi qu’un prétexte. Une lettre postérieure, écrite le 17 frimaire, par le Comité révolutionnaire de surveillance du département du Loiret, atteste qu’il a trouvé dans les papiers de Taboureau, mis sous scellés au moment de son arrestation, une lettre de La Tour du Pin par laquelle celui-ci priait Taboureau d’accepter trois assignats en rémunération des peines qu’il avait prises pour entendre ses moyens de justification. Le Comité ajoute que Taboureau refusa d’être son défenseur officieux6.

Le vrai motif de l’arrestation de Taboureau, c’est qu’il avait déplu au proconsul Laplanche, dont il avait critiqué les actes. Le jour même où le directoire de département élaborait, sans doute en sa présence, l’acte d’accusation que j’ai fait connaître, le 14 octobre 1793, Laplanche convoqua les Orléanais, pour la troisième fois en trois jours, en séance publique dans l’église de Saint-Paterne. Sans doute avait-il eu à lutter, les deux jours précédents, contre certaines résistances, car il ouvrit la séance par un discours plein de menaces : « J’espère qu’aujourd’hui je n’aurai point à lutter contre l’impudeur des coalitions. Si je m’aperçois qu’une faction vienne faire cabale pour servir les intrigans, je les punirai très rigoureusement… Le glaive de la loi est suspendu sur la tête des intrigans ! Le représentant du peuple ne se laisse point aveugler par quelques soi-disant patriotes séditieux qui viennent ameuter le peuple !… »

Après que les délégués que Laplanche avait envoyés dans chaque district eurent rendu compte à l’assemblée de leurs opérations, la séance fut employée aux épurations. Laplanche reprit la parole :

« Les opérations du représentant du peuple sont toujours publiques parce qu’il ne craint rien. Je vais vous donner lecture d’un arrêté pris par le directoire du département relativement à Taboureau-Montigny, auquel je donne mon adhésion. » Et il lut l’arrêté que nous connaissons, pris le matin même. Puis il le commenta en ces termes : « Il faut couper le mal par la racine ; eh bien ! je vous servirai malgré vous, parce que je ne veux que votre bonheur et votre tranquillité et que je veux vous débarrasser des intrigans. Je viens d’envoyer à l’Abbaye, à Paris, le citoyen Taboureau-Montigny ; j’annonce que le même sort attend les intrigans qui lui ressemblent ; j’ai fait apposer les scellés chez lui et on y a trouvé trois malles de papiers qui probablement renferment quelques renseignemens sur son compte. J’espère actuellement que la ville sera tranquille7. Je vous, servirai malgré vous, avait dit Laplanche, c’est l’aveu que Taboureau comptait toujours de nombreux partisans. Le soir même, Laplanche se rendit au Conseil général de la Commune pour lui annoncer qu’il venait de faire arrêter deux de ses membres, Laguette et Billet, qui lui avaient manqué de respect, dit-il, en se présentant devant lui en qualité de délégués du Conseil général. Il ajouta que Laguette était « de la clique de Taboureau ».

Tant que Laplanche fut présent à Orléans, l’opposition se tut, mais quand il eut quitté le département pour une nouvelle mission dans le Calvados8, les langues se délièrent et la tribune de la Société populaire retentit de plaintes et de protestations contre ses actes. Nous avons l’écho direct de ces débats dans une lettre qu’un membre de la Commune de Paris, Faro, commissaire national pour les approvisionnements de Paris, écrivit d’Orléans le 18 brumaire an II (8 novembre 1793) à un de ses amis qui n’est pas nommé :

« Républicain, je te dois quelques détails sur ce qui se passe ici à l’égard d’un défenseur du peuple.

» Si Laplanche n’étoit point un enfant de la Montagne, si ses opérations révolutionnaires dans le département du Loiret n’avoient détruit le fédératisme [sic] et terrassé les intrigants, si le peuple ne conservoit pour lui qu’un sentiment haineux que l’oppression inspire, je me rangerois du côté de ses accusateurs.

» Depuis que l’on apprit ici que les pouvoirs de Laplanche venoient de cesser, les passions se réveillèrent et l’esprit de division se reproduisit sous différentes formes.

» Un citoyen, que je crois patriote et courageux, le citoyen Fourier, qui depuis fut déclaré par un décret incapable de remplir des missions, reprocha quelques foiblesses humaines à Laplanche, comme d’avoir reçu trop complaisamment des éloges, d’avoir reproché à la Société populaire de ne lui avoir point rendu de visite après lui avoir donné quarante mille livres. Je suis bien d’accord qu’il y a ici quelque foiblesse, mais ces sorties indiscrètes contre un représentant, qui vient de frapper de grands coups dans un département qui sort à peine des secousses de la contre-Révolution, ont enhardi les mécontens et maintenant c’est un titre civique que d’accuser Laplanche.

» Etonné d’un si grand changement, après avoir entendu dire au peuple que Laplanche l’avait ravivé et sans-culottisé, j’allai à la Société populaire. On y fit lecture de la rédaction d’une adresse des trois corps administratifs et de la société réunis qui devait être présentée le lendemain au matin à la Convention nationalle, dans laquelle on lui déclaroit que Laplanche avoit démérité du peuple d’Orléans.

» Une grosse affluence de citoyens et citoyennes étoient rendus à la séance. Le plus morne silence suivit cette lecture. Enfin le président invita tous les bons citoyens à monter à la tribune pour y ajouter quelque dénonciation. L’invitation faite deux fois, un orateur débita quelque ouy-dire et reprocha à Laplanche d’avoir été l’oppresseur des patriotes et le protecteur des voleurs. Cet accusateur s’appelle Goulu Duplessis. Je témoignai quelque surprise à ces épithètes. Au même instant, je fus menacé, insulté. Je volai à la tribune. Quelques meneurs vouloient que je ne fusse point entendu, mais le peuple commanda et j’obtins la parolle.

» Après avoir répondu à ceux qui d’abord me menaçaient, je demandai aux citoyens si Laplanche avoit démérité d’eux pour avoir mis quelques individus suspects en prison, puisqu’eux-mêmes avoient déclaré qu’ils n’avoient plus leur confiance.

» Le peuple, qui ne partage point ici l’opinion de ceux qui parlent toujours en son nom, témoigna toute son horreur pour la pétition et les faiseurs furent confondus.

» Depuis ce moment tout est resté là, quoique les ennemis de Laplanche se tournent en tous sens.

» J’apprends que les 4 individus mis en prison viennent de sortir et qu’ils doivent se rendre à Paris.

» Ils pourront bien accuser Laplanche tandis qu’il est absent, car ils n’oseroient point élever la voix devant lui. Ce n’a été que lorsqu’il était éloigné de 30 lieues que ceux qui l’ont le plus circonvenu pour avoir des places l’ont dénoncé…

» Laplanche peut avoir fait quelque faute. Tout homme revêtu de grands pouvoirs est dans ce cas-là. Mais, en général, il a détruit le fanatisme, rétabli l’égalité et sauvé l’Orléanois, il a aussi fait respecter la représentation nationale.

» Frère et ami, j’espère te voir sous peu, mais si ma lettre peut confondre la calomnie dirigée contre un ami de la liberté, fais-la connoître à Robespierre et à David pour les mettre en mesure contre ceux qui persécutent les défenseurs du peuple. J’ajouterai que je crains quelque scission qui peut compromettre la tranquillité du département du Loiret.

» Salut et Fraternité.

» Faro, commissaire national pour les approvisionnements de Paris9»

Cette lettre de Faro, qui périra sur l’échafaud avec les robespierristes au lendemain du 9 thermidor, mérite quelques commentaires. Elle nous révèle que l’opposition aux actes de Laplanche prit une ampleur insoupçonnée. Il est intéressant de remarquer que cette opposition a été conduite au club par le célèbre mathématicien Jean-Baptiste-Joseph Fourier qui, avant d’être membre de l’Institut d’Égypte et de siéger à l’Académie des sciences, avait fait son noviciat au couvent bénédictin de Saint-Benoît-sur-Loire, avait ensuite professé la physique au collège d’Auxerre et avait joué un rôle très important au club de cette ville. En 1793, il avait vingt-cinq ans. Il présidait le Comité révolutionnaire d’Auxerre. Le représentant Méaulle l’avait nommé, le 1er juillet 1793, commissaire à la levée du contingent du département de l’Yonne à diriger contre les rebelles de la Vendée. Ensuite il avait été délégué par la ville d’Auxerre à la grande Fédération du 10 août 1793. À son retour de Paris, le représentant Ichon, chargé de la levée des chevaux dans l’Yonne et dans les départements voisins, l’avait nommé son commissaire pour opérer cette levée dans le Loiret10. Au cours de ses opérations, Fourier se heurta à Laplanche qui l’accusa d’outrepasser ses pouvoirs, d’agir en sens contraire des directions qu’il avait données à ses propres agents et de relever le courage des aristocrates. La critique qu’il fit des actes de Laplanche à la société populaire d’Orléans fut cause de sa disgrâce. Laplanche se plaignit au Comité de Salut public et le Comité délégua Barère à la tribune pour blâmer non seulement Fourier, mais Ichon lui-même, dont il tenait ses pouvoirs. Le décret du 8 brumaire (29 octobre 1793), voté sur le rapport de Barère, révoqua la commission de Fourier et déclara celui-ci « inhabile à recevoir de pareilles commissions11 ». Le même décret révoqua d’ailleurs en bloc les pouvoirs de tous les délégués des représentants du peuple.

Fourier et Taboureau étaient tous deux victimes de l’orgueil et des préventions de Laplanche. Ni l’un ni l’autre ne s’abandonnèrent et ils eurent la satisfaction d’être soutenus par leurs partisans.

Le Comité révolutionnaire d’Auxerre ne se borna pas à prendre la défense de Fourier, il prit l’offensive et envoya aux Jacobins de Paris, le 28 brumaire, une véhémente dénonciation contre Laplanche, contre Ichon, coupable d’avoir désavoué son agent, et contre Fouché lui-même, les accusant tous les trois de trahir la République. Cette pièce est trop caractéristique pour que nous n’en produisions pas au moins lesprincipaux passages :

« Laplanche… n’est pas le seul. Ce qu’il a fait dans le Loiret s’est répété dans la Nièvre et nous avons vu tant par le rapport de Fourier que par celui de Maure qu’il existe un complot pour désorganiser la Révolution. En effet, Laplanche n’a pas affiché de modérantisme, mais il a précipité les patriotes dans les cachots, il a mis des évêques et des prêtres à la tête des administrations.

» Les honneurs qu’il s’est fait rendre, les exactions qu’il a commises (comme représentant) ont fait trembler les patriotes et donné lieu de croire au peuple qu’il n’étoit pas libre et n’avoit tout au plus que le choix des tyrans.

» Comme nous sommes persuadés qu’il existe un complot, nous mêlons les faits de la Nièvre à ceux du Loiret.

» Quel secours peut espérer la République des réquisitions ? Lorsque nous voyons dans la Nièvre une armée dite révolutionnaire qui, au lieu d’être formée, comme Maure l’a fait ici, de citoyens hors de la réquisition et connus par leur civisme, est composée de jeunes gens de tout âge, sans discipline et qui ont pour mot d’ordre l’indiscipline et le carnage.

» Mais la trahison de Laplanche n’est-elle pas visible dans la levée arbitraire qu’il a faite sur les riches ainsi que dans l’emploi qu’il en a fait ? Nous supposons un moment qu’il a eu raison d’épuiser les moyens des riches, mais, en distribuant sur le champ des sommes immenses qui dévoient rentrer dans le Trésor national, ne peut-on pas croire qu’il a voulu ôter cette ressource à la République et qu’il a même pu s’en approprier une partie ?

» Enfin la conduite d’Ichon nous donne tout lieu de croire qu’il existe un complot. Cet Ichon est prêtre12, Laplanche est prêtre, on nous assure que Fouché est prêtre. Aussi examine l’identité de leur conduite. Laplanche dénonce Fourier comme agitateur et fauteur de l’aristocratie. Fourier arrive à la société d’Auxerre, établit son innocence. Nous arrêtons, en présence d’Ichon, qu’il se rendra à la Convention pour recevoir la peine due à sa témérité ou faire rendre justice à son patriotisme. Et Ichon donne l’ordre de l’arrêter ! de le conduire à Orléans pour y être sur le champ mis à mort ! Cet acte de frénésie annonce un traître qui cherche à étouffer la vérité et qui veut perdre l’innocence pour se sauver lui-même. Maure tient ici la conduite la plus prudente. Il se contente de traiter la conduite d’Ichon de pure folie en attendant les ordres pour agir contre son collègue. C’est ce qui nous a empêché d’éclater contre lui à la société. Mais n’en doute pas. Ichon, au milieu d’une société patriote, n’est pas sans crainte, il peut soustraire bien des pièces.

» C’est donc sur Laplanche, maintenant à la tête d’une armée13, qu’il faut tomber rapidement pour surprendre sa correspondance. Sa dernière lettre à la Convention nous a frappé14, nous -croyons ici le voir former une nouvelle Vendée15… »

Cette curieuse dénonciation du Comité révolutionnaire d’Auxerre contre Laplanche et contre ses collègues Fouché et Ichon, ne révèle pas seulement la hantise du soupçon qui faisait travailler les imaginations à cette époque critique, mais elle nous montre que la Terreur n’avait pas éteint les courages et les initiatives. D’obscurs fonctionnaires du gouvernement révolutionnaire osaient se dresser en accusateurs contre les tout-puissants proconsuls et prendre la défense de ceux des leurs qu’ils avaient frappés. Il est vrai que, dans le cas actuel, ils étaient couverts et peut-être encouragés par le représentant Maure qui ne se faisait pas faute de critiquer, dans ses lettres au Comité de Salut public, les opérations de ses collègues Laplanche et Fouché16. Les Jacobins de Paris prirent en considération la dénonciation du Comité révolutionnaire d’Auxerre et la communiquèrent au Comité de Salut public le 8 frimaire17.

D’autre part, les amis de Taboureau ne restaient pas inactifs. Ils mettaient en branle successivement toutes les autorités d’Orléans en faveur de la victime de Laplanche. Le Conseil général de la Commune, dont Taboureau avait fait partie, décidait d’intervenir en sa faveur dès le 9 frimaire. « Comme citoyen et patriote zélé, disait le procureur de la Commune, en parlant de Taboureau, il a pu se tromper quelquefois et suivre les mouvements d’une imagination ardente, mais son cœur a toujours été pur. Sous ce rapport, il mérite donc notre estime. Comme homme public, il a tou­jours opiné avec sagesse et en républicain dans le Conseil général de la Commune18… »19

La Commune d’Orléans prit l’initiative de réclamer au Département, au District, au Comité révolutionnaire, aux délégués des assemblées primaires enfin envoyés à la Fédération du 10 août les pièces qu’ils pouvaient avoir contre Taboureau. Les délégués des assemblées primaires répon­dirent, le 14 frimaire, qu’ils n’avaient aucune pièce à charge de Taboureau et qu’il[s] ne pouvai[en]t que former des vœux en faveur de son innocence. Le directoire de département lui-même, qui avait pourtant pris l’arrêté du 14 octobre mettant Taboureau en arrestation, n’hésita pas à se déjuger et à attester qu’il partageait « les sentiments de justice et d’humanité qui sont dus à la fortune de Taboureau ». La Commune envoya au Comité de Salut public, dès le 21 frimaire, ces réponses concordantes et justificatives et demanda le prompt élargissement « d’un citoyen patriote qui gémit dans les fers depuis plus de deux mois ». Sa lettre est revêtue de nombreuses signatures.

Devant ce résultat, « les membres composant le Comité révolutionnaire et de surveillance d’Orléans » écrivirent, le 25 frimaire, à Taboureau, toujours enfermé à l’abbaye, une lettre débordante de confiance et d’enthousiasme : « Tu triompheras, citoyen, laisse encore quelques instants frémir l’envie, ses clameurs ont un terme et la vérité est éternelle. Les patriotes savent aprécier ton civisme, tous te réclament, tous connoissent ton énergie patriotique et la malveillance de tes obscurs détracteurs. » Ils ont examiné tes papiers et cet examen les a remplis de joie : « Oui, nous le proclamons hautement et avec plaisir, nos yeux n’ont été frappés que d’objets patriotiques, de morceaux dramatiques imprimés ou manuscrits qui nous attestent le plus pur républicanisme. Ils nous paraissent le fruit de tes veilles et respirent les principes du philosophe et de l’ami du peuple. Tous ces matériaux sont à ta gloire. Dans quelques-uns nous t’avons vu jouer le rôle de deffenseur officieux de citoyens soit opprimés, soit accusés, mais jamais condamnés ! Quel plus noble usage pouvais-tu faire des talens que t’a départi la nature ? »

Le club d’Orléans déléguait un de ses membres, Champagne, auprès des jacobins de Paris et Champagne écrivait à ceux-ci, le 9 nivôse : « Le citoyen nommé Taboureau est un des vrais amis du bien général, il gémit dans les prisons de l’abbaye depuis près de trois mois, victime de son zèle républicain. Il a eu le malheur de partager avec un grand nombre des plus hardis, des plus généreux défenseurs de notre chère Liberté les cruelles persécutions que les aristocrates, les égoïstes et leurs vils agents ont intenté contre les plus fermes colonnes de la République… Toute la commune d’Orléans réclame Taboureau, etc. » La mission de Champagne resta cependant infructueuse. Il retourna à Orléans sans avoir pu « briser les fers » de son ami. Le club ne se découragea pas. Le 17 nivôse, il revint à la charge.

« Considérant que Taboureau est encore détenu dans les cachots qui ne devroient s’ouvrir que pour les coupables, que Taboureau étoit ami de la liberté avant la Révolution, que depuis cet événement heureux, il s’est montré constamment le deffenseur du peuple et l’effroy des aristocrates et des contre-révolutionnaires, de quelque nature qu’ils soient ; que ses mœurs, son extrême pauvreté, sa fermeté austère et républicaine auroient dû lui mériter l’estime de Laplanche et non-sa proscription ; considérant enfin que le peuple toujours juste a demandé en masse à la société [populaire] que l’excellent patriote Taboureau soit rendu à tous ses concitoyens et à sa famille indigente qui ne subsiste que de son travail… », les jacobins Orléanais décidaient d’envoyer un nouvel ambassadeur à Paris réclamer justice aux Comités de Salut public et de Sûreté générale.

L’ambassadeur choisi fut Léonard Leblois, un ancien colon de Saint-Domingue, qui avait été persécuté dans l’île et qui s’était réfugié en France.

Léonard Leblois20 reçut mandat d’intéresser à ses démarches les représentants Léonard Bourdon, De La Gueule et Lombard-Lachaux. Le premier avait été, au cours d’une mission à Orléans, l’objet d’une tentative d’assassinat de la part des aristocrates. Il avait gardé de la reconnaissance aux patriotes du club qui l’avaient protégé. Peut-être était-il en relations personnelles avec Taboureau lui-même ? Quant à De La Gueule, député du département, il siégeait sur la Montagne et il passait pour maratiste.

Leblois parut à la séance des jacobins de Paris le 29 nivôse, accompagné d’une délégation orléanaise. Soutenu par l’hébertiste La Chevardière, il obtint que le club nommerait des commissaires qui se rendraient au Comité de Sûreté générale pour demander la liberté de Taboureau21. Le lendemain, 30 nivôse, le Comité de Sûreté générale examina les pièces qui lui furent soumises mais passa à l’ordre du jour22. Les amis de Laplanche semblaient triompher une fois de plus. Mais ce ne fut pas pour longtemps.

L’influence hébertiste, depuis l’arrestation de Fabre d’Églantine compromis dans le scandale de la Compagnie des Indes, était en hausse. Léonard bourdon la mit toute entière au service de Taboureau. Fut-il aidé dans ses démarches auprès des Comités par le député du Loiret De La Gueule ? Si le club d’Orléans avait conseillé à Léonard Leblois, son délégué, de voir De La Gueule, c’est que celui-ci avait marié sa fille à Laplanche et pouvait espérer par le moyen du beau-père fléchir le gendre. Toujours est-il que le 9 pluviôse, Léonard Bourdon pouvait annoncer joyeusement aux jacobins que « le Comité de Sûreté générale, aussi jaloux de faire jouir les patriotes incarcérés de leur liberté que prompt à en priver des administrateurs perfides qui en abusent pour rendre le peuple malheureux, a fait élargir le patriote Taboureau et ordonné la poursuite des adminis­trateurs du Loiret signataires d’adresses contre-révolutionnaires23 ». Le lendemain Laplanche rentrait de Caen à Paris et annonçait aussitôt au Comité de Salut public que l’état de sa santé ne lui permettait pas d’accepter la nouvelle mission dont le Comité l’avait chargé pour le Finistère24. Y eut-il entre la libération de Taboureau et le refus de Laplanche un rapport quelconque ? Il est impossible de le dire. Mais souvenons-nous que les rancunes de prêtre sont tenaces.

On peut s’imaginer quel accueil réservèrent à Taboureau les jacobins Orléanais. Ils avaient pris leur revanche sur les accusations dont les avaient gratifiés Laplanche. Taboureau, devenu un martyr de la liberté, fut immédiatement après son retour, nommé membre du Directoire du département25. Dès lors, il ne fit plus parler de lui. Persécuté par les Girondins, persécuté par les terroristes, les quatre mois qu’il avait passés en prison l’avaient fait réfléchir et calmé ses ardeurs. Il joue maintenant à la société populaire un rôle de conciliateur entre les partis ou plutôt entre les factions.

En germinal, le club d’Orléans avait été le théâtre de violents débats. Léonard Leblois avait été attaqué par les patriotes Nicole, Chamaullet, Besserve et Marion. On en était venu aux personnalités. Taboureau sortit de son silence pour faire appel à l’union. Il défendit Léonard Leblois qui avait « acquis des droits, dit-il, à sa reconnaissance éternelle, car c’était Leblois qui l’avait fait libérer de prison ». Mais il passa rapidement sur les griefs dont on l’inculpait. Il préféra évoquer les combats que les patriotes Orléanais avaient autrefois menés en commun. Il rappela l’époque mémorable du 16 septembre 1792, quand, à la suite de troubles sur le marché, la municipalité royaliste avait proclamé la loi martiale26.

« Rappelez-vous cette maison commune ouverte aujourd’hui à toutes les réclamations et transformée alors en arsenal de despotisme, ou pour mieux dire, en château des Tuileries où la majesté du peuple souverain, foulée aux pieds, reculait avec horreur de cette enceinte hérissée de canons, de baïonnettes ; rappelez-vous les députés des sections, injuriés, menacés, maltraités, repoussés par les satellites et les gladiateurs d’une municipalité conspiratrice ; rappelez-vous ce pacte de famine concerté entre ces tyrans que l’intrigue et la cabale stipendiées avaient décorés de l’écharpe tricolore, à l’exception de quatre citoyens vertueux qui gémissent encore d’avoir siégé parmi ces monstres ; rappelez-vous qu’alors chaque soupir échappé dans la crise de la calamité publique était un crime digne du dernier supplice… »

Or, c’était Léonard Leblois qui avait fait face au péril. « Il s’est coalisé avec les plus intrépides républicains des sections pour relever l’énergie de la masse, il a été le premier instigateur de cet arrêté foudroyant qui devait attirer la foudre de la vengeance nationale sur cette municipalité usurpatrice d’un pouvoir illimité27 ; il a été le rédacteur intrépide et le missionnaire chargé de l’adresse à la Convention tendant à provoquer la destitution de ce corps mal organisé dont l’élection frauduleuse avait été ourdie à loisir dans les conciliabules du crime… » Ayant ainsi fait l’éloge de Leblois, Taboureau mettait en regard des services rendus l’insignifiance du grief qu’on élevait contre lui : « Peut-on sérieusement faire un reproche à Léonard Leblois de s’être trompé sur la moralité d’un individu [le citoyen Papillon, dont il a favorisé l’admission dans la société] ? » Il concluait en adjurant Leblois et ses adversaires à faire le sacrifice de leurs passions particulières : « Je fais la motion que Leblois, ses accusateurs Marion, Besserve, Nicole et Chamoullet soient invités par l’Assemblée à se donner le baiser fraternel. » L’excellent Taboureau put avoir l’illusion d’avoir réconcilié les patriotes du club. Mais la réconciliation ne dura qu’un moment, le temps du baiser fraternel. Les deux factions, qui se disputaient l’influence au club, la faction gouvernementale de l’agent national du district Aignan et de Léonard Leblois et la faction hébertiste des amis de Léonard Bourdon se dénonçaient mutuellement et leurs chefs étaient alternativement emprisonnés et remis en liberté28. Taboureau eut le bon esprit de rester étranger à ces querelles intérieures, ce qui lui permit de traverser sans encombre la crise du 9 thermidor.

Quand le représentant thermidorien Porcher arriva à Orléans à la fin de ventôse an III pour réorganiser les autorités constituées, Taboureau siégeait toujours au directoire du département. Porcher destitua quelques terroristes ; comme le menuisier Chamoullet, qui avait été au club l’adversaire de Léonard Leblois. Il les remplaça par des hommes appartenant aux classes riches, mais, chose curieuse, il se montra indulgent pour Taboureau. Il le retira du directoire du dé­partement, réduit à 5 membres au lieu de 8 par la loi du 1er ventôse, mais, par compensation, il le nomma juge au tribunal de district. Pour installer les nouvelles autorités Porcher tint une séance publique au cours de laquelle il motiva ses révocations et nominations. Quanti il fut arrivé au nom de Taboureau, il s’exprima sur son compte en ces termes : « Il m’a été peint comme un homme né avec une imagination vive et ardente : on m’assure qu’il s’est livré dans l’origine à tous les mouvemens révolutionnaires sans en sentir toutes les conséquences. Il a servi par là la cause des intrigans dont il a fini par être la victime, mais il a su mettre à profit les leçons du malheur. De retour dans cette commune, il n’a mérité aucun reproche, il a rompu des lances avec les ennemis du peuple, il s’est rallié aux principes et, puisqu’il paraît sincèrement repentant de ses fautes qui peuvent d’ailleurs avoir eu pour origine un ardent amour de la liberté, je pense qu’on peut en ce moment compter plus sûrement sur lui que s’il n’avait jamais fait d’écarts ; il remplacera le citoyen Faure que j’abandonne à ses réflexions sur le passé29»

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L’ancien enragé accepta la leçon et l’aumône. Il servit obscurément les thermidoriens et, dans la terrible crise des subsistances qui sévissait au moment où il recevait la place de juge, il n’osa plus élever la voix. Son rôle était terminé. Il se repentait de ses fautes, avait dit Porcher. Peut-être avait-il été vaincu par la misère ? La petite place où il se réfugiait était sans doute nécessaire au soutien de sa pauvre famille. Il n’appartient plus à l’histoire.

Il m’a semblé que l’obscur homme de loi Orléanais méritait d’être tiré de l’ombre. Il n’est guère douteux que, malgré ses faiblesses finales, il n’ait été un sincère défenseur du peuple. Ses adversaires eux-mêmes ont rendu justice à ses sentiments.

Si on le compare aux agitateurs parisiens plus connus que lui, la comparaison ne lui est pas défavorable, au contraire ! On ne trouve pas dans sa vie les épisodes inquiétants qui font hésiter devant celle d’un Jacques Roux. Il a été exempt de la vanité sanguinaire d’un Théophile Leclerc, du dilettantisme réclamier [sic] d’un Varlet. Ceux-ci ne se sont révélés qu’à la fin de l’année 1792, quand la crise des subsistances soulevait de toutes parts les sans-culottes. Ils n’ont proposé que des remèdes empiriques qui aboutissaient la plupart à l’emploi de la violence.

Taboureau leur est bien supérieur. Il a réfléchi depuis longtemps sur l’organisation sociale. Il a compris que la liberté économique préconisée par les physiocrates et les économistes, en dépouillant l’État de son pouvoir d’intervention, livrait le peuple sans défense à la dictature invi­sible des propriétaires. Alors que tous les publicistes prônaient une Révolution toute politique, il s’est efforcé de tracer le plan, dès 1789, d’une Révolution toute économique qui donnerait au travail les mêmes droits qu’à la propriété.

Il a réfléchi sur le problème des prix. Il a compris le rapport qui existe entre la monnaie et les marchandises. Il a cru qu’on pouvait stabiliser ce rapport par une administration économique appropriée qui exercerait une sorte de dictature sur la production et sur les prix. La taxe qu’il a proposée dès 1789 n’était pas, dans sa pensée, une simple mesure de circonstance, mais le moyen de réaliser un équilibre permanent entre la valeur des denrées et la valeur du travail, entre les producteurs et les consommateurs. Cet Enragé était au fond un partisan de l’union des classes dans la justice.

Son système d’État économique n’était sans doute qu’une ébauche. Les moyens de réalisation qu’il proposait n’étaient que de simples indications qu’il aurait fallu reprendre, étudier, approfondir. Il n’en est pas moins vrai que son esquisse sera prophétique et que les circonstances forceront le gou­vernement révolutionnaire à légiférer selon ses vues.

Par d’autres côtés encore, Taboureau retient l’attention et la sympathie. Ses écrits et ses actes sont d’une belle franchise. Il ne s’enveloppe pas des réticences, des circonlocutions, des habiletés plus ou moins équivoques, qui caractérisent les écrits de Jacques Roux. Quand il appelle ses compatriotes, le 2 décembre 1792, à refuser obéissance aux autorités et à se joindre aux pauvres paysans qui réclament la taxation à main armée, il ne s’abrite derrière aucune réserve, derrière aucun distinguo. C’est un brave homme et un brave qui prend sa responsabilité toute entière. Plus tard, quand il résiste à Laplanche et que Laplanche le fait mettre en prison, il ne s’avilit par aucune démarche équivoque pour obtenir sa liberté et son pardon30. On ne peut lui reprocher que la faiblesse dont il fit preuve devant Porcher.

Alors que les enragés parisiens, très attentifs à la situation politique, excellaient, pour grossir leur parti, à tirer parti des luttes des factions, alors qu’ils se compromettaient, par exemple, avec le girondin Cauchois, alors que le journal de Leclerc faisait les délices des aristocrates31, Taboureau dignement restait étranger aux querelles des ambitieux et n’intervenait que pour prêcher l’union des patriotes.

Son originalité est d’avoir mis au premier plan de ses préoccupations la question économique et la question sociale. Les formes politiques le laissèrent assez indifférent. Il se serait accommodé d’une monarchie qui aurait mis toute sa puissance au service des humbles. Son scepticisme sur les résultats de la Révolution politique l’a peut-être empêché de s’y livrer à fond. Son activité resta en marge du mouvement général. D’autres, plus ambitieux, mais qui ne le valaient pas, montèrent aux honneurs et à la lumière. On lui accorda de l’estime dans sa ville natale, mais sa notoriété y resta confinée. On oublia vite jusqu’à son nom. Il était trop en avance sur son temps pour en être pleinement compris. Mais ce précurseur a jeté au vent des idées très modernes et si son nom est mort, sa pensée n’a jamais été plus vivante. De tous les Enragés, il est peut-être le seul qui survivra, car ne survit que l’idée qui dépasse l’heure fugitive.

Albert Mathiez.

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1 J’en profite pour signaler que le volume relié des AHRF de 1930 à la BN est défectueux : on passe de la page 321, avant-dernière page de Mathiez, à la page 332. J’ai complété à l’aide d’un exemplaire du n° 40 acquis pour l’occasion.

2 Voir D. Lottin père, Recherches historiques de la ville d’Orléans. 2e par­tie, t. II, p.  227. 

3 Mémoire adressé par Taboureau au Comité de Sûreté générale et datéde l’abbaye à Paris le 15 novembre 1793. Arch. nat. F/7/4775/24.

4 Il s’agit évidemment du discours justificatif que Taboureau prononça au club deux jours après le départ de Laplanche pour Bourges.

5 Arch. nat. F/7/4775/24.

6 Arch. nat. D/III/352.

7 Lottin, t. II, p. 349.

8 Avant de se rendre dans le Calvados, où il avait été invité à se rendre par une lettre du Comité de Salut public du 14 octobre 1793, Laplanche passa par Paris, rendit compte de sa mission à la Convention le 19 octobre et obtint l’approbation de ses actes dans le Loiret et le Cher.

9 La lettre de Faro, après avoir passé sous les yeux du Comité de Sûreté générale, figure aujourd’hui dans les dossiers du Comité de législation, D/III/352.

10 J’emprunte les renseignements concernant la carrière révolutionnaire de Fourier à deux publications de M. Charles Porée : Les sources manuscrites de la Révolution dans l’Yonne, t. II, et l’Inventaire sommaire des archives révolutionnaires de l’Yonne, série L… Voir les tables de ces deux recueils au mot Fourier.

11 Voir aux Archives parlementaires, t. 78, p. 25, la séance de la Convention du 8brumaire an II. Les Archives ontdéfiguré le nom de Fourier en Fournier. Ichov, rappelé de sa mission par le Comité de Salut public, prit peur. Il révoqua à son tour les pouvoirs de Fourier par arrêté du 3 novembre 1793.

12 Ichon était un ancien oratorien qui avait professé la théologie au collège de Condom ; Goyre de Laplanche avait été bénédictin avant la Révolution, puis vicaire épiscopal de l’évêque constitutionnel de la Nièvre ; Fouché avait reçu les ordres mineurs et avait professé ensuite dans les collèges de l’Oratoire.

13 Laplanche avait rassemblé 4 000 hommes sous les ordres des généraux Sépher et Tilly pour marcher au secours de Granville menacée par les Vendéens.

14 Il s’agit certainement de la lettre que Laplanche écrivit à la Convention de Falaise le 17 brumaire, et qui fut lue à la séance du 19 brumaire. Il y annonçait qu’il renforçait son armée avec les contingents des communes desdistricts de Falaise et de Lisieux.

15 Arch. nat. D/III/352.

16 Voir ses lettres dans le recueil Aulard sur les Actes du Comité de Salut public. Dans une lettre du 13 germinal au Comité révolutionnaire de Nemours, il écrivait : « Fouché, par des largesses et des gratifications déplacées, a peut-être plus nui aux progrès de l’esprit public qu’il n’en a accéléré la marche… » (Kusinzki, Dictionnaire des Conventionnels, article Maure).

17 La lettre d’envoi des Jacobins de Paris est signée Blanchet, président, et Tobiésen, secrétaire.

18 Arch. nat. D/III/352. Les citations qui suivent sont tirées du mêmedossier.

19 Les guillemets fermant manquent dans l’original [Note C. G.]

20 Le texte original porte par erreur « Lebois » ; l’erreur est répétée trois fois. [Note C. G.]

21 Moniteur, t. XIX, p. 256.

22 On lit, en effet, sur l’adresse de la Société populaire d’Orléans due 24 frimaire, la suscription suivante : « Vu toutes les pièces produites, le Comité a passé à l’ordre du jour, le 30 nivôse l’an IIe de la République française une et indivisible. Signé : Lavicomterie, Vadier, Voulland, Elie Lacoste, Louis du Bas-Rhin. » Arch. nat. D/III/352.

23 Moniteur, t. XIX, p. 318.

24 Voir sa lettre du 11 pluviôse dans le recueil des Actes du Comité de Salut public.

25 Renseignements fournis par M. Jacques Soyer, archiviste du Loiret.

26 La Convention envoya sur place trois commissaires : Thuriot, Lesage et Manuel, pour rétablir l’ordre. Si on compare le récit des faits par Thuriot au rapport des autorités, on s’aperçoit que celles-ci avaient dissimulé une grande partie de la vérité (Arch. parlementaires, t. 52, p. 101 et 177). Ces troubles commencèrent par une rixe entre des particuliers et un marchand de grains sur la place cru marché le dimanche 16 septembre 1792. Le marchand de grains ayant répondu que peu lui importait le prix où se vendait 1e pain et qu’il n’en manquerait pas même s’il se vendait 24 sous la livre, la foule le mit à mort et porta sa tête au bout d’une pique. Des maisons de marchands de grains furent pillées et brûlées. La municipalité fit charger les canons. Un caisson sauta et l’explosion lit périr 8 personnes. Les troubles continuèrent le lendemain. Les sections assemblées proclamèrent la déchéance de la municipalité qui refusa d’abandonner son poste à l’hôtel de ville. Les révolutionnaires envoyèrent une députation à la Convention qui ordonna le renouvellement de toutes les autorités constituées non seulement à Orléans mais dans toute la France. Voir Archives parlementaires, t52, p. 82.

27 Il s’agit de l’arrêté par lequel les sections d’Orléans avaient suspendu les officiers municipaux de leurs fonctions.

28 Sur ces luttes de factions, voir l’importante discussion qui eut lieu aux Jacobins le 16 thermidor au II (Moniteur, t. XXI, p. 451) et le mémoire de l’ancien agent du Comité de Salut public Eve Demaillot, envoyé dans le Loiret en floréal. (Arch. nat. F/7/4669.)

29 Voir l’imprimé intitulé Procès-verbal de la séance publique tenue pour la réorganisation des autorités constituées séantes à Orléans par le représen­tant du peuple Porcher, envoyé dans les départements d’Indre-et-Loire et du Loiret. A Orléans, chez Jacob l’aîné, rue Philosophie, n° 6. 50 p. in-4°. J’ai consulté l’exemplaire conservé aux Archives nationales, F/1bII/LOIRET/1.

30 Mathiez abandonne brutalement — et pour cause ! — la comparaison entre Taboureau et Jacques Roux. Quels que soient les mérites incontestables du premier, il lui serait difficile de reprocher au second, suicidé en prison, l’avilissement d’une « démarche équivoque pour obtenir sa liberté ». [Note C. G.]

31 En l’état de mes connaissances, je ne saisis pas l’allusion à ce Cauchois. La Vie chère et le Mouvement social sous la Terreur est numérisé sur Gallica, mais en mode « image » ; impossible de vérifier, sans relecture complète, si ce Cauchois y figure. Ça n’est pas un conventionnel (absent du dictionnaire de Kuscinski). Quant à l’imputation faite à Leclerc, elle est d’un grotesque robespierrisme policier. [Note C. G.]