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On peut télécharger librement le mémoire d’habilitation à diriger les recherches d’Anne Verjus (19 mai 2014), intitulé « La citoyenneté politique au prisme du genre. Droits et représentation des individus entre famille et classe de sexe XVIIIe-XXIe siècles) », dont je donne un court extrait ci-dessous (pp. 27-28 du texte original).

J’ai déjà cité cette auteure, de manière critique. Raison de plus pour dire tout l’intérêt de ce nouveau travail de synthèse, qui aborde et recoupe les questions qui sont au cœur de mes recherches. Raison aussi de contribuer à sa diffusion dans un public aussi large que possible, de telle manière que les personnes intéressées par ces sujets aient accès à toutes les données du débat, ce qui correspond à la démarche de mise en ligne libre et gratuite, qui mérite d’être saluée.

Pour télécharger le mémoire d’Anne Verjus (une fois sur la page du Centre pour la communication scientifique directe, le lien se trouve en haut à gauche du titre du mémoire).

 

Une deuxième raison permet de douter de la thèse d’un changement massif dans la situation politique des femmes entre 1793 et 1795. Il est difficile d’établir qu’elles se font exclure du politique à ce moment-là alors qu’elles n’ont à aucun moment, depuis 1789, été incluses au processus électoral en tant que citoyennes. On peut certes arguer d’autres formes d’inclusion politique, notamment via la participation aux événements révolutionnaires ou aux clubs. On peut comprendre que l’engagement très fort de certaines induise (ou fasse naître) une conscience de citoyenneté. On peut également supposer que du point de vue de certains députés, comme Amar et Chaumette, c’est cette implication jugée menaçante qui a justifié leur renvoi aux affaires domestiques dès 1793. À cet égard, l’interdiction des clubs de femmes représente bien un tournant dans la vie politique et dans la loi. Il faudrait cependant veiller à ne pas confondre cette mise à l’écart des militantes actives en 1793 avec une exclusion générale des femmes de la citoyenneté légale1. Car on ne peut nier que d’emblée, c’est-à-dire dès 1789, l’idée de faire participer les femmes aux élections n’a effleuré quasiment personne. Ni parmi les hommes, on l’a vu. Ni parmi les femmes : on ne trouve, en l’état actuel de nos connaissances, aucune revendication féminine d’un droit électoral pour les femmes parmi les textes publiés à cette époque. S’il existe une conscience d’être citoyenne, elle reste le plus souvent circonscrite à des rôles et donc des droits et devoirs spécifiques : c’est comme travailleuses, mères, épouses, éventuellement femmes-soldats que les femmes écrivent dans les cahiers de doléances, pétitionnent, s’engagent dans les manifestations ou revendiquent le droit de s’exprimer2. C’est en tant que gardiennes des mœurs plutôt que de la loi, premières éducatrices des futurs citoyens, animatrices hors pair des fêtes et cérémonies inspirant et récompensant l’héroïsme masculin, qu’on leur reconnaît un pouvoir, un rôle et une influence3. Certaines femmes ont subi un revers majeur en 1793, mais la majorité d’entre elles se considéraient comme étrangères à toute citoyenneté électorale dès 1789. Aussi le terme de « citoyenne » est-il utilisé par une sorte de conséquence linguistique « involontaire » de l’adoption du terme de « citoyen4 ». En 1796, un bon connaisseur du droit de l’époque, Pierre-Louis Roederer, propose d’ailleurs d’en finir avec cette appellation car « citoyen » n’est pas un titre comme « président », conférant à l’épouse le droit de se prévaloir de son titre féminisé. Le « titre » de citoyen est, comme celui de médecin, une « profession où il faut payer de sa personne » et non un emploi obtenu par la faveur : les femmes, qui ne sont « que membres de la famille » et n’ont « aucun droit politique dans l’État » doivent donc cesser de se faire appeler citoyennes et revenir au terme plus adapté de « madame5 ».

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1 Geffroy, Annie. 1989. « “Citoyen/citoyenne (1753-1829)”, Dictionnaire des usages socio-politiques (1770-1815) », vol. 2, n° 4 : 63-86.

2 Depuis, Christine Fauré a publié sur le sujet, confirmant qu’il n’existait pas, en l’état actuel de nos connaissances, de revendication féminine d’un droit de suffrage pour les femmes. Cf. Fauré, Christine. 2003. « L’exclusion des femmes du droit de vote pendant la révolution française et ses conséquences durables », in Combats de femmes 1789-1799, Autrement : 163-177 ; ainsi que Fauré, Christine. 2006. «Doléances, déclarations et pétitions, trois formes de la parole publique des femmes sous la Révolution», Annales historiques de la Révolution française, n° 344 : 5-25.

3 Desan, Suzanne. 1992. « “Constitutional Amazons” : Jacobin Women’s Clubs in the French Revolution », in Bryant T. Ragan and Elizabeth A. Williams, Recreating authority in revolutionary France, New Brunswick, N.J., Rutgers University Press : 11-35. Voir également Rose, Robert Barrie. 1994. « Symbols, Citizens or Sisterhood : Women and the Popular Movement in the French Revolution. The Beginning of a Tradition », Australian Journal of Politics and History, vol. 40, n° 3 : 303-317 — merci à Lynn Hunt de m’avoir donné accès à cet article.

4 Sewell, William H. Jr. 1988. « “Le citoyen/la citoyenne” : Activity, Passivity, and the Revolutionnary concept of Citizenship », in Colin Lucas (ed.), The French Revolution and the Creation of Modern Political Culture, vol. 2, Pergamon Press.

5 Pierre-Louis Roederer, Journal de Paris du 11 messidor an IV – 29 juin 1796, in Œuvres du Comte P.-L. Roederer… / publiées par son fils le baron A.-M.Roederer… tant sur les manuscrits inédits de l’auteur que sur les éditions nouvelles de ceux de ses ouvrages qui ont déjà été publiés avec les corrections et les changements qu’il y a faits postérieurement, Paris, Firmin-Didot frères : 232-233.